Part 25
Heureux le mari qui peut tout dire à sa femme. Le résultat ne démentit pas la fierté du propos. Cette action eût passé pour peu convenable en Angleterre. Donc la fausse décence diminue le peu de bonheur qui se trouve ici-bas.
XCIX
L'aimable Donézan disait hier: «Dans ma jeunesse, et jusque bien avant dans ma carrière, puisque j'avais cinquante ans en 89, les femmes portaient de la poudre dans leurs cheveux.
«Je vous avouerai qu'une femme sans poudre me fait répugnance; la première impression est toujours d'une femme de chambre qui n'a pas eu le loisir de faire sa toilette.»
Voilà la seule raison contre Shakespeare et en faveur des unités.
Les jeunes gens ne lisant que la Harpe, le goût des grands toupets poudrés, comme ceux que portait la feue reine Marie-Antoinette, peut encore durer quelques années. Je connais aussi des gens qui méprisent le Corrège et Michel-Ange, et certes, M. Donézan était homme d'infiniment d'esprit.
C
Froide, brave, calculatrice, méfiante, discutante, ayant toujours peur d'être électrisée par quelqu'un qui pourrait se moquer d'elle, absolument libre d'enthousiasme, un peu jalouse des gens qui ont vu de grandes choses à la suite de Napoléon, telle était la jeunesse de ce temps-là, plus estimable qu'aimable. Elle amenait forcément le gouvernement au rabais du centre gauche. Ce caractère de la jeunesse se retrouvait jusque parmi les conscrits dont chacun n'aspire qu'à finir son temps.
Toutes les éducations, données exprès ou par hasard, forment les hommes pour une certaine époque de la vie. L'éducation du siècle de Louis XV plaçait à vingt-cinq ans le plus beau moment de ses élèves[234].
[234] M. de Francueil, quand il portait trop de poudre. Mémoires de Mme d'Épinay.
C'est à quarante que les jeunes gens de ce temps-là seront le mieux, ils auront perdu la méfiance et la prétention, et gagné l'aisance et la gaieté.
CI
Discussion entre l'homme de bonne foi et l'homme d'Académie.
«Dans cette discussion avec l'académicien, toujours l'académicien se sauvait en reprenant de petites dates et autres semblables erreurs de peu d'importance; mais la conséquence et qualification naturelle des choses, il niait toujours, ou semblait ne pas entendre: par exemple, que Néron eût été cruel empereur ou Charles II parjure. Or, comment prouver de telles choses, ou, les prouvant, ne pas arrêter la discussion générale et en perdre le fil?»
«Telle manière de discussion ai-je toujours vue entre telles gens, dont l'un ne cherche que vérité et avancement en icelle, l'autre faveur de son maître ou parti, et gloire du bien dire. Et j'ai estimé grande duperie et perdement de temps en l'homme de bonne loi de s'arrêter à parler avec lesdits académiciens.» (OEuvres badines de Guy Allard de Voiron)
CII
Il n'y a qu'une très petite partie de l'art d'être heureux qui soit une science exacte, une sorte d'échelle sur laquelle on soit assuré de monter sur un échelon chaque siècle: c'est celle qui dépend du gouvernement: (encore ceci n'est-il qu'une théorie, je vois les Vénitiens de 1770 plus heureux que les gens de Philadelphie d'aujourd'hui).
Du reste, l'art d'être heureux est comme la poésie; malgré le perfectionnement de toutes choses, Homère, il y a deux mille sept cents ans, avait plus de talent que lord Byron.
En lisant attentivement Plutarque, je crois m'apercevoir qu'on était plus heureux en Sicile du temps de Dion, quoiqu'on n'eût ni imprimerie ni punch à la glace, que nous ne savons l'être aujourd'hui.
J'aimerais mieux être un Arabe du Ve siècle qu'un Français du XIXe.
CIII
Ce n'est jamais cette illusion qui renaît et se détruit à chaque seconde que l'on va chercher au théâtre, mais l'occasion de prouver à son voisin, ou du moins à soi-même, si l'on a la contrariété de n'avoir point de voisin, que l'on a bien lu son la Harpe et que l'on est homme de goût. C'est un plaisir de vieux pédant que se donne la jeunesse.
CIV
Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aime _plus que la vie_.
CV
La cristallisation ne peut pas être excitée par des hommes-copies, et les rivaux les plus dangereux sont les plus différents.
CVI
Dans une société très avancée, l'_amour-passion_ est aussi naturel que l'amour physique chez les sauvages.
M.
CVII
Sans les nuances, avoir une femme qu'on adore ne serait pas un bonheur et même serait impossible.
L. 7 octobre.
CVIII
D'où vient l'intolérance des stoïciens? de la même source que celles des dévots outrés. Ils ont de l'humeur parce qu'ils luttent contre la nature, qu'ils se privent et qu'ils souffrent. S'ils voulaient s'interroger de bonne foi sur la haine qu'ils portent à ceux qui professent une morale moins sévère, ils s'avoueraient qu'elle naît de la jalousie secrète d'un bonheur qu'ils envient et qu'ils se sont interdit, _sans croire_ aux récompenses qui les dédommageraient de leurs sacrifices.
DIDEROT.
CIX
Les femmes qui ont habituellement de l'humeur pourraient se demander si elles suivent le système de conduite qu'elles _croient sincèrement_ le chemin du bonheur. N'y a-t-il pas un peu de manque de courage accompagné d'un peu de vengeance basse au fond du coeur d'une prude? Voir la mauvaise humeur de Mme Deshoulières dans ses derniers jours (Notice de M. Lemontey).
CX
Rien de plus indulgent, parce que rien n'est plus heureux, que la vertu de bonne foi; mais mistress Hutchinson elle-même manque d'indulgence.
CXI
Immédiatement après ce bonheur vient celui d'une femme jeune, jolie, facile, qui ne se fait point de reproches. A Messine on disait du mal de la contessina Vicenzella: «Que voulez-vous? disait-elle, je suis jeune, libre, riche, et peut-être pas laide. J'en souhaite autant à toutes les femmes de Messine.» Cette femme charmante, et qui ne voulut jamais avoir pour moi que de l'amitié, est celle qui m'a fait connaître les douces poésies de l'abbé Melli, en dialecte sicilien; poésies délicieuses, quoique gâtées encore par la mythologie.
DELFANTE.
CXII
Le public de Paris a une capacité d'attention, c'est trois jours, après quoi, présentez-lui la mort de Napoléon ou la condamnation de M. Béranger à deux mois de prison, absolument la même sensation ou le même manque de tact à qui en reparle le quatrième jour. Toute grande capitale doit-elle être ainsi, ou cela tient-il à la bonté et à la légèreté parisienne? Grâce à l'orgueil aristocratique et à la timidité souffrante, Londres n'est qu'une nombreuse collection d'ermites. Ce n'est pas une capitale. Vienne n'est qu'une oligarchie de deux cents familles environnées de cent cinquante mille artisans ou domestiques qui les servent. Ce n'est pas là non plus une capitale. Naples et Paris, les deux seules capitales (Extrait des _Voyages de Birkbeck_, page 371).
CXIII
S'il était une époque où, d'après les théories vulgaires, appelées raisonnables par les hommes communs, la prison pût être supportable, ce serait celle où, après une détention de plusieurs années, un pauvre prisonnier n'est plus séparé que par un mois ou deux du moment qui doit le mettre en liberté. Mais la _cristallisation_ en ordonne autrement. Le dernier mois est plus pénible que les trois dernières années. M. d'Hotelans a vu à la maison d'arrêt de Melun plusieurs prisonniers détenus depuis longtemps, parvenus à quelques mois du jour qui devait les rendre à la liberté, _mourir_ d'impatience.
CXIV
Je ne puis résister au plaisir de transcrire une lettre écrite en mauvais anglais par une jeune Allemande. Il est donc prouvé qu'il y a des amours constantes, et tous les hommes de génie ne sont pas des Mirabeau. Klopstock, le grand poète, passe à Hambourg pour avoir été un homme aimable; voici ce que sa jeune femme écrivait à une amie intime:
«After having seen him two hours, I was obliged to pass the evening in a company, which never had been so wearisome to me. I could not speak, I could not play; I thought I saw nothing but Klopstock; I saw him the next day, and the following and we were very seriously friends. But the fourth day he departed. It was a strong hour the hour of his departure! He wrote soon after; from that time our correspondence began to be a very diligent one. I sincerely believed my love to be friendship. I spoke with my friends of nothing but Klopstock, and showed his letters. They raillied at me and said I was in love. I raillied then again, and said that they must have a very friendshipless heart, if they had no idea of friendship to a man as well as to a woman. Thus it continued eight months, in which time my friends found as much love in Klopstock's letters as in me. I perceived it likewise, but I would not believe it. At the last Klopstock said plainly that he loved; and I startled as for a wrong thing; I answered that it was no love, but friendship, as it was what I felt for him; we had not seen one another enough to love (as if love must have more time than friendship). This was sincerely my meaning, and I had this meaning till Klopstock came again to Hamburg. This he did a year after we had seen one another the first time. We saw, we were friends, we loved; and a short time after, I could even tell Klopstock that I loved. But we were obliged to part again, and wait two years for our wedding. My mother would not let marry me a stranger. I could marry then without her consent, as by the death of my father my fortune depended not on her; but this was a horrible idea for me; and thank heaven that I have prevailed by prayers! At this time knowing Klopstock, she loves him as her lifely son, and thanks god that she has not persisted. We married and I am the happiest wife in the world. In some few months it will be four years that I am so happy...» (_Correspondence of Richardson_, vol. III, page 147.)
CXV
Il n'y a d'unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par une vraie passion.
CXVI
Pour être heureuse avec la facilité des moeurs, il faut une simplicité de caractère qu'on trouve en Allemagne, en Italie, mais jamais en France.
La duchesse de C...
CXVII
Par orgueil, les Turcs privent leurs femmes de tout ce qui peut donner un aliment à la cristallisation. Je vis depuis trois mois chez un peuple où, par orgueil, les gens titrés en seront bientôt là.
Les hommes appellent _pudeur_ les exigences d'un orgueil rendu fou par l'aristocratie. Comment oser manquer à la pudeur? Aussi, comme à Athènes, les gens d'esprit ont une tendance marquée à se réfugier auprès des courtisanes, c'est-à-dire auprès de ces femmes qu'une faute éclatante a mises à l'abri des affectations de la _pudeur_ (_Vie de Fox_).
CXVIII
Dans le cas d'amour empêché par victoire trop prompte, j'ai vu la cristallisation chez les caractères tendres chercher à se former après. Elle dit en riant: «Non, je ne t'aime pas.»
CXIX
L'éducation actuelle des femmes, ce mélange bizarre de pratiques pieuses et de chansons fort vives (_di piacer mi balza il cor_ de la _Gazza ladra_), est la chose du monde la mieux calculée pour éloigner le bonheur. Cette éducation fait les têtes les plus inconséquentes. Mme de R... qui craignait la mort, vient de mourir parce qu'elle trouvait drôle de jeter les médecines par la fenêtre. Ces pauvres petites femmes prennent l'inconséquence pour de la gaieté, parce que la gaieté est souvent inconséquente en apparence. C'est comme l'Allemand qui se fait vif en se jetant par la fenêtre.
CXX
La vulgarité, éteignant l'imagination, produit sur-le-champ pour moi l'ennui mortel: la charmante comtesse K... me montrant ce soir les lettres de ses amants, que je trouve grossières.
Forlì, 17 mars. Henri.
L'imagination n'était pas éteinte; elle était seulement fourvoyée, et, par répugnance, cessait bien vite de se figurer la grossièreté de ces plats amants.
CXXI
Rêverie métaphysique.
Belgirate, 26 octobre 1816.
Pour peu qu'une véritable passion rencontre de contrariétés, elle produit vraisemblablement plus de malheur que de bonheur; cette idée peut n'être pas vraie pour une âme tendre, mais elle est d'une évidence parfaite pour la majeure partie des hommes, et en particulier pour les froids philosophes qui, en fait de passions, ne vivent presque que de curiosité et d'amour-propre.
Ce qui précède, je le disais hier soir à la contessina Fulvia, en nous promenant sur la terrasse de l'Isola-Bella, à l'orient, près du grand pin. Elle me répondit: «Le malheur produit une beaucoup plus forte impression sur l'existence humaine que le plaisir.
«La première vertu de tout ce qui prétend à nous donner du plaisir, c'est de frapper fort.
«Ne pourrait-on pas dire que, la vie elle-même n'étant faite que de sensations, le goût universel de tous les êtres qui ont vie est d'être avertis qu'ils vivent par les sensations les plus fortes possibles? Les gens du Nord ont peu de vie; voyez la lenteur de leurs mouvements. Le _dolce farniente_ des Italiens, c'est le plaisir de jouir des émotions de son âme, mollement étendu sur un divan, plaisir impossible si l'on court toute la journée à cheval ou dans un droski, comme l'Anglais ou le Russe. Ces gens mourraient d'ennui sur un divan. Il n'y a rien à regarder dans leurs âmes.
«L'amour donne les sensations les plus fortes possibles; la preuve en est que, dans ces moments d'_inflammation_, comme diraient les physiologistes, le coeur forme ces _alliances de sensations_ qui semblent si absurdes aux philosophes Helvétius, Buffon et autres. Luizina, l'autre jour, s'est laissé tomber dans le lac, comme vous savez; c'est qu'elle suivait des yeux une feuille de laurier détachée de quelque arbre de l'Isola-Madre (îles Borromées). La pauvre femme m'a avoué qu'un jour son amant, en lui parlant, effeuillait une branche de laurier dans le lac, et lui disait: «Vos cruautés et les calomnies de votre amie m'empêchent de profiter de la vie et d'acquérir quelque gloire.»
«Une âme qui, par l'effet de quelque grande passion, ambition, jeu, amour, jalousie, guerre, etc., a connu les moments d'angoisse et d'extrême malheur, par une bizarrerie bien incompréhensible, _méprise_ le bonheur d'une vie tranquille et où tout semble fait à souhait: un joli château dans une position pittoresque, beaucoup d'aisance, une bonne femme, trois jolis enfants, des amis aimables et en quantité, ce n'est là qu'une faible esquisse de tout ce que possède notre hôte, le général C... et cependant vous savez qu'il a dit être tenté d'aller à Naples prendre le commandement d'une guérilla. Une âme faite pour les passions sent d'abord que cette vie heureuse l'_ennuie_, et peut-être aussi qu'elle ne lui donne que des idées communes. «Je voudrais, vous disait C..., n'avoir jamais connu la fièvre des grandes passions, et pouvoir me payer de l'apparent bonheur sur lequel on me fait tous les jours de si sots compliments, auxquels, pour comble d'horreur, je suis forcé de répondre avec grâce.» Moi, philosophe, j'ajoute: «Voulez-vous une millième preuve que nous ne sommes pas faits par un être bon? c'est que le _plaisir_ ne produit pas peut-être la moitié autant d'impression sur notre être que la _douleur_[235]...» La contessina m'a interrompu: «Il y a peu de peines morales dans la vie qui ne soient rendues chères par l'_émotion_ qu'elles excitent; s'il y a un grain de générosité dans l'âme, ce plaisir se centuple. L'homme condamné à mort en 1815, et sauvé par hasard (M. de Lavalette par exemple), s'il marchait au supplice avec courage, doit se rappeler ce moment dix fois par mois; le lâche qui mourait en pleurant et jetant les hauts cris (le douanier Morris, jeté dans le lac, _Rob Roy_, III, 120), s'il est aussi sauvé par le hasard, ne peut tout au plus se souvenir avec plaisir de cet instant qu'à cause de la circonstance qu'_il a été sauvé_, et non pour les trésors de générosité qu'il a découverts en lui-même, et qui ôtent à l'avenir toutes ses craintes.»
[235] Voir l'analyse du _principe ascétique_, Bentham, _Traité de législation_, tome I.
On fait plaisir à un être _bon_ en se faisant souffrir.
MOI.--«L'amour, même malheureux, donne à une âme tendre, pour qui la _chose imaginée est la chose existante_, des trésors de jouissance de cette espèce; il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté chez soi et chez ce qu'on aime. Que de fois Salviati n'a-t-il pas entendu Léonore lui dire, comme Mlle Mars dans les _Fausses Confidences_, avec son sourire enchanteur: «Eh bien! oui, je vous aime!» Or, voilà de ces illusions qu'un esprit sage n'a jamais.
FULVIA, _levant les yeux au ciel_.--«Oui, pour vous et pour moi, l'amour, même malheureux, pourvu que notre admiration pour l'objet aimé soit infinie, est le premier des bonheurs.»
(Fulvia a vingt-trois ans; c'est la beauté la plus célèbre de ***; ses yeux étaient divins en parlant ainsi et se levant vers ce beau ciel des îles Borromées, à minuit; les astres semblaient lui répondre. J'ai baissé les yeux, et n'ai plus trouvé de raisons philosophiques pour la combattre. Elle a continué.) Et tout ce que le monde appelle le bonheur ne vaut pas ses peines. Je crois que le mépris seul peut guérir de cette passion; non pas un mépris trop fort, ce serait un supplice, mais, par exemple, pour vous autres hommes, voir l'objet que vous adorez aimer un homme grossier et prosaïque, ou vous sacrifier aux jouissances du luxe aimable et délicat qu'elle trouve chez son amie.
CXXII
Vouloir, c'est avoir le courage de s'exposer à un inconvénient; s'exposer ainsi, c'est tenter le hasard, c'est jouer. Il y a des militaires qui ne peuvent vivre sans ce jeu: c'est ce qui les rend insupportables dans la vie de famille.
CXXIII
Le général Teulié me disait ce soir qu'il avait découvert que ce qui le rendait d'une sécheresse et d'une stérilité si abominable quand il y avait dans le salon des femmes affectées, c'est qu'il avait ensuite une honte amère d'avoir exposé ses sentiments avec feu devant de tels êtres. (Et quand il ne parlait pas avec son âme, fût-ce de Polichinelle, il n'avait rien à dire. Je voyais du reste qu'il ne savait sur rien la phrase convenue et de bon ton. Il était par là réellement ridicule et baroque aux yeux des femmes affectées. Le ciel ne l'avait pas fait pour être élégant.)
CXXIV
A la cour, l'i*** est de mauvais ton, parce qu'il est censé qu'elle est contre l'intérêt des princes: l'i*** est aussi de mauvais ton en présence des jeunes filles, cela les empêcherait de trouver un mari. Il faut convenir que s* D*** e***, il doit lui être agréable d'être honoré pour de tels motifs.
CXXV
Dans l'âme d'un grand peintre ou d'un grand poète, l'amour est divin comme centuplant le domaine et les plaisirs de l'art, dont les beautés donnent à son âme le pain quotidien. Que de grands artistes qui ne se doutent ni de leur âme ni de leur génie! Souvent ils se croient un médiocre talent pour la chose qu'ils adorent, parce qu'ils ne sont pas d'accord avec les eunuques du sérail, les la Harpe, etc.: pour ces gens-là, même l'amour malheureux est bonheur.
CXXVI
L'image du premier amour est la plus généralement touchante; pourquoi? c'est qu'il est presque le même dans tous les pays, de tous les caractères. Donc ce premier amour n'est pas le plus passionné.
CXXVII
La raison! la raison! Voilà ce qu'on crie toujours à un pauvre amant. En 1760, dans le moment le plus animé de la guerre de Sept ans, Grimm écrivait: «... Il n'est point douteux que le roi de Prusse n'eût prévenu cette guerre avant qu'elle éclatât, en cédant la Silésie. En cela il eût fait une action très sage. Combien de maux il aurait prévenus! Que peut avoir de commun la possession d'une province avec le bonheur d'un roi? et le grand électeur n'était-il pas un prince très heureux et très respecté sans posséder la Silésie? Voilà comment un roi aurait pu se conduire en suivant les préceptes de la plus saine raison, et je ne sais comment il serait arrivé que ce roi eût été l'objet des mépris de toute la terre, tandis que Frédéric, sacrifiant tout au _besoin_ de conserver la Silésie, s'est couvert d'une gloire immortelle.
«Le fils de Cromwell a sans doute fait l'action la plus sage qu'un homme puisse faire; il a préféré l'obscurité et le repos à l'embarras et au danger de gouverner un peuple sombre, fougueux et fier. Ce sage a été méprisé de son vivant et par la postérité, et son père est resté un grand homme au jugement des nations.
«La _Belle Pénitente_ est un sujet sublime du théâtre espagnol[236], gâté en anglais et en français par Otway et Colardeau. Caliste a été violée par un homme qu'elle adore, que les fougues d'orgueil de son caractère rendent odieux, mais que ses talents, son esprit, les grâces de sa figure, tout enfin concourt à rendre séduisant. Lothario eût été trop aimable s'il eût su modérer de coupables transports; du reste, une haine héréditaire et atroce divise sa famille et celle de la femme qu'il aime. Ces familles sont à la tête des deux factions qui partagent une ville d'Espagne durant les horreurs du moyen âge. Sciolto, le père de Caliste, est le chef de l'autre faction, qui, dans ce moment, a le dessus; il sait que Lothario a eu l'insolence de vouloir séduire sa fille. La faible Caliste succombe sous les tourments de sa honte et de sa passion. Son père est parvenu à faire donner à son ennemi le commandement d'une armée navale, qui part pour une expédition lointaine et dangereuse, où probablement Lothario trouvera la mort. Dans la tragédie de Colardeau, il vient donner cette nouvelle à sa fille. A ces mots, la passion de Caliste s'échappe:
[236] Voir les romances espagnoles et danoises du XIIIe siècle; elles paraîtraient plates ou grossières au goût français.
«O dieux! «Il part!... vous l'ordonnez!... il a pu s'y résoudre?
«Jugez du danger de cette situation; un mot de plus, et Sciolto va être éclairé sur la passion de sa fille pour Lothario. Ce père confondu s'écrie:
«Qu'entends-je? me trompé-je? où s'égarent tes voeux?
«A cela Caliste, revenue à elle-même, répond:
«Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux, «Qu'il périsse!
«Par ces mots, Caliste étouffe les soupçons naissants de son père, et c'est cependant sans artifice, car le sentiment qu'elle exprime est vrai. L'existence d'un homme qu'elle aime et qui a pu l'outrager doit empoisonner sa vie, fût-il au bout du monde; sa mort seule pourrait lui rendre le repos, s'il en était pour les amants infortunés... Bientôt après Lothario est tué, et Caliste a le bonheur de mourir.
«Voilà bien des pleurs et bien des cris pour peu de chose! ont dit les gens froids qui se décorent du nom de philosophes. Un homme hardi et violent abuse de la faiblesse qu'une femme a pour lui; il n'y a pas là de quoi se désoler, ou du moins il n'y a pas de quoi nous intéresser aux chagrins de Caliste. Elle n'a qu'à se consoler d'avoir couché avec son amant, et ce ne sera pas la première femme de mérite qui aura pris son parti sur ce malheur-là[237].»
[237] Grimm, tome III, page 107.
Richard Cromwell, le roi de Prusse, Caliste, avec les âmes que le ciel leur avait données, ne pouvaient trouver la tranquillité et le bonheur qu'en agissant ainsi. La conduite de ces deux derniers est éminemment déraisonnable, et cependant ce sont les seuls qu'on estime.
Sagan, 1813.
CXXVIII
La constance après le bonheur ne peut se prédire que d'après celle que, malgré les doutes cruels, la jalousie et les ridicules, on a eue avant l'intimité.
CXXIX