De l'amour

Part 8

Chapter 83,723 wordsPublic domain

Ne pouvant pas supprimer l'amour, l'Église a voulu au moins le désinfecter, et elle a fait le mariage.

[_En marge_]. Au moins aurait-il pu deviner dans cette localisation une malice ou une satire de la Providence contre l'amour, et, dans le mode de la génération, un signe du péché originel. De fait, nous ne pouvons faire l'amour qu'avec des organes excrémentiels.

Pourquoi l'homme d'esprit aime les filles plus que les femmes du monde, malgré qu'elles soient également bêtes? À trouver.

Il y a de certaines femmes qui ressemblent au ruban de la Légion d'honneur. On n'en veut plus parce qu'elles se sont salies à de certains hommes. C'est par la même raison que je ne chausserais pas les culottes d'un galeux.

Ce qu'il y a d'ennuyeux dans l'amour, c'est que c'est un crime où l'on ne peut pas se passer d'un complice.

Le goût du plaisir nous attache au présent. Le soin de notre salut nous suspend à l'avenir.

Celui qui s'attache au plaisir, c'est a dire au présent, me fait l'effet d'un homme roulant sur une pente, et qui, voulant se raccrocher aux arbustes, les arracherait et les emporterait dans sa chute.

Avant tout, être un _grand homme_ et un saint pour soi-même.

Qu'est-ce que l'amour? Le besoin de sortir de soi.

L'homme est un animal adorateur. Adorer, c'est se sacrifier et se prostituer.

Aussi tout amour est-il prostitution.

L'être le plus prostitué, c'est l'être par excellence, c'est Dieu, puisqu'il est l'ami suprême pour chaque individu, puisqu'il est le réservoir commun, inépuisable, de l'amour.

J'ai toujours été étonné qu'on laissât les femmes entrer dans les églises. Quelle conversation peuvent-elles avoir avec Dieu?

L'éternelle Vénus (caprice, hystérie, fantaisie) est une des formes séduisantes du diable.

La femme ne sait pas séparer l'âme du corps. Elle est simpliste, comme les animaux.--Un satirique dirait que c'est parce qu'elle n'a que le corps.

Un chapitre sur la toilette.--Moralité de la toilette, les bonheurs de la toilette.

Musique. De l'esclavage.--Des femmes du monde.--Des filles.

Dans l'amour, comme dans presque toutes les affaires humaines, l'entente cordiale est le résultat d'un malentendu. Ce malentendu, c'est le plaisir. L'homme crie: O mon ange! La femme roucoule: Maman! maman! Et ces deux imbéciles sont persuadés qu'ils pensent de concert.--Le gouffre infranchissable, qui fait l'incommunicabilité, reste infranchi.

La jeune fille des éditeurs. La jeune fille des rédacteurs en chef. La jeune fille épouvantail, monstre, assassin de l'art.

La jeune fille, ce qu'elle est en réalité. Une petite sotte et une petite salope; la plus grande imbécillité unie à la plus grande dépravation.

Il y a dans la jeune fille toute l'abjection du voyou et du collégien.

Goût inamovible de la prostitution dans le cœur de l'homme, d'où naît son horreur de la solitude.--Il veut être _deux._ L'homme de génie veut être _un_, donc solitaire. La gloire, c'est rester _un_, et se prostituer d'une manière particulière.

C'est cette horreur de la solitude, le besoin d'oublier son _moi_ dans la chair extérieure, que l'homme appelle noblement _besoin d'aimer._

Deux belles religions, immortelles sur les murs, éternelles obsessions du peuple: le phallus antique, et «Vive Barbés!» ou «À bas Philippe!» ou «Vive la République»!

De la nécessité de battre les femmes.

On peut châtier ce que l'on aime. Ainsi, les enfants. Mais cela implique la douleur de mépriser ce que l'on aime.

Du cocuage et des cocus. La douleur du cocu. Elle naît de son orgueil, d'un raisonnement faux sur l'honneur et sur le bonheur, et d'un amour niaisement détourné de Dieu pour être attribué aux créatures. C'est toujours l'animal adorateur se trompant d'idole.

Plus l'homme cultive les arts, moins il b***.

Il se fait un divorce de plus en plus sensible entre l'esprit et la brute.

La brute seule b*** bien et la fouterie est le lyrisme du peuple.

F***, c'est aspirer à entrer dans un autre, et l'artiste ne sort jamais de lui-même.

J'ai oublié le nom de cette salope... Ah! bah! je le retrouverai au jugement dernier.

Tous les imbéciles de la Bourgeoisie qui prononcent sans cesse les mots: immoral, immoralité, moralité dans l'art et autres bêtises me font penser à Louise Villedieu, putain à cinq francs, qui, m'accompagnant une fois au Louvre, où elle n'était jamais allée, se mit à rougir, à se couvrir le visage, et, me tirant à chaque instant par la manche, me demandait devant les statues et les tableaux immortels comment on pouvait étaler publiquement de pareilles indécences.

Chronique locale. J'ai appris par des ouvriers, qui travaillaient au jardin, qu'on avait surpris, il y a déjà longtemps, la femme du ***, se faisant f*** dans un confessionnal. Cela m'a été révélé, parce que je demandais pourquoi l'église Sainte-Catherine était fermée aux heures où il n'y a pas d'offices. Il paraît que le curé a pris depuis lors ses précautions contre le sacrilège. C'est une femme insupportable, qui me disait dernièrement qu'elle avait connu le peintre qui a peint le fronton du Panthéon, mais qui doit avoir un c*** superbe (elle). Cette histoire de f*** provinciale, dans un lieu sacré, n'a-t-elle pas tout le sel classique des vieilles saletés françaises? Gardez-vous bien de raconter cette histoire à des gens qui pourraient dire à Honfleur que vous la tenez de moi, alors il me faudrait fuir mon lieu de repos.

C'est depuis ce temps que est obligé d'effacer des cornes que l'on dessine sur sa porte.

Pour le curé, que tout le monde appelle ici un brave homme, c'est presque un homme remarquable, et même érudit.

Nerciat (utilité de ses livres).

Au moment où la Révolution française éclata, la noblesse française était une race physiquement diminuée (de Maistre).

Les livres libertins commentent donc et expliquent la Révolution.

La fouterie et la gloire de la fouterie étaient-elles plus immorales que cette manière moderne d'_adorer_ et de mêler le saint au profane?

On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu'on avouait être une bagatelle, et on ne se damnait pas plus qu'aujourd'hui.

Mais on se damnait moins bêtement, on ne se pipait pas.

Comment on faisait l'amour sous l'ancien régime.

Plus gaiement, il est vrai.

Ce n'était pas l'extase, comme aujourd'hui, c'était le délire.

C'était toujours le mensonge, mais on n'adorait pas son semblable. _On le trompait_, mais on _se trompait soi-même._

Ici, comme dans la vie, la palme de la perversité reste à la femme.

Laufeia. Fæmina simplex dans sa petite maison.

Manœuvres de l'Amour.

Belleroche. Machines à plaisir.

Cécile, dans _Les Liaisons dangereuses_, type parfait de la détestable jeune fille, niaise et sensuelle.

Son portrait, par la Merteuil, qui excelle aux portraits.

_La jeune fille._ La niaise, stupide et sensuelle. Tout près de l'ordure originelle.

_La Merteuil_: Tartuffe femelle, tartuffe de mœurs, tartuffe du XVIIIe siècle.

J'ai bien besoin d'avoir cette femme pour me sauver du ridicule d'en être amoureux... J'ai, dans ce moment, un sentiment de reconnaissance pour les femmes faciles, qui me ramène naturellement à vos pieds.

Lettre IV: _Les Liaisons dangereuses._

Cet entier abandon de soi-même, ce délire de la volupté, où le plaisir _s'épure par son excès_, ces biens de l'amour ne sont pas connus d'elle... Votre présidente croira avoir tout fait pour vous en vous traitant comme son mari, et, dans le tête-à-tête conjugal le plus tendre, on est toujours _deux._

Lettre V: _Les Liaisons dangereuses._

(Source de la sensualité mystique et des sottises amoureuses du XIXe siècle.)

J'aurai cette femme. Je l'enlèverai au mari, _qui la profane_ (G. Sand). J'oserai la ravir au Dieu même qu'elle adore (Valmont Satan, rival de Dieu). Quel délice d'être tour à tour l'objet et le vainqueur de ses remords! Loin de moi l'idée de détruire les préjugés qui l'assiègent. Ils ajouteront à mon bonheur et à ma gloire. Qu'elle croie à la vertu, mais qu'elle me la sacrifie... Qu'alors, si j'y consens, elle me dise: «Je t'adore!»

Lettre VI: _Les Liaisons dangereuses._

(La femme qui veut toujours faire l'homme, signe de grande dépravation).

Imprudentes qui, dans leur amant actuel, ne savent pas voir leur ennemi futur.

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Je n'avais pas quinze ans... La tête seule fermentait. Je ne désirais pas de jouir, je voulais savoir. (Georges Sand et autres).

Lettre LXXXI: _Les Liaisons dangereuses._

Encore une touche au portrait de la petite Volanges par la Merteuil:

Tandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour l'intrigue [nous n'en ferions qu'une femme facile]... Ces sortes de femmes ne sont absolument que des machines à plaisir.

Lettre CVI: _Les Liaisons dangereuses._

Valmont se glorifie et chante son futur triomphe.

Je la montrerai, dis-je, oubliant ses devoirs... Je ferai plus, je la quitterai... Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le siècle un second exemple!...

Lettre CXV: _Les Liaisons dangereuses._

Quant aux femmes, leur éducation informe, leur incompétence politique et littéraire empêchent beaucoup d'auteurs de voir en elles autre chose que des ustensiles de ménage ou des objets de luxure. Le dîner absorbé et l'animal satisfait, le poète entre dans la vaste solitude de sa pensée.

Les femmes écrivent, écrivent avec une rapidité débordante, leur cœur bavarde à la rame. Elles ne connaissent généralement ni l'art, ni la mesure, ni la logique; leur style traîne et ondoie comme leurs vêtements. Un très grand et très justement illustre écrivain, George Sand and elle-même, n'a pas tout à fait, malgré sa supériorité, échappé à cette loi du tempérament; elle jette ses chefs-d'œuvre à la poste comme des lettres. Ne dit-on pas qu'elle écrit ses livres sur du papier à lettres?

...Je pense qu'une littérature sévère serait chez nous une protestation utile contre l'envahissante _fatuité_ des femmes, de plus en plus surexcitée par la dégoûtante idolâtrie des hommes; et je suis très indulgent pour Voltaire, trouvant bon dans sa préface de _La Mort de César_, tragédie sans femme, sous de feintes excuses de son impertinence, de bien faire remarquer son glorieux tour de force: «_...Aucun de ces auteurs n'a avili ce grand sujet par une intrigue de galanterie. Mais il y a environ trente-cinq ans qu'un des plus beaux génies de France [Fontenelle] s'étant associé avec Mlle Barbier pour composer un Jules César, il ne manqua pas de représenter César et Brutus amoureux et jaloux. Cette petitesse ridicule est un des plus grands exemples de la force de l'habitude; personne n'ose guérir le théâtre français de cette contagion. Il a fallu que, dans Racine, Mithridate, Alexandre, Porus, aient été galants. Corneille n'a jamais évité cette faiblesse: il n'a fait aucune pièce sans amour, et il faut avouer que, dans ses tragédies, si vous exceptez_ Le Cid _et_ Polyeucte, _cette passion est aussi mal peinte qu'elle y est étrangère._»

SUR LA BELGIQUE.--MŒURS. LES FEMMES ET L'AMOUR. Pas de _femmes_; pas d'amour.

Pourquoi?

Pas de galanterie chez l'homme, pas de pudeur chez la femme. La pudeur, objet prohibé, ou dont on ne sent pas le besoin. Portrait général de la Flamande, ou du moins de la Brabançonne. (La Wallonne, mise de côté, provisoirement.) Type général de physionomie, analogue à celui du mouton et du bélier.--Le sourire, impossible à cause de la récalcitrante des muscles et de la structure des dents et des mâchoires.

Le teint, en général, blafard, quelquefois vineux. Les cheveux, jaunes. Les jambes, les gorges, énormes, pleines de suif, les pieds, horreur!!!

En général, une précocité d'embonpoint monstrueux, un gonflement marécageux, conséquence de l'humidité de l'atmosphère et de la goinfrerie des femmes.

La puanteur des femmes. Anecdotes.

Obscénité des dames belges. Anecdotes de latrines et de coins de rues.

Quant à l'amour, en référer aux ordures des anciens Flamands. Amour de sexagénaires. Ce peuple n'a pas changé, et les peintres flamands sont encore vrais.

Ici, il y a des _femelles._ Il n'y a pas de _femmes._

--Prostitution belge. Haute et basse prostitution. Contrefaçon des biches françaises. Prostitution française à Bruxelles.

Extraits du règlement sur la prostitution.

Nous avons tous la vérole dans les os, nous nous sommes démocratisés et syphilisés.

Il y avait en Allemagne un duché de quatre sous, grand comme la main, qui s'appelait le duché de Cobourg-Gotha. C'était pour ainsi dire un haras royal, une écurie de _beaux_ hommes, tous taillés en tambours-majors qui étaient destinés aux princesses de l'Europe.

Maintenant qu'il n'y a plus de princesses, à quoi vont s'occuper ces hommes entiers?

PLANS ET FRAGMENTS

PROJETS.--L'_Amour parricide._--Le Catéchisme de la femme aimée.--Le Déshabillage.--L'Entreteneur.--La Femme mal-honnête.--La Maîtresse de l'Idiot.--La Maîtresse vierge.--Le Mari compteur.--Les Tribades.

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Vieil entre teneur.--Tous les libertinages.

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A. est libertin. A. ne l'est pas encore. A. mort ne l'est plus. A. devient libertin.

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La froide épouse devient la chaude amante d'un mort.

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Sans doute, dans quelques moments de délire, je lui prodiguai des caresses bien vives, car il me dit plusieurs fois qu'il n'aurait jamais supposé tant de diaboliques erreurs dans l'amour d'une honnête femme, surtout d'une philosophe.

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Les amours, dans la décrépitude de l'humanité.

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_Le Fou raisonnable et la belle aventurière._

--Jouissance sensuelle dans la société des extravagants.

Quelle horreur et quelle jouissance dans un amour pour une espionne, une voleuse, etc...! La raison morale de cette jouissance.

Il faut toujours en revenir à de Sade, c'est à dire à l'_homme naturel_, pour expliquer le mal. Débuter par une conversation sur l'amour, entre gens difficiles.

Sentiments monstrueux de l'amitié ou de l'admiration pour une femme vicieuse.

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_La Maîtresse vierge._--La femme dont on ne jouit pas est celle que l'on aime.

Délicatesse esthétique, hommage idolâtrique des blasés.

Ce qui rend la maîtresse plus chère, c'est la débauche avec d'autres femmes. Ce qu'elle perd en jouissances sensuelles, elle le gagne en adoration. La conscience d'avoir besoin du pardon rend l'homme plus aimable. De la chasteté dans l'amour.

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L'homme qui voit dans sa maîtresse un défaut, un vice (physique?) imaginaire. Obsession.

L'homme désespéré de n'être pas aussi beau que sa femme.

Celui qui n'est pas beau ne peut pas jouir de l'amour.

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Série de scènes du Directoire et du Consulat.

Modes de ces époques.

Estampes indécentes de ces époques.

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Les jouissances de l'Église. Impressions libertines ressenties à Saint-Paul.

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_Ni remords ni regrets._

Qu'importe de souffrir beaucoup, quand on a beaucoup joui?

C'est une loi, un équilibre.

Trouver l'algèbre morale de ce dicton.

Refrains variés.

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Toute jeune, les jupons, la soie, les parfums, les genoux des femmes.

LETTRES DE BAUDELAIRE

I

À MADAME MARIE

Madame,

Est-il bien possible que je ne dois plus vous revoir? Là est pour moi la question importante, car j'en suis arrivé à ce point que votre absence est déjà pour mon cœur une énorme privation.

Quand j'ai appris que vous renonciez à poser, et qu'involontairement j'en serais la cause, j'ai ressenti une tristesse étrange.

J'ai voulu vous écrire, quoique pourtant je sois peu partisan des écritures; on s'en repend presque toujours. Mais je ne risque rien, puisque mon parti est pris de me donner à vous, pour toujours.

Savez-vous que notre longue conversation de jeudi a été fort singulière? C'est cette même conversation qui m'a laissé dans un état nouveau et qui est l'occasion de cette lettre.

Un homme qui dit: _Je vous aime_, et qui prie, et une femme qui répond: _Vous aimer? Moi! jamais! Un seul a mon amour, malheur à celui qui viendrait après lui; il n'obtiendrait que mon indifférence et mon mépris._ Et ce même homme, pour avoir le plaisir de regarder plus longtemps dans vos yeux, vous laisse lui parler d'un autre, ne parler que de lui, ne vous enflammer que pour lui, et en pensant à lui. Il est résulté pour moi de tous ces aveux un fait bien singulier, c'est que, pour moi, vous n'êtes plus simplement une femme que l'on désire, mais une femme que l'on aime pour sa franchise, pour sa passion, pour sa verdeur, pour sa jeunesse et pour sa folie.

J'ai beaucoup perdu à ces explications, puisque vous avez été si décisive que j'ai dû me soumettre de suite. Mais vous, Madame, vous y avez beaucoup gagné: vous m'avez inspiré du respect et une estime profonde. Soyez toujours ainsi, et gardez-la bien, cette passion qui vous rend si belle, et si heureuse.

Revenez, je vous en supplie, et je me ferai doux et modeste dans mes désirs. Je méritais d'être méprisé de vous, quand je vous ai répondu que je me contenterais de miettes. Je mentais. Oh! si vous saviez comme vous étiez belle, ce soir-là! Je n'ose pas vous faire de compliments. Cela est si banal,--mais vos yeux, votre bouche, toute votre personne, vivante et animée, passe, maintenant, devant mes yeux fermés,--et je sens bien que c'est définitif.

Revenez, je vous le demande à genoux; je ne vous dis pas que vous me trouverez sans amour; mais cependant vous ne pourrez empêcher mon esprit d'errer autour de vos bras, de vos si belles mains, de vos yeux où toute votre vie réside, de toute voire adorable personne charnelle; non, je sais que vous ne le pourrez pas; mais soyez tranquille, vous êtes pour moi un objet de culte, et il m'est impossible de vous souiller; je vous verrai toujours aussi radieuse qu'avant. Toute votre personne est si bonne, si belle, et si douce à respirer! Vous êtes pour moi la vie et le mouvement, non pas précisément autant à cause de la rapidité de vos gestes et du côté violent de votre nature qu'à cause de vos yeux qui ne peuvent inspirer au poète qu'un amour immortel. Comment vous exprimer à quel point je les aime, vos yeux, et combien j'apprécie votre beauté? Elle contient deux grâces contradictoires, et qui, chez vous, ne se contredisent pas, c'est la grâce de l'enfant celle de la femme. Oh! croyez-moi, je vous le dis du fond du cœur: vous êtes une adorable créature, et je vous aime bien profondément. C'est un sentiment vertueux qui me lie à jamais à vous. En dépit de votre volonté, vous serez désormais mon talisman et ma force. Je vous aime, Marie, c'est indéniable; mais l'amour que je ressens pour vous, c'est celui du chrétien pour son Dieu; aussi ne donnez jamais un nom terrestre, et si souvent honteux, à ce culte incorporel et mystérieux, à cette suave et chaste, attraction qui unit mon âme à la vôtre, en dépit de voire volonté. Ce serait un sacrilège.--J'étais mort, vous m'avez fait renaître. Oh! vous ne savez pas tout ce que je vous dois! J'ai puisé dans votre regard d'ange des joies ignorées; vos m'ont initié au bonheur de l'âme, dans tout ce qu'il a de plus parfait, de plus délicat. Désormais, vous êtes mon unique reine, ma passion et ma beauté; vous êtes la partie de moi-même qu'une essence spirituelle a formée.

Par vous, Marie, je serai fort et grand. Comme Pétrarque, j'immortaliserai ma Laure. Soyez mon Ange gardien, ma Muse et ma Madone, et conduisez-moi dans la route du Beau.

Veuillez me répondre un seul mot, je vous en supplie, un seul. Il y a dans la vie de chacun des journées douteuses et décisives un témoignage d'amitié, un regard, un griffonnage quelconque vous pousse vers la sottise au vers la folie! Je vous jure que j'en suis là. Un mot de vous sera la chose bénie qu'on regarde et qu'on apprend par cœur. Si vous saviez è quel point vous êtes aimée! Tenez, je me mets à vos pieds; un mot, dites un moi... Non, vous ne le direz pas!

Heureux, mille fois heureux, celui que vous avez choisi entre tous, vous, si pleine de sagesse et de beauté, vous, si désirable, talent, esprit et cœur! Quelle femme pourrait vous remplacer jamais? Je n'ose solliciter une visite, vous me la refuseriez. Je préfère attendre.

J'attendrai des années, et, quand vous vous verrez obstinément aimée, avec respect, avec un désintéressement absolu, vous vous souviendrez alors que vous avez commencé par me maltraiter, et vous avouerez que c'était une mauvaise action.

Enfin, je ne suis pas libre de refuser les coups qu'il plaît à l'idole de m'envoyer. Il vous a plu de me mettre à la porte, il me plaît de vous adorer. C'est un point vidé.

15, Cité d'Orléans.

II

À MADAME SABATIER

_Jeudi_, 9 _Décembre_ 1852.

La personne pour qui ces vers ont été faits, qu'ils lui plaisent ou qu'ils lui déplaisent, quand même ils lui paraîtraient tout à fait ridicules, est bien humblement suppliée de ne les montrer à personne. Les sentiments profonds ont une pudeur qui ne veut pas être violée. L'absence de signature n'est-elle pas un symptôme de cette invincible pudeur? Celui qui a fait ces vers, dans un de ces états de rêverie où le jette souvent l'image de celle qui en est l'objet, l'a bien vivement aimée, sans jamais le lui dire, et conservera toujours pour elle la plus tendre sympathie.

À UNE FEMME TROP GAIE

Ta tête, ton geste et ton air Sont beaux comme un beau paysage. .................................

_Versailles_, 3 _Mai_ 1853.

A A ***.

Ange plein de gaité, connaissez-vous l'angoisse, La honte, les remords, les sanglots, les ennuis. .................................

_Lundi_, 9 _Mai_ 1853.

Vraiment, Madame, je vous demande mille pardons pour cette imbécile rimaillerie anonyme, qui sent horriblement l'enfantillage, mais qu'y faire? Je suis égoïste comme les enfants et les malades. Je pense aux personnes aimées, quand je souffre. Généralement, je pense à vous en vers, et, quand les vers sont faits, je ne sais pas résister à l'envie de les faire voir à la personne qui en est l'objet.--En même temps, je me cache, comme quelqu'un qui a une peur extrême du ridicule.--N'y a-t-il pas quelque chose d'essentiellement comique dans l'amour?--particulièrement pour ceux qui n'en sont pas atteints.

Mais je vous jure que c'est bien la dernière fois que je m'expose; et, si mon ardente amitié pour vous dure aussi longtemps encore qu'elle a déjà duré, avant que je vous aie dit un mot, nous serons vieux tous les deux.

Quelque absurde que tout cela vous paraisse, figurez-vous qu'il y a un cœur dont vous ne pourriez vous moquer sans cruauté, et où votre image vit toujours.

_Une fois, une seule, aimable et_ bonne _femme,_ _À mon bras votre bras poli._ .................................

_Mardi_, 7 _Février_ 1854.

Je ne crois pas. Madame, que les femmes, en général, connaissent toute l'étendue de leur pouvoir, soit pour le bien, soit pour le mal. Sans doute, il ne serait pas prudent de les en instruire toutes également. Mais, avec vous, on ne risque rien; votre âme est trop riche en bonté pour donner place à la fatuité et à la cruauté. D'ailleurs, vous avez été, sans aucun doute, tellement abreuvée, saturée de flatteries, qu'une seule chose peut vous flatter désormais, c'est d'apprendre que vous faites le bien,--même sans le savoir,--même en dormant,--simplement en vivant.

Quant à cette _lâcheté de l'anonyme_, que vous dirai-je, quelle excuse alléguerai-je, si ce n'est que ma première faute commande toutes les autres et que le pli est pris.--Supposez, si vous voulez, que, quelquefois, sous la pression d'un opiniâtre chagrin, je ne puisse trouver de soulagement que dans le plaisir de faire des vers pour vous, et qu'ensuite je sois obligé à'accorder le désir innocent de vous les montrer avec la peur horrible de vous déplaire.--Voilà qui explique la lâcheté.