Part 3
_Mme Savatier, pour plus de coquetterie Mme Sabatier, goûta les délices d'une renommée qui laisse encore aujourd'hui à ses amis lointains le souvenir de la beauté la plus splendide et de l'esprit le plus subtil. Parmi les salons cotés du Bas-Empire, il n'en fut point de plus séduisants, ni de mieux fréquentés que les siens, à l'hôtel de l'avenue Frochot. Les complaisances qu'elle avait pour le fameux Mosselmann--homme d'argent et roublard, celui-là même qui disait à un architecte religieux_: «Combien coûtera décidément votre église... toute finie, HOSTIE EN GUEULE»--_lui permettaient les réceptions luxueuses, dans un décor admirable où se pressaient à l'envi la foule élégante de tous les gens à la mode: des artistes, peintres et sculpteurs, beaucoup d'hommes de lettres, des compositeurs de musique; même, en ce milieu qui n'affichait aucune teinte politique, ne voulant se distinguer que par de la Beauté et par de l'Esprit, ces messieurs de l'armée et du gouvernement prenaient plaisir à oublier leurs préoccupations parmi les femmes les plus charmantes et les talents les plus spirituels... Mme Sabatier avait tout de suite été célèbre par le marbre de Clésinger, au Salon de 1848_: La Femme piquée par un serpent, _pour qui elle posa, le modelé de son corps merveilleux fut un vif succès de curiosité; on admira l'œuvre, et la légende accrut l'admiration du modèle. Les journaux popularisèrent cette prise de possession de la gloire; et tous les artistes rêvèrent de cette femme dont l'eurythmie ressuscitait l'antique statuaire des Idéaux jours d'Athènes, la puissance et le nombre de Phidias et de Praxitèle. La fortune de Mosselmann exhaussa cette gloire en plus de relief éclatant. Puis des portraits et des bustes consacrèrent désormais à chaque Salon l'aventure prodigieuse de cette apothéose triomphale: le portrait de Ricard_, La Femme au chien,--_un buste de Clésinger qui figura au Luxembourg pendant de nombreuses années et fut enfin remis à Mme Sabatier, au mépris des conventions légales,--et toute la série des tableaux, des esquisses de Meissonier, un de ses adorateurs les plus fervents (il peignit pour elle le fameux_ Polichinelle, _et j'ai revu avec une admirative émotion tous les portraits qu'il fit de son originale élève; car Mme Sabatier maniait agréablement le pinceau et elle fut à Rome étudier les classiques avec Meissonier). Sans doute l'étonnante beauté de Mme Sabatier impressionna profondément le sens artistique de Baudelaire et c'est incontestablement à elle qu'il songeait lorsqu'il chantait ce sein qui inspire au poète un amour éternel et muet ainsi que la matière..._ Je suis belle comme un rêve de pierre... _Le renom de son esprit et les traits de bonté qu'on lui attribuait contribuèrent également à tourner la pensée de Baudelaire vers cette femme qui semblait défier toutes les conditions de la vie et emprunter aux contingences matérielles, sources habituelles des déceptions, tous les enchantements de l'Artifice et de l'Idéal. Dans ses larges yeux aux clartés éternelles, il retrouva le génie de l'enfance, ce génie pour lequel aucun aspect de la vie n'est_ ÉMOUSSÉ. _La_ DAMNATION _de la forme qui l'obsédait et le possédait lui ouvrit un paradis nouveau où il put enivrer sa sensibilité--comme il l'avait enivrée au souvenir perpétuel en J. Duval des délicieux pays d'ailleurs, là où l'on n'est pas--et calmer la solide faiblesse de son énervement maladif... Il avait rencontré Mme Sabatier à l'hôtel Pimodan, chez le voluptueux artiste Fernand Boissard, où des décamérons de poètes, d'artistes et de belles femmes se réunissaient pour causer art, littérature et amour, comme au siècle de Boccace..._ Elle avait jeté sur un fauteuil son mantelet de dentelle noire et la plus délicieuse petite capote verte qu'ait jamais chiffonnée Lucy Hocquet ou madame Baudrand, secouait ses beaux cheveux d'un brun fauve, tout humides encore, car elle venait de l'école de natation, et de toute sa personne drapée de mousseline s'exhalait, comme d'une naïade, le frais parfum du bain. De l'œil et du sourire, elle encourageait le tournoi de paroles et y jetait, de temps en temps, son mot tantôt railleur tantôt approbatif... Cependant que Maryx, un modèle superbe, la _Mignon_ de Scheffer, _La Gloire distribuant des couronnes_ de Paul Delaroche, vêtue d'une robe blanche, bizarrement constellée de pois rouges semblables à des gouttelettes de sang, écoutait vaguement les paradoxes de Baudelaire, sans laisser paraître la moindre surprise sur son masque du plus pur type oriental, et faisait passer les bagues de sa main gauche aux doigts de sa main droite, des mains aussi parfaites que son corps...
_Le_ 9 _Décembre_ 1852,--_le Coup d'État l'a détourné à jamais de ses velléités politiques; il songe à du journalisme littéraire; il fonderait volontiers un journal, il en a élaboré le plan et le programme; d'immenses désirs de labeur: préparation des traductions d'E. Poe, dont cette année même il donne la biographie à la Revue de Paris; la solitude, le travail, l'affection--Baudelaire adresse à Mme Sabatier une lettre dont il déguise l'écriture: c'est une déclaration anonyme dans les termes les plus corrects et les plus doux. Il lui avoue que son image le jette dans des états de rêverie inspiratrice et il lui envoie des vers écrits pour elle, en la suppliant humblement de ne les montrer à personne ..._ Les sentiments profonds ont une pudeur qui ne veut pas être violée. L'absence de signature n'est-elle pas un symptôme de cette invincible pudeur?... _Il magnifie la beauté de sa tête, de son geste et de son air, beau comme un beau paysage, et la saine santé de ses bras et de ses épaules éblouit son chagrin. Ses robes follement colorées sont pour lui l'emblème d'un ballet de fleurs et de son esprit bariolé. Elle est trop gaie et le rire joue en son visage. Alors, dans l'humiliation que lui cause cette insolente gaieté, il veut ramper la nuit pour châtier la chair joyeuse de celle qu'il hait autant qu'il l'aime, blesser ses flancs d'une large blessure et lui infuser son venin à travers ses lèvres nouvelles._
_...Cette déclaration piquante par l'anonymat et par la violence du ton ironique et cravachant n'était point pour déplaire à cette curieuse de sensations singulières. D'autant que Baudelaire, pour ne point effaroucher ses dernières pudeurs, lui expliquait ensuite qu'en lui, brute assoupie, s'était réveillé un Ange, au souvenir sain et rose et charmant de sa chère Déesse; il lui disait sa souffrance et son rêve de ne pouvoir atteindre le ciel qui s'ouvre et s'enfonce avec l'attirance du gouffre. Les stupides orgies, la débauche, la flamme des bougies, elle avait tout éteint par la splendeur de son âme qui rayonne une Aube blanche et vermeille, l'Aube spirituelle..._ After a night of pleasure and desolation, all my soul belongs to you. Celui qui a fait ces vers l'a bien vivement aimée, sans jamais le lui dire, et conserve pour elle la plus tendre sympathie... _Ainsi donc, Baudelaire, pénitent de ses erreurs de jeunesse, en demande le pardon à celle en qui il veut s'imaginer les tendresses maternelles d'une vierge divine. Son amour blanc et mystique lui compose des litanies; et, dans les jardins du roi, à Versailles, il lui dit sa salutation_: Ange plein de gaieté. Ange plein de bonté. Ange plein de santé. Ange plein de beauté. Ange plein de bonheur, de joies et de lumières.--David mourant aurait demandé la santé aux émanations de ton corps enchanté; mais de toi je n'implore, ange, que tes prières.--Ange plein de bonheur, de joies et de lumières. _Et il lui confesse ses nuits, ses ennuis, sa honte, ses remords, ses larmes de fiels, les fièvres et les rides de son âme, humblement, pieusement. Puis, il se prend à rire sur le comique de cette correspondance anonyme et sur toute cette enfantine rimaillerie_: Qu'y faire? je suis égoïste comme les enfants et les malades.
_À cette époque, il fréquentait déjà chez elle, et il était le familier des dîners artistiques et littéraires du dimanche où il se rencontrait avec G. Flaubert, les Goncourt, Meissonier, M. du Camp, Reyer, Feydeau, et surtout Th. Gautier qui avait surnommé Mme Sabatier La Présidente; et toute cette élite d'art ne l'appelait qu'ainsi, rendant hommage à sa bonne Royauté, dispensatrice des sourires, et des oublis, et des espérances._
_Une nuit, Baudelaire la reconduisit, au sortir de quelque fête. Nuit de pleine lune, Paris dormait, des ombres de chats les accompagnaient lentement, sur son bras s'appuyait le bras poli de l'aimable et douce femme; dans l'immensité du silence et dans le ruissellement des lumières laiteuses, l'intimité rapproche les cœurs comme pour une communion; et la très gaie cette nuit-là se plaignit mélancoliquement_: Rien ici-bas n'est certain et c'est un dur métier que d'être belle femme. Bâtir sur les cœurs est une chose sotte. Tout craque, amour, beauté, jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte, pour les rendre à l'Eternité... _Cette confidence d'une pauvre âme lassée, peut-être déçue, et qui cherchait une âme-sœur, pour y baigner son amertume et y reprendre courage; cette mise à nu d'un cœur dévasté et désolé, qui semblait vibrer comme un sonore instrument et éclater comme une fanfare joyeuse, attachèrent à jamais la fidélité de Baudelaire pour le nouvel objet de son amour; quand il eut compris que cette femme lui était une compagne de souffrance, par là se rapprochant de sa misère, il l'aima avec toute la dévotion passionnée des amants du Christ qui adorent la Bonté et l'Infini, et qui aussi baisent les sept plaies et les sept douleurs.--Et il continue cependant à garder l'anonyme dans sa correspondance qu'il précipite, des années durant, jusqu'en 1857. Sans doute, sa pensée est toute vers elle, et il ne travaille qu'avec son image devant les yeux, peut-être imprimée dans son âme; et, fermant les yeux aux réalités angoissantes--il vit toujours avec J. Duval et cherche de vaines consolations dans les étreintes charnelles, d'où son cœur absent n'emporte que de la rancœur et de là tristesse,--il la voit toute en lui, et son effort lui est doux, par l'espoir de lui plaire; ce sont les années laborieuses des abondantes moissons, traduction des_ Histoires Extraordinaires, _articles d'esthétique, la préparation définitive des_ Fleurs du Mal.
7 _Février_ 1854.--Je ne crois pas, Madame, que les femmes en général connaissent toute l'étendue de leur pouvoir, soit pour le bien, soit pour le mal. Sans doute, il ne serait pas prudent de les en instruire toutes également. Mais avec vous on ne risque rien; votre âme est trop riche en bonté pour donner place à la fatuité et à la cruauté. D'ailleurs, vous avez été, sans aucun doute, tellement abreuvée, saturée de flatteries, qu'une seule chose peut vous flatter désormais, c'est d'apprendre que vous faites le bien, même sans le savoir, même en dormant, simplement en vivant... _Et il éclaire ses pas sur la route du Beau à ces charmants yeux qui brillent de la clarté mystique des cierges; ces yeux, pleins de lumière, il s'en fait l'esclave et tout son être obéit à ce vivant flambeau qui marche devant lui; ces yeux, ces divins frères, qui sont ses frères, secouent dans ses yeux leurs feux diamantés et chantent le réveil de son âme..._ N'est-il pas vrai que vous pensez comme moi--que la plus délicieuse beauté, la plus excellente et la plus adorable créature--vous-même, par exemple, ne peut pas désirer de meilleur compliment que l'expression de la gratitude pour le bien qu'elle a fait?... _Toujours l'absence de signature et l'écriture déguisée; est tout près de se démasquer pourtant et regrette de ne pouvoir se corriger de ce fâcheux pli de la lâcheté de l'anonyme._ Supposez, si vous voulez, que quelquefois sous la pression d'un opiniâtre chagrin, je ne puisse trouver de soulagement que dans le plaisir de faire des vers pour vous, et qu'ensuite je sois obligé d'accorder le désir innocent de vous les montrer avec la peur horrible de vous déplaire. Voilà qui explique la lâcheté!
16 _Février_ 1854.--_Le regard de la très belle, de la très bonne, de la très chère a soudain refleuri sa pauvre âme solitaire et son cœur flétri..._ Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges. Rien ne vaut la douceur de son autorité. Sa chair spirituelle a le parfum des Anges. Et son œil nous revêt d'un habit de clarté. _Mme Sabatier, c'est son Ange gardien, c'est sa muse, c'est sa madone. Et, sans jamais se lasser, dans la nuit et dans la solitude, dans la rue et dans la multitude, il adore son fantôme qui danse dans l'air comme un flambeau. Ses moindres mots sont composés de tous les miels et sur ses lèvres régénérées éclosent sans cesse des fleurs d'un parfum céleste et des musiques verbales, et des rythmes très doux. Toute son âme, il la transfuse par inspiration dans ces sonnets qui restent les plus beaux de son œuvre, et nous donnent surtout l'intimité de cette nature sensible, de toutes les sensibilités les plus diverses. Cependant il dit à celle qu'il aime sa passion qui s'accroît discrètement de tout l'éloignement et de tout le mystère dont il l'entoure..._ J'ignore ce que les femmes pensent des adorations dont elles sont quelquefois l'objet... _À la très belle, à la très bonne, à la très chère, salut et immortalité._
8 _Mai_ 1854.--Elle se répand dans sa vie--comme un air imprégné de sel--Et dans son âme inassouvie--Verse le goût de l'éternel. _Les délicatesses les plus subtiles au point qu'elles paraîtront invraisemblables à ceux qui ne voient en Baudelaire par raccourci de vision, ou par l'obscurité de leurs propres âmes, qu'un cynique et qu'un blasé, remuant la fange à plaisir, et bestial en ses amours,--les délicatesses les plus délicatement subtiles piquent çà et là des coins de sentimentalité d'une fraîcheur délicieuse. Quelque jour, ne va-t-il pas jusqu'à lui avouer comme il a été heureux de trouver en Mosselmann un homme aimable, un homme qui pût plaire à sa Muse. Et il lui souligne l'inconséquence de son respect, parce qu'il est humain que l'homme bien épris haïsse l'amant heureux, le possesseur et conclut à quelque parcelle divine dans son amour._ Vous êtes pour moi non seulement la plus attrayante des femmes, de toutes les femmes, mais encore la plus chère et la plus précieuse des superstitions... _Puis il essaie de lui expliquer ses ardeurs presque religieuses qui se traduisent par des silences extatiques et par des hymnes très pieuses à l'idole immortelle. Comme une obsession, il reparle toujours de sa même déplorable habitude, l'anonyme, et cette fois il lui donne les raisons les plus exquises de fine psychologie, aux dernières limites du précieux..._ J'ai si peur de vous, que je vous ai toujours caché mon nom, pensant qu'une adoration anonyme--ridicule évidemment pour toutes les brutes matérielles mondaines que nous pourrions consulter à ce sujet--était après tout à peu près innocente, ne pouvait rien troubler, rien déranger et était infiniment supérieure, en moralité, à une poursuite niaise, vaniteuse, à une attaque directe contre une femme qui a ses affections placées--et peut-être ses devoirs... _Évidemment, il la contemplait avec les yeux de l'amour et s'obstinait à la vouloir une créature de toute pureté, alors qu'après tout, en dépit d'une conduite rigoureusement vertueuse, elle était à l'écart de la société bourgeoise, par l'irrégularité de sa position. Ah! qu'il faut savoir gré à Baudelaire de ce tact merveilleux qu'il déploie à ne la point blesser dans ses plus profondes susceptibilités. Et, ce trait seul fût-il connu d'amoureuse charité, comme vite devrait se disperser la légende malsaine qui encadre sa vie et déforme son caractère!..._ Combien je serais heureux si je pouvais être certain que ces hautes conceptions de l'amour ont quelque chance d'être bien accueillies dans un coin secret de votre adorable pensée!... _Et elle ne m'étonne plus, cette prédilection constante de Baudelaire pour les années de la Régence et du XVIIIe siècle, quand, favoritisme à part, tant de grâce et tant de raffinement dans la courtoisie présidaient aux rapports amoureux... Ne pas oublier que vers ces années, Baudelaire est très préoccupé des conteurs voluptueux et des dissertations amoureuses de Choderlos de Laclos et il prépare des notes sur_ Les Liaisons dangereuses _et des notes sur Stendhal..._ Sachet toujours frais qui parfume... Grain de musc qui gis invisible... Au fond de mon éternité.
_Enfin, après cinq années d'une correspondance anonyme, qui sans doute ne l'était plus, Mme Sabatier ayant certainement percé les transparences de cet amour mystérieux, Baudelaire comprit que l'enfantillage devait prendre fin, et que sinon l'aventure tournerait au ridicule. Du reste, un jour la petite sœur de Mme Sabatier ayant rencontré Baudelaire partit d'un grand éclat de rire et lui dit_: «Êtes-vous toujours amoureux de ma sœur et lui écrivez-vous toujours de superbes lettres?»--_L'apparition des_ Fleurs du Mal _fut l'occasion de son aveu et il joignit à un exemplaire de choix, en reliure qu'il avait voulue spirituelle, la dernière lettre qu'il signa et qu'il écrivit sans contrefaire son écriture (18 Août 1857). Tout d'abord il lui exprimait sa colère de ce que la pièce qu'il avait dédiée à sa chère idole_, À CELLE QUI EST TROP GAIE, _fût incriminée par le juge d'instruction (Sainte-Beuve la déclare la meilleure du volume). Ainsi que celle qu'il lui avait composée dernièrement, au printemps de 57, et où il chantait l'exquise harmonie de son beau corps_: En elle, tout est dictame. Son haleine fait la musique. Comme sa voix fait le parfum... _Et il lui donne la caricature de ses juges, abominablement laids, des monstres, des misérables..._ leur âme doit ressembler à leur visage... _et il lui demande timidement si elle ne voudrait pas par des relations faire arriver un mot sensé à ces grosses cervelles..._ Flaubert avait pour lui l'Impératrice. Il me manque une femme... _Puis, laissant de côté toutes ces timidités, une fois encore, il lui analyse la passion amoureuse qui le brûle depuis si longtemps..._ Les polissons sont AMOUREUX, mais les poètes sont IDOLÂTRES...
_L'hommage flatteur d'une cour si patiente et si délicate, la reconnaissance pour les nombreux sonnets et pièces qui glorifiaient son Esprit et sa Beauté, le rapprochement de deux souffrances et de deux malentendus, deux âmes singulières se cherchant à travers les corps et désireuses de communier, l'écœurement de voir condamner par l'hypocrisie_ ce réalisme grossier et offensant pour la pudeur qui conduit à l'excitation des sens par l'obscénité des passages et des expressions immorales, _de la curiosité... en tout cas, quelque raison que ce fût, Mme Sabatier consola l'amertume de Baudelaire et lui fit la belle offrande de sa jeune maturité; il goûta sa chair spirituelle, au parfum des Anges; ce fut la métamorphose mystique de tous les sens fondus en un; il connut l'enchantement des objets noirs et roses qui composent son corps charmant... Il eût dû, le pauvre malade, ainsi que le Hollandais volant, s'engloutir alors dans le Léthé avec sa douce amie; et les premières caresses auraient dû être dernières... Car, la plus humiliante des déceptions, le lendemain même, cet amour qui semblait appareiller pour d'éternels bonheurs, cet amour s'évapora tristement et l'illusion disparut devant la réalité.--Je n'ai plus de courage, devant ce néant et cette désolation... vraiment les fautes de jeunesse sont-elles si terribles qu'il faille les payer si cher et si durement?... de continuer à enguirlander maladroitement cette liaison et cet amour; et je vous laisse devant cette lettre de Baudelaire pentelante, en larmes et en désespoir, songer douloureusement comme son âme était tendre et susceptiblement pure, et comme nous aurons raison, toujours, quand nous aussi nous tordrons nos désespérances sur les corps des biens-aimées, séduisantes et trompeuses--parce que la vie n'est que séduction et que trahisons, et que les mots les plus eucharistiques sentent l'aigreur des ferments--de toujours demander à Baudelaire frère de souffrance, frère d'élection, de calmer nos nerfs tressautants et les agacements de nos chairs, par ce divin remède de l'harmonie du Verbe et de l'Eurythmie berceuse du nombre... Et voici sa douleur, et voici sa pauvre âme, tout à vif, qui pleure, et qui déplore..._
31 _Août_ 1857.--J'ai détruit ce torrent d'enfantillages amassé sur ma table...
_Comment cette aventure qui promettait à Baudelaire tout ce qu'il pouvait rêver, esprit, cœur, et beauté, ne fut-elle que l'aventure, probablement, de quelques semaines? D'avoir, cinq années, épuisé toutes ses forces affectives dans une correspondance amoureuse, se trouva-t-il, à l'heure des abandons, dépourvu et désenchanté! La Vénus Noire, de par son emprise au fond de la chair, défendit-elle à sa délicatesse de souiller le plus Beau et le plus Pur de ses Rêves? L'arrière-saison, tout l'automne des fleurs tristes, et des lourdes mélancolies, la voulut-il encore plus amèrement délicieuse, par le sacrifice de sa plus chère passion? Des scrupules, des contingences, des obstacles?_
_En tout cas, Mme Sabatier resta la fidèle amie de Baudelaire, sa confidente. Il continua jusqu'à son départ pour Bruxelles, au printemps de 1864, à fréquenter les dîners du dimanche.--Il fut peu goûté des Goncourt qui le trouvaient trop maniéré; y entrait-il quelque jalousie? Les Goncourt du reste jugeaient singulièrement la bonne hôtesse_, une grosse nature, avec un entrain trivial, bas, populacier. On pourrait la définir, cette belle femme, un peu canaille: une vivandière de faunes.--_Feydeau se déclara résolument hostile à l'invasion de Baudelaire dans un groupe où il prétendait donner le ton._ Baudelaire avait su se glisser dans notre petite phalange littéraire; nous assommait par son insupportable vanité, sa manie de poser... ayant le cerveau détraqué, il avait naturellement horreur du bon sens, mais il se croyait de tous points un homme supérieur... le pauvre diable... le chétif, l'outrecuidant, le pauvre Baudelaire fut aplati. _Et autres pitreries écœurantes, par dépit et par basse envie. Flaubert du moins, qui ne sortait de sa vie sauvage, enfermée, condensée, que pour venir aux dîners de la Présidente, disait Mme Sabatier_ une excellente, surtout une saine créature; _et vous savez comme il aimait Baudelaire... Barbey d'Aurevilly, qui adorait son Baudelaire, la_ chère Horreur de sa vie, _était le plus élégant camarade de la Présidente, et il avait autant de plaisir à dîner avec eux que chez la bonne Mme Causinet, la rôtissière la rue du Bac. Baudelaire, entre ses amis de lettres et sa maîtresse idéale, connut des instants d'oubli, dans de la paix et du bonheur. Et si Mme Sabatier n'avait point été, par retour de fortune, surtout par changement de caractère, par caprice, contrainte de se refaire un autre milieu_ (la Présidente s'est consolée du Mac à Roull (?) qui lui fait définitivement une pension de 600 fr. par an; je crois qu'elle va trouver un autre Môsieu. Elle n'a pas été forte dans toutes ces histoires, la pauvre fille!)..., _si Baudelaire eût eu plus d'énergie et plus de courage pour réchauffer son cœur, s'il eût réussi à s'affranchir du passé, il eût trouvé en Mme Sabatier tout le dévouement de Maria Clemm pour Edgar Poe; il se fût retrempé dans un nouveau baptême, de force et de pureté._