De l'amour

Part 9

Chapter 93,766 wordsPublic domain

_Ils marchent devant moi, ces Yeux extraordinaires_ _Qu'un ange très savant a sans doute aimantés;_ .................................

_N'est-il pas vrai que vous pensez, comme moi,--que la plus délicieuse beauté, la plus excellente et la plus adorable créature,--vous-même, par exemple,--ne peut pas désirer de meilleur compliment que l'expression de la gratitude pour le bien qu'elle a fait._

[Le ].

...After a night of pleasure and désolation, all my soul belongs to you...

_Quand chez les débauchés l'aube blanche et vermeille_ _Entre, en société de l'idéal rongeur._ .................................

_Jeudi_, 16 _février_ 1854.

J'ignore ce que les femmes pensent des adorations dont elles sont quelquefois l'objet. Certaines gens prétendent qu'elles doivent les trouver tout à fait naturelles, et d'autres, qu'elles en doivent rire. Ils ne les supposent donc que vaniteuses, ou cyniques. Pour moi, il me semble que les âmes bien faites ne peuvent être que fières et heureuses de leur action bienfaitrice. Je rie sais si jamais cette douceur suprême me sera accordée de vous entretenir moi-même de la puissance que vous avez acquise sur moi et de l'irradiation perpétuelle que votre image crée dans mon cerveau. Je suis simplement heureux, pour le moment présent, de vous jurer de nouveau que jamais amour ne fut plus désintéressé, plus idéal, plus pénétré de respect, que celui que je nourris secrètement pour vous, et que je cacherai toujours avec le soin que ce tendre respect me commande.

_Que diras-tu, ce soir, pauvre âme solitaire,_ _Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri,_ .................................

_Lundi_, 8 _Mai_ 1854.

Il y a bien longtemps. Madame, bien longtemps que ces vers sont écrits.--Toujours la même déplorable habitude, la rêverie et l'anonyme.--Est-ce la honte de ce ridicule anonyme, est-ce la crainte que les vers ne soient mauvais et que l'habileté n'ait pas répondu à la hauteur des sentiments, qui m'ont rendu, cette fois, si hésitant et si timide?--Je n'en sais rien du tout.--J'ai si peur de vous que je vous ai toujours caché mon nom, pensant qu'une adoration anonyme,--ridicule évidemment pour toutes les brutes matérielles mondaines que nous pourrions consulter à ce sujet,--était après tout à peu près innocente,--ne pouvait rien troubler, rien déranger, et était infiniment supérieure en moralité à une poursuite niaise, vaniteuse, à une attaque directe contre une femme qui a ses affections placées--et peut-être ses devoirs. N'êtes-vous pas,--et je le dis avec un peu d'orgueil,--non seulement une des plus aimées,--mais aussi la plus profondément respectée de toutes les créatures?--Je veux vous en donner une preuve.--Riez-en, beaucoup, si cela vous amuse,--mais n'en parlez pas.--Ne trouvez-vous pas naturel, simple, humain, que l'homme bien épris haïsse l'amant heureux, le possesseur?--Qu'il le trouve inférieur, choquant?--Eh bien, il y a quelque temps, le hasard m'a fait rencontrer, celui-là;--comment vous exprimerai-je,--sans comique, sans faire rire votre méchante figure, toujours pleine de gaieté,--combien j'ai été heureux de trouver un homme aimable, un homme qui pût vous plaire.--Mon Dieu! tant de subtilités n'accusent-elles pas la déraison?--Pour en finir, pour vous expliquer mes silences et mes ardeurs, ardeurs presque religieuses, je vous dirai que quand mon être est roulé dans le noir de as méchanceté et de sa sottise naturelles, il rêve profondément de nous. De cette rêverie excitante et purifiante naît généralement un accident heureux.--Vous êtes pour moi non seulement la plus attrapante des femmes, de toutes les femmes, mais encore la plus chère et ta plus précieuse des superstitions.--Je suis un égoïste, je me sers de vous.--Voici mon malheureux torche-cul.--Combien je serais heureux si je pouvais être certain que ces hautes conceptions de l'amour ont quelque chance d'être bien accueillies dam un coin secret de votre adorable pensée! Je ne le saurai jamais.

_À la très chère, à la très belle._ _Qui remplit mon cœur de clarté,_ .................................

Pardonne-moi, je ne vous en demande pas plus.

_Mardi_, 18 _Août_ 1857.

Chère Madame,

Vous n'avez pas cru un seul instant, n'est-ce pas? que j'aie pu vous oublier. Je vous ai, dès la publication, réservé un exemplaire de choix, et, s'il est revêtu d'un habit si indigne de vous, ce n'est pas ma faute, celle de mon relieur, à qui j'avais commandé quelque chose de beaucoup plus spirituel.

Croiriez-vous que les misérables (je parle du juge d'instruction, du procureur, etc...) ont osé incriminer, entre autres morceaux, deux des pièces composées pour ma chère idole (_Tout Entière_ et _À Celle qui est trop gaie_)? Cette dernière est celle que vénérable Sainte-Beuve déclare la meilleure du volume.

Voilà la première fois que je vous écris avec ma vraie écriture. Si je n'étais pas accablé d'affaires et de lettres (c'est après-demain l'audience), je profiterais de cette occasion pour vous demander pardon de tant de folies et d'enfantillages. Mais d'ailleurs ne vous en êtes-vous pas suffisamment vengée, surtout avec notre petite sœur? Ah! le petit monstre! Elle m'a glacé, un jour que nous étant rencontrés elle partit d'un grand éclat de rire à ma face, et me dit: _Êtes-vous toujours amoureux de ma sœur, et lui écrivez-vous toujours de superbes lettres?_--J'ai compris d'abord que quand, je voulais me cacher je me cachais fort mal, et ensuite que sous votre charmant visage vous déguisiez, un esprit peu charitable. Les polissons sont AMOUREUX; mais les poètes sont IDOLÂTRES, et votre sœur est peu faite, je crois, pour comprendre les choses éternelles.

Permettez-moi donc, au risque de nous divertir aussi, de renouveler ces protestations qui ont tant diverti cette petite folle. Supposez un amalgame de rêverie, de sympathie, de respect, avec mille enfantillages pleins de sérieux, vous aurez un à-peu-près de ce quelque chose de très sincère que je ne me sens pas capable de mieux définir.

Vous oublier n'est pas possible. On dit qu'il a existé des poètes qui ont vécu toute leur vie les yeux fixés sur une image chérie. Je crois en effet (mais j'y suis trop intéressé) _que la fidélité est un des signes du génie._

Vous êtes plus qu'une image rêvée et chérie, vous êtes _ma superstition_. Quand je fais quelque grosse sottise, je me dis: _Mon Dieu! si elle le savait!_ Quand je fais quelque chose de bien, je me dis: _Voilà quelque chose qui me rapproche d'elle,--en esprit._

Et la dernière fois que j'ai eu le bonheur (bien malgré moi) de vous rencontrer, car vous ignorez avec quel soin je vous fuis! je me disais: _Il serait singulier que cette voiture l'attendît, je ferais peut-être bien de prendre un autre chemin._--Et puis: _Bonsoir, Monsieur!_ avec cette voix aimée dont le timbre enchante et déchire. Je m'en suis allé, répétant tout le long de mon chemin: _Bonsoir, Monsieur!_ en essayant de contrefaire votre voix.

J'ai vu mes juges, jeudi dernier. Je ne dirai pas qu'ils ne sont pas beaux, ils sont abominablement laids, et leur âme doit ressembler à leur visage.

Flaubert avait pour lui l'Impératrice. Il me manque une femme. Et la pensée bizarre que peut-être vous pourriez, par des relations et des canaux peut-être compliqués, faire arriver un mot sensé à une de ces grosses cervelles s'est emparée de moi, il y a quelques jours.

L'audience est pour après-demain matin, jeudi. Les monstres se nomment:

Président DUPATY. Procureur impérial PINARD (redoutable). Juges DELESVAUX. -- DE PONTON D'AMÉCOURT. -- NACQUART.

Sixième Chambre correctionnelle.

Je veux laisser toutes ces trivialités de côté.

Rappelez-vous que quelqu'un pense à vous, que sa pensée n'a jamais rien de trivial, et qu'il vous en veut un peu de votre malicieuse gaieté.

_Je vous prie très ardemment de garder désormais pour vous tout ce que je pourrais vous confier._ Vous êtes ma compagnie ordinaire et mon secret. C'est cette intimité, où je me donne la réplique depuis si longtemps, qui m'a donné l'audace de ce ton si familier.

Adieu, chère Madame, je baise vos mains avec toute ma dévotion.

Tous les vers compris entre la page 84 et la page 105 vous appartiennent.

_Lundi_, 24 _Août_ 1857.

Très chère amie,

Puisque vous aimez _le grand Jules,_ le voilà! Dumas a repris presque aussitôt son plâtre, moulé sur un bronze du musée de Besançon. Il n'y avait que trois épreuves tirées. Celle-ci est la moins mauvaise.

31 _Août_ 1857.

J'ai détruit ce torrent d'enfantillages amassé sur ma table. Je ne l'ai pas trouvé assez grave pour vous, chère bien-aimée. Je reprends vos deux lettres, et j'y fais une nouvelle réponse. Il me faut, pour cela, un peu de courage; car j'ai abominablement mal aux nerfs, à en crier, et je me suis réveillé avec l'inexplicable malaise moral que j'ai emporté hier soir de chez vous.

_... manque absolu de pudeur._

C'est pour cela que tu m'es encore plus chère.

_... il me semble que je suis à toi depuis le premier jour où je t'ai vu. Tu en feras ce que tu voudras, mais je suis à toi, de corps, d'esprit et de cœur._

Je t'engage à bien cacher cette lettre, heureuse!--_Sais-tu réellement ce que tu dis?_ Il y a des gens pour mettre en prison ceux qui ne paient pas leurs lettres de change, mais les serments de l'amitié et de l'amour, personne n'en punit la violation.

Aussi je t'ai dit hier: _Vous m'oublierez, vous me trahîtes; celui qui vous amuse vous ennuiera._--Et j'ajoute aujourd'hui: _Celui-là seul souffrira qui, comme un imbécile, prend au sérieux les choses de l'âme._--Vous voyez, ma bien belle chérie, que j'ai _d'odieux_ préjugés à l'endroit des femmes.--Bref, je n'ai pas _la foi._--Vous avez l'âme belle, mais en somme c'est une âme féminine.

Voyez comme en peu de jours notre situation a été bouleversée. D'abord, nous sommes tous les deux possédés de la peur d'affliger un honnête homme qui a le bonheur d'être toujours amoureux. Ensuite, nous avons peur de notre propre orage, parce que nous savons (moi surtout) qu'il y a des nœuds difficiles à délier.

Et enfin, il y a quelques jours, tu étais une divinité, ce qui est si commode, ce qui est si beau, si inviolable. Te voilà femme, maintenant.--Et si, par malheur pour moi, j'acquiers le droit d'être jaloux! quelle horreur seulement d'y penser! mais, avec une personne telle que vous, dont les yeux sont pleins de sourires et de grâces pour tout le monde, on doit souffrir le martyre.

La seconde lettre porte un cachet d'une solennité qui me plairait, si j'étais bien sûr que vous la comprenez. _Never meet or never part!_ Cela veut dire positivement qu'il vaudrait bien mieux ne s'être jamais connu, mais que quand on s'est connu on ne doit pas se quitter. Sur une lettre d'adieux, ce cachet serait très plaisant.

Enfin, arrive ce que pourra. Je suis un peu fataliste. Mais, ce que je s c'est que j'ai horreur de la passion,--parce que je la connais, avec toutes ses ignominies;--et voilà que l'image bien-aimée qui dominait toutes les aventures de la vie devient trop séduisante.

Je n'ose pas trop relire cette lettre; je serais peut-être obligé de la modifier, car je crains bien de vous affliger; il me semble que j'ai dû laisser percer quelque chose de la vilaine partie de mon caractère.

Il me paraît impossible de vous faire aller ainsi dans cette sale rue J.-J. Rousseau. Car j'ai bien d'autres choses à vous dire. Il faut donc que vous m'écriviez pour m'indiquer un moyen.

Quant à notre petit projet, s'il devient possible, avertissez-moi quelques jours d'avance.

Adieu, chère bien-aimée; je vous en veux un peu d'être trop charmante. Songez donc que, quand j'emporte le parfum de vos bras et de vos cheveux, j'emporte aussi le désir d'y revenir. Et alors quelle insupportable obsession.

Décidément, je porte ceci moi-même rue J.-J. Rousseau, dans la crainte que vous n'y alliez aujourd'hui.--Cela y sera plutôt.

[Le ].

Si je n'ai pas le plaisir de vous trouver, je vous laisserai ces babioles que je désirais vous faire lire. Je les emprunte à un de mes amis.

Tout à vous, de cœur.

[Le ].

Très chère amie,

C'est jouer de malheur; je ne vous ai pas répondu hier, alors que je me croyais sûr de venir ce soir chez vous, et, aujourd'hui, comme tant d'autres dimanches, il m'arrive des ennuis qui font que je vais m'enfermer comme une bête féroce. Tantôt, c'est la fatigue, le besoin de me coucher tout de suite, tantôt, c'est un travail. Dimanche dernier, c'était (ne riez pas, et gardez pour vous ce que je vous dis à l'oreille) une peur épouvantable d'être obligé de parler à Feydeau de son dernier roman.

Si vous supposiez que je ne pense jamais à vous, vous vous tromperiez beaucoup,--et je vous le dirais plus souvent, si vous n'aviez pas adopté pour moi de si vilains yeux. Hier, je voulais vous apporter un album que j'ai fait mettre de côté pour vous, mais j'ai préféré tarder un peu et demander d'autres épreuves. _Je ne les ai pas trouvées assez belles._ On fera un nouveau tirage, ou bien on en cherchera de meilleures dans un tirage précédent.

Rendez-moi le grand service de dire ce soir à Christophe _qu'il faut absolument qu'il vienne demain, lundi soir, dîner chez moi, à l'Hôtel de Dieppe. Il le faut._

Saviez-vous que l'infortunée señora Martinez roulait dans les cafés lyriques, et qu'elle chantait, il y a quelques jours, à l'Alcazar?

Je suis si malheureux, et si ennuyé, que je fuis toute distraction. J'ai même, tout récemment, malgré l'envie que j'ai de le connaître, refusé une charmante invitation de Wagner. Je vous raconterai plus tard ce que tout cela veut dire.

Je vous embrasse, avec votre permission, bien cordialement.

_Dimanche._

Comme je sens que je ne vous trouverai pas, je prépare un mot, d'avance.

Avant-hier, j'étais venu pour vous dire une chose que vous savez et dont vous ne doutez pas: c'est que je suis toujours consterné et affligé de tout ce qui vous afflige.

Je comptais dîner avec vous et Mosselmann, mais ce fut an dîner dont la grâce était absente. Car vous ne pouvez présumer que le monsieur russe vous ait remplacé.--Pour moi, du moins.

Tout à vous. Mille amitiés.

_Mardi_, 8 _Septembre_ 1857.

Chère Madame,

Je vous écris de chez Rouvière qui ne peut m'offrir que deux stalles de balcon pour la première représentation du _Roi Lear_ (vendredi). Je suis vraiment bien honteux, car j'eusse vivement désiré vous envoyer une loge. Ces stalles seront évidemment bonnes, et, si M. Mosselmann voulait bien accepter une de mes stalles, vous iriez demander l'hospitalité à Théophile, qui assurément recevra une loge de la direction du Cirque.

Ayez la bonté de me répondre un petit mot.

Je vous baise très humblement vos royales mains.

10 _Septembre_ 1857.

Il se trouve, chère Madame, que cette représentation est avancée d'un jour.

Je n'entends pas grand'chose aux billets. Cependant ceux-ci ne me paraissent pas mauvais. Si vous jugez à propos de vous en servir, je, m'arrangerai pour aller là-bas de mon côté; si vous jugez bon que j'aille chercher Mosselmann chez vous, j'irai, à l'heure que vous voudrez bien m'indiquer.

Ayez l'obligeance de me répondre par le commissionnaire, car je ne rentrerai chez moi que tard.

Tout à vous.

_Dimanche_, 13 _Septembre_ 1857.

Chère Madame,

Je serai obligé, ce soir, de me priver du plaisir de dîner chez vous. Je suis accablé d'affaires empiétant même sur le dimanche soir. De plus, quelques mésaventures, que je n'ai pas méritées, m'ont mis assez de noir dans l'esprit pour faire de moi un piteux convive,--plus piteux que d'ordinaire,--n'étant jamais bien gai.

Cependant, je saurai aller vous souhaiter un petit bonsoir, ainsi qu'à nos excellents amis.--Je vous supplie de ne pas mal interpréter mes très humbles excuses.

Présentez mes amitiés à tout le monde.

_Vendredi_, 25 _Septembre_ 1857.

Très chère amie,

J'ai commis hier une énorme sottise. Sachant que vous aimiez les vieilleries et les bibelots, j'avais avisé depuis longtemps un encrier qui pouvait vous plaire. Mais je n'osais pas vous l'envoyer. Un de mes amis a montré l'intention de s'en emparer, et cela m'a décidé. Mais jugez de mon désappointement quand j'ai trouvé un objet usé, écorné, éraillé, qui avait l'air si joli, derrière la vitre.

Quant à la grosse sottise, la voici: je n'ai laissé au marchand ni ma carte, ni un mot pour vous, de façon que l'objet a dû tomber chez vous, comme un mystère: c'est moi, le coupable. Ne soupçonnez donc personne. Je n'ai réfléchi à ma sottise que ce soir.

Croyez aux affectueux sentiments de votre bien dévoué ami et serviteur.

17 _Novembre_ 1857.

Très chère amie,

Je me proposais de vous demander, aujourd'hui, la permission de vous faire une de ces bonnes visites où vous jouez, sans le savoir, le rôle divin du médecin. Mais je viens de recevoir un _Monsieur_ galonné, muni d'une lettre du Ministre qui veut me voir aujourd'hui. Cela me dérange et m'ennuie.

J'ignore absolument quand je pourrai jouir de votre dimanche, car j'ai commencé ce tour de force dont je ne suis capable que si rarement.

Je vous envoie les livres que je désirais vous faire lire. _L'Ensorcelée_ est d'une nature beaucoup plus élevée que _La Vieille Maîtresse._ Mais j'ai le malheur m'entendre de si peu avec vous que je crains que vous ne partagiez pas mon enthousiasme,--enthousiasme ancien, il est vrai, et que je vérifierai de nouveau, quand vous aurez fini.

Mes amitiés à M. Mosselmann.

Votre bien dévoué.

_Dimanche_, 3 _Janvier_ 1858.

Que je vous demande pardon de ne pas aller ce soir à cette bonne réunion! Outre que je suis peu gai, j'ai fait, toute la journée, des préparatifs de départ,et j'en suis fatigué. Je vais passer par Alençon, et puis j'irai peut-être inspecter mon futur domicile, au bord de la mer.

Faites bien toutes mes amitiés à Théophile et à Mosselmann, et dites à Flaubert qu'il va recevoir de mes nouvelles.

Votre bien dévoué.

_Lundi_, 11 _Janvier_ 1858.

Hélas! votre lettre m'arrive ou plutôt m'est remise, comme je rentre, à 3 h.

Mais, pour dire toute la vérité, je l'aurais eue dès hier, que je ne crois pas que j'eusse réussi. Je ne connais là-bas que Rouvière, que je ne vois plus depuis longtemps, et je sais que le sieur B*** est affreusement avare avec ses comédiens.

Ne m'en veuillez pas trop, vous en prie.

Bouvière n'a évidemment pas reçu plus d'une ou deux stalles.

_Mardi_, 12 _Janvier_ 1858.

Chère amie,

Si, c'est bien moi que Mosselmann a vu, il m'a vu dans un piteux état, cherchant partout une voiture. J'étais, parvenu à détruire les étouffements, avec tes capsules d'éther, et les coliques, avec l'opium, quand une nouvelle infirmité est tombée sur moi. Je ne peux marcher qu'avec beaucoup de peine; quant à descendre un escalier tout seul, c'est une grande histoire. Pour comble de malheur, je suis plein de courses et d'affaires. Je n'ai pas besoin de vous dire que le ridicule de la douleur me fait plus de mal que la douleur.

J'irai vous voir dans peu de jours,--mais quand toutefois je ne boiterai plus, et quand je me sentirai très gai; vous connaissez mes principes.

Il m'est arrivé, relativement à vous, un petit chagrin que je veux vous avouer, parce qu'il est irréparable.--J'avais, vers la fin du mois, avisé deux éventails ou plutôt deux modèles d'éventail _empire_ fort bien peints,--dont l'un, le tableau de _Thésée et Hippolyte,_ de Guérin;--je me proposais de vous les offrir, connaissant votre passion pour les choses de cette époque. Mais je me figure à tort que personne n'a les mêmes idées que moi et que les choses doivent m'attendre interminablement dans les boutiques. À mon retour, ils avaient disparu.

Je vous remercie de tout mon cœur des excellents conseils littéraires que vous m'adressez. Ils sont excellents (abstractivement et généralement), surtout parce qu'ils viennent d'un excellent cœur; mais je vous assure que, dans le cas présent, ils ont tort. Avant de faire mon installation définitive, il faut bien que je me débarrasse de tout ce que je ne pourrai pas faire là-bas.

Amitiés à Mosselmann.

_All yours._

_Dimanche_, 2 _Mai_ 1858.

Voilà, ma chère amie, le petit livre dont je vous avais parlé et qui vous amusera, j'en suis sûr.

Que vous avez été méchante de ne pas même me laisser le temps de vous remercier de toute la joie que j'ai trouvée dimanche et hier auprès de vous!

Votre extraordinaire Madame Nieri a commis en me quittant un enfantillage digne d'une étrangère. Avant que j'eusse eu le temps de donner mon adresse au cocher, elle s'était avisée de le payer, et, comme je me fâchais, elle a dit: _Il est trop tard, c'est fait!_--et puis, avec une vitesse aussi extraordinaire qu'elle, elle s'est élancée, elle et ses jupes, dans le grand escalier de l'hôtel.

Tout à vous.--Je vous embrasse comme un _très ancien_ camarade que j'aimerai toujours. (Le mot _camarade_ est un mensonge; il est trop vulgaire, et il n'est pas assez tendre.)

III

À JEANNE DUVAL

_Honfleur_, 17 _Décembre_ 1859.

Ma chère fille,

Il ne faut pas m'en vouloir si j'ai brusquement quitté Paris sans avoir été te chercher, pour te divertir un peu. Tu sais combien j'étais exténué par l'inquiétude. De plus, ma mère, qui savait que sur ma terrible échéance de 5,000 fr. il y avait 2,000 fr. payables à Honfleur, me tourmentait beaucoup. D'ailleurs, elle s'ennuie. Tout s'est arrangé heureusement, mais figure-toi que la veille il manquait 1.600 fr. De Calonne s'est conduit très généreusement et nous a tirés d'affaire. Je te jure que je vais revenir dans quelques jours; il faut que je m'entende avec Malassis, et d'ailleurs j'ai laissé tous mes cartons à l'Hôtel. Désormais, je ne veux plus faire à Paris de ces énormes séjours qui me coûtent tant d'argent. Il vaut mieux pour moi venir souvent et ne rester que quelques jours. En attendant, comme je puis rester une semaine absent, et que je ne veux pas que dans ton état tu restes privée d'argent, même un jour, adresse-toi à M. Ancelle. Je sais que je suis un peu en avance sur l'année prochaine, mais tu sais que malgré ses hésitations il est assez généreux. Cette petite somme te suffira pour m'attendre, et les environs du Jour de l'An m'apporteront de l'argent. Mets donc ce billet dans une nouvelle enveloppe, et, puisque tu n'as pas le courage d'écrire de la main gauche, fais écrire l'adresse par ta domestique.

J'ai trouvé un logement transformé. Et ma mère, qui ne peut pas rester une minute en repos, a arrangé et embelli (elle a cru embellir) mon logement.

Je vais donc revenir, et si, comme je le crois, je suis _doué_ de quelque argent, je tâcherai de t'amuser.

Avec ces chemins glissants, ne sors pas sans être accompagnée.

Ne perds pas mes vers et mes articles.

IV

À CHARLES ASSELINEAU

_Jeudi_, 13 _Mars_ 1856.

Mon cher ami.

Puisque les rêves vous amusent, en voilà un qui, j'en suis sûr, ne vous déplaira pas. Il est 5 h. du matin, il est donc tout chaud. Remarquez que ce n'est qu'un des mille échantillons des rêves dont je suis assiégé, et je n'ai pas besoin de vous dire que leur singularité complète, leur caractère général qui est d'être absolument étrangers à mes occupations ou à mes aventures passionnelles, me poussent toujours à croire qu'ils sont un langage hiéroglyphique, dont je n'ai pas la clef.