Part 19
Abou-el-Hassan, Ali, fils d'Abdalla, Elzagouni, raconte ce qui suit: «Un musulman aimait une fille chrétienne jusqu'au point d'en perdre la raison. Il fut obligé de faire un voyage dans un pays étranger avec un ami qui était dans la confidence de son amour. Ses affaires s'étant prolongées dans ce pays, il y fut attaqué d'une maladie mortelle, et dit alors à son ami: «Voilà que mon terme approche, je ne rencontrerai plus dans ce monde celle que j'aime, et je crains, si je meurs musulman, de ne pas la rencontrer non plus dans l'autre vie.» Il se fit chrétien et mourut. Son ami se rendit auprès de la jeune chrétienne, qu'il trouva malade. Elle lui dit: «Je ne verrai plus mon ami dans ce monde; mais je veux me retrouver avec lui dans l'autre: ainsi donc je rends témoignage qu'il n'y a d'autre dieu que Dieu, et que Mohammed est le prophète de Dieu.» Là-dessus, elle mourut, et que la miséricorde de Dieu soit sur elle *.»
Eltemimi raconte qu'il y avait dans la tribu des Arabes de Tagleb une fille chrétienne fort riche qui aimait un jeune musulman. Elle lui offrit sa fortune et tout ce qu'elle avait de précieux sans pouvoir parvenir à se faire aimer de lui. Quand elle eut perdu toute espérance, elle donna cent dinars à un artiste pour lui faire une figure du jeune homme qu'elle aimait. L'artiste fit cette figure, et, quand la jeune fille l'eut, elle la plaça dans un endroit où elle venait tous les jours. Là elle commençait par embrasser cette figure et puis s'asseyait à côté d'elle, et passait le reste de la journée à pleurer. Quand le soir était venu, elle saluait la figure et se retirait. Elle fit cela pendant longtemps. Le jeune homme vint à mourir; elle voulut le voir et l'embrasser mort, après quoi elle retourna auprès de sa figure, la salua, l'embrassa comme à l'ordinaire, et se coucha à côté d'elle. Le matin venu, on l'y trouva morte, la main étendue vers des lignes d'écriture qu'elle avait tracées avant de mourir *.
Oueddah, du pays de Yamen, était renommé pour sa beauté entre les Arabes.--Lui et Om-el-Bonain, fille de Abd-el-Aziz, fils de Merouan, n'étant encore que des enfants, s'aimaient déjà tellement, que l'un ne pouvait souffrir d'être un moment séparé de l'autre.--Lorsque Om-el-Bonain devint la femme de Oualid-Ben-Abd-el-Malek, Oueddah en perdit la raison.--Après être resté longtemps dans un état d'égarement et de souffrance, il se rendit en Syrie, et commença à rôder chaque jour autour de l'habitation de Oualid, fils de Malek, sans trouver d'abord de moyen de parvenir à ce qu'il désirait.--A la fin, il fit la rencontre d'une jeune fille qu'il réussit à s'attacher à force de persévérance et de soins. Quand il crut pouvoir se fier à elle, il lui demanda si elle connaissait Om-el-Bonain.--Sans doute, puisque c'est ma maîtresse, répondit la jeune fille.--Eh bien! reprit Oueddah, ta maîtresse est ma cousine, et, si tu veux lui porter de mes nouvelles, tu lui feras certainement plaisir.--Je lui en porterai volontiers, répondit la jeune fille.» Et là-dessus elle courut aussitôt vers Om-el-Bonain pour lui donner des nouvelles de Oueddah. «Prends garde à ce que tu dis! s'écria celle-ci. Quoi! Oueddah est vivant?--Assurément, dit la jeune fille.--Va lui dire, poursuivit alors Om-el-Bonain, de ne point s'écarter jusqu'à ce qu'il lui arrive un messager de ma part.» Elle prit ensuite ses mesures pour introduire Oueddah chez elle, où elle le garda caché dans un coffre. Elle l'en faisait sortir pour être avec lui quand elle se croyait en sûreté; et, quand il arrivait quelqu'un qui aurait pu le voir, elle le faisait rentrer dans le coffre.
Il arriva un jour que l'on apporta à Oualid une perle, et il dit à l'un de ses serviteurs: «Prends cette perle et porte-la à Om-el-Bonain.» Le serviteur prit la perle et la porta à Om-el-Bonain. Ne s'étant pas fait annoncer, il entra chez elle dans un moment où elle était avec Oueddah, de sorte qu'il put lancer un coup d'oeil dans l'appartement de Om-el-Bonain sans que celle-ci y prît garde. Le serviteur de Oualid s'acquitta de sa commission, et demanda quelque chose à Om-el-Bonain pour le bijou qu'il lui avait apporté. Elle le refusa sévèrement, et lui fit une réprimande. Le serviteur sortit courroucé contre elle, et, allant dire à Oualid ce qu'il avait vu, il lui décrivit le coffre où il avait vu entrer Oueddah. «Tu mens, esclave sans mère! tu mens! lui dit Oualid.» Et il court brusquement chez Om-el-Bonain. Il y avait dans l'appartement plusieurs coffres; il s'assied sur celui où était renfermé Oueddah, et que lui avait décrit l'esclave, en disant à Om-el-Bonain: «Donne-moi un de ces coffres.--Ils sont tous à toi, ainsi que moi-même, répondit Om-el-Bonain.--Eh bien! poursuivit Oualid, je désire avoir celui sur lequel je suis assis.--Il y a dans celui-là des choses nécessaires à une femme, dit Om-el-Bonain--Ce ne sont point ces choses-là, c'est le coffre que je désire, continua Oualid.--Il est à toi», répondit-elle. Oualid fit aussitôt emporter le coffre, et fit appeler deux esclaves auxquels il donna l'ordre de creuser une fosse en terre jusqu'à la profondeur où il se trouverait de l'eau. Approchant ensuite sa bouche du coffre: «On m'a dit quelque chose de toi, cria-t-il. Si l'on m'a dit vrai, que toute ta trace de toi soit séparée, que toute nouvelle de toi soit ensevelie. Si l'on m'a dit faux, je ne fais rien de mal en enfouissant un coffre: ce n'est que du bois enterré.» Il fit pousser alors le coffre dans la fosse, et la fit combler des pierres et des terres que l'on en avait retirées. Depuis lors, Om-el-Bonain ne cessa de fréquenter cet endroit, et d'y pleurer jusqu'à ce qu'on l'y trouvât un jour sans vie, la face contre terre *[186].
[186] Ces fragments sont extraits de divers chapitres du recueil cité. Les trois marqués d'une * sont tirés du dernier chapitre, qui est une biographie très sommaire d'un assez grand nombre d'Arabes martyrs de l'amour.
CHAPITRE LIV
De l'éducation des femmes.
Par l'éducation actuelle des jeunes filles, qui est le fruit du hasard et du plus sot orgueil, nous laissons oisives chez elles les facultés les plus brillantes et les plus riches en bonheur pour elles-mêmes et pour nous. Mais quel est l'homme qui ne se soit écrié au moins une fois en sa vie:
Une femme en sait toujours assez, Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
_Les Femmes savantes_, acte II, scène VII.
A Paris, la première louange pour une jeune fille à marier est cette phrase: «Elle a beaucoup de douceur dans le caractère, et par habitude moutonne.» Rien ne fait plus d'effet sur les sots épouseurs. Voyez-les deux ans après, déjeunant tête à tête avec leur femme par un temps sombre, la casquette sur la tête et entourés de trois grands laquais.
On a vu porter aux États-Unis, en 1818, une loi qui condamne à trente-quatre coups de fouet l'homme qui montrera à lire à un nègre de la Virginie[187]. Rien de plus conséquent et de plus raisonnable que cette loi.
[187] Je regrette de ne pas trouver dans le manuscrit italien la citation de la source officielle de ce fait; je désire que l'on puisse le démentir.
Les États-Unis d'Amérique eux-mêmes ont-ils été plus utiles à la mère patrie lorsqu'ils étaient ses esclaves ou depuis qu'ils sont ses égaux? Si le travail d'un homme libre vaut deux ou trois fois celui du même homme réduit en esclavage, pourquoi n'en serait-il pas de même de la pensée de cet homme?
Si nous l'osions, nous donnerions aux jeunes filles une éducation d'esclave, la preuve en est qu'elles ne savent d'utile que ce que nous ne voulons pas leur apprendre.
_Mais ce peu d'éducation qu'elles accrochent par malheur, elles le tournent contre nous_, diraient certains maris. Sans doute, et Napoléon aussi avait raison de ne pas donner des armes à la garde nationale, et les ultra aussi ont raison de proscrire l'enseignement mutuel; armez un homme, et puis continuez à l'opprimer, et vous verrez qu'il sera assez pervers pour tourner, s'il le peut, ses armes contre vous.
Même quand il nous serait loisible d'élever les jeunes filles en idiotes avec des _Ave Maria_ et des chansons lubriques, comme dans les couvents de 1770, il y aurait encore plusieurs petites objections:
1º En cas de mort du mari, elles sont appelées à gouverner la jeune famille.
2º Comme mères, elles donnent aux enfants mâles, aux jeunes tyrans futurs, la première éducation, celle qui forme le caractère, celle qui plie l'âme à _chercher le bonheur par telle route plutôt que par telle autre_, ce qui est toujours une affaire faite à quatre ou cinq ans.
3º Malgré tout notre orgueil, dans nos petites affaires intérieures, celles dont surtout dépend notre bonheur, parce qu'en l'absence des passions le bonheur est fondé sur l'absence des petites vexations de tous les jours, les conseils de la compagne nécessaire de notre vie ont la plus grande influence; non pas que nous voulions lui accorder la moindre influence, mais c'est qu'elle répète les mêmes choses vingt ans de suite; et où est l'âme qui ait la vigueur romaine de résister à la même idée répétée pendant toute une vie? Le monde est plein de maris qui se laissent mener; mais c'est par faiblesse et non par sentiment de justice et d'égalité. Comme ils accordent par force, on est toujours tenté d'abuser, et il est quelquefois nécessaire d'abuser pour conserver.
4º Enfin, en amour, à cette époque qui, dans les pays du midi, comprend souvent douze ou quinze années, et les plus belles de la vie, notre bonheur est en entier entre les mains de la femme que nous aimons. Un moment d'orgueil déplacé peut nous rendre à jamais malheureux, et comment un esclave transporté sur le trône ne serait-il pas tenté d'abuser du pouvoir? De là les fausses délicatesses et l'orgueil féminin. Rien de plus inutile que ces représentations: les hommes sont _despotes_, et voyez quels cas font d'autres despotes des conseils les plus sensés: l'homme qui peut tout ne goûte qu'un seul genre d'avis, ceux qui lui enseignent à augmenter son pouvoir. Où les pauvres jeunes filles trouveront-elles un Quiroga et un Riego pour donner aux despotes qui les oppriment, et les dégradent pour les mieux opprimer, de ces avis salutaires que l'on récompense par des grâces et des cordons au lieu de la potence de Porlier?
Si une telle révolution demande plusieurs siècles, c'est que par un hasard bien funeste toutes les premières expériences doivent nécessairement contredire la vérité. Éclairez l'esprit d'une jeune fille, formez son caractère, donnez-lui enfin une bonne éducation dans le vrai sens du mot: s'apercevant tôt ou tard de sa supériorité sur les autres femmes, elle devient pédante, c'est-à-dire l'être le plus désagréable et le plus dégradé qui existe au monde. Il n'est aucun de nous qui ne préférât, pour passer la vie avec elle, une servante à une femme savante.
Plantez un jeune arbre au milieu d'une épaisse forêt, privé d'air et de soleil par ses voisins, ses feuilles seront étiolées, il prendra une forme élancée et ridicule qui _n'est pas celle de la nature_. Il faut planter à la fois toute la forêt. Quelle est la femme qui s'enorgueillit de savoir lire?
Des pédants nous répètent depuis deux mille ans que les femmes ont l'esprit plus vif et les hommes plus de solidité, que les femmes ont plus de délicatesse dans les idées, et les hommes plus de force d'attention. Un badaud de Paris qui se promenait autrefois dans les jardins de Versailles concluait aussi de tout ce qu'il voyait que les arbres naissent taillés.
J'avouerai que les petites filles ont moins de force physique que les petits garçons: cela est concluant pour l'esprit, car l'on sait que Voltaire et d'Alembert étaient les premiers hommes de leur siècle pour donner un coup de poing. On convient qu'une petite fille de dix ans a vingt fois plus de finesse qu'un petit polisson du même âge. Pourquoi à vingt ans est-elle une grande idiote, gauche, timide et ayant peur d'une araignée, et le polisson un homme d'esprit?
Les femmes ne savent que ce que nous ne voulons pas leur apprendre, que ce qu'elles lisent dans l'expérience de la vie. De là l'extrême désavantage pour elles de naître dans une famille très riche; au lieu d'être en contact avec des êtres _naturels_ à leur égard, elles se trouvent environnées de femmes de chambre ou de dames de compagnie déjà corrompues et étiolées par la richesse[188]. Rien de bête comme un prince.
[188] Mémoires de Mme de Staël, de Collé, de Duclos, de la margrave de Bayreuth.
Les jeunes filles se sentant esclaves ont de bonne heure les yeux ouverts; elles voient tout, mais sont trop ignorantes pour voir bien. Une femme de trente ans, en France, n'a pas les connaissances acquises d'un petit garçon de quinze ans; une femme de cinquante, la raison d'un homme de vingt-cinq. Voyez Mme de Sévigné admirant les actions les plus absurdes de Louis XIV. Voyez la puérilité, les raisonnements de Mme d'Épinay[189].
[189] Premier volume.
_Les femmes doivent nourrir et soigner leurs enfants._--Je nie le premier article, j'accorde le second.--_Elles doivent de plus régler les comptes de leur cuisinière._--Donc elles n'ont pas le temps d'égaler un petit garçon de quinze ans en connaissances acquises. Les hommes doivent être juges, banquiers, avocats, négociants, médecins, prêtres, etc. Et cependant ils trouvent du temps pour lire les discours de Fox et la _Lusiade_ du Camoens.
A Pékin, le magistrat qui court de bonne heure au palais pour chercher les moyens de mettre en prison et de ruiner, en tout bien tout honneur, un pauvre journaliste qui a déplu au sous secrétaire d'État chez lequel il a eu l'honneur de dîner la veille, est sûrement aussi occupé que sa femme, qui règle les comptes de sa cuisinière, fait faire son bas à sa petite fille, lui voit prendre ses leçons de danse et de piano, reçoit une visite du vicaire de la paroisse qui lui apporte la _Quotidienne_, et va ensuite choisir un chapeau rue de Richelieu et faire un tour aux Tuileries.
Au milieu de ses nobles occupations, ce magistrat trouve encore le temps de songer à cette promenade que sa femme fait aux Tuileries, et s'il était aussi bien avec le pouvoir qui règle l'univers qu'avec celui qui règne dans l'État, il demanderait au ciel d'accorder aux femmes, pour leur bien, huit ou dix heures de sommeil de plus. Dans la situation actuelle de la société, le loisir, qui pour l'homme est la source de tout bonheur et de toute richesse, non seulement n'est pas un avantage pour les femmes, mais c'est une des funestes libertés dont le digne magistrat voudrait aider à nous délivrer.
CHAPITRE LV
Objections contre l'éducation des femmes.
_Mais les femmes sont chargées des petits travaux du ménage._--Mon colonel, M. S***, a quatre filles, élevées dans les meilleurs principes, c'est-à-dire qu'elles travaillent toute la journée; quand j'arrive, elles chantent la musique de Rossini que je leur ai apportée de Naples; du reste, elles lisent la Bible de Royaumont, elles apprennent le bête de l'histoire, c'est-à-dire les tables chronologiques et les vers de le Ragois; elles savent beaucoup de géographie, font des broderies admirables, et j'estime que chacune de ces jolies petites filles peut gagner, par son travail, huit sous par jour. Pour trois cents journées, cela fait quatre cent quatre-vingts francs par an, c'est moins que ce qu'on donne à un de leurs maîtres. C'est pour quatre cent quatre-vingts francs par an qu'elles perdent à jamais le temps pendant lequel il est donné à la machine humaine d'acquérir des idées.
«Si les femmes lisent avec plaisir les dix ou douze bons volumes qui paraissent chaque année en Europe, elles abandonneront bientôt le soin de leurs enfants.» C'est comme si nous avions peur, en plantant d'arbres le rivage de l'Océan, d'arrêter le mouvement de ses vagues. Ce n'est pas dans ce sens que l'éducation est toute-puissante. Au reste, depuis quatre cents ans l'on présente la même objection contre toute espèce d'éducation. Non seulement une femme de Paris a plus de vertus en 1820 qu'en 1720, du temps du système de Law et du régent, mais encore la fille du fermier général le plus riche d'alors avait une moins bonne éducation que la fille du plus mince avocat d'aujourd'hui. Les devoirs du ménage en sont-ils moins remplis? non certes. Et pourquoi? c'est que la misère, la maladie, la honte, l'instinct, forcent à s'en acquitter. C'est comme si l'on disait d'un officier qui devient trop aimable, qu'il perdra l'art de monter à cheval; on oublie qu'il se cassera le bras la première fois qu'il prendra cette liberté.
L'acquisition des idées produit les mêmes effets bons et mauvais chez les deux sexes. La vanité ne nous manquera jamais, même dans l'absence la plus complète de toutes les raisons d'en avoir: voyez les bourgeois d'une petite ville; forçons-la du moins à s'appuyer sur un vrai mérite, sur un mérite utile ou agréable à la société.
Les demi-sots, entraînés par la révolution qui change tout en France, commencent à avouer, depuis vingt ans, que les femmes peuvent faire quelque chose; mais elles doivent se livrer aux occupations convenables à leur sexe: élever des fleurs, former des herbiers, faire nicher des serins; on appelle cela des plaisirs innocents.
1º Ces innocents plaisirs valent mieux que de l'oisiveté. Laissons cela aux sottes, comme nous laissons aux sots la gloire de faire des couplets pour la fête du maître de la maison. Mais est-ce de bonne foi que l'on voudrait proposer à Mme Roland ou à Mistress Hutchinson[190] de passer leur temps à élever un petit rosier du Bengale?
[190] Voir les Mémoires de ces femmes admirables. J'aurais d'autres noms à citer, mais ils sont inconnus du public, et d'ailleurs on ne peut pas même indiquer le mérite vivant.
Tout ce raisonnement se réduit à ceci: l'on veut pouvoir dire de son esclave: «Il est trop bête pour être méchant.»
Mais, au moyen d'une certaine loi nommée _sympathie_, loi de la nature, qu'à la vérité les yeux vulgaires n'aperçoivent jamais, les défauts de la compagne de votre vie ne nuisent pas à votre bonheur en raison du mal direct qu'ils peuvent vous occasionner. J'aimerais presque mieux que ma femme, dans un moment de colère, essayât de me donner un coup de poignard une fois par an que de me recevoir avec humeur tous les soirs.
Enfin, entre gens qui vivent ensemble, le bonheur est contagieux.
Que votre amie ait passé la matinée, pendant que vous étiez au Champ de Mars ou à la Chambre des communes, à colorier une rose d'après le bel ouvrage de Redouté, ou à lire un volume de Shakespeare, ses plaisirs auront été également innocents; seulement avec les idées qu'elle a prises dans sa rose, elle vous ennuiera bientôt à votre retour, et de plus elle aura soif d'aller le soir dans le monde chercher des sensations un peu plus vives. Si elle a bien lu Shakespeare, au contraire, elle est aussi fatiguée que vous, a eu autant de plaisir, et sera plus heureuse d'une promenade solitaire dans le bois de Vincennes, en vous donnant le bras, que de paraître dans la soirée la plus à la mode. Les plaisirs du grand monde n'en sont pas pour les femmes heureuses.
Les ignorants sont les ennemis nés de l'éducation des femmes. Aujourd'hui ils passent leur temps avec elles, ils leur font l'amour, et en sont bien traités; que deviendraient-ils si les femmes venaient à se dégoûter du boston? Quand nous autres nous revenons d'Amérique ou des Grandes Indes, avec un teint basané et un ton qui reste un peu grossier pendant six mois, comment pourraient-ils répondre à nos récits, s'ils n'avaient cette phrase: «Quant à nous, les femmes sont de notre côté. Pendant que vous étiez à New-York la couleur des tilburys a changé; c'est le tête-de-nègre qui est de mode aujourd'hui.» Et nous écoutons avec attention, car ce savoir-là est utile. Telle jolie femme ne nous regardera pas si notre calèche est de mauvais goût.
Ces mêmes sots, se croyant obligés en vertu de la prééminence de leur sexe à savoir plus que les femmes, seraient ruinés de fond en comble, si les femmes s'avisaient d'apprendre quelque chose. Un sot de trente ans se dit, en voyant au château d'un de ses amis des jeunes filles de douze: «C'est auprès d'elles que je passerai ma vie dans dix ans d'ici.» Qu'on juge de ses exclamations et de son effroi s'il les voyait étudier quelque chose d'utile.
Au lieu de la société et de la conversation des hommes-femmes, une femme instruite, si elle a acquis des idées sans perdre les grâces de son sexe, est sûre de trouver parmi les hommes les plus distingués de son siècle une considération allant presque jusqu'à l'enthousiasme.
_Les femmes deviendraient les rivales et non les compagnes de l'homme._--Oui, aussitôt que par un délit vous aurez supprimé l'amour. En attendant cette belle loi, l'amour redoublera de charmes et de transports; voilà tout. La base sur laquelle s'établit la _cristallisation_ deviendra plus large; l'homme pourra jouir de toutes ses idées auprès de la femme qu'il aime, la nature tout entière prendra de nouveaux charmes à leurs yeux, et comme les idées réfléchissent toujours quelques nuances des caractères, ils se connaîtront mieux et feront moins d'imprudences; l'amour sera moins aveugle et produira moins de malheurs.
Le désir de plaire met à jamais la pudeur, la délicatesse et toutes les grâces féminines hors de l'atteinte de toute éducation quelconque. C'est comme si l'on craignait d'apprendre aux rossignols à ne pas chanter au printemps.
Les grâces des femmes ne tiennent pas à l'ignorance; voyez les dignes épouses des bourgeois de notre village, voyez en Angleterre les femmes des gros marchands. L'affectation qui est une _pédanterie_ (car j'appelle pédanterie l'affectation, de me parler hors de propos d'une robe de Leroy ou d'une romance de Romagnesi, tout comme l'affectation de citer Fra Paolo et le concile de Trente à propos d'une discussion sur nos doux missionnaires), la pédanterie de la robe et du bon ton, la nécessité de dire sur Rossini précisément la phrase convenable, tue les grâces des femmes de Paris; cependant, malgré les terribles effets de cette maladie contagieuse, n'est-ce pas à Paris que sont les femmes les plus aimables de France? Ne serait-ce point que ce sont celles dans la tête desquelles le hasard a mis le plus d'idées justes et intéressantes? Or ce sont ces idées-là que je demande aux livres. Je ne leur proposerai certainement pas de lire Grotius ou Puffendorf depuis que nous avons le commentaire de Tracy sur Montesquieu.
La délicatesse des femmes tient à cette hasardeuse position où elles se trouvent placées de si bonne heure, à cette nécessité de passer leur vie au milieu d'ennemis cruels et charmants.
Il y a peut-être cinquante mille femmes en France qui, par leur fortune, sont dispensées de tout travail. Mais sans travail il n'y a pas de bonheur. (Les passions forcent elles-mêmes à des travaux, et à des travaux fort rudes qui emploient toute l'activité de l'âme.)
Une femme qui a quatre enfants et dix mille livres de rente _travaille_ en faisant des bas ou une robe pour sa fille. Mais il est impossible d'accorder qu'une femme qui a carrosse à elle travaille en faisant une broderie ou un meuble de tapisserie. A part quelques petites lueurs de vanité, il est impossible qu'elle y mette aucun intérêt; elle ne travaille pas.
Donc son bonheur est gravement compromis.
Et, qui plus est, le bonheur du despote, car une femme dont le coeur n'est animé depuis deux mois par aucun intérêt autre que celui de la tapisserie, aura peut-être l'insolence de sentir que l'amour-goût, ou l'amour de vanité, ou enfin même l'amour physique est un très grand bonheur comparé à son état habituel.
_Une femme ne doit pas faire parler de soi._--A quoi je réponds de nouveau: Quelle est la femme citée parce qu'elle sait lire?