De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve

Part 27

Chapter 273,746 wordsPublic domain

... «He told to M. Hutchinson a very true story of a gentleman who not long before had come for some time to lodge in Richmond, and found all the people he came in company with, bewailing the death of a gentlewoman that had lived there. Hearing her so much deplored he made inquiry after her, and grew so in love with the description, that no other discourse could at first please him, nor could he at last endure any other; he grew desperately melancholy, and would go to a mount where the print of her foot was cut, and lie there pining and kissing of it all the day long, till at length death in some months space concluded his languishment. This story was very true.» (Tome I, page 83.)

CLXV

Lisio Visconti n'était rien moins qu'un grand lecteur de livres. Outre ce qu'il avait pu voir en courant le monde, cet essai est fondé sur les mémoires de quinze ou vingt personnages célèbres. S'il se rencontrait, par hasard, un lecteur qui trouvât ces bagatelles dignes d'un instant d'attention, voici les livres desquels Lisio a tiré ses réflexions et conclusions:

_Vie de Benvenuto Cellini_, écrite par lui-même.

Les _Nouvelles_ de Cervantès et de Scarron.

_Manon Lescaut_ et le _Doyen de Killerine_, de l'abbé Prévôt.

_Lettres latines d'Héloïse à Abailard_.

_Tom Jones_.

_Lettres d'une Religieuse portugaise_.

Deux ou trois romans d'Auguste La Fontaine.

L'_Histoire de Toscane_, de Pignotti.

_Werther_.

Brantôme.

_Mémoires_ de Carlo Gozzi (Venise, 1760), seulement les 80 pages sur l'histoire de ses amours.

_Mémoires_ de Lauzun, Saint-Simon, d'Épinay, de Staël, Marmontel, Bezenval, Roland, Duclos, Horace Walpole, Évelyn, Hutchinson.

_Lettres_ de Mlle Lespinasse.

CLXVI

Un des plus grands personnages de ce temps-là, un des hommes les plus marquants dans l'Église et dans l'État, nous a conté, ce soir (janvier 1822), chez Mme de M..., les dangers fort réels qu'il avait courus du temps de la Terreur.

«J'avais eu le malheur d'être au nombre des membres les plus marquants de l'Assemblée constituante: je me tins à Paris, cherchant à me cacher tant bien que mal, tant qu'il y eut quelque espoir de succès pour la bonne cause. Enfin, les dangers augmentant et les étrangers ne faisant rien d'énergique pour nous, je me déterminai à partir mais il fallait partir sans passeport. Comme tout le monde s'en allait à Coblentz, j'eus l'idée de sortir par Calais. Mais mon portrait avait été si fort répandu, dix-huit mois auparavant, que je fus reconnu à la dernière poste; cependant on me laissa passer. J'arrivai à une auberge à Calais, où, comme vous pouvez penser, je ne dormis guère, et fort heureusement pour moi, car vers les quatre heures du matin j'entendis très distinctement prononcer mon nom. Pendant que je me lève et m'habille à la hâte, je distingue fort bien, malgré l'obscurité, des gardes nationaux avec leurs fusils, pour lesquels on ouvre la grande porte et qui entrent dans la cour de l'auberge. Heureusement il pleuvait à verse; c'était une matinée d'hiver fort obscure avec un grand vent. L'obscurité et le bruit du vent me permirent de me sauver par la cour de derrière et l'écurie des chevaux. Me voilà dans la rue à sept heures du matin, sans ressource aucune.

«Je pensai qu'on allait me courir après de mon auberge. Ne sachant trop ce que je faisais, j'allai près du port, sur la jetée. J'avoue que j'avais un peu perdu la tête: je ne me voyais pour toute perspective que la guillotine.

«Il y avait un paquebot qui sortait du port par une mer fort grosse et qui était déjà à vingt toises de la jetée. Tout à coup j'entends des cris du côté de la mer, comme si l'on m'appelait. Je vois s'approcher un petit bateau. «Allons, donc, monsieur, venez, on vous attend.» Je passe machinalement dans le bateau. Il y avait un homme qui me dit à l'oreille: «Vous voyant marcher sur la jetée d'un air effaré, j'ai pensé que vous pourriez bien être un malheureux proscrit. J'ai dit que vous étiez mon ami que j'attendais; faites semblant d'avoir le mal de mer et allez vous cacher en bas dans un coin obscur de la chambre.»

--Ah! le beau trait, s'écria la maîtresse de la maison respirant à peine, et qui était émue jusqu'aux larmes par le long récit fort bien fait des dangers de l'abbé. Que de remercîments vous dûtes faire à ce généreux inconnu! Comment s'appelait-il?

--Je ne sais pas son nom, a répondu l'abbé un peu confus.

Et il y a eu un moment de profond silence dans le salon.

CLXVII

Le père et le fils.

Dialogue de 1787.

LE PÈRE (ministre de la...).

«Je vous félicite, mon fils; c'est une chose fort agréable pour vous d'être invité chez M. le duc d'...; c'est une distinction pour un homme de votre âge. Ne manquez pas d'être au Palais à six heures précises.

LE FILS.

«Je pense, monsieur, que vous y dînez aussi?

LE PÈRE

«M. le duc d'..., toujours parfait pour notre famille, vous engageant pour la première fois, a bien voulu m'inviter aussi.»

Le fils, jeune homme fort bien né et de l'esprit le plus distingué, ne manque pas d'être au Palais... à six heures. On servit à sept. Le fils se trouva placé vis-à-vis du père. Chaque convive avait à côté de soi une femme nue. L'on était servi par une vingtaine de laquais en grande livrée[244].

[244] From december 27, 1819 till the 3 june 1820, Mil.

CLXVIII

Londres, août 1817.

Je n'ai de ma vie été frappé et intimidé de la présence de la beauté comme ce soir, à un concert que donnait Mme Pasta.

Elle était environnée, en chantant, de trois rangs de jeunes femmes tellement belles, d'une beauté tellement pure et céleste, que je me suis senti baisser les yeux par respect, au lieu de les lever pour admirer et jouir. Cela ne m'est arrivé dans aucun pays, pas même dans ma chère Italie.

CLXIX

Une chose est absolument impossible dans les arts, en France, c'est la verve. Il y aurait trop de ridicule pour l'homme entraîné, _il a l'air trop heureux_. Voir un Vénitien réciter les satires de Burati.

CLXX

Il y avait à Valence, en Espagne, deux amies, femmes très honnêtes, et des familles les plus distinguées. L'une d'elles fut courtisée par un officier français, qui l'aima avec passion, et au point de manquer la croix après une bataille, en restant dans un cantonnement auprès d'elle, au lieu d'aller au quartier général faire la cour au général en chef.

A la fin, il en fut aimé. Après sept mois de froideur aussi désespérante le dernier jour que le premier, elle lui dit un soir: «Bon Joseph, je suis à vous.» Il restait l'obstacle d'un mari, homme d'infiniment d'esprit, mais le plus jaloux des hommes. En ma qualité d'ami, j'ai dû lire avec lui toute l'histoire de Pologne, de Rulhière, qu'il n'entendait pas bien. Il s'écoula trois mois sans qu'on pût le tromper. Il y avait un télégraphe les jours de fêtes, pour indiquer l'église où l'on irait à la messe.

Un jour, je vis mon ami plus sombre qu'à l'ordinaire; voici ce qui allait se passer. L'amie intime de Doña Inezilla était dangereusement malade. Celle-ci demanda à son mari la permission de passer la nuit auprès de la malade, ce qui fut aussitôt accordé, à condition que le mari choisirait le jour. Un soir, il conduit doña Inezilla chez son amie, et dit, en badinant et comme inopinément, qu'il dormira fort bien sur un canapé, dans un petit salon attenant à la chambre à coucher, et dont la porte fut laissée ouverte. Depuis onze jours, tous les soirs, l'officier français passait deux heures, caché sous le lit de la malade. Je n'ose ajouter le reste.

Je ne crois pas que la vanité permette ce degré d'amitié à une Française.

APPENDIX

DES COURS D'AMOUR

Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150 à l'an 1200. Voilà ce qui est prouvé. Probablement l'existence des cours d'amour remonte à une époque beaucoup plus reculée.

Les dames, réunies dans les cours d'amour, rendaient des arrêts soit sur des questions de droit, par exemple: L'amour peut-il exister entre gens mariés?

Soit sur des cas particuliers que les amants leur mettaient[245].

[245] André le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescimbeni, d'Aretin.

Autant que je puis me figurer la partie morale de cette jurisprudence, cela devait ressembler à ce qu'aurait été la cour des maréchaux de France, établie pour le _point d'honneur_ par Louis XIV, si toutefois l'opinion eût soutenu cette institution.

André, chapelain du roi de France, qui écrivait vers l'an 1170, cite _les cours d'amour_:

des dames de Gascogne,

d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne (1144, 1194),

de la reine Éléonore,

de la comtesse de Flandre,

de la comtesse de Champagne (1174).

André rapporte neuf jugements prononcés par la comtesse de Champagne.

Il cite deux jugements prononcés par la comtesse de Flandre.

Jean de Nostradamus, _Vie des poètes provençaux_, dit (page 15):

«Les tensons étaient disputes d'amours qui se faisaient entre les chevaliers et dames poètes entre-parlant ensemble de quelque belle et subtile question d'amours; et où ils ne s'en pouvaient accorder, ils les envoyaient, pour en avoir la définition, aux dames illustres présidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planière à Signe et Pierrefeu, ou à Romanin, ou à autres, et là-dessus, en faisaient arrêts qu'on nommait _LOUS ARRESTS D'AMOURS_.»

Voici les noms de quelques-unes des dames qui présidaient aux cours d'amour de Pierrefeu et de Signe:

«Stephanette, dame de Brulx, fille du comte de Provence; «Adalarie, vicomtesse d'Avignon; «Alalète, dame d'Ongle; «Hermissende, dame de Posquières; «Bertrane, dame d'Urgon; «Mabille, dame d'Yères; «La comtesse de Dye; «Rostangue, dame de Pierrefeu; «Bertrane, dame de Signe; «Jausserande de Claustral.»

Nostradamus, page 27.

Il est vraisemblable que la même cour d'amour s'assemblait tantôt dans le château de Pierrefeu, tantôt dans celui de Signe. Ces deux villages sont très voisins l'un de l'autre, et situés à peu près à égale distance de Toulon et de Brignoles.

Dans la _Vie de Bertrand d'Alamanon_, Nostradamus dit:

«Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette de Romanin, dame dudit lieu, de la maison de Gantelmes, qui tenait de son temps cour d'amour ouverte et planière en son château de Romanin, près la ville de Saint-Remy, en Provence, tante de Laurette d'Avignon, de la maison de Sado, tant célébrée par le poète Pétrarque.»

A l'article de Laurette, on lit que Laurette de Sade, célébrée par Pétrarque, vivait à Avignon vers l'an 1341, qu'elle fut instruite par Phanette de Gantelmes, sa tante, dame de Romanin; que «toutes deux romansoyent promptement en toute sorte de rithme provensalle, suyvant ce qu'en a escrit le monge des Isles d'Or, les oeuvres desquelles rendent ample tesmoignage de leur doctrine... Il est vray (dict le monge) que Phanette ou Estephanette, comme très excellente en la poésie, avoit une fureur ou inspiration divine, laquelle fureur estoit estimée un vray don de Dieu; elles estoyent accompagnées de plusieurs dames illustres et généreuses[246] de Provence, qui fleurissoyent de ce temps en Avignon, lorsque la cour romaine y résidoit, qui s'adonnoyent à l'estude des lettres, tenans cour d'amour ouverte et y deffinissoyent les questions d'amour qui y estoyent proposées et envoyées...

[246]

«Jehanne, dame de Baulx, «Huguette de Forcarquier, dame de Trects, «Briande d'Agoult, comtesse de la Lune, «Mabille de Villeneufve, dame de Vence, «Béatrix d'Agoult, dame de Sault, «Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Ansoys, «Anne, vicomtesse de Tallard, «Blanche de Flassans, surnommée Blankaflour, «Doulce, de Monstiers, dame de Clumane, «Antonette de Cadenet, dame de Lambesc, «Magdalène de Sallon, dame dudict lieu, «Rixende du Puyvard, dame de Trans.»

Nostradamus, page 217.

«Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes de Vintimille, de Tende et de la Brigue, personnages de grand renom, estant venus de ce temps en Avignon visiter Innocent VIe du nom, pape, furent ouyr les deffinitions et sentences d'amour prononcées par ces dames; lesquels esmerveillez et ravis de leurs beaultés et savoir, furent surpris de leur amour.»

Les troubadours nommaient souvent, à la fin de leurs tensons, les dames qui devaient prononcer sur les questions qu'ils agitaient entre eux.

Un arrêt de la cour des dames de Gascogne porte:

«La cour des dames, assemblée en Gascogne, a établi, du consentement de _toute la cour_, cette constitution perpétuelle, etc., etc.»

La comtesse de Champagne, dans l'arrêt de 1174, dit:

«Ce jugement que nous avons porté avec une extrême prudence, est appuyé de l'avis d'un très grand nombre de dames...»

On trouve dans un autre jugement:

«Le chevalier, pour la fraude qui lui avait été faite, dénonça toute cette affaire à la comtesse de Champagne, et demanda humblement que ce délit fût soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres dames.

«La comtesse, ayant appelé auprès d'elle soixante dames, rendit ce jugement,» etc.

André le chapelain, duquel nous tirons ces renseignements, rapporte que le code d'amour avait été publié par une cour composée d'un grand nombre de dames et de chevaliers.

André nous a conservé la supplique qui avait été adressée à la comtesse de Champagne, lorsqu'elle décida par la négative cette question: _Le véritable amour peut-il exister entre époux?_

Mais quelle était la peine encourue lorsqu'on n'obéissait pas aux arrêts des cours d'amour?

Nous voyons la cour de Gascogne ordonner que tel de ses jugements serait observé comme constitution perpétuelle, et que ces dames qui n'y obéiraient pas encourraient l'inimitié de toute dame honnête.

Jusqu'à quel point l'opinion sanctionnait-elle les arrêts des cours d'amour?

Y avait-il autant de honte à s'y soustraire qu'aujourd'hui à une affaire commandée par l'honneur?

Je ne trouve rien dans André ou dans Nostradamus qui me mette à même de résoudre cette question.

Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla, agitèrent la question: «Qui est plus digne d'être aimé, ou celui qui donne libéralement, ou celui qui donne malgré soi, afin de passer pour libéral?»

Cette question fut soumise aux dames de la cour d'amour de Pierrefeu et de Signe; mais les deux troubadours ayant été mécontents du jugement, recoururent à la cour d'amour souveraine des dames de Romain[247].

[247] Nostradamus, page 131.

La rédaction des jugements est conforme à celle des tribunaux judiciaires de cette époque.

Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degré d'importance qu'obtenaient les cours d'amour dans l'attention des contemporains, je le prie de considérer quels sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de conversation des dames les plus considérées et les plus riches de Toulon et de Marseille.

N'étaient-elles pas plus gaies, plus spirituelles, plus heureuses, en 1174 qu'en 1822?

Presque tous les arrêts des cours d'amour ont des considérants fondés sur les règles du code d'amour.

Ce code d'amour se trouve en entier dans l'ouvrage d'André le chapelain.

Il y a trente et un articles, les voici:

CODE D'AMOUR DU DOUZIÈME SIÈCLE

I

L'allégation de mariage n'est pas excuse légitime contre l'amour.

II

Qui ne sait celer ne sait aimer.

III

Personne ne peut se donner à deux amours.

IV

L'amour peut toujours croître ou diminuer.

V

N'a pas de saveur ce que l'amant prend de force à l'autre amant.

VI

Le mâle n'aime d'ordinaire qu'en pleine puberté.

VII

On prescrit à l'un des amants, pour la mort de l'autre, une viduité de deux années.

VIII

Personne sans raison plus que suffisante ne doit être privé de son droit en amour.

IX

Personne ne peut aimer s'il n'est engagé par la persuasion d'amour (par l'espoir d'être aimé).

X

L'amour d'ordinaire est chassé de la maison par l'avarice.

XI

Il ne convient pas d'aimer celle qu'on aurait honte de désirer en mariage.

XII

L'amour véritable n'a désir de caresses que venant de celle qu'il aime.

XIII

Amour divulgué est rarement de durée.

XIV

Le succès trop facile ôte bientôt son charme à l'amour: les obstacles lui donnent du prix.

XV

Toute personne qui aime pâlit à l'aspect de ce qu'elle aime.

XVI

A la vue imprévue de ce qu'on aime, on tremble.

XVII

Nouvel amour chasse l'ancien.

XVIII

Le mérite seul rend digne d'amour.

XIX

L'amour qui s'éteint tombe rapidement, et rarement se ranime.

XX

L'amoureux est toujours craintif.

XXI

Par la jalousie véritable l'affection d'amour croît toujours.

XXII

Du soupçon et de la jalousie qui en dérive croît l'affection d'amour.

XXIII

Moins dort et moins mange celui qu'assiège pensée d'amour.

XXIV

Toute action de l'amant se termine par penser à ce qu'il aime.

XXV

L'amour véritable ne trouve rien de bien que ce qu'il sait plaire à ce qu'il aime.

XXVI

L'amour ne peut rien refuser à l'amour.

XXVII

L'amant ne peut se rassasier de la jouissance de ce qu'il aime.

XXVIII

Une faible présomption fait que l'amant soupçonne des choses sinistres de ce qu'il aime.

XXIX

L'habitude trop excessive des plaisirs empêche la naissance de l'amour.

XXX

Une personne qui aime est occupée par l'image de ce qu'elle aime assidûment et sans interruption.

XXXI

Rien n'empêche qu'une femme ne soit aimée par deux hommes, et un homme par deux femmes[248].

[248] I. Causa conjugii ab amore non est excusatio recta.

II. Qui non celat amare non potest.

III. Nemo duplici potest amore ligari.

IV. Semper amorem minui vel crescere constat.

V. Non est sapidum quod amans ab invito sumit amante.

VI. Masculus non solet nisi in plena pubertate amare.

VII. Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti præscribitur amanti.

VIII. Nemo, sine rationis excessu, suo debet amore privari.

IX. Amare nemo potest, nisi qui amoris suasione compellitur.

X. Amor semper ab avaritia consuevit domicilus exulare.

XI. Non decet amare quarum pudor est nuptias affectare.

XII. Verus amans alterius nisi suæ coamantis ex affectu non cupit amplexus.

XIII. Amor raro consuevit durare vulgatus.

XIV. Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem, difficilis eum parum facit haberi.

XV. Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere.

XVI. In repentina coamantis visione, cor tremescit amantis.

XVII. Novus amor veterem compellit abire.

XVIII. Probitas sola quemcumque dignum facit amore.

XIX. Si amor minuatur, cito deficit et raro convalescit.

XX. Amorosus semper est timorosus.

XXI. Ex vera zelotypia affectus semper crescit amandi.

XXII. De coamante suspicione percepta zelus interea et affectus crescit amandi.

XXIII. Minus dormit et edit quem amoris cogitatio vexat.

XXIV. Quilibet amantis actus in coamantis cogitatione finitur.

XXV. Verus amans nihil beatum credit, nisi quod cogitat amanti placere.

XXVI. Amor nihil posset amori denegare.

XXVII. Amans coamantis solatus satiari non potest.

XXVIII. Modica præsumptio cogit amantem de coamante suspicari sinistra.

XXIX. Non solet amare quem nimia voluptatis abundantia vexat.

XXX. Verus amans assidua, sine intermissione, coamantis imagine detinetur.

XXXI. Unam feminam nihil prohibet a duobus amari, et a duabus mulieribus unum.

Fol. 103.

Voici le dispositif d'un jugement rendu par une cour d'amour:

QUESTION: «Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées?»

JUGEMENT de la comtesse de Champagne: «Nous disons et assurons, par la teneur des présentes, que l'amour ne peut étendre ses droits sur deux personnes mariées. En effet, les amants s'accordent tout, mutuellement et gratuitement, sans être contraints par aucun motif de nécessité, tandis que les époux sont tenus, par devoir, de subir réciproquement leurs volontés, et de ne se refuser rien les uns aux autres...

«Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence, et d'après l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une vérité constante et irréfragable. Ainsi jugé, l'an 1174, le troisième jour des calendes de mai, indiction VIIº[249].»

[249] «Utrum inter conjugatos amor possit habere locum?

«Dicimus enim et stabilito tenore firmamus amorem non posse inter duos jugales suas extendere vires, nam amantes sibi invicem gratis omnia largiuntur, nullius necessitatis ratione cogente; jugales vero mutuis tementur ex debito voluntatibus obedire et in nullo seipsos sibi ad invicem denegare...

«Hoc igitur nostrum judicium, cum nimia moderatione prolatum et aliarum quamplurium dominarum consilio roboratum, pro indubitabili vobis sit ac veritate constanti.

«Ab anno M. C. LXXIV, tertio calend. maii, indictione VII.»

Fol. 56.

Ce jugement est conforme à la première règle du code d'amour.

«Causa conjugii non est ab amore excusatio recta.»

NOTICE SUR ANDRÉ LE CHAPELAIN

André paraît avoir écrit vers l'an 1176.

On trouve à la Bibliothèque du roi (nº 8758) un manuscrit de l'ouvrage d'André qui a jadis appartenu à Baluze. Voici le premier titre: «Hic incipiunt capitula libri de Arte amatoria et reprobatione amoris.»

Ce titre est suivi de la table des chapitres.

Ensuite on lit ce second titre:

«Incipit liber de Arte amandi et de reprobatione amoris, editus et compillatus a magistro Andrea, Francorum aulæ regiæ capellano, ad Galterium amicum suum, cupientem in amoris exercitu militare: in quo quidem libro, cujusque gradus et ordinis mulier ab homine cujusque conditionis et status ad amorem sapientissime invitatur; et ultimo in fine ipsius libri de amoris reprobatione subjungitur.»

Crescimbeni, _Vite de poeti provenzali_, article PERCIVALLE DORIA, cite un manuscrit de la bibliothèque de Nicolo Bargiacchi à Florence, et en rapporte divers passages; ce manuscrit est une traduction du traité d'André le chapelain. L'académie de la Crusca l'a admise parmi les ouvrages qui ont fourni des exemples pour son dictionnaire.

Il y a eu diverses éditions de l'original latin. Frid. Otto Menckenius, dans ses _Miscellanea Lipsiensia nova_, Lipsiæ, 1751, t. VIII, part. I, p. 545 et suiv., indique une très ancienne édition sans date et sans lieu d'impression, qu'il juge être du commencement de l'imprimerie: «Tractatus amoris et de amoris remedio Andreæ capellani Innocentii papæ quarti.»

Une seconde édition de 1610 porte ce titre:

«_Erotica seu amatoria_ Andreæ capellani regii, vetustissimi scriptoris ad venerandum suum amicum Guualterium scripta, nunquam ante hac edita, sed sæpius a multis desiderata; nunc tandem fide diversorum mss. codicum in publicum emissa a Dethmaro Mulhero. Dorpmundæ, typis Westhovianis, anno Vna Castè et Verè amanda.»

Une troisième édition porte: «Tremoniæ, typis Westhovianis, anno 1614.»

André divise ainsi méthodiquement le sujet qu'il se propose de traiter:

1º Quid sit amor et undè dicatur[250].

[250] Ce qu'est l'amour et d'où il prend nom.

Quel est l'effet d'amour.

Entre quelles personnes peut exister amour.

De quelle façon l'amour s'acquiert, se conserve, augmente, diminue, finit.

A quels signes connaît-on d'être aimé, et ce que doit faire l'un des amants quand l'autre manque à sa foi.

2º Quis sit effectus amoris.

3º Inter quos possit esse amor.

4º Qualiter amor acquiratur, retineatur, augmentetur, minuatur, finiatur.

5º De notitia mutui amoris, et quid unus amantium agere debeat, altero fidem fallente.

Chacune de ces questions est traitée en plusieurs paragraphes.

André fait parler alternativement l'amant et la dame. La dame fait des objections, l'amant cherche à la convaincre par des raisons plus ou moins subtiles. Voici un passage que l'auteur met dans la bouche de l'amant:

... Sed si forte horum sermonum te perturbet obscuritas, eorum tibi sententiam indicabo[251].

[251] Mais si par hasard l'obscurité de ce discours vous embarrasse, je vais vous en donner le sommaire.

De toute antiquité il y a en amour quatre degrés différents:

Le premier consiste à donner des espérances, le second dans l'offre du baiser.

Le troisième dans la jouissance des embrassements les plus intimes.

Le quatrième dans l'octroi de toute la personne.

Ab antiquo igitur quatuor sunt in amore gradus distincti:

_Primus_, in spei datione consistit.