Part 21
«Mermann me disait ce soir, en revenant du _Chasseur vert_, que, de toutes les femmes de sa famille très nombreuse, il ne croyait pas qu'il y en eût une seule qui eût trompé son mari. Mettons qu'il se trompe de moitié, c'est encore un pays singulier.
«Sa proposition scabreuse à sa belle-soeur, Mme de Munichow, dont la famille va s'éteindre faute d'héritiers mâles et les biens très considérables retourner au prince, reçue avec froideur, mais «ne m'en reparlez jamais.»
«Il en dit quelque chose en termes très couverts à la céleste Philippine (qui vient d'obtenir le divorce contre son mari, qui voulait simplement la vendre au souverain); indignation non jouée, diminuée dans les termes au lieu d'être exagérée: «Vous n'avez donc plus d'estime du tout pour notre sexe? Je crois pour votre honneur que vous plaisantez.»
«Dans un voyage au Brocken avec cette vraiment belle femme, elle s'appuyait sur son épaule en dormant, ou feignant de dormir; un cahot la jette un peu sur lui, il lui serre la taille, elle se jette de l'autre côté de la voiture; il ne pense pas qu'elle soit inséductible, mais il croit qu'elle se tuerait le lendemain de sa faute. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'a aimée passionnément, qu'il en a été aimé de même, qu'ils se voyaient sans cesse et qu'elle est sans reproche; mais le soleil est bien pâle à Halberstadt, le gouvernement bien minutieux, et ces deux personnages bien froids. Dans leurs tête-à-tête les plus passionnés, Kant et Klopstock étaient toujours de la partie.
«Mermann me contait qu'un homme marié convaincu d'adultère peut être condamné par les tribunaux de Brunswick à dix ans de prison; la loi est tombée en désuétude, mais fait du moins que l'on ne plaisante point sur ces sortes d'affaires; la qualité d'homme à aventures galantes est bien loin d'être, comme en France, un avantage que l'on ne peut presque dénier en face à un mari sans l'insulter.
«Quelqu'un qui dirait à mon colonel ou à Ch... qu'ils n'ont plus de femmes depuis leur mariage en serait fort mal reçu.
«Il y a quelques années qu'une femme de ce pays, dans un retour de religion, dit à son mari, homme de la cour de Brunswick, qu'elle l'avait trompé six ans de suite. Ce mari, aussi sot que sa femme, alla conter le propos au duc; le galant fut obligé de donner sa démission de tous ses emplois et de quitter le pays dans les vingt-quatre heures, sur la menace du duc de faire agir les lois.»
«Halberstadt, 7 juillet 1807.
«Ici les maris ne sont pas trompés, il est vrai, mais quelles femmes, grands dieux! des statues, des masses à peine organisées. Avant le mariage elles sont fort agréables, lestes comme des gazelles, et un oeil vif et tendre qui comprend toujours les allusions de l'amour. C'est qu'elles sont à la chasse d'un mari. A peine ce mari trouvé, elles ne sont plus exactement que des faiseuses d'enfant, en perpétuelle adoration devant le faiseur. Il faut que dans une famille de quatre ou cinq enfants il y en ait toujours un de malade, puisque la moitié des enfants meurt avant sept ans, et dans ce pays, dès qu'un des bambins est malade, la mère ne sort plus. Je les vois trouver un plaisir indicible à être caressées par leurs enfants. Peu à peu elles perdent toutes leurs idées. C'est comme à Philadelphie. Des jeunes filles de la gaieté la plus folle et la plus innocente y deviennent, en moins d'un an, les plus ennuyeuses des femmes. Pour en finir sur les mariages de l'Allemagne protestante, la dot de la femme est à peu près nulle à cause des fiefs. Mlle de Diesdorff, fille d'un homme qui a quarante mille livres de rente, aura peut-être deux mille écus de dot (sept mille cinq cents francs).
«M. de Mermann a eu quatre mille écus de sa femme.
«Le supplément de dot est payable en vanité à la cour. «On trouverait dans la bourgeoisie, me disait Mermann, des partis de cent ou cent cinquante mille écus (six cent mille francs au lieu de quinze). Mais on ne peut plus être présenté à la cour; on est séquestré de toute société où se trouve un prince ou une princesse: _c'est affreux_.» Ce sont ses termes, et c'était le cri du coeur.
«Une femme allemande qui aurait l'âme de Phi***, avec son esprit, sa figure noble et sensible, le feu qu'elle devait avoir à dix-huit ans (elle en a vingt-sept), étant honnête et pleine de naturel par les moeurs du pays, n'ayant, par la même cause, que la petite dose utile de religion, rendrait sans doute son mari fort heureux. Mais comment se flatter d'être constant auprès de mères de famille si insipides?»
«--_Mais il était marié_,» m'a-t-elle répondu ce matin comme je blâmais les quatre ans de silence de l'amant de Corinne, lord Oswald. Elle a veillé jusqu'à trois heures pour lire Corinne; ce roman lui a donné une profonde émotion, et elle me répond avec sa touchante candeur: «_Mais il était marié._»
«Phi*** a tant de naturel et une sensibilité si naïve, que, même en ce pays du naturel, elle semble prude aux petits esprits montés sur de petites âmes. Leurs plaisanteries lui font mal au coeur, et elle ne le cache guère.
«Quand elle est en bonne compagnie, elle rit comme une folle des plaisanteries les plus gaies. C'est elle qui m'a conté l'histoire de cette jeune princesse de seize ans, depuis si célèbre, qui entreprenait souvent de faire monter dans son appartement l'officier de garde à sa porte.»
LA SUISSE.
Je connais peu de familles plus heureuses que celles de l'_Oberland_, partie de la Suisse située près de Berne, et il est de notoriété publique (1816) que les jeunes filles y passent avec leurs amants les nuits du samedi au dimanche.
Les sots qui connaissent le monde pour avoir fait le voyage de Paris à Saint-Cloud vont se récrier; heureusement je trouve dans un écrivain suisse la confirmation de ce que j'ai vu moi-même[207] pendant quatre mois.
[207] _Principes philosophiques du colonel Weiss_, septième édition, tome II, page 245.
«Un bon paysan se plaignait de quelques dégâts faits dans son verger; je lui demandai pourquoi il n'avait pas de chien: «Mes filles ne se marieraient jamais.» Je ne comprenais pas sa réponse; il me conte qu'il avait eu un chien si méchant, qu'il n'y avait plus de garçons qui osassent escalader ses fenêtres.
«Un autre paysan, maire de son village, pour me faire l'éloge de sa femme, me disait que, du temps qu'elle était fille, il n'y en avait point qui eût plus de _kilter_ ou _veilleurs_ (qui eût plus de jeunes gens qui allassent passer la nuit avec elle).
«Un colonel généralement estimé fut obligé, dans une course de montagnes, de passer la nuit au fond d'une des vallées les plus solitaires et les plus pittoresques du pays. Il logea chez le premier magistrat de la vallée, homme riche et accrédité. L'étranger remarqua en entrant une jeune fille de seize ans, modèle de grâce, de fraîcheur et de simplicité: c'était la fille du maître de la maison. Il y avait ce soir-là bal champêtre: l'étranger fit la cour à la jeune fille, qui était réellement d'une beauté frappante. Enfin, se faisant courage, il osa lui demander s'il ne pourrait pas _veiller_ avec elle. «Non, répondit la jeune fille, je couche avec ma cousine; mais je viendrai moi-même chez vous.» Qu'on juge du trouble que causa cette réponse. On soupe, l'étranger se lève, la jeune fille prend le flambeau et le suit dans sa chambre; il croit toucher au bonheur. «Non, lui dit-elle avec candeur; il faut d'abord que je demande permission à maman.» La foudre l'eût moins atterré. Elle sort; il reprend courage et se glisse autour du salon de bois de ces bonnes gens; il entend la fille, qui, d'un ton caressant, priait sa mère de lui accorder la permission qu'elle désirait; elle l'obtient enfin. «N'est-ce pas, vieux, dit la mère à son mari, qui était déjà au lit, tu consens que Trineli passe la nuit avec M. le colonel?--De bon coeur, répond le père; je crois qu'à un tel homme je prêterais encore ma femme.--Eh bien! va, dit la mère à Trineli; mais sois brave fille, et n'ôte pas ta jupe...» Au point du jour, Trineli, respectée par l'étranger, se leva vierge; elle arrangea les coussins du lit, prépara du café et de la crème pour son veilleur, et, après que, assise sur le lit, elle eut déjeuné avec lui, elle coupe un petit morceau de son _broustpletz_ (pièce de velours qui couvre le sein). «Tiens, lui dit-elle, conserve ce souvenir d'une nuit heureuse; je ne l'oublierai jamais. Pourquoi es-tu colonel?» Et, lui ayant donné un dernier baiser, elle s'enfuit: il ne put plus la revoir[208].» Voilà l'excès exposé à nos moeurs françaises et que je suis loin d'approuver.
[208] Je suis heureux de pouvoir dire avec les paroles d'un autre des faits extraordinaires que j'ai eu l'occasion d'observer. Certainement sans M. de Weiss je n'eusse pas rapporté ce trait de moeurs. J'en ai omis d'aussi caractéristiques à Valence et à Vienne.
Je voudrais, si j'étais législateur, qu'on prît en France, comme en Allemagne, l'usage des soirées dansantes. Trois fois par semaine, les jeunes filles iraient avec leurs mères à un bal commencé à sept heures, finissant à minuit, et exigeant pour tous frais un violon et des verres d'eau. Dans une pièce voisine, les mères, peut-être un peu jalouses de l'heureuse éducation de leurs filles, joueraient au boston; dans une troisième, les pères trouveraient les journaux et parleraient politique. Entre minuit et une heure, toutes les familles se réuniraient et regagneraient le toit paternel. Les jeunes filles apprendraient à connaître les jeunes hommes; la fatuité et l'indiscrétion qui la suit leur deviendraient bien vite odieuses; enfin, _elles se choisiraient un mari_. Quelques jeunes filles auraient des amours malheureuses, mais le nombre des maris trompés et des mauvais ménages diminuerait dans une immense proportion. Alors il serait moins absurde de chercher à punir l'infidélité par la honte, la loi dirait aux jeunes femmes: «Vous avez choisi votre mari; soyez-lui fidèle.» Alors j'admettrais la poursuite et la punition par les tribunaux de ce que les Anglais appellent _criminal conversation_. Les tribunaux pourraient imposer, au profit des prisons et des hôpitaux, une amende égale aux deux tiers de la fortune du séducteur et une prison de quelques années.
Une femme pourrait être poursuivie pour adultère devant un jury. Le jury devrait d'abord déclarer que la conduite du mari a été irréprochable.
La femme convaincue pourrait être condamnée à la prison pour la vie. Si le mari avait été absent plus de deux ans, la femme ne pourrait être condamnée qu'à une prison de quelques années. Les moeurs publiques se modèleraient bientôt sur ces lois et les perfectionneraient[209].
[209] L'_Examiner_, journal anglais, en rendant compte du procès de la reine (nº 662. du 3 septembre 1820), ajoute:
«We have a system of sexual morality, under which thousands of women become mercenary prostitutes whom virtuous women are taught to scorn, while virtuous men retain the privilege of frequenting those very women, without its being regarded as any thing more than a venial offence.»
Il y a une noble hardiesse dans le pays du _Cant_ à oser exprimer, sur cet objet une vérité, quelque triviale et palpable qu'elle soit; cela est encore plus méritoire à un pauvre journal qui ne peut espérer de succès qu'en étant acheté par les gens riches, lesquels regardent les évêques et la Bible comme l'unique sauvegarde de leurs belles livrées.
Alors les nobles et les prêtres, tout en regrettant amèrement les siècles décents de Mme de Montespan ou de Mme du Barry, seraient forcés de permettre le divorce[210].
[210] Mme de Sévigné écrivait à sa fille, le 23 décembre 1671: «Je ne sais si vous avez appris que Villarceaux, en parlant au roi d'une charge pour son fils, prit habilement l'occasion de lui dire qu'il y avait des gens qui se mêlaient de dire à sa nièce (Mlle de Rouxel), que Sa Majesté avait quelque dessein pour elle; que si cela était, il le suppliait de se servir de lui, que l'affaire serait mieux entre ses mains que dans celles des autres, et qu'il s'y emploierait avec succès. Le roi se mit à rire, et dit: _Villarceaux, nous sommes trop vieux, vous et moi, pour attaquer des demoiselles de quinze ans_. Et comme un galant homme se moqua de lui et conta ce discours chez les dames (Tome II, page 340).
Mémoires de Lauzun, de Bezenval, de Mme d'Épinay, etc., etc. Je supplie qu'on ne me condamne pas tout à fait sans relire ces mémoires.
Il y aurait dans un village, en vue de Paris, un élysée pour les femmes malheureuses, une maison de refuge où, sous peine des galères, il n'entrerait d'autre homme que le médecin et l'aumônier. Une femme qui voudrait obtenir le divorce serait tenue, avant tout, d'aller se constituer prisonnière dans cet élysée; elle y passerait deux années sans sortir une seule fois. Elle pourrait écrire, sans jamais recevoir de réponse.
Un conseil composé de pairs de France et de quelques magistrats estimés dirigerait, au nom de la femme, les poursuites pour le divorce, et réglerait la pension à payer par le mari à l'établissement. La femme qui succomberait dans sa demande devant les tribunaux serait admise à passer le reste de sa vie à l'élysée. Le gouvernement compléterait à l'administration de l'élysée deux mille francs par femme réfugiée. Pour être reçue à l'élysée, il faudrait avoir eu une dot de plus de vingt mille francs. La sévérité du régime moral serait extrême.
Après deux ans d'une totale séparation du monde, une femme divorcée pourrait se remarier.
Une fois arrivées à ce point, les chambres pourraient examiner si, pour établir l'émulation du mérite entre les jeunes filles, il ne conviendrait pas d'attribuer aux garçons une part double de celles des soeurs dans le partage de l'héritage paternel. Les filles qui ne trouveraient pas à se marier auraient une part égale à celles des mâles. On peut remarquer en passant que ce système détruirait peu à peu l'habitude des mariages de convenance trop inconvenants. La possibilité du divorce rendrait inutiles les excès de bassesse.
Il faudrait établir sur divers points de la France, et dans des villages pauvres, trente abbayes pour les vieilles filles. Le gouvernement chercherait à entourer ces établissements de considération, pour consoler un peu la tristesse des pauvres filles qui y achèveraient leur vie. Il faudrait leur donner tous les hochets de la dignité.
Mais laissons ces chimères.
CHAPITRE LIX
Werther et don Juan.
Parmi les jeunes gens, lorsque l'on s'est bien moqué d'un pauvre amoureux et qu'il a quitté le salon, ordinairement la conversation finit par agiter la question de savoir s'il vaut mieux prendre les femmes comme le don Juan de Mozart, ou comme Werther. Le contraste serait plus exact si j'eusse cité Saint-Preux, mais c'est un si plat personnage, que je ferais tort aux âmes tendres en le leur donnant pour représentant.
Le caractère de don Juan requiert un plus grand nombre de ces vertus utiles et estimées dans le monde: l'admirable intrépidité, l'esprit de ressource, la vivacité, le sang-froid, l'esprit amusant, etc.
Les don Juan ont de grands moments de sécheresse et une vieillesse fort triste; mais la plupart des hommes n'arrivent pas à la vieillesse.
Les amoureux jouent un pauvre rôle le soir dans le salon, car l'on n'a de talent et de force auprès des femmes qu'autant qu'on met à les avoir exactement le même intérêt qu'à une partie de billard. Comme la société connaît aux amoureux un grand intérêt dans la vie, quelque esprit qu'ils aient, ils prêtent le flanc à la plaisanterie; mais le matin en s'éveillant, au lieu d'avoir de l'humeur jusqu'à ce que quelque chose de piquant et de malin les soit venu ranimer, ils songent à ce qu'ils aiment et font des châteaux en Espagne habités par le bonheur.
L'amour à la Werther ouvre l'âme à tous les arts, à toutes les impressions douces et romantiques, au clair de lune, à la beauté des bois, à celle de la peinture, en un mot au sentiment et à la jouissance du _beau_, sous quelque forme qu'il se présente, fût-ce sous un habit de bure. Il fait trouver le bonheur même sous les richesses[211]. Ces âmes-là, au lieu d'être sujettes à se blaser comme Mielhan, Bezenval, etc., deviennent folles par excès de sensibilité comme Rousseau. Les femmes douées d'une certaine élévation d'âme qui, après la première jeunesse, savent voir l'amour où il est, et quel est cet amour, échappent en général aux don Juan qui ont pour eux plutôt le nombre que la qualité des conquêtes. Remarquez, au désavantage de la considération des âmes tendres, que la publicité est nécessaire au triomphe des don Juan, comme le secret à ceux des Werther. La plupart des gens qui s'occupent de femmes par état sont nés au sein d'une grande aisance, c'est-à-dire sont, par le fait de leur éducation et par l'imitation de ce qui les entourait dans leur jeunesse, égoïstes et secs[212].
[211] Premier volume de la _Nouvelle Héloïse_, et tous les volumes, si Saint-Preux se fût trouvé avoir l'ombre du caractère; mais c'était un vrai poète, un bavard sans résolution, qui n'avait du coeur qu'après avoir péroré, d'ailleurs homme fort plat. Ces gens-là ont l'immense avantage de ne pas choquer l'orgueil féminin, et de ne jamais donner d'_étonnement_ à leur amie. Qu'on pèse ce mot; c'est peut-être là tout le secret du succès des hommes plats auprès des femmes distinguées. Cependant l'amour n'est pas une passion qu'autant qu'il fait oublier l'amour-propre. Elles ne sentent donc pas complètement l'amour, les femmes qui, comme L.., lui demandent les plaisirs de l'orgueil. Sans s'en douter, elles sont à la même hauteur que l'homme prosaïque, objet de leur mépris, qui cherche dans l'amour, l'amour et la vanité. Elles, elles veulent l'amour et l'orgueil; mais l'amour se retire la rougeur sur le front; c'est le plus orgueilleux des despotes: ou il est tout, ou il n'est rien.
[212] Voir une page d'André Chénier, _OEuvres_, page 370; ou bien ouvrir les yeux dans le monde, ce qui est plus difficile. «En général, ceux que nous appelons patriciens sont plus éloignés que les autres hommes de rien aimer», dit l'empereur Marc-Aurèle. (_Pensées_, page 50.)
Les vrais don Juan finissent même par regarder les femmes comme le parti ennemi, et par se réjouir de leurs malheurs de tous genres.
Au contraire, l'aimable duc delle Pignatelle nous montrait à Munich la vraie manière d'être heureux par la volupté, même sans l'amour-passion. «Je vois qu'une femme me plaît, me disait-il un soir, quand je me trouve tout interdit auprès d'elle et que je ne sais que lui dire.» Bien loin de mettre son amour-propre à rougir et à se venger de ce moment d'embarras, il le cultivait précieusement comme la source du bonheur. Chez cet aimable jeune homme, l'amour goût était tout à fait exempt de la vanité qui corrode; c'était une nuance affaiblie, mais pure et sans mélange, de l'amour véritable; et il respectait toutes les femmes comme des êtres charmants envers qui nous sommes bien injustes (20 février 1820).
Comme on ne se choisit pas un tempérament, c'est-à-dire une âme, l'on ne se donne pas un rôle supérieur. J.-J. Rousseau et le duc de Richelieu auraient eu beau faire, malgré tout leur esprit, ils n'auraient pu changer de carrière auprès des femmes. Je croirais volontiers que le duc n'a jamais eu de moments comme ceux que Rousseau trouva dans le parc de la Chevrette, auprès de Mme d'Houdetot; à Venise, en écoutant la musique des _Scuole_; et à Turin aux pieds de Mme Bazile. Mais aussi il n'eut jamais à rougir du ridicule dont Rousseau se couvre auprès de Mme de Larnage et dont le remords le poursuit le reste de sa vie.
Le rôle des Saint Preux est plus doux et remplit tous les moments de l'existence; mais il faut convenir que celui de don Juan est bien plus brillant. Si Saint-Preux change de goût au milieu de sa vie, solitaire et retiré, avec des habitudes pensives, il se trouve sur la scène du monde à la dernière place, tandis que don Juan se voit une réputation superbe parmi les hommes, et pourra peut-être encore plaire à une femme tendre en lui faisant le sacrifice sincère de ses goûts libertins.
Par toutes les raisons présentées jusqu'ici, il me semble que la question se balance. Ce qui me fait croire les Werther plus heureux, c'est que don Juan réduit l'amour à n'être qu'une affaire ordinaire. Au lieu d'avoir, comme Werther, des réalités qui se modèlent sur ses désirs, il a des désirs imparfaitement satisfaits par la froide réalité, comme dans l'ambition, l'avarice et les autres passions. Au lieu de se perdre dans les rêveries enchanteresses de la cristallisation, il pense comme un général au succès de ses manoeuvres[213], et, en un mot, tue l'amour, au lieu d'en jouir plus qu'un autre, comme croit le vulgaire.
[213] Comparez _Lovelace_ à _Tom Jones_.
Ce qui précède me semble sans réplique. Une autre raison qui l'est pour le moins autant à mes yeux, mais que, grâce à la méchanceté de la providence, il faut pardonner aux hommes de ne pas reconnaître, c'est que l'habitude de la justice me paraît, sauf les accidents, la route la plus assurée pour arriver au bonheur, et les Werther ne sont pas scélérats[214].
[214] Voir la _Vie privée du duc de Richelieu_, 9 volumes in-8º. Pourquoi, au moment où un assassin tue un homme, ne tombe-t-il pas mort aux pieds de sa victime? Pourquoi les maladies? et, s'il y a des maladies, pourquoi un Troistaillons ne meurt-il pas de la colique? Pourquoi Henri IV règne-t-il vingt et un ans, et Louis XV cinquante-neuf? Pourquoi la durée de la vie n'est-elle pas en proportion exacte avec le degré de vertu de chaque homme? Et autres questions _infâmes_, diront les philosophes anglais, qu'il n'y a assurément aucun mérite à poser, mais auxquelles il y aurait quelque mérite à répondre autrement que par des injures et du _cant_.
Pour être heureux dans le crime, il faudrait exactement n'avoir pas de remords. Je ne sais si un tel être peut exister[215]; je ne l'ai jamais rencontré, et je parierais que l'aventure de Mme Michelin troublait les nuits du duc de Richelieu.
[215] Voir Néron après le meurtre de sa mère, dans Suétone; et cependant de quelles belles masses de flatterie n'était-il pas environné?
Il faudrait, ce qui est impossible, n'avoir exactement pas de sympathie, ou pouvoir mettre à mort le genre humain[216].
[216] La cruauté n'est qu'une sympathie souffrante. Le _pouvoir_ n'est le premier des bonheurs, après l'amour, que parce que l'on croît être en état de _commander la sympathie_.
Les gens qui ne connaissent l'amour que par les romans éprouveront une répugnance naturelle en lisant ces phrases en faveur de la vertu en amour. C'est que, par les lois du roman, la peinture de l'amour vertueux est essentiellement ennuyeuse et peu intéressante. Le sentiment de la vertu paraît ainsi de loin neutraliser celui de l'amour, et les paroles _amour vertueux_ semblent synonymes d'amour faible. Mais tout cela est une _infirmité_ de l'art de peindre, qui ne fait rien à la passion telle qu'elle existe dans la nature[217].
[217] Si l'on peint aux yeux du spectateur le sentiment de la vertu à côté du sentiment de l'amour, on se trouve avoir représenté un coeur partagé entre deux sentiments. La vertu dans les romans n'est bonne qu'à sacrifier. Julie d'Étanges.
Je demande la permission de faire le portrait du plus intime de mes amis.