Part 4
_Mais il retourna, de par les destins, à sa Jeanne Duval; il retourna à son vomissement, pour expier son pêché, par orgueil, d'avoir pensé s'endormir dans les étoiles, et vivre son Rêve; il fut cruellement rattaché à son boulet, éternellement.--Et l'Aube spirituelle né dura que l'instant d'une aurore; le parfum des anges, il n'en goûta la douceur que le temps de le connaître, pour le regretter. Ses lèvres parcheminées par la fièvre, Mme Sabatier les rafraîchit, comme une sœur pitoyable et, d'une main légère et maternelle, elle dissipa les cauchemars et essuya le front de son ami baigné de sueur. Et elle lui porta la consolation de sa beauté, quand il se mourait quotidiennement, à la maison de santé, cependant qu'à ses oreilles les thèmes favoris du Tannhäuser, en ses yeux l'enchantement d'un Goya, autour de lui ces tendresses féminines qu'il avait trouvées enfin, au lit de mort.--Dans le petit cottage de Neuilly, des fleurs, et des arbustes, coquetterie de l'intérieur parfumé et joli, jolie, elle aussi, la tendre amie, est morte, voici douze ans, peut-être en son dernier souvenir, cette amoureuse amitié qui mit dans sa vie la douceur et la délicatesse,--la fleur bleue du sentiment dont mourait Marguerite Gautier. Et maintenant, peut-être, sur des rivages plus heureux, se disent-ils leur grand amour, enfantin, puéril, parce que l'Amour, parce que la Beauté, simple, sublime._
...Quoiqu'il fût une imagination dépravée, et peut-être à cause de cela même, l'amour chez Baudelaire était moins une affaire des sens que du raisonnement; c'était surtout l'admiration et l'appétit du Beau. Il aimait un corps humain comme une harmonie matérielle, comme une belle architecture, plus le mouvement; et ce matérialisme absolu n'était pas loin de l'idéalisme le plus pur. _Lui reprocher d'avoir trop aimé les gaupes, et pour ce d'être si jeune descendu au Royaume des taupes, c'est un contre sens trop grossier, si par là on accepte qu'il traînait son pauvre corps chez les filles de jubilation, pour de la débauche et pour de l'orgie, simplement. Son imagination était assez riche, assez chaude, pour qu'il prît plus de plaisir à_ morare in spirituale coïtu _qu'à expérimenter des sensations que sa jeunesse avait épuisées, par curiosité, par trop de sève surchauffée. En dépit des manuels érotiques et des gravures licencieuses, et non plastiques, qui plutôt pousseraient les délicats vers quelque conversion spirituelle, en dégoût et par haut-le-cœur, la seule source amoureuse, où les désirs s'exaspèrent et se satisfont eux-mêmes, il l'avait découverte, heureusement, non dans l'impureté et les infirmités du sexe, mais dans cette entité, presque métaphysique, parce que si peu réelle, qu'il s'était construite en son esprit, aussi en son cœur: la Femme._ BAUDELAIRE FAISAIT L'AMOUR DANS SA CERVELLE.
_Plus que des femmes, Baudelaire était amoureux du monde féminin, de l'atmosphère de la femme, de tout cet appareil ondoyant, scintillant, parfumé, où l'âme sensible se baigne mollement: la tiédeur du sein, l'odeur des mains, la câlinerie berceuse des genoux, la douceur des cheveux et leur vie mystérieuse, et jusqu'aux vêtements souples et flottants._ Dulce balneum suavibus unguentatum odoribus. _Baudelaire, un inverti, sentimentalement (je ne veux point rappeler ces épithètes fouailleuses, toutes fois qu'il parle ou qu'il écrit des balandins du troisième sexe; et j'imagine volontiers toutes ces femmes qu'il rencontra--des lionnes du Faubourg Saint-Honoré_, Agathe, Marguerite, Mathilde, Fanny Keller, l'œil voilé, le Mensonge; _des lorettes du quartier Saint-Georges et de la rue Neuve-Bréda_, Louise de Gréans, Blanche, Gabrielle, Anna; _des grisettes de Montmartre, la butte et le faubourg_, Henriette, Clémence, Rachel, Judith, Blond-Blond l'amie de Louise;--_des créatures d'exception: une belle ligne, légères comme des parfums, et évocatrices du Passé Amoureux, la Grèce, Rome et Byzance, des exotiques aux charmes bizarres et inconnus, ou de plaisantes pâles voyoutes aux yeux rêveurs et bêtes, des bouches gourmandes ou des vierges de Primitifs, des lèvres fraîches, des visages, exquis, qui parlent. Et je veux croire qu'il montait chez elles pour le seul plaisir des yeux, pour l'amusement de sa fantaisie et de son caprice vagabond, pour la grâce des formes et l'élégance des souplesses, pour toute cette spiritualité que dégage, par superposition d'images et par persuasion suggestive, l'atmosphère de la Femme. Et voici que s'expliqueraient ces fantastiques notes de fleuristes qui grèvent le budget de Baudelaire, cependant qu'il n'allait point dans le Monde et fréquentait très peu d'amis; il oubliera de déjeuner, de dîner, mais des fleurs, des fleurs, aussi des cadeaux discrets et délicats, des bibelots d'art et des boîtes de parfums, ses habituelles dépenses. Pour toujours boire à grands flots le parfum, le son, la couleur._
_On reprochait, devant Baudelaire, les trop exclusives passions que les cardinaux nourrissent pour les bambins de chœurs joufflus; fièrement il répliqua; «Voudriez-vous, Monsieur, que les cardinaux de la Sainte Église Romaine fassent l'amour comme tout le monde?...» Voudriez-vous que l'auteur des_ Fleurs du Mal _fît l'amour comme tout le monde? Avant d'y communier, selon l'humaine nature, par chair et en frisson sensuel, il y communiait en religion, en beauté, et en curiosité; du mysticisme, de l'art, quelque psychologie caractérisent nettement la mécanique amoureuse de Baudelaire. Le paradoxe, spirituel et clownesque, de Jean de Mitty, selon la tradition des intimes de Baudelaire, et qu'il garde pieusement, que Baudelaire serait mort vierge, voilà la plus élégante définition du sens amoureux de Baudelaire. Baudelaire rencontra beaucoup de femmes, plus encore, si vous y tenez; admettons même qu'il fut un coureur; il n'est rien moins certain qu'il les ait connues, selon l'expression biblique; et les gratifications qu'il leur attribuait, notées soigneusement, en regard du nom et l'adresse, sur le_ Carnet intime: _ce sont les indemnités à la porte d'un musée où les yeux s'impressionnent de formes et de couleurs, prétextes à des embarquements pour ailleurs, à des rêves infinis, et finis, hélas! Ce sont les indemnités à la porte d'un théâtre où quelque féerie, quelque ballet aérien, les musiques, les lumières, donnent aux exilés l'illusion édénique des paradis perdus._ BAUDELAIRE, UN AMOREUX, UN PASSIONNÉ, MÊME L'AMOUREUX, LE PASSIONNÉ, J'IRAI JUSQU'AU DÉTRAQUÉ, À L'INVERTI SENTIMENTAL: CERTAINEMENT. _Un cynique, un érotomane, un débauché polisson, à qui il ne manquait plus, pour couronner sa vie, que de mourir comme Constantin Guys, un matin blafard, à la sortie d'une Maison hospitalière; non, je vous en prie._
_Et que s'il me faut, pour aujourd'hui, malgré les plus contradictoires apparences, prendre ces conclusions, les vraiment définitives, sans apporter à leur appui les preuves matérielles que demain je vous donnerai, par l'œuvre de Baudelaire, celle connue, celle inconnue surtout, je vous rappellerai qu'une nuit, à son berceau, la Lune descendit moelleusement son escalier de nuages et s'étendit sur lui avec la tendresse souple d'une mère; ses prunelles en restèrent vertes et ses joues extraordinairement pâles. Ses yeux, en la contemplant, s'agrandirent bizarrement et elle le serra si tendrement à la gorge qu'il en garda pour toujours l'envie de pleurer. Cependant la Lune remplissait toute la chambre comme un poison lumineux; et toute cette lumière pensait et disait_: «Tu subiras éternellement l'influence de mon baiser. Tu aimeras ce que j'aime et ce qui m'aime: l'eau, les nuages, le silence et la nuit; la mer immense et verte, l'eau informe et multiforme; le lieu où tu ne seras pas; les maîtresses que tu ne connaîtras pas; les fleurs monstrueuses; les parfums qui font délirer; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d'une voix rauque et douce.»
_Et c'est pour cela, enfin, qu'il est maintenant couché aux pieds de sa pensée, irradiant de toute sa personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques... Et maintenant, pour l'éternité, là-bas, dans la paix du cimetière de Montparnasse, ce lui sera une infinie consolation d'entendre les voix timides des amants chuchoter à leurs très aimées l'eurythmie caressante de vers finement ciselés, en Amour..._ Tu contiens dans ton œil le couchant et l'aurore. Tu répands des parfums comme un soir orageux.
26 Octobre 1902.
F.-F. G.
DE L'AMOUR
_La jeunesse de Baudelaire ne fut qu'un ténébreux orage, et les projets s'amoncelaient sur son cœur enfantin et dépravé: la décadence du Bas Empire l'enchantait et il ne rêvait que de graver, au khol ou au cinname, un manuel d'amour, plus impertinent encore que celui de Stendhal, et moins candide, moins bourgeois que celui de Balzac; l'amour sensuel du dix-huitième siècle s'était corrompu, la noblesse disparue, esprit, grâce et cynisme, en un amour d'autant plus morbide et équivoque qu'il se revêtait des haillons de la passion romantique: dès 1846, Baudelaire commença à publier au_ Corsaire-Satan _la série de ces pages qui seraient devenues le livre désiré, si la vie, l'insupportable vie, lui avaient laissé la force et le courage de les poursuivre méthodiquement; mais, toutes les fois qu'à propos de tout, peinture, critique, musique, il pourra glisser quelques lignes sur les femmes, le luxe, la prostitution, il n'y manquera point, et ces digressions, dans l'œuvre baudelairienne, sont un des charmes les plus inattendus._ Choix de Maximes consolantes sur l'amour, _fragments tirés des_ Petits Poèmes en Prose, _de_ L'Art Romantique, _des_ Curiosités Esthétiques, _des_ Lettres _et des_ Œuvres posthumes, _donneront le thème_ De l'Amour, _et_, Les Fleurs du Mal _y aidant puissamment, le rêveur et l'hystérique le reconstitueront à leur fantaisie, sous l'inspiration démoniaque de l'esprit de perversité._
F.-F. G.
CHOIX DE MAXIMES CONSOLANTES SUR L'AMOUR.
--Quiconque écrit des maximes aime charger son caractère;--les jeunes se griment,--les vieux s'adonissent.
Le monde, ce vaste système de contradictions,--ayant toute caducité en grande estime,--vite, charbonnons-nous des rides;--le sentiment étant généralement bien porté, enrubannons notre cœur comme un frontispice.
À quoi bon?--Si vous n'êtes des hommes vrais, soyez de vrais animaux. Soyez naïfs, et vous serez nécessairement utiles ou agréables à quelques-uns.--Mon cœur--fût-il à droite--trouvera bien mille coparias parmi les trois milliards d'êtres qui broutent les orties du sentiment!
Si je commence par l'amour, c'est que l'amour est pour tous,--ils ont beau le nier,--la grande chose de la vie!
Vous tous qui nourrissez quelque vautour insatiable,--vous, poètes hoffmanniques que l'harmonica fait danser dans les régions du cristal, et que le violon déchire comme une lame qui cherche le cœur,--contemplateurs âpres et goulus à qui le spectacle de la nature elle-même donne des extases dangereuses,--que l'amour vous soit un calmant.
Poètes tranquilles,--poètes _objectifs_,--nobles partisans de la méthode,--architectes du style,--politiques qui avez une tâche journalière à accomplir, que l'amour vous soit un excitant, un breuvage fortifiant et tonique, et la gymnastique du plaisir un perpétuel encouragement vers l'action!
À ceux-ci les potions assoupissantes, à ceux-là les alcools.
Vous pour qui la nature est cruelle et le temps précieux, que l'amour vous soit un cordial animique et brûlant.
Il faut donc choisir ses amours.
Sans nier les _coups de foudre_, ce qui est impossible,--voyez Stendhal, _De l'Amour_, livre I, chapitre XXIII,--il faut croire que la fatalité jouit d'une certaine élasticité qui s'appelle liberté humaine.
De même que pour les théologiens la liberté consiste à fuir les occasions; de tentations plutôt qu'à y résister, de même, en amour, la liberté consiste à éviter les catégories de femmes dangereuses, c'est à dire dangereuses pour vous.
Votre maîtresse, la femme de votre ciel, vous sera suffisamment indiquée par vos sympathies naturelles, vérifiées par Lavater, par la peinture et la statuaire.
Les signes physiognomoniques seraient infaillibles, si on les connaissait tous, et bien. Je ne puis pas ici donner tous les signes physiognomoniques des femmes qui conviennent éternellement à tel ou tel homme. Peut-être un jour accomplirai-je cette énorme tâche dans un livre qui aura pour titre _Le Catéchisme de la femme aimée_; mais je tiens pour certain que chacun, aidé par ses impérieuses et vagues sympathies, et guidé par l'observation, peut trouver dans un temps donné la femme nécessaire.
D'ailleurs, nos sympathies ne sont généralement pas dangereuses; la nature, en cuisine comme en amour, nous donne rarement le goût de ce qui est mauvais.
Comme j'entends le mot amour dans le sens le plus complet, je suis obligé d'exprimer quelques maximes particulières sur des questions délicates.
Homme du Nord, ardent navigateur perdu dans les brouillards, chercheur d'aurores boréales plus belles que le soleil, infatigable solfier d'idéal, aimez les femmes froides.--Aimez-les bien, car le labeur est plus grand et plus âpre, et vous trouverez un jour plus d'honneur au tribunal de l'Amour, qui siège par delà le bleu de l'infini!
Homme du Midi, à qui la nature claire ne peut pas donner le goût des secrets et des mystères,--homme frivole,--de Bordeaux, de Marseille ou d'Italie,--que les femmes ardentes vous suffisent; ce mouvement et cette animation sont votre empire naturel;--empire amusant.
Jeune homme, qui voulez être un grand poète, gardez-vous du paradoxe en amour; laissez les écoliers ivres de leur première pipe chanter à tue-tête les louanges de la femme grasse; abandonnez ces mensonges aux néophytes de l'école pseudo-romantique. Si la femme grasse est parfois un charmant caprice, la femme maigre est un puits de volupté ténébreuses!
Ne médisez jamais de la grande nature, et si elle vous a adjugé une maîtresse sans gorge, dites: «Je possède un ami--avec des hanches!» et allez au temple rendre grâce aux dieux.
Sachez tirer parti de la laideur elle-même; de la vôtre, cela est trop facile; tout le monde sait que Trenk, _la Gueule brûlée_, était adoré des femmes; _de la sienne!_ Voilà qui est plus rare et plus beau, mais que l'_association des idées_ rendra facile et naturel. (Nous aurions pu citer Mirabeau, mais cela est très commun, et, d'ailleurs, nous soupçonnons qu'il était d'une laideur sanguine, ce qui nous est particulièrement antipathique.)--Je suppose votre idole malade. Sa beauté a disparu sous l'affreuse croûte de la petite vérole, comme la verdure sous les glaces de l'hiver. Encore ému par les longues angoisses et les alternatives de la maladie, vous contemplez avec tristesse le stigmate ineffaçable sur le corps de la chère convalescente; vous entendez subitement résonner à vos oreilles un air _mourant_ exécuté par l'archet délirant de Paganini, et cet air sympathique vous parle de vous-même, et semble vous raconter tout votre poème intérieur d'espérances perdues.--Dès lors, les traces de petite vérole feront partie de votre bonheur et chanteront toujours à votre regard attendri l'air mystérieux de Paganini. Elles seront désormais non seulement un objet de douce sympathie, mais encore de volupté physique, si toutefois vous êtes un de ces esprits sensibles pour qui la beauté est surtout _la promesse_ du bonheur. C'est donc surtout l'association des idées qui fait aimer les laides; car vous risquez fort, si votre maîtresse grêlée vous trahit, de ne pouvoir vous consoler qu'avec une femme grêlée.
Pour certains esprits plus curieux et plus blasés, la jouissance de la laideur provient d'un sentiment encore plus mystérieux, qui est la soif de l'inconnu, et le goût de l'horrible. C'est ce sentiment, dont chacun porte en soi le germe plus ou moins développé, qui précipite certains poètes dans les amphithéâtres et les cliniques, et les femmes aux exécutions publiques. Je plaindrais vivement qui ne comprendrait pas;--une harpe à qui manquerait une corde grave!
Quant à la faute d'orthographe qui, pour certains nigauds, fait partie de la laideur morale, n'est-il pas superflu de vous expliquer comment elle peut être tout un poème naïf de souvenirs et de jouissances! Le charmant Alcibiade bégayait si bien, et l'enfance a de si divins baragouinages! Gardez-vous donc, jeune adepte de la volupté, d'enseigner le français à votre amie,--à moins qu'il ne faille être son maître de français pour devenir son amant.
Il y a des gens qui rougissent d'avoir aimé une femme, le jour qu'ils s'aperçoivent qu'elle est bête. Ceux-là sont des aliborons vaniteux, faits pour brouter les chardons les plus impurs de la création, ou les faveurs d'un bas-bleu. La bêtise est souvent l'ornement de la beauté; c'est elle qui donne aux yeux cette limpidité morne des étangs noirâtres, et ce calme hideux des mers tropicales. La bêtise est toujours la conservation de la beauté; elle éloigne les rides; c'est un cosmétique divin qui préserve nos idoles des morsures que la pensée garde pour nous, vilains savants que nous sommes!
Il y en a qui en veulent à leurs maîtresses d'être prodigues. Ce sont des Fesse-Mathieux, ou des républicains qui ignorent les premiers principes d'économie politique. Les vices d'une grande nation sont sa plus grande richesse.
D'autres, gens posés, déistes raisonnables et modérés, les juste-milieu du dogme, qui enragent de voir leurs femmes se jeter dans la dévotion.--Oh les maladroits, qui ne sauront jamais jouer d'aucun instrument! Oh! les triples sots qui ne voient pas que la forme la plus adorable que la religion puisse prendre,--est leur femme!--Un mari à convertir, quelle pomme délicieuse! Le beau fruit défendu qu'une large impiété,--dans une tumultueuse nuit d'hiver, au coin du feu, du vin et des truffes, cantique muet du bonheur domestique, victoire remportée sur la nature rigoureuse, qui semble elle-même blasphémer les dieux!
Je n'aurais pas fini de sitôt, si je voulais énumérer tous les beaux et bons côtés de ce qu'on appelle vice et laideur morale; mais il se présente souvent, pour les gens de cœur et d'intelligence, un cas difficile et angoisseux comme une tragédie; c'est quand ils sont pris entre le goût héréditaire et paternel de la moralité et le goût tyrannique d'une femme qu'il faut mépriser. De nombreuses et ignobles infidélités, des habitudes de bas lieu, de honteux secrets découverts mal à propos vous inspirent de l'horreur pour l'idole, et il arrive parfois que votre joie vous donne le frisson. Vous voilà fort empêché dans vos raisonnements platoniques. La vertu et l'orgueil vous crient: Fuis-la. La nature vous dit à l'oreille: Où la fuir? Alternatives terribles où les âmes les plus fortes montrent toute l'insuffisance de notre éducation philosophique. Les plus habiles, se voyant contraints par la nature de jouer l'éternel roman de Manon Lescaut et de Leone Leoni, se sont tirés d'affaire en disant que le mépris allait très bien avec l'amour.--Je vais vous donner une recette bien simple qui non seulement vous dispensera de ces honteuses justifications, mais encore vous permettra de ne pas écorner votre idole, et de ne pas endommager votre _cristallisation._ (Nous savons que tous nos lecteurs ont lu _le Stendhal._)
Je suppose que l'héroïne de votre cœur, ayant abusé du _fas_ et du _nefas_, est arrivée aux limites de la perdition, après avoir--dernière infidélité, torture suprême!--essayé le pouvoir de ses charmes sur ses geôliers et ses exécuteurs. (Ainsi que _L'Âne mort._) Irez-vous abjurer si facilement l'idéal, ou, si la nature vous précipite, fidèle et pleurant, dans les bras de cette pâle guillotinée, direz-vous avec l'accent mortifié de la résignation: Le mépris et l'amour sont cousins germains!--Non point; car ce sont là les paradoxes d'une âme timorée et d'une intelligence obscure.--Dites hardiment, et avec la candeur du vrai philosophe: «Moins scélérat, mon idéal n'eût pas été complet. Je le contemple, et me soumets; d'une si puissante coquine la grande Nature seule sait ce qu'elle veut faire. Bonheur et raison suprêmes! absolu! résultante des contraires! Ormuzd et Arimane, vous êtes le même!»
Et c'est ainsi, grâce à une vue plus synthétique des choses, que l'admiration vous ramènera tout naturellement vers l'amour pur, ce soleil dont l'intensité absorbe toutes les taches.
Rappelez-vous ceci, c'est surtout du paradoxe en amour qu'il faut se garder. C'est la naïveté qui sauve, c'est la naïveté qui rend heureux, votre maîtresse fut-elle laide comme la vieille Mab, la reine des épouvantements! En général, pour les gens du monde,--un habile moraliste l'a dit,--l'amour n'est que l'amour du jeu, l'amour des combats. C'est un grand tort; il faut que l'amour soit l'amour; le combat et le jeu ne sont permis que comme politique en cas d'amour.
Le tort le plus grave de la jeunesse moderne est de _se monter des coups._ Bon nombre d'amoureux sont des malades imaginaires qui dépensent beaucoup en pharmacopées, et payent grassement M. Fleurant et M. Purgon, sans avoir les plaisirs et les privilèges d'une maladie sincère. Notez bien qu'ils impatientent leur estomac par des drogues absurdes, et usent en eux la faculté digestive d'amour.
Bien qu'il faille être de son siècle, gardez-vous bien de singer l'illustre don Juan qui ne fut d'abord, selon Molière, qu'un rude coquin, bien stylé et affilié à l'amour, aux crimes et aux arguties,--puis est devenu, grâce à MM. Alfred de Musset et Théophile Gautier, un flâneur _artistique_, courant après la perfection à travers les mauvais lieux, et finalement n'est plus qu'un vieux dandy éreinté de tous ses voyages, et le plus sot du monde auprès d'une honnête femme bien éprise de son mari.
Règle sommaire et générale: en amour, gardez-vous de la _lune_ et des _étoiles_, gardez-vous de la Vénus de Milo, des lacs, des guitares, des échelles de cordes et de tous romans,--du plus beau du monde,--fût-il écrit par Apollon lui-même!
Mais aimez bien, Vigoureusement, crânement, orientalement, férocement, celle que vous aimez; que votre amour,--l'harmonie étant bien comprise,--ne tourmente point l'amour d'un autre; que votre choix ne trouble point l'état. Chez les Incas l'on aimait sa sœur; contentez-vous de votre cousine. N'escaladez jamais les balcons, n'insultez jamais la force publique; n'enlevez point à votre maîtresse la douceur de croire aux dieux, et, quand vous raccompagnerez au temple, sachez tremper convenablement vos doigts dans l'eau pure et fraîche du bénitier.
Toute morale, témoignant de la bonne volonté des législateurs,--toute religion étant une suprême consolation pour les affligés,--toute femme étant un morceau de la femme essentielle,--l'amour étant la seule chose qui vaille la peine de tourner un sonnet et de mettre du linge fin,--je révère toutes ces choses plus que qui que ce soit, et je dénonce comme calomniateur quiconque ferait de ce lambeau de morale un motif à signes de croix et une pâture à scandale.--Morale chatoyante, n'est-ce pas? Verres de couleur colorant trop peut-être l'éternelle lampe de vérité qui brille au dedans?--Non pas, non pas.--Si j'avais voulu prouver que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, le lecteur aurait le droit de me dire, comme au _singe de génie_: tu es un méchant! Mais j'ai voulu prouver que tout est pour le mieux dans le plus mauvais des mondes possibles. Il me sera donc beaucoup pardonné, parce que j'ai beaucoup aimé... mon lecteur... ou ma lectrice.
3 Mars 1846.
Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule; ces subtiles et terribles _mirettes_, que je reconnais à leur effrayante malice! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l'imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l'admiration.
«Ce monstre est un de ces animaux qu'on appelle généralement «mon ange!» c'est à dire une femme.»