De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve

Part 11

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Les petites considérations de l'orgueil et des convenances du monde ont fait le malheur de quelques femmes, et par orgueil leurs parents les ont placées dans une position abominable. Le destin lui avait réservé pour consolation bien supérieure à tous leurs malheurs le bonheur d'aimer et d'être aimées avec passion; mais voilà qu'un beau jour elles empruntent à leurs ennemis ce même orgueil insensé dont elles furent les premières victimes, et c'est pour tuer le seul bonheur qui leur reste, c'est pour faire leur propre malheur et le malheur de qui les aime. Une amie qui a eu dix intrigues connues, et non pas toujours les unes après les autres, leur persuade gravement que si elles aiment, elles seront déshonorées aux yeux du public; et cependant ce bon public, qui ne s'élève jamais qu'à des idées basses, leur donne généreusement un amant tous les ans, parce que, dit-il, c'est la règle. Ainsi l'âme est attristée par ce spectacle bizarre: une femme tendre et souverainement délicate, un ange de pureté, sur l'avis d'une c... sans délicatesse, fuit le seul et immense bonheur qui lui reste, pour paraître, avec une robe d'une éclatante blancheur, devant un gros butor de juge qu'on sait aveugle depuis cent ans, et qui crie à tue-tête: «Elle est vêtue de noir.»

CHAPITRE XXXI

Extrait du journal de Salviati.

Ingenium nobis ipsa puella facit.

PROPERT., II, 1.

Bologne, 29 avril 1818.

Désespéré du malheur où l'amour me réduit, je maudis mon existence. Je n'ai le coeur à rien. Le temps est sombre, il pleut, un froid tardif est venu rattrister la nature qui, après un long hiver, s'élevait au printemps.

Schiassetti, un colonel en demi-solde, un ami raisonnable et froid, est venu passer deux heures avec moi. «Vous devriez renoncer à l'aimer.--Comment faire? Rendez-moi ma passion pour la guerre.--C'est un grand malheur pour vous de l'avoir connue.» J'en conviens presque, tant je me sens abattu et sans courage, tant la mélancolie a aujourd'hui d'empire sur moi. Nous cherchons ensemble quel intérêt a pu porter son amie à me calomnier auprès d'elle; nous ne trouvons rien que ce vieux proverbe napolitain: «Femme qu'amour et jeunesse quittent se pique d'un rien.» Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette femme cruelle est _enragée_ contre moi: c'est le mot d'un de ses amis. Je puis me venger d'une manière atroce; mais contre sa haine je n'ai pas le plus petit moyen de défense. Schiassetti me quitte. Je sors par la pluie, ne sachant que devenir. Mon appartement, ce salon que j'ai habité dans les premiers temps de notre connaissance et quand je la voyais tous les soirs, m'est devenu insupportable. Chaque gravure, chaque meuble, me reprochent le bonheur que j'avais rêvé en leur présence, et que j'ai perdu pour toujours.

Je cours les rues par une pluie froide; le hasard, si je puis l'appeler hasard, me fait passer sous ses fenêtres. Il était nuit tombante, et je marchais les yeux pleins de larmes fixés sur la fenêtre de sa chambre. Tout à coup le rideau a été un peu entr'ouvert comme pour voir sur la place et s'est refermé à l'instant. Je me suis senti un mouvement physique près du coeur. Je ne pouvais me soutenir: je me réfugie sous le portique de la maison voisine. Mille sentiments inondent mon âme: le hasard a pu produire ce mouvement du rideau; mais, si c'était sa main qui l'eût entr'ouvert!

Il y a deux malheurs au monde: celui de la passion contrariée et celui du _dead blank_.

Avec l'amour, je sens qu'il existe à deux pas de moi un bonheur immense et au delà de tous mes voeux, qui ne dépend que d'un mot, que d'un sourire.

Sans passion comme Schiassetti, les jours tristes, je ne vois nulle part le bonheur, j'arrive à douter qu'il existe pour moi, je tombe dans le spleen. Il faudrait être sans passions fortes et avoir seulement un peu de curiosité ou de vanité.

Il est deux heures du matin, j'ai vu le petit mouvement du rideau; à six heures j'ai fait des visites, je suis allé au spectacle; mais partout silencieux et rêveur, j'ai passé la soirée à examiner cette question: «Après tant de colère et si peu fondée, car, enfin, voulais-je l'offenser [et quelle est la chose au monde que l'intention n'excuse pas?] a-t-elle senti un moment d'amour?»

Le pauvre Salviati, qui a écrit ce qui précède sur son Pétrarque, mourut quelque temps après; il était notre ami intime à Schiassetti et à moi; nous connaissions toutes ses pensées, et c'est de lui que je tiens toute la partie lugubre de cet essai. C'était l'imprudence incarnée; du reste, la femme pour laquelle il a fait tant de folies est l'être le plus intéressant que j'aie rencontré. Schiassetti me disait: «Mais croyez-vous que cette passion malheureuse ait été sans avantages pour Salviati? D'abord, il éprouva le malheur d'argent le plus piquant qui se puisse imaginer. Ce malheur, qui le réduisait à une fortune très médiocre, après une jeunesse brillante, et qui l'eût outré de colère dans toute autre circonstance, il ne s'en souvenait pas une fois tous les quinze jours.

«Ensuite, ce qui est bien autrement important pour une tête de cette portée, cette passion est le premier véritable cours de logique qu'il ait jamais fait. Cela paraîtra singulier chez un homme qui a été à la cour; mais cela s'explique par son extrême courage. Par exemple, il passa sans sourciller la journée du ***, qui le jetait dans le néant; il s'étonnait là, comme en Russie, de ne rien sentir d'extraordinaire; il est de fait qu'il n'a jamais rien craint au point d'y penser deux jours. Au lieu de cette insouciance, depuis deux ans, il cherchait à chaque minute à avoir du courage; jusque-là il n'avait pas vu de danger.

«Quand, par suite de ses imprudences et de sa confiance dans les bonnes interprétations[82], il se fut fait condamner à ne voir la femme qu'il aimait que deux fois par mois, nous l'avons vu ivre de joie passer les nuits à lui parler, parce qu'il en avait été reçu avec cette candeur noble qu'il adorait en elle. Il tenait que Mme *** et lui avaient deux âmes hors de pair et qui devaient s'entendre d'un regard. Il ne pouvait comprendre qu'elle accordât la moindre attention aux petites interprétations bourgeoises qui pouvaient le faire criminel. Le résultat de cette belle confiance dans une femme entourée de ses ennemis fut de se faire fermer sa porte.

[82]

Sotto l'usbergo del sentirsi pura.

DANTE, _Inf._, XXVIII, 117.

--Avec Mme ***, lui disais-je, vous oubliez vos maximes, et qu'il ne faut croire à la grandeur d'âme qu'à la dernière extrémité.--Croyez-vous, répondait-il, qu'il y ait au monde un autre coeur qui convienne mieux au sien?--Il est vrai, je paye cette manière d'être passionnée qui me faisait voir Léonore en colère dans la ligne d'horizon des rochers de Poligny par le malheur de toutes mes entreprises dans la vie réelle, malheur qui provient du manque de patiente industrie et d'imprudences produites par la force de l'impression du moment.» On voit la nuance de folie.

Pour Salviati, la vie était divisée en périodes de quinze jours, qui prenaient la couleur de la dernière entrevue qu'on lui avait accordée. Mais je remarquai plusieurs fois que le bonheur qu'il devait à un accueil qui lui semblait moins froid était bien inférieur en intensité au malheur que lui donnait une réception sévère[83]. Mme *** manquait quelquefois de franchise avec lui: voilà les deux seules objections que je n'aie jamais osé lui faire. Outre ce que sa douleur avait de plus intime et dont il eut la délicatesse de ne jamais parler, même à ses amis les plus chers et les plus exempts d'envie, il voyait dans une réception sévère de Léonore le triomphe des âmes prosaïques et intrigantes sur les âmes franches et généreuses. Alors il désespérait de la vertu et surtout de la gloire. Il ne se permettait de parler à ses amis que des idées tristes à la vérité auxquelles le conduisait sa passion, mais qui d'ailleurs pouvaient avoir quelque intérêt aux yeux de la philosophie. J'étais curieux d'observer cette âme bizarre; ordinairement l'amour-passion se rencontre chez des gens un peu niais à l'allemande[84]. Salviati, au contraire, était au nombre des hommes les plus fermes et les plus spirituels que j'aie connus.

[83] C'est une chose que j'ai souvent cru voir dans l'amour, que cette disposition à tirer plus de malheur des choses malheureuses que de bonheur des choses heureuses.

[84] Don Carlos, Saint-Preux, l'Hippolyte et le Bajazet de Racine.

J'ai cru voir qu'après ces visites sévères, il n'était tranquille que quand il s'était justifié les rigueurs de Léonore. Tant qu'il trouvait qu'elle pouvait avoir eu tort de le maltraiter, il était malheureux. Je n'aurais jamais cru l'amour si exempt de vanité.

Il nous faisait sans cesse l'éloge de l'amour. «Si un pouvoir surnaturel me disait: Brisez le verre de cette montre, et Léonore sera pour vous ce qu'elle était il y a trois ans, une amie indifférente, en vérité, je crois que dans aucun moment de ma vie je n'aurais le courage de le briser.» Je le voyais si fou en faisant ce raisonnement, que je n'eus jamais le courage de lui présenter les objections précédentes.

Il ajoutait: «Comme la réformation de Luther, à la fin du moyen âge, ébranlant la société jusque dans ses fondements, renouvela et reconstitua le monde sur des bases raisonnables, ainsi un caractère généreux est renouvelé et retrempé par l'amour.

«Ce n'est qu'alors qu'il dépouille tous les enfantillages de la vie; sans cette révolution, il eût toujours eu je ne sais quoi d'empesé et de théâtral. Ce n'est que depuis que j'aime que j'ai appris à avoir de la grandeur dans le caractère, tant notre éducation d'école militaire est ridicule.

«Quoique me conduisant bien, j'étais un enfant à la cour de Napoléon et à Moscou. Je faisais mon devoir; mais j'ignorais cette simplicité héroïque, fruit d'un sacrifice entier et de bonne foi. Il n'y a qu'un an, par exemple, que mon coeur comprend la simplicité des Romains de Tite-Live. Autrefois je les trouvais froids, comparés à nos brillants colonels. Ce qu'ils faisaient pour leur Rome, je le trouve dans mon coeur pour Léonore. Si j'avais le bonheur de pouvoir faire quelque chose pour elle, mon premier désir serait de le cacher. La conduite des Régulus, des Décius était une chose convenue d'avance et qui n'avait pas le droit de les surprendre. J'étais petit avant d'aimer, précisément parce que j'étais tenté quelquefois de me trouver grand; il y avait un certain effort que je sentais et dont je m'applaudissais.

«Et, du côté des affections, que ne doit-on pas à l'amour? Après les hasards de la première jeunesse, le coeur se ferme à la sympathie. La mort ou l'absence éloigne-t-elle des compagnons de l'enfance, l'on est réduit à passer la vie avec de froids associés, la demi-aune à la main, toujours calculant des idées d'intérêt ou de vanité. Peu à peu, toute la partie tendre et généreuse de l'âme devient stérile faute de culture, et à moins de trente ans l'homme se trouve pétrifié à toutes les sensations douces et tendres. Au milieu de ce désert aride, l'amour fait jaillir une source de sentiments plus abondante et plus fraîche même que celle de la première jeunesse. Il y avait alors une espérance vague, folle et sans cesse distraite[85], jamais de dévouement pour rien, jamais de désirs constants et profonds; l'âme, toujours légère, avait soif de nouveauté et négligeait aujourd'hui ce qu'elle adorait hier. Et rien n'est plus recueilli, plus mystérieux, plus éternellement un dans son objet, que la cristallisation de l'amour. Alors les seules choses agréables avaient droit de plaire et de plaire un instant, maintenant tout ce qui a rapport à ce qu'on aime et même les objets les plus indifférents touchent profondément. Arrivant dans une grande ville, à cent milles de celle qu'habite Léonore, je me suis trouvé tout timide et tremblant: à chaque détour de rue, je frémissais de rencontrer Alviza, l'amie intime de Mme ***, et amie que je ne connais pas. Tout a pris pour moi une teinte mystérieuse et sacrée, mon coeur palpitait en parlant à un vieux savant. Je ne pouvais sans rougir entendre nommer la porte près de laquelle habite l'amie de Léonore.

[85] Mordaunt Merton, Ier vol. du _Pirate_.

«Même les rigueurs de la femme qu'on aime ont des grâces infinies, et que l'on ne trouve pas dans les moments les plus flatteurs auprès des autres femmes. C'est ainsi que les grandes ombres des tableaux du Corrège, loin d'être, comme chez les autres peintres, des passages peu agréables, mais nécessaires à faire valoir les clairs, et à donner du relief aux figures, ont par elles-mêmes des grâces charmantes et qui jettent dans une douce rêverie[86].

[86] Puisque j'ai nommé le Corrège, je dirai qu'on trouve dans une tête d'ange ébauchée, à la tribune de la galerie de Florence, le regard de l'amour heureux; et à Parme, dans la Madone couronnée par Jésus, les yeux baissés de l'amour.

«Oui, la moitié et la plus belle moitié de la vie est cachée à l'homme qui n'a pas aimé avec passion.»

Salviati avait besoin de toute la force de sa dialectique pour tenir tête au sage Schiassetti, qui lui disait toujours: «Voulez-vous être heureux, contentez-vous d'une vie exempte de peines, et chaque jour d'une petite quantité de bonheur. Défendez-vous de la loterie des grandes passions.--Donnez-moi donc votre curiosité,» répondait Salviati.

Je crois qu'il y avait bien des jours où il aurait voulu pouvoir suivre les avis de notre sage colonel; il luttait un peu, il croyait réussir; mais ce parti était absolument au-dessus de ses forces; et cependant quelle force n'avait pas cette âme!

Un chapeau de satin blanc, ressemblant un peu à celui de Mme ***, qu'il voyait de loin dans la rue, arrêtait le battement de son coeur, et le forçait à s'appuyer contre le mur. Même dans ses plus tristes moments, le bonheur de la rencontrer lui donnait toujours quelques heures d'ivresse au-dessus de l'influence de tous les malheurs et de tous les raisonnements[87]. Du reste, il est de fait qu'à sa mort[88], après deux ans de cette passion généreuse et sans bornes, son caractère avait contracté plusieurs nobles habitudes, et qu'à cet égard du moins il se jugeait correctement: s'il eût vécu, et que les circonstances l'eussent un peu servi, il eût fait parler de lui. Peut-être aussi qu'à force de simplicité, son mérite eût passé invisible sur cette terre.

[87]

Come what sorrow can, It cannot countervail the exchange of joy, That one short moment gives me in her sight.

_Romeo and Juliet._

[88] Peu de jours avant le dernier, il fit une petite ode qui a le mérite d'exprimer juste les sentiments dont il nous entretenait:

L'ULTIMO DI

ANACREONTICA

A ELVIRA

Vedi tu dove il rio Lambendo un mirto va, Là del riposo mio La pietra surgerà, Il passero amoroso. E il nobile usignuol Entro quel mirto ombroso Racoglieranno il vol. Vieni, diletta Elvira, A quella tomba vien, E sulla muta lira, Appoggia il bianco sen. Su quella bruna pietra, Le tortore verran, E intorno alla mia cetra, Il nido intrecieran. E ogni anno, il di che offendere M'osasti tu infedel, Farò la su discendere La folgore del ciel. Odi d'un uom che muore Odi l'estremo suon, Questo appassito fiore Ti lascio, Elvira, in don. Quanto prezioso ei sia Saper tu il devi appien; Il di che fosti mia, Te l'involai dal sen. Simbolo allor d'affetto, Or pegno di dolor, Torno a posarti in petto, Quest'appassito fior. E avrai nel cuor scolpito, Se crudo il cor non è, Come ti fu rapito, Come fu reso a te.

S. RADAEL.

O lasso Quanti dolci pensier, quanto desio, Menò costui al doloroso passo!

Biondo era, e bello, e di gentile aspetto; Ma l'un de' cigli un colpo avea diviso[89].

DANTE.

[89] Pauvre malheureux! combien de doux pensers et quel désir constant le conduisirent à sa dernière heure. Sa figure était belle et douce, sa chevelure blonde, seulement une noble cicatrice venait couper un de ses sourcils.

CHAPITRE XXXII

De l'intimité.

Le plus grand bonheur que puisse donner l'amour, c'est le premier serrement de main d'une femme qu'on aime.

Le bonheur de la galanterie, au contraire, est beaucoup plus réel, et beaucoup plus sujet à la plaisanterie.

Dans l'amour-passion, l'intimité n'est pas tant le bonheur parfait que le dernier pas pour y arriver.

Mais comment peindre le bonheur, s'il ne laisse pas de souvenirs?

Mortimer revenait tremblant d'un long voyage; il adorait Jenny; elle n'avait pas répondu à ses lettres. En arrivant à Londres, il monte à cheval et va la chercher à sa maison de campagne. Il arrive, elle se promenait dans le parc; il y court, le coeur palpitant; il la rencontre, elle lui tend la main, le reçoit avec trouble: il voit qu'il est aimé. En parcourant avec elle les allées du parc, la robe de Jenny s'embarrassa dans un buisson d'acacia épineux. Dans la suite, Mortimer fut heureux, mais Jenny fut infidèle. Je lui soutiens que Jenny ne l'a jamais aimé; il me cite comme preuve de son amour la manière dont elle le reçut à son retour du continent, mais jamais il n'a pu me donner le moindre détail. Seulement il tressaille visiblement dès qu'il voit un buisson d'acacia: c'est réellement le seul souvenir distinct qu'il avait conservé du moment le plus heureux de sa vie[90].

[90] _Vie de Haydn._

Un homme sensible et franc, un ancien chevalier, me faisait confidence ce soir (au fond de notre barque battue par un gros temps sur le lac de Garde[91]) de l'histoire de ses amours, dont à mon tour je ne ferai pas confidence au public, mais de laquelle je me crois en droit de conclure que le moment de l'intimité est comme ces belles journées du mois de mai, une époque délicate pour les plus belles fleurs, un moment qui peut être fatal et flétrir en un instant les plus belles espérances.

[91] 20 septembre 1811.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . [92].

[92] A la première querelle, Mme Ivernetta donna son congé au pauvre Bariac. Bariac était véritablement amoureux, ce congé le désespéra; mais son ami Guillaume Balaon, dont nous écrivons la vie, lui fut d'un grand secours, et fit si bien qu'il apaisa la sévère Ivernetta. La paix se fit, et la réconciliation fut accompagnée de circonstances si délicieuses que Bariac jura à Balaon que le moment des premières faveurs qu'il avait obtenues de sa maîtresse n'avait pas été si doux que celui de ce voluptueux raccommodement. Ce discours tourna la tête à Balaon, il voulut éprouver ce plaisir que son ami venait de lui écrire, etc., etc. _Vie de quelques troubadours_, par Nivernois, t. I, p. 32.

On ne saurait trop louer le _naturel_. C'est la seule coquetterie permise dans une chose aussi sérieuse que l'amour à la Werther, où l'on ne sait pas où l'on va; et, en même temps, par un hasard heureux pour la vertu, c'est la meilleure tactique. Sans s'en douter, un homme vraiment touché dit des choses charmantes, il parle une langue qu'il ne sait pas.

Malheur à l'homme le moins du monde affecté! Même quand il aimerait, même avec tout l'esprit possible, il perd les trois quarts de ses avantages. Se laisse-t-on aller à l'instant à l'affection, une minute après, l'on a un moment de sécheresse.

Tout l'art d'aimer se réduit, ce me semble, à dire exactement ce que le degré d'ivresse du moment comporte, c'est-à-dire, en d'autres termes, à écouter son âme. Il ne faut pas croire que cela soit si facile; un homme qui aime vraiment, quand son amie lui dit des choses qui le rendent heureux, n'a plus la force de parler.

Il perd ainsi les actions qu'auraient fait naître ses paroles[93], et il vaut mieux se taire que de dire hors de temps des choses trop tendres; ce qui était placé, il y a dix secondes, ne l'est plus du tout, et fait tache en ce moment. Toutes les fois que je manquais à cette règle[94], et que je disais une chose qui m'était venue trois minutes auparavant, et que je trouvais jolie, Léonore ne manquait pas de me battre. Je me disais ensuite, en sortant: Elle a raison: voilà de ces choses qui doivent choquer extrêmement une femme délicate; c'est une indécence de sentiment. Elles admettraient plutôt, comme les rhéteurs de mauvais goût, un degré de faiblesse et de froideur. N'ayant à redouter au monde que la fausseté de leur amant, la moindre petite insincérité de détail, fût-elle la plus innocente du monde, les prive à l'instant de tout bonheur et les jette dans la méfiance.

[93] C'est ce genre de timidité qui est décisif, et qui prouve un amour-passion dans un homme d'esprit.

[94] On rappelle que si l'auteur emploie quelquefois la tournure du _je_, c'est pour essayer de jeter quelque variété dans la forme de cet essai. Il n'a nullement la prétention d'entretenir ses lecteurs de ses propres sentiments. Il cherche à faire part avec le moins de monotonie qu'il lui soit possible de ce qu'il a observé chez autrui.

Les femmes honnêtes ont de l'éloignement pour la véhémence et l'imprévu, qui sont cependant les caractères de la passion; outre que la véhémence alarme la pudeur, elles se défendent.

Quand quelque mouvement de jalousie ou de déplaisir a mis du sang-froid, on peut en général entreprendre des discours propres à faire naître cette ivresse favorable à l'amour; et si, après les deux ou trois premières phases d'exposition, l'on ne manque pas l'occasion de dire exactement ce que l'âme suggère, on donnera des plaisirs vifs à ce qu'on aime. L'erreur de la plupart des hommes, c'est qu'ils veulent arriver à dire telle chose qu'ils trouvent jolie, spirituelle, touchante; au lieu de détendre leur âme de l'empesé du monde, jusqu'à ce degré d'intimité et de naturel d'exprimer naïvement ce qu'elle sent dans le moment. Si l'on a ce courage, l'on recevra à l'instant sa récompense par une espèce de raccommodement.

C'est cette récompense aussi rapide qu'involontaire des plaisirs que l'on donne à ce qu'on aime, qui met cette passion si fort au-dessus des autres.

S'il y a le naturel parfait, le bonheur de deux individus arrive à être confondu[95]. A cause de la sympathie et de plusieurs autres lois de notre nature, c'est tout simplement le plus grand bonheur qui puisse exister.

[95] A se placer exactement dans les mêmes actions.

Il n'est rien moins que facile de déterminer le sens de cette parole, _naturel_, condition nécessaire du bonheur par l'amour.

On appelle _naturel_ ce qui ne s'écarte pas de la manière habituelle d'agir. Il va sans dire qu'il ne faut jamais non seulement mentir à ce qu'on aime, mais même embellir le moins du monde et altérer la pureté de trait de la vérité. Car, si l'on embellit, l'attention est occupée à embellir, et ne répond plus naïvement, comme la touche d'un piano, au sentiment qui se montre dans ses yeux. Elle s'en aperçoit bientôt à je ne sais quel froid qu'elle éprouve, et à son tour a recours à la coquetterie. Ne serait-ce point ici la raison cachée qui fait qu'on ne saurait aimer une femme d'un esprit trop inférieur! C'est qu'auprès d'elle on peut feindre impunément, et comme feindre est plus commode, à cause de l'habitude, on se livre au manque de naturel. Dès lors l'amour n'est plus amour, il tombe à n'être qu'une affaire ordinaire: la seule différence, c'est qu'au lieu d'argent on gagne du plaisir ou de la vanité, ou un mélange des deux. Mais il est difficile de ne pas éprouver une nuance de mépris pour une femme avec qui l'on peut impunément jouer la comédie, et par conséquent il ne manque pour la planter là que de rencontrer mieux à cet égard. L'habitude ou les serments peuvent retenir; mais je parle du penchant du coeur, dont le naturel est de voler au plus grand plaisir.