Part 15
Les trois quarts des billets du matin, à Vienne comme à Londres, sont écrits en français, ou pleins d'allusions, et de citations aussi en français[135], et Dieu sait quel français.
[135] Les écrivains les plus graves croient, en Angleterre, se donner un air cavalier en citant des mots français qui, la plupart, n'ont jamais été français que dans les grammaires anglaises. Voir les rédacteurs de l'_Edinburgh-Review_; voir les Mémoires de la comtesse de Lichtnau, maîtresse de l'avant-dernier roi de Prusse.
Sous le rapport des grandes passions, la France est, ce me semble, privée d'originalité par deux causes:
1º Le véritable honneur ou le désir de ressembler à Bayard, pour être honoré dans le monde et y voir chaque jour notre vanité satisfaite;
2º L'honneur bête ou le désir de ressembler aux gens de bon ton, du grand monde de Paris. L'art d'entrer dans un salon, de marquer de l'éloignement à un rival, de se brouiller avec sa maîtresse, etc.
L'honneur bête, d'abord par lui-même, comme capable d'être compris par les sots, et ensuite comme s'appliquant à des actions de tous les jours, et même de toutes les heures, est beaucoup plus utile que l'honneur vrai aux plaisirs de notre vanité. On voit des gens très bien reçus dans le monde avec de l'honneur bête sans honneur vrai, et le contraire est impossible.
Le ton du grand monde est:
1º De traiter avec ironie tous les grands intérêts. Rien de plus naturel; autrefois les gens véritablement du grand monde ne pouvaient être profondément affectés par rien; ils n'en avaient pas le temps. Le séjour à la campagne change cela. D'ailleurs, c'est une position contre nature pour un Français que de se laisser voir _admirant_[136], c'est-à-dire inférieur, non seulement à ce qu'il admire, passe encore pour cela, mais même à son voisin, si ce voisin s'avise de se moquer de ce qu'il admire.
[136] L'admiration de mode, comme Hume vers 1775, ou Franklin en 1784, ne fait pas objection.
En Allemagne, en Italie, en Espagne, l'admiration est, au contraire, pleine de bonne foi et de bonheur; là l'admirant a orgueil de ses transports et plaint le siffleur: je ne dis pas le moqueur, c'est un rôle impossible dans des pays où le seul ridicule est de manquer la route du bonheur, et non l'imitation d'une certaine manière d'être. Dans le Midi, la méfiance et l'horreur d'être troublé dans des plaisirs vivement sentis met une admiration innée pour le luxe et la pompe. Voyez les cours de Madrid et de Naples, voyez une _funzione_ à Cadix, cela va jusqu'au délire[137].
[137] Voyage en Espagne de M. Semple; il peint vrai, et l'on trouvera une description de la bataille de Trafalgar, entendue dans le lointain, qui laisse un souvenir.
2º Un Français se croit l'homme le plus malheureux et presque le plus ridicule s'il est obligé de passer son temps seul. Or, qu'est-ce que l'amour sans solitude?
3º Un homme passionné ne pense qu'à soi, un homme qui veut de la considération ne pense qu'à autrui; il y a plus: avant 1789, la sûreté individuelle ne se trouvait en France qu'en faisant partie d'un _corps_, la robe, par exemple[138], et étant protégé par les membres de ce corps. La pensée de votre voisin était donc partie intégrante et nécessaire de votre bonheur. Cela était encore plus vrai à la cour qu'à Paris. Il est facile de sentir combien ces habitudes, qui, à la vérité, perdent tous les jours de leur force, mais dont les Français ont encore pour un siècle, favorisent les grandes passions.
[138] Correspondance de Grimm, janvier 1783.
«M. le comte de N***, capitaine en survivance des gardes de Monsieur, piqué de ne plus trouver de place au balcon, le jour de l'ouverture de la nouvelle salle, s'avisa fort mal à propos de disputer la sienne à un honnête procureur; celui-ci, maître Pernot, ne voulut jamais désemparer.--Vous prenez ma place.--Je garde la mienne.--Et qui êtes-vous?--Je suis monsieur six francs... (c'est le prix de ces places). Et puis des mots plus vifs, des injures, des coups de coude. Le comte de N*** poussa l'indiscrétion au point de traiter le pauvre robin de voleur, et prit enfin sur lui d'ordonner au sergent de service de s'assurer de sa personne et de le conduire au corps de garde. Maître Pernot s'y rendit avec beaucoup de dignité, et n'en sortit que pour aller déposer sa plainte chez un commissaire. Le redoutable corps dont il a l'honneur d'être membre n'a jamais voulu consentir qu'il s'en désistât. L'affaire vient d'être jugée au parlement. M. de *** a été condamné à tous les dépens, à faire réparation au procureur, à lui payer deux mille écus de dommages et intérêts, applicables, de son consentement, aux pauvres prisonniers de la Conciergerie; de plus, il est enjoint très expressément audit comte de ne plus prétexter des ordres du roi pour troubler le spectacle, etc. Cette aventure a fait beaucoup de bruit, il s'y est mêlé de grands intérêts: toute la robe a cru être insultée par l'outrage fait à un homme de sa livrée, etc. M. de ***, pour faire oublier son aventure, est allé chercher des lauriers au camp de Saint-Roch. Il ne pouvait mieux faire, a-t-on dit, car on ne peut douter de son talent pour emporter les places de haute lutte.» Supposez un philosophe obscur au lieu de maître Pernot. Utilité du duel.
Grimm, troisième partie, tome II, p. 102.
Voir plus loin, p. 496, une lettre assez raisonnable de Beaumarchais, qui refuse une loge grillée qu'un de ses amis lui demandait pour _Figaro_. Tant qu'on a cru que cette réponse s'adressait à un duc, la fermentation a été grande, et l'on parlait de punitions graves. On n'a plus fait qu'en rire quand Beaumarchais a déclaré que sa lettre était adressée à M. le président du Paty. Il y a loin de 1785 à 1822! Nous ne comprenons plus ces sentiments. Et l'on veut que la même tragédie qui touchait ces gens-là soit bonne pour nous!
Je crois voir un homme qui se jette par la fenêtre, mais qui cherche pourtant à avoir une position gracieuse en arrivant sur le pavé.
L'homme passionné est comme lui et non comme un autre, source de tous les ridicules en France; et de plus il offense les autres, ce qui donne des ailes au ridicule.
CHAPITRE XLIII
De l'Italie.
Le bonheur de l'Italie est d'être laissée à l'inspiration du moment, bonheur partagé jusqu'à un certain point par l'Allemagne et l'Angleterre.
De plus, l'Italie est un pays où l'utile, qui fut la vertu des républiques du moyen âge[139], n'a pas été détrôné par l'honneur ou la vertu arrangée à l'usage des rois[140], et l'honneur vrai ouvre les voies à l'honneur bête; il accoutume à se demander: Quelle idée le voisin se fait-il de mon bonheur? et le bonheur de sentiment ne peut être l'objet de vanité, car il est invisible[141]. Pour preuve de tout cela, la France est le pays du monde où il y a le moins de mariages d'inclination[142].
[139] G. Pechio nelle sue vivacissime lettere ad una bella giovane Inglese sopra la Spagna libera, laquale è un medio-evo, non redidivo, ma sempre vivo dice, pagina 60:
«Lo scopo degli Spagnuoli non era la gloria, ma la indipendenza. Se gli Spagnuoli non si fossero battuti che per l'onore, la guerra era finita colla bataglia di Tudela. L'onore è di una natura bizarra, macchiato una volta, perde tutta la forza per agire... L'esercito di linea spagnuolo imbevuto anch' egli, dei pregiudizj d'ell onore (vale a dire fatto Europeo moderno) vinto che fosse si sbandava col pensiero che tutto coll' _onore_ era perduto, etc.»
[140] Un homme s'honore, en 1620, en disant sans cesse, et le plus servilement qu'il peut: _Le roi mon maître_ (voir les mémoires de Noailles, de Torcy et de tous les ambassadeurs de Louis XIV); c'est tout simple: par ce tour de phrase, il proclame le _rang_ qu'il occupe parmi les sujets. Ce rang qu'il tient du roi remplace, dans l'attention et dans l'estime de ces hommes, le rang qu'il tenait dans la Rome antique de l'opinion de ses concitoyens qui l'avaient vu combattre à Trasimène et parler au Forum. On bat en brèche la monarchie absolue en ruinant la _vanité_ et ses ouvrages avancés qu'elle appelle les _convenances_. La dispute entre Shakespeare et Racine n'est qu'une des formes de la dispute entre Louis XIV et la Charte.
[141] On ne peut l'évaluer que sur les actions non réfléchies.
[142] Miss O'Neil, Mrs Couts, et la plupart des grandes actrices anglaises quittent le théâtre pour se marier richement.
D'autres avantages de l'Italie, c'est le loisir profond sous un ciel admirable et qui porte à être sensible à la beauté sous toutes les formes. C'est une défiance extrême et pourtant raisonnable qui augmente l'isolement et double le charme de l'intimité, c'est le manque de la lecture des romans et presque de toute lecture qui laisse encore plus à l'inspiration du moment; c'est la passion de la musique qui excite dans l'âme un mouvement si semblable à celui de l'amour.
En France, vers 1770, il n'y avait pas de méfiance; au contraire, il était du bel usage de vivre et de mourir en public, et comme la duchesse de Luxembourg était intime avec cent amis, il n'y avait pas non plus d'intimité ou d'amitié proprement dites.
En Italie, comme avoir une passion n'est pas un avantage très rare, ce n'est pas un ridicule[143], et l'on entend citer tout haut dans les salons des maximes générales sur l'amour. Le public connaît les symptômes et les périodes de cette maladie et s'en occupe beaucoup. On dit à un homme quitté: «Vous allez être au désespoir pendant six mois; mais ensuite vous guérirez comme un tel, un tel, etc.»
[143] On passe la galanterie aux femmes, mais l'amour leur donne du ridicule, écrivait le judicieux abbé Girard, à Paris, en 1740.
En Italie, les jugements du public sont les très humbles serviteurs des passions. Le plaisir réel y exerce le pouvoir qui ailleurs est aux mains de la société; c'est tout simple, la société ne donnant presque point de plaisirs à un peuple qui n'a pas le temps d'avoir de la vanité, et qui veut se faire oublier du pacha, elle n'a que peu d'autorité. Les ennuyés blâment bien les passionnés, mais on se moque d'eux. Au midi des Alpes, la société est un despote qui manque de cachots.
A Paris, comme l'honneur commande de défendre l'épée à la main, ou par de bons mots si l'on peut, toutes les avenues de tout grand intérêt avoué, il est bien plus commode de se réfugier dans l'ironie. Plusieurs jeunes gens ont pris un autre parti, c'est de se faire de l'école de J.-J. Rousseau et de Mme de Staël. Puisque l'ironie est devenue une manière vulgaire, il a bien fallu avoir du sentiment. Un de Pezai, de nos jours, écrivait comme M. Darlincourt; d'ailleurs, depuis 1789, les événements combattent en faveur de l'_utile_ ou de la sensation individuelle contre l'_honneur_ ou l'empire de l'opinion; le spectacle des chambres apprend à tout discuter, même la plaisanterie. La nation devient sérieuse, la galanterie perd du terrain.
Je dois dire, comme Français, que ce n'est pas un petit nombre de fortunes colossales qui fait la richesse d'un pays, mais la multiplicité des fortunes médiocres. Par tous pays les passions sont rares, et la galanterie a plus de grâces et de finesse et par conséquent plus de bonheur en France. Cette grande nation, la première de l'univers[144], se trouve pour l'amour ce qu'elle est pour les talents de l'esprit. En 1822, nous n'avons assurément ni Moore, ni Walter Scott, ni Crabbe, ni Byron, ni Monti, ni Pellico; mais il y a chez nous plus de gens d'esprit éclairés, agréables, et au niveau des lumières du siècle qu'en Angleterre ou en Italie. C'est pour cela que les discussions de notre chambre des députés, en 1822, sont si supérieures à celles du parlement d'Angleterre, et que quand un libéral d'Angleterre vient en France, nous sommes tout surpris de lui trouver plusieurs opinions gothiques.
[144] Je n'en veux pour preuve que l'_envie_. Voir l'_Edinburg-Review_ de 1821; voir les journaux littéraires allemands et italiens, et le _Scimiatigre_ d'Alfieri.
Un artiste romain écrivait de Paris:
«Je me déplais infiniment ici; je crois que c'est parce que je n'ai pas le loisir d'aimer à mon gré. Ici, la sensibilité se dépense goutte à goutte à mesure qu'elle se forme, et de manière, au moins pour moi, à fatiguer la source. A Rome, par le peu d'intérêt des événements de chaque jour, par le sommeil de la vie extérieure, la sensibilité s'amoncèle au profit des passions.»
CHAPITRE XLIV
Rome.
Ce n'est qu'à Rome[145], qu'une femme honnête et à carrosse vient dire avec effusion à une autre femme sa simple connaissance, comme je l'ai vu ce matin: «Ah! ma chère amie, ne fais pas l'amour avec Fabio Vitteleschi; il vaudrait mieux pour toi prendre de l'amour pour un assassin de grands chemins. Avec son air doux et mesuré, il est capable de te percer le coeur d'un poignard, et de te dire avec un sourire aimable en te le plongeant dans la poitrine: Ma petite, est-ce qu'il te fait mal?» Et cela se passait auprès d'une jolie personne de quinze ans, fille de la dame qui recevait l'avis et fille très alerte.
[145] 30 septembre 1819.
Si l'homme du Nord a le malheur de n'être pas choqué d'abord par le naturel de cette amabilité du Midi, qui n'est que le développement simple d'une nature grandiose, favorisé par la double absence du bon ton et de toute nouveauté intéressante, en un an de séjour les femmes de tous les autres pays lui deviennent insupportables.
Il voit les Françaises avec leurs petites grâces[146] tout aimables, séduisantes les trois premiers jours, mais ennuyeuses le quatrième, jour fatal, où l'on découvre que toutes ces grâces étudiées d'avance et apprises par coeur sont éternellement les mêmes tous les jours et pour tous.
[146] Outre que l'auteur avait le malheur de n'être pas né à Paris, il y avait très peu vécu.
(_Note de l'éditeur._)
Il voit les Allemandes si naturelles, au contraire, et se livrant avec tant d'empressement à leur imagination, n'avoir souvent à montrer, avec tout leur naturel, qu'un fond de stérilité, d'insipidité et de tendresse de la bibliothèque bleue. La phrase du comte Almaviva semble faite en Allemagne: «Et l'on est tout étonné, un beau soir, de trouver la satiété où l'on allait chercher le bonheur.»
A Rome, l'étranger ne doit pas oublier que si rien n'est ennuyeux dans les pays où tout est naturel, le mauvais y est plus mauvais qu'ailleurs. Pour ne parler que des hommes[147], on voit paraître ici, dans la société, une espèce de monstres qui se cachent ailleurs. Ce sont des gens également passionnés, clairvoyants et lâches. Un mauvais sort les a jetés auprès d'une femme à titre quelconque; amoureux fous par exemple, ils boivent jusqu'à la lie le malheur de la voir préférer un rival. Ils sont là pour contrecarrer cet amant fortuné. Rien ne leur échappe, et tout le monde voit que rien ne leur échappe; mais ils n'en continuent pas moins en dépit de tout sentiment d'honneur, à vexer la femme, son amant et eux-mêmes, et personne ne les blâme, _car ils font ce qui leur fait plaisir_. Un soir, l'amant, poussé à bout, leur donne des coups de pied au cul; le lendemain ils lui en font bien des excuses et recommencent à scier constamment et imperturbablement la femme, l'amant et eux-mêmes. On frémit quand on songe à la quantité de malheur que ces âmes basses ont à dévorer chaque jour, et il ne leur manque sans doute qu'un grain de lâcheté de moins pour être empoisonneurs.
[147]
Heu! male nunc artes miseras hæc secula tractant; Jam tener assuevit munera velle puer.
TIBUL., I, IV.
Ce n'est aussi qu'en Italie qu'on voit de jeunes élégants millionnaires entretenir magnifiquement des danseuses du grand théâtre, au vu et au su de toute une ville, moyennant trente sous par jour[148]. Les frères..., beaux jeunes gens toujours à la chasse, toujours à cheval, sont jaloux d'un étranger. Au lieu d'aller à lui et de leur conter leurs griefs, ils répandent sourdement dans le public des bruits défavorables à ce pauvre étranger. En France, l'opinion forcerait ces gens à prouver leur dire ou à rendre raison à l'étranger. Ici l'opinion publique et le mépris ne signifient rien. La richesse est toujours sûre d'être bien reçue partout. Un millionnaire déshonoré et chassé de partout à Paris peut aller en toute sûreté à Rome; il y sera considéré juste au _prorata_ de ses écus.
[148] Voir dans les moeurs du siècle de Louis XV l'honneur et l'aristocratie combler de profusions les demoiselles Duthé, la Guerre et autres. Quatre-vingt ou cent mille francs par an n'avaient rien d'extraordinaire: un homme du grand monde se fût avili à moins.
CHAPITRE XLV
De l'Angleterre.
J'ai beaucoup vécu ces temps derniers avec les danseuses du théâtre _Del Sol_, à Valence. L'on m'assure que plusieurs sont fort chastes; c'est que leur métier est trop fatigant. Vigano leur fait répéter son ballet de la _Juive de Tolède_ tous les jours, de dix heures du matin à quatre, et de minuit à trois heures du matin; outre cela, il faut qu'elles dansent chaque soir dans les deux ballets.
Cela me rappelle Rousseau qui prescrit de faire beaucoup marcher Émile. Je pensais ce soir, à minuit, en me promenant au frais sur le bord de la mer, avec les petites danseuses, d'abord que cette volupté surhumaine de la fraîcheur de la brise de mer sous le ciel de Valence, en présence de ces étoiles resplendissantes qui semblent tout près de vous, est inconnue à nos tristes pays brumeux. Cela seul vaut les quatre cents lieues à faire, cela aussi empêche de penser à force de sensations. Je pensais que la chasteté de mes petites danseuses explique fort bien la marche que l'orgueil des hommes suit en Angleterre pour recréer doucement les moeurs du sérail au milieu d'une nation civilisée. On voit comment quelques-unes de ces jeunes filles d'Angleterre, d'ailleurs si belles et d'une physionomie si touchante, laissent un peu à désirer pour les idées. Malgré la liberté qui vient seulement d'être chassée de leur île, et l'originalité admirable du caractère national, elles manquent d'idées intéressantes et d'originalité. Elles n'ont souvent de remarquable que la bizarrerie de leurs délicatesses. C'est tout simple, la pudeur des femmes, en Angleterre, c'est l'orgueil de leurs maris. Mais quelque soumise que soit une esclave, sa société est bientôt à charge. De là, pour les hommes, la nécessité de s'enivrer tristement chaque soir[149], au lieu de passer, comme en Italie, leurs soirées avec leur maîtresse. En Angleterre, les gens riches ennuyés de leur maison et sous prétexte d'un exercice nécessaire font quatre ou cinq lieues tous les jours, comme si l'homme était créé et mis au monde pour trotter. Ils usent ainsi le fluide nerveux par les jambes et non par le coeur. Après quoi ils osent bien parler de délicatesse féminine, et mépriser l'Espagne et l'Italie.
[149] Cet usage commence à tomber un peu dans la très bonne compagnie, qui se francise comme partout; mais je parle de l'immense généralité.
Rien de plus désoccupé au contraire que les jeunes Italiens; le mouvement qui leur ôterait leur sensibilité leur est importun. Ils font de temps à autre une promenade de demi-lieue comme remède pénible pour la santé; quant aux femmes, une Romaine ne fait pas en toute l'année les courses d'une jeune miss en une semaine.
Il me semble que l'orgueil d'un mari anglais exalte très adroitement la vanité de sa pauvre femme. Il lui persuade surtout qu'il ne faut pas être _vulgaire_, et les mères qui préparent leurs jeunes filles pour trouver des maris ont fort bien saisi cette idée. De là la _mode_ bien plus absurde et bien plus despotique dans la raisonnable Angleterre qu'au sein de la France légère; c'est dans Bond-street qu'a été inventé le _carefully careless_. En Angleterre la mode est un devoir, à Paris c'est un plaisir. La mode élève un bien autre mur d'airain à Londres entre New-Bond-street et Fenchurch-street, qu'à Paris entre la Chaussée d'Antin et la rue Saint-Martin. Les maris permettent volontiers cette folie aristocratique à leurs femmes en dédommagement de la masse énorme de tristesse qu'ils leur imposent. Je trouve bien l'image de la société des femmes en Angleterre, telle que l'a faite le taciturne orgueil des hommes dans les romans autrefois célèbres de miss Burney. Comme demander un verre d'eau quand on a soif est vulgaire, les héroïnes de miss Burney ne manquent pas de se laisser mourir de soif. Pour fuir la vulgarité, l'on arrive à l'affectation la plus abominable.
Je compare la prudence d'un jeune Anglais de vingt-deux ans, riche, à la profonde méfiance du jeune Italien du même âge. L'Italien y est forcé par sa sûreté, et la dépose, cette méfiance, ou du moins l'oublie dès qu'il est dans l'intimité, tandis que c'est précisément dans le sein de la société la plus tendre en apparence que l'on voit redoubler la prudence et la hauteur du jeune Anglais. J'ai entendu dire: «Depuis sept mois je ne lui parlais pas du voyage à Brighton.» Il s'agissait d'une économie obligée de quatre-vingts louis, et c'était un amant de vingt-deux ans parlant d'une maîtresse, femme mariée, qu'il adorait; mais, dans les transports de sa passion, la _prudence_ ne l'avait pas quitté, bien moins encore, avait-il eu l'abandon de dire à cette maîtresse: «Je n'irai pas à Brighton, parce que cela me gênerait.»
Remarquez que le sort de Gianone de Pellico, et de cent autres, force l'Italien à la méfiance, tandis que le jeune _beau_ Anglais n'est forcé à la prudence que par l'excès et la sensibilité maladive de sa vanité. Le Français, étant aimable avec ses idées de tous les moments, dit tout ce qu'il aime. C'est une habitude; sans cela il manquerait d'aisance, et il sait que sans aisance il n'y a point de grâce.
C'est avec peine et la larme à l'oeil que j'ai osé écrire tout ce qui précède; mais, puisqu'il me semble que je ne flatterais pas un roi, pourquoi dirais-je d'un pays autre chose que ce qui m'en semble, et qui _of course_ peut être très absurde, uniquement parce que ce pays a donné naissance à la femme la plus aimable que j'aie connue?
Ce serait, sous une autre forme, de la bassesse monarchique. Je me contenterai d'ajouter qu'au milieu de tout cet ensemble de moeurs, parmi tant d'Anglaises victimes dans leur esprit de l'orgueil des hommes, comme il existe une originalité parfaite, il suffit d'une famille élevée loin des tristes restrictions destinées à reproduire les moeurs du sérail pour donner des caractères charmants. Et que ce mot _charmant_ est insignifiant, malgré son étymologie, et commun pour rendre ce que je voudrais exprimer! La douce Imogène, la tendre Ophélie trouveraient bien des modèles vivants en Angleterre; mais ces modèles sont loin de jouir de la haute vénération unanimement accordée à la véritable Anglaise _accomplie_, destinée à satisfaire pleinement à toutes les convenances et à donner à un mari toutes les jouissances de l'orgueil aristocratique le plus maladif et un bonheur à mourir d'ennui[150].
[150] Voir Richardson. Les moeurs de la famille des Harlowe, traduites en manières modernes, sont fréquentes en Angleterre: leurs domestiques valent mieux qu'eux.
Dans les grandes enfilades de quinze ou vingt pièces extrêmement fraîches et fort sombres, où les femmes italiennes passent leur vie mollement couchées sur des divans fort bas, elles entendent parler d'amour ou de musique six heures de la journée. Le soir, au théâtre, cachées dans leur loge pendant quatre heures, elles entendent parler de musique ou d'amour.
Donc, outre le climat, la constitution de la vie est aussi favorable à la musique et à l'amour en Espagne et en Italie, qu'elle leur est contraire en Angleterre.
Je ne blâme ni n'approuve, j'observe.
CHAPITRE XLVI
Suite de l'Angleterre.
J'aime trop l'Angleterre et je l'ai trop peu vue pour en parler. Je me sers des observations d'un ami.