De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-Beuve

Part 10

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9º Ce qui fait que les femmes, quand elles se font auteurs, atteignent bien rarement au sublime, ce qui donne de la grâce à leurs moindres billets, c'est que jamais elles n'osent être franches qu'à demi: être franches serait pour elles comme sortir sans fichu. Rien de plus fréquent pour un homme que d'écrire absolument sous la dictée de son imagination, et sans savoir où il va.

RÉSUMÉ.

L'erreur commune est d'en agir avec les femmes comme avec des espèces d'hommes plus généreux, plus mobiles, et surtout avec lesquels il n'y a pas de rivalité possible. L'on oublie trop facilement qu'il y a deux lois nouvelles et singulières qui tyrannisent ces êtres si mobiles, en concurrence avec tous les penchants ordinaires de la nature humaine; je veux dire:

L'orgueil féminin et la pudeur, et les habitudes souvent indéchiffrables, filles de la pudeur.

CHAPITRE XXVII

Des regards.

C'est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier un regard, car il ne peut pas être répété textuellement.

Ceci me rappelle le comte G., le Mirabeau de Rome: l'aimable petit gouvernement de ce pays-là lui a donné une manière originale de faire des récits, par des mots entrecoupés qui disent tout et rien. Il fait tout entendre; mais libre à qui que ce soit de répéter textuellement toutes ses paroles, impossible de le compromettre. Le cardinal Lante lui disait qu'il avait volé ce talent aux femmes, je dis même les plus honnêtes. Cette friponnerie est une représaille cruelle, mais juste, de la tyrannie des hommes.

CHAPITRE XXVIII

De l'orgueil féminin.

Les femmes entendent parler toute leur vie, par les hommes, d'objets prétendus importants, de gros gains d'argent, de succès à la guerre, de gens tués en duel, de vengeances atroces ou admirables, etc. Celles d'entre elles qui ont l'âme fière sentent que, ne pouvant atteindre à ces objets, elles sont hors d'état de déployer un orgueil remarquable par l'importance des choses sur lesquelles il s'appuie. Elles sentent palpiter dans leur sein un coeur qui, par la force et la fierté de ses mouvements, est supérieur à tout ce qui les entoure, et cependant elles voient le dernier des hommes s'estimer plus qu'elles. Elles s'aperçoivent qu'elles ne sauraient montrer d'orgueil que pour de petites choses, ou du moins que pour des choses qui n'ont d'importance que par le sentiment, et dont un tiers ne peut être juge. Tourmentées par ce contraste désolant entre la bassesse de leur fortune et la fierté de leur âme, elles entreprennent de rendre leur orgueil respectable par la vivacité de ses transports, ou par l'implacable ténacité avec laquelle elles maintiennent ses arrêts. Avant l'intimité, ces femmes-là se figurent, en voyant leur amant, qu'il a entrepris un siège contre elles. Leur imagination est employée à s'irriter de ses démarches, qui, après tout, ne peuvent pas faire autrement que de marquer de l'amour, puisqu'il aime. Au lieu de jouir des sentiments de l'homme qu'elles préfèrent, elles se piquent de vanité à son égard; et, enfin, avec l'âme la plus tendre, lorsque sa sensibilité n'est pas fixée sur un seul objet, dès qu'elles aiment, comme une coquette vulgaire, elles n'ont plus que de la vanité.

Une femme à caractère généreux sacrifiera mille fois sa vie pour son amant, et se brouillera à jamais avec lui pour une querelle d'orgueil, à propos d'une porte ouverte ou fermée. C'est là leur point d'honneur. Napoléon s'est bien perdu pour ne pas céder un village.

J'ai vu une querelle de cette espèce durer plus d'un an. Une femme très distinguée sacrifiait tout son bonheur plutôt que de mettre son amant dans le cas de pouvoir former le moindre doute sur la magnanimité de son orgueil. Le raccommodement fut l'effet du hasard, et chez mon amie, d'un moment de faiblesse qu'elle ne put vaincre, en rencontrant son amant, qu'elle croyait à quarante lieues de là, et le trouvant dans un lieu où certainement il ne s'attendait pas à la voir. Elle ne put cacher son premier transport de bonheur; l'amant s'attendrit plus qu'elle, ils tombèrent presque aux genoux l'un de l'autre, et jamais je n'ai vu couler tant de larmes; c'était la vue imprévue du bonheur. Les larmes sont l'extrême sourire.

Le duc d'Argyle donna un bel exemple de présence d'esprit en n'engageant pas un combat d'orgueil féminin dans l'entrevue qu'il eut à Richemont avec la reine Caroline[74]. Plus il y a d'élévation dans le caractère d'une femme, plus terribles sont ces orages.

[74] The heart of Midlothian (tome III).

As the blackest sky Foretells the heaviest tempest.

_D. Juan._

Serait-ce que plus une femme jouit avec transport, dans le courant de la vie, des qualités distinguées de son amant, plus dans ces instants cruels où la sympathie semble renversée elle cherche à se venger de ce qu'elle lui voit habituellement de supériorité sur les autres hommes? Elle craint d'être confondue avec eux.

Il y a bien du temps que je n'ai lu l'ennuyeuse _Clarisse_; il me semble pourtant que c'est par orgueil féminin qu'elle se laisse mourir et n'accepte pas la main de Lovelace.

La faute de Lovelace était grande; mais, puisqu'elle l'aimait un peu, elle aurait pu trouver dans son coeur le pardon d'un crime dont l'amour était cause.

Monime, au contraire, me semble un touchant modèle de délicatesse féminine. Quel front ne rougit pas de plaisir en entendant dire par une actrice digne de ce rôle:

Et ce fatal amour, dont j'avais triomphé, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vos détours l'ont surpris et m'en ont convaincue Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir; En vain vous en pourriez perdre le souvenir; Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée, Demeurera toujours présent à ma pensée. Toujours je vous croirais incertain de ma foi; Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage, Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage, Et, qui, me préparant un éternel ennui, M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui.

RACINE.

Je m'imagine que les siècles futurs diront: Voilà à quoi la monarchie était bonne[75], à produire de ces sortes de caractères, et leur peinture par les grands artistes.

[75] La monarchie sans charte et sans chambres.

Cependant, même dans les républiques du moyen âge, je trouve un admirable exemple de cette délicatesse, qui semble détruire mon système de l'influence des gouvernements sur les passions, et que je rapporterai avec candeur.

Il s'agit de ces vers si touchants de Dante:

Deh! quando tu sarai tornato al mondo, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ricorditi di me, che son la Pia: Siena mi fè: disfecemi maremma; Salsi colui, che inannellata pria, Disposando, m'avea con la sua gemma.

_Purgatorio_, cant. V[76].

[76] Hélas! quand tu seras de retour au monde des vivants, daigne aussi m'accorder un souvenir. Je suis la Pia; Sienne me donna la vie: je trouverai la mort dans nos maremmes. Celui qui en m'épousant m'avait donné son anneau sait mon histoire.

La femme qui parle avec tant de retenue avait eu en secret le sort de Desdemona, et pouvait par un mot faire connaître le crime de son mari aux amis qu'elle avait laissés sur la terre.

Nello della Pietra obtint la main de madonna Pia, l'unique héritière des Tolomei, la famille la plus riche et la plus noble de Sienne. Sa beauté, qui faisait l'admiration de la Toscane, fit naître dans le coeur de son époux une jalousie qui, envenimée par de faux rapports et des soupçons sans cesse renaissants, le conduisit à un affreux projet. Il est difficile de décider aujourd'hui si sa femme fut tout à fait innocente, mais Dante nous la représente comme telle.

Son mari la conduisit dans la maremme de Volterre, célèbre alors comme aujourd'hui par les effets de l'_aria cattiva_. Jamais il ne voulut dire à sa malheureuse femme la raison de son exil en un lieu si dangereux. Son orgueil ne daigna prononcer ni plainte ni accusation. Il vivait seul avec elle, dans une tour abandonnée, dont je suis allé visiter les ruines sur le bord de la mer; là il ne rompit jamais son dédaigneux silence, jamais il ne répondit aux questions de sa jeune épouse, jamais il n'écouta ses prières. Il attendit froidement auprès d'elle que l'air pestilentiel eût produit son effet. Les vapeurs de ces marais ne tardèrent pas à flétrir ces traits, les plus beaux, dit-on, qui, dans ce siècle, eussent paru sur cette terre. En peu de mois elle mourut. Quelques chroniqueurs de ces temps éloignés rapportent que Nello employa le poignard pour hâter sa fin: elle mourut dans les maremmes, de quelque manière horrible; mais le genre de sa mort fut un mystère, même pour les contemporains. Nello della Pietra survécut pour passer le reste de ses jours dans un silence qu'il ne rompit jamais.

Rien de plus noble et de plus délicat que la manière dont la jeune Pia adresse la parole au Dante. Elle désire être rappelée à la mémoire des amis que si jeune elle a laissés sur la terre; toutefois, en se nommant et désignant son mari, elle ne veut pas se permettre la plus petite plainte d'une cruauté inouïe, mais désormais irréparable, et seulement indique qu'il sait l'histoire de sa mort.

Cette constance dans la vengeance de l'orgueil ne se voit guère, je crois, que dans les pays du Midi.

En Piémont, je me suis trouvé l'involontaire témoin d'un fait à peu près semblable; mais alors j'ignorais les détails. Je fus envoyé avec vingt cinq dragons dans les bois le long de la _Sesia_, pour empêcher la contrebande. En arrivant le soir dans ce lieu sauvage et désert, j'aperçus entre les arbres les ruines d'un vieux château; j'y allai: à mon grand étonnement, il était habité. J'y trouvai un noble du pays, à figure sinistre; un homme qui avait six pieds de haut et quarante ans: il me donna deux chambres en rechignant. J'y faisais de la musique avec mon maréchal des logis: après plusieurs jours, nous découvrîmes que notre homme gardait une femme que nous appelions Camille en riant; nous étions loin de soupçonner l'affreuse vérité. Elle mourut au bout de six semaines. J'eus la triste curiosité de la voir dans son cercueil; je payai un moine qui la gardait, et vers minuit, sous prétexte de jeter de l'eau bénite, il m'introduisit dans la chapelle. J'y trouvai une de ces figures superbes, qui sont belles même dans le sein de la mort, elle avait un grand nez aquilin dont je n'oublierai jamais le contour noble et tendre. Je quittai ce lieu funeste; cinq ans après, un détachement de mon régiment accompagnant l'empereur à son couronnement comme roi d'Italie, je me fis conter toute l'histoire. J'appris que le mari jaloux, le comte ***, avait trouvé un matin, accrochée au lit de sa femme, une montre anglaise appartenant à un jeune homme de la petite ville qu'ils habitaient. Ce jour même il la conduisit dans le château ruiné, au milieu des bois de la Sesia. Comme Nello della Pietra, il ne prononça jamais une seule parole. Si elle lui faisait quelque prière, il lui présentait froidement et en silence la montre anglaise qu'il avait toujours sur lui. Il passa ainsi près de trois ans seul avec elle. Elle mourut enfin de désespoir dans la fleur de l'âge. Son mari chercha à donner un coup de couteau au maître de la montre, le manqua, passa à Gênes, s'embarqua, et l'on n'a plus eu de ses nouvelles. Ses biens ont été divisés.

Si, auprès des femmes à orgueil féminin, l'on prend les injures avec grâce, ce qui est facile à cause de l'habitude de la vie militaire, on ennuie ces âmes fières; elles vous prennent pour un lâche, et arrivent bien vite à l'outrage. Ces caractères altiers cèdent avec plaisir aux hommes qu'elles voient intolérants avec les autres hommes. C'est, je crois, le seul parti à prendre, et il faut souvent avoir une querelle avec son voisin pour l'éviter avec sa maîtresse.

Miss Cornel, célèbre actrice de Londres, voit un jour entrer chez elle à l'improviste le riche colonel qui lui était utile. Elle se trouvait avec un petit amant qui ne lui était qu'agréable. «M. un tel, dit-elle toute émue au colonel, est venu pour voir le poney que je veux vendre.--Je suis ici pour tout autre chose», reprit fièrement ce petit amant, qui commençait à l'ennuyer, et que depuis cette réponse elle se mit à réaimer avec fureur[77]. Ces femmes-là sympathisent avec l'orgueil de leur amant, au lieu d'exercer à ses dépens leur disposition à la fierté.

[77] Je rentre toujours de chez miss Cornel plein d'admiration et de vues profondes sur les passions observées à nu. Sa manière de commander si impérieuse à ses domestiques n'est pas du despotisme; c'est qu'elle voit avec netteté et rapidité ce qu'il faut faire.

En colère contre moi au commencement de la visite, elle n'y songe plus à la fin. Elle me conte toute l'économie de sa passion pour Mortimer. «J'aime mieux le voir en société que seul avec moi.» Une femme du plus grand génie ne ferait pas mieux, c'est qu'elle ose être parfaitement _naturelle_ et qu'elle n'est gênée par aucune théorie. «Je suis plus heureuse actrice que femme d'un pair.» Grande âme que je dois me conserver amie pour mon instruction.

Le caractère du duc de Lauzun (celui de 1660[78]), si le premier jour elles peuvent lui pardonner le manque de grâces, est séduisant pour ces femmes-là, et peut-être pour toutes les femmes distinguées; la grandeur plus élevée leur échappe, elles prennent pour de la froideur le calme de l'oeil qui voit tout et qui ne s'émeut point d'un détail. N'ai-je pas vu des femmes de la cour de Saint-Cloud soutenir que Napoléon avait un caractère sec et prosaïque[79]? Le grand homme est comme l'aigle, plus il s'élève, moins il est visible, et il est puni de sa grandeur par la solitude de l'âme.

[78] La hauteur et le courage dans les petites choses, mais l'attention passionnée aux petites choses; la véhémence du tempérament bilieux. Sa conduite avec Mme de Monaco (Saint-Simon, N. 383); son aventure sous le lit de Mme de Montespan, le roi y étant avec elle. Sans l'attention aux petites choses, ce caractère reste invisible aux femmes.

[79] When Minna Toil heard a tale of woe or of romance, it was then her blood rushed to her cheeks, and shewed plainly how warm it beat notwithstanding the generally serious composed and retiring disposition which her countenance and demeanour seemed to exhibit. (_The Pirate_, I, 33.)

Les gens communs trouvent froides les âmes comme Minna Toil, qui ne jugent pas les circonstances ordinaires dignes de leur émotion.

De l'orgueil féminin naît ce que les femmes appellent les _manques de délicatesse_. Je crois que cela ressemble assez à ce que les rois appellent lèse-majesté, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe sans s'en douter. L'amant le plus tendre peut être accusé de manquer de délicatesse s'il n'a pas beaucoup d'esprit, et, ce qui est plus triste, s'il ose se livrer au plus grand charme de l'amour, au bonheur d'être parfaitement naturel avec ce qu'on aime, et de ne pas écouter ce qu'on lui dit.

Voilà de ces choses dont un coeur bien né ne saurait avoir le soupçon, et qu'il faut avoir éprouvées pour y croire, car l'on est entraîné par l'habitude d'en agir avec justice et franchise avec ses amis hommes.

Il faut se rappeler sans cesse qu'on a affaire à des êtres qui, quoique à tort, peuvent se croire inférieurs en vigueur de caractère, ou, pour mieux dire, peuvent penser qu'on les croit inférieurs.

Le véritable orgueil d'une femme ne devrait-il pas se placer dans l'énergie du sentiment qu'elle inspire? On plaisantait une fille d'honneur de la reine épouse de François Ier, sur la légèreté de son amant, qui, disait-on, ne l'aimait guère. Peu de temps après, cet amant eut une maladie et reparut muet à la cour. Un jour, au bout de deux ans, comme on s'étonnait qu'elle l'aimât toujours, elle lui dit: «Parlez.» Et il parla.

XXIX

Du courage des femmes.

I tell thee proud Templar, that not in thy fiercest battles hadst thou displayed more of thy vaunted courage, than has been shewn by woman when called upon to suffer by affection or duty.

_Ivanhoe_, tome III, page 220.

Je me souviens d'avoir rencontré la phrase suivante dans un livre d'histoire: «Tous les hommes perdaient la tête; c'est le moment où les femmes prennent sur eux une incontestable supériorité.»

Leur courage a une _réserve_ qui manque à celui de leur amant; elles se piquent d'amour-propre à son égard, et trouvent tant de plaisir à pouvoir, dans le feu du danger, le disputer de fermeté à l'homme qui les blesse souvent par la fierté de sa protection et de sa force, que l'énergie de cette jouissance les élève au-dessus de la crainte quelconque qui, dans ce moment, fait la faiblesse des hommes. Un homme aussi, s'il recevait un tel secours dans un tel moment, se montrerait supérieur à tout; car la peur n'est jamais dans le danger, elle est dans nous.

Ce n'est pas que je prétende déprécier le courage des femmes: j'en ai vu, dans l'occasion, de supérieures aux hommes les plus braves. Il faut seulement qu'elles aient un homme à aimer; comme elles ne sentent plus que par lui, le danger direct et personnel le plus atroce devient pour elles comme une rose à cueillir en sa présence[80].

[80] Marie Stuart parlant de Leicester après l'entrevue avec Élisabeth où elle vient de se perdre.

SCHILLER.

J'ai trouvé aussi chez des femmes qui n'aimaient pas l'intrépidité la plus froide, la plus étonnante, la plus exempte de nerfs.

Il est vrai que je pensais qu'elles ne sont si braves que parce qu'elles ignorent l'ennui des blessures.

Quant au courage moral, si supérieur à l'autre, la fermeté d'une femme qui résiste à son amour est seulement la chose la plus admirable qui puisse exister sur la terre. Toutes les autres marques possibles de courage sont des bagatelles auprès d'une chose si fort contre nature et si pénible. Peut-être trouvent-elles des forces dans cette habitude des sacrifices que la pudeur fait contracter.

Un malheur des femmes, c'est que les preuves de ce courage restent toujours secrètes et soient presque indivulgables.

Un malheur plus grand, c'est qu'il soit toujours employé contre leur bonheur: la princesse de Clèves devait ne rien dire à son mari, et se donner à M. de Nemours.

Peut-être que les femmes sont principalement soutenues par l'orgueil de faire une belle défense, et qu'elles s'imaginent que leur amant met de la vanité à les avoir; idée petite et misérable: un homme passionné qui se jette de gaieté de coeur dans tant de situations ridicules a bien le temps de songer à la vanité! C'est comme les moines qui croient attraper le diable, et qui se payent par l'orgueil de leurs cilices et de leurs macérations.

Je crois que si Mme de Clèves fût arrivée à la vieillesse, à cette époque où l'on juge la vie et où les jouissances d'orgueil paraissent dans toute leur misère, elle se fût repentie. Elle aurait voulu avoir vécu comme Mme de la Fayette[81].

[81] On sait assez que cette femme célèbre fit, probablement en société avec M. de la Rochefoucauld, le roman de la _Princesse de Clèves_, et que les deux auteurs passèrent ensemble dans une amitié parfaite les vingt dernières années de leur vie. C'est exactement l'amour à l'italienne.

* * * * *

Je viens de relire cent pages de cet essai; j'ai donné une idée bien pauvre du véritable amour, de l'amour qui occupe toute l'âme, la remplit d'images tantôt les plus heureuses, tantôt désespérantes, mais toujours sublimes, et la rend complètement insensible à tout le reste de ce qui existe. Je ne sais comment exprimer ce que je vois si bien; je n'ai jamais senti plus péniblement le manque de talent. Comment rendre sensible la simplicité de gestes et de caractère, le profond sérieux, le regard peignant si juste et avec tant de candeur la nuance du sentiment, et surtout, j'y reviens, cette inexprimable _non-curance_ pour tout ce qui n'est pas la femme qu'on aime? Un _non_ ou un _oui_ dit par un homme qui aime a une _onction_ que l'on ne trouve point ailleurs, que l'on ne trouvait point chez cet homme en d'autres temps. Ce matin (3 août), j'ai passé à cheval, sur les neuf heures, devant le joli jardin anglais du marquis Zampieri, placé sur les dernières ondulations de ces collines couronnées de grands arbres contre lesquelles Bologne est adossée, et desquelles on jouit d'une si belle vue de cette riche et verdoyante Lombardie, le plus beau pays du monde. Dans un bosquet de lauriers du jardin Zampieri qui domine le chemin que je suivais et qui conduit à la cascade du Reno à Casa-Lecchio, j'ai vu le comte Delfante; il rêvait profondément, et quoique nous ayons passé la soirée ensemble jusqu'à deux heures après minuit, à peine m'a-t-il rendu mon salut. Je suis allé à la cascade. J'ai traversé le Reno; enfin, trois heures après au moins, en repassant sous le bosquet du jardin Zampieri, je l'ai vu encore; il était précisément dans la même position, appuyé contre un grand pin qui s'élève au-dessus du bosquet de lauriers; je crains qu'on ne trouve ce détail trop simple et ne prouvant rien: il est venu à moi la larme à l'oeil, me priant de ne pas faire un conte de son immobilité. J'ai été touché; je lui ai proposé de rebrousser chemin, et d'aller avec lui passer le reste de la journée à la campagne. Au bout de deux heures, il m'a tout dit: c'est une belle âme; mais que les pages que l'on vient de lire sont froides auprès de ce qu'il me disait!

En second lieu, il se croit _non aimé_; ce n'est pas mon avis. On ne peut rien lire sur la belle figure de marbre de la comtesse Ghigi, chez laquelle nous avons passé la soirée. Seulement quelquefois une rougeur subite et légère, qu'elle ne peut réprimer, vient trahir les émotions de cette âme que l'orgueil féminin le plus exalté dispute aux émotions fortes. On voit son cou d'albâtre et ce qu'on aperçoit de ces belles épaules dignes de Canova rougir aussi. Elle trouve bien l'art de soustraire ses yeux noirs et sombres à l'observation des gens dont sa délicatesse de femme redoute la pénétration; mais j'ai vu cette nuit, à certaine chose que disait Delfante et qu'elle désapprouvait, une subite rougeur la couvrir tout entière. Cette âme hautaine le trouvait moins digne d'elle.

Mais enfin, quand je me tromperais dans mes conjectures sur le bonheur de Delfante, à la vanité près, je le crois plus heureux que moi indifférent, qui cependant suis dans une position de bonheur fort bien, en apparence et en réalité.

Bologne, 3 août 1818.

CHAPITRE XXX

Spectacle singulier et triste.

Les femmes, avec leur orgueil féminin, se vengent des sots sur les gens d'esprit, et des âmes prosaïques à argent et à coups de bâton, sur les coeurs généreux. Il faut convenir que voilà un beau résultat.