Part 2
_Mais les caprices de sa vie et de son amour, mais surtout les caprices de son travail, par trop intermittent et peu productif--de 1842 à 1858, dit-il_, seize années de fainéantise--_entraînent les désastres financiers, en dépit de son conseil judiciaire, qui date de 1844; dès 1846, il simplifie sa toilette, c'est dire te dernier sacrifice. Des dettes, une vingtaine de mille francs, y compris des billets de complaisance, on a abusé de sa jeunesse et de ses besoins d'argent, l'usure, acharnent les créanciers à sa porte. En vain, s'enfuit-il à tous les coins de Paris, de la rue Pigalle à la rue Mazarine, de la rue Laffitte à la rue de Seine, l'avenue de la République, dans ses meubles, en meublé, à l'hôtel. Il faut partir. Il faut s'en aller en province. On lui offre de diriger un journal conservateur. L'accepte-t-il? En tous cas, en Janvier 1850, c'est l'exil à Dijon. C'est l'intimité brisée, c'est la halte à l'hôtel. Jeanne Duval pourtant a beaucoup d'économie et, bonne ménagère, 150 francs par mois lui suffiraient pour assurer la vie; 50 francs pour sa toilette; 50 francs pour des meubles en location et un petit appartement; 50 francs de côté pour acheter des meubles à Paris, au retour, bientôt. Mais il faut des avances pour la plus simple installation. Et il est dû à l'hôtel, beaucoup; 12 francs par jour. Et la dame de l'hôtel commence d'être pressante. Peut-être des réflexions et des observations à Jeanne Duval qui fait trop remarquer la maison, maintenant qu'on ne paie plus. Jeanne Duval s'énerve de cette gêne d'argent, de cette situation._ «J'ignore, _écrit Baudelaire_, si l'envie de sortir de cet hôtel lui fera faire une chose que je regarde comme inconvenante.» _Quelle chose? Quelle inconvenance? Il est trop facile de le de le présumer; de vivre aux gages quotidiens, pas toujours, des passants agréerait peut-être mieux à la mulâtresse qui n'aime point Baudelaire; pourrait-elle comprendre du reste sa sensualité sentimentale. Baudelaire s'essouffle; avec ses petites rentes et son travail, il essaie en vain d'équilibrer son budget. La grande gêne. Plus d'amour donc, de tranquillité du moins. L'ennui; Baudelaire voit le sens pratique de la vie. Les querelles, chaque jour. Les réconciliations, chaque nuit. Ainsi, jusqu'à la fin de 1852; guéri de quelques-unes de ses illusions, les mauvaises, guéri de ses ambitions politiques qui depuis 1848 ont accru sa misère, de là date la nouvelle liaison, par correspondance, avec_ La Présidente. _Les lendemains de volupté, car l'emprise charnelle, est bien profonde, sont plus terribles que des cauchemars._
_Jeanne Duval est entrée dans son âme comme un coup de couteau. D'avoir prêté son cœur à la cruelle, pour qu'elle y exerce ses dents et trompe son ennui à ce jeu singulier, Baudelaire sent de la folie lui serrer les tempes; sa pauvre tête fatiguée s'égare et chancelle. En vain, il la supplie de l'aimer aujourd'hui, parce que demain ce sera la mort et que la pierre opprimera sa poitrine heureuse, ses flancs assouplis, et qu'alors, au tombeau, ses regrets seront infinis, éternels. Il jalouse le sort des animaux qui se peuvent plonger dans un sommeil stupide; il voudrait tant goûter les voluptés de l'anéantissement; en vain. Il demande l'oubli aux fumées de l'ivresse; le laudanum, le haschisch, il les essaie. La Révolte s'empare de lui; il voit rouge et du sang lui gicle au front. Tuer Jeanne, il y songe; mais, si ses efforts le délivraient de son empire, ses baisers ressusciteraient le cadavre de son vampire..._ O fureurs des cœurs mûrs par l'amour ulcérés! O femmes dangereuses! O séduisants climats!
_Il pense se tuer. Le glaive et le poison lui promettent la délivrance. Il va chez Cousin lui demander son avis sur l'immortalité de l'âme. Pour des publications posthumes, il porte des manuscrits à Banville. Il passe toute une journée à Châtillon, sous la tonnelle d'une guinguette, et s'y grise de vers avec son ami Louis Ménard; il lui confesse qu'il a décidé de se suicider. Et, le soir, dans un cabaret de la rue de Richelieu, devant sa maîtresse, il se perce la poitrine d'un coup de couteau. À en croire Philippe Berthelot_, «Baudelaire ne sentit rien. Il fut réveillé par un ronronnement. Il était chez le commissaire de police qui lui disait: Vous avez commis une mauvaise action; vous vous devez à votre patrie, à votre quartier, à votre rue, à votre commissaire de police. On le porta dans sa famille; sa maman lui copiait ses vers. Mais il ne put y durer: on ne buvait chez elle que du bordeaux, et il n'aimait que le bourgogne.» _Si ces détails sont de créance peut-être légendaire, la tentative de suicide n'est pas douteuse, bien certainement. On a voulu lui donner pour raison la gageure de mystifier sa mère et ses amis et d'amener son beau-père, le général Aupick, à lui payer des dettes criardes... Baudelaire alors a cessé toutes relations avec sa famille; il écrit à sa mère sur un ton de déférence glaciale; et il a, dans une lettre mordante d'ironie, sommé le général de n'avoir plus à se préoccuper de lui... Pourquoi donc ne pas admettre plus vraisemblablement que de bonne foi il chercha plutôt à s'évader de l'impossible liaison qui l'écœurait jusqu'au vomissement, aux heures de bonne santé, quand sa Muse n'était pas malade?_
_Car, n'est-ce pas, c'est fini d'espérer; il est épouvantablement collé à cette carcasse, éternellement. Il entrevoit cette vie quotidiennement crapuleuse, demain, après-demain, et toujours... C'est le mensonge pour la vie, l'insupportable, l'implacable vie. Son dernier effort est brisé; la sorcière aux flancs d'ébène lui a versé quelque philtre de Thessalie; tout pantelant, comme un moribond, en vain il veut encore se ressaisir au tombeau de son amour; il se sait irrésistiblement vaincu. Il comprend l'inanité de son aspiration à l'Idéal et que son Rêve ne peut plus appareiller pour ces contrées mystiques où ses désirs partaient en caravanes. Il maudit la Maîtresse de son esprit et de ses sens; il maudit la perfide qui l'a asservi si misérablement et lui a mis aux pieds le boulet des forçats à perpétuité. Il a beau la traiter d'ordure et lui jeter à la face tous les sarcasmes les plus blessants; ses grands yeux fixes et froids gardent l'horreur et la cruauté de l'insensible. Il ricane férocement sur ses jambes lubriques, en l'air, et sur son ventre plein d'exhalaisons putrides, quand il l'assimile à l'infection d'une charogne infâme. Comme il souhaite donc que les vers rongent sa peau comme des remords et que la vermine bourdonnante la mange de baisers empuantis!_
_Et pourtant qu'il l'aime, dans cette haine amoureuse! Il a voulu oublier l'amertume de son cœur dans des passades érotiques; sur d'autres bouches, il a voulu boire ce vin de Bohême qui l'enivrait. L'oubli n'est plus possible et il n'est plus qu'une bouche pour y boire, au bord des dents, le ciel liquide. Alors, des reprises éperdues, de nouvelles étreintes où les corps craquent et l'esprit se détraque. Elle est si belle, sa gorge triomphante qui s'avance et qui pouse la moire; et il en ouvre les panneaux bombés et clairs, comme d'une armoire, armoire à doux secrets, pleine de bonne choses, de vins, de parfums, de liqueurs, qui font délirer les cerveaux et les cœurs. Ses nobles jambes tourmentent les désirs obscurs, les agacent. Ses bras sont des boas luisants pour serrer l'amant dans son cœur, pour l'y imprimer. Son cou large et rond! Ses épaules grasses! Ses hanches sont amoureuses de son dos et de ses seins. Et puis, elle sait la caresse qui fait revivre les morts. Et le charme toujours étrange de sa tête qui se pavane en triomphe! Toute l'Enfance et toute la Maturité! Et les baisers gourmands, et les ivresses sensuelles! C'est que cette femme est vraiment un sphinx. Il adore les senteurs fauves de ses lourds cheveux et les parfums de fourrure de sa jeunesse. Tout d'elle lui est un plaisir, la mollesse de son balancement, la cadence de son abandon, la souplesse de son corps qui frissonne sus les caresses du linge; jusqu'aux lenteurs et aux brusqueries de ses mouvements, son allure orientale et sa grâce enfantine de singe. Et toujours encore le désir d'incarner son Premier Rêve, son Grand Rêve, de partir pour la Terre Promise, seulement promise, aux pauvres rêveurs_; quand tu vas balayant l'air de ta jupe large, tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, chargé de toile, et va, roulant suivant un rythme doux, et paresseux, et lent. _Mais le beau navire s'est ancré dans l'ignominie de la vase et de la boue des végétations chanceuses l'immobilisent dans l'impuissance de partir quelque jour. Cette fois, enfin, c'est bien la vie qui meurt, toute la Beauté de la vie et des illusions édéniques._ Où sont les parfums enivrants des fleurs disparues? Où sont les couleurs féeriques des anciens soleils couchants?
_Une désespérance, comme le monde n'en avait jamais entendu et dont l'écho pleurera par delà les siècles les plus lointains, l'envahit corps et âme. Il marche ainsi qu'un fantôme; les excès du haschisch, les traîtrises du laudanum, aussi quelque maladie d'amour qui puise et qui épuise ont métamorphosé le dandy qui donnait le ton aux élégances, Byron, Brummel, Shéridan. Il n'est plus que l'ombre d'Hamlet, le regard indécis, les cheveux au vent. Sa bouche se détracte en un rictus d'ironie et ses yeux éteints ne reflètent plus que des doutes et des scepticismes. Regrets, Spasmes, Peines, Angoisses, Colères, Névroses, tout le démoniaque cortège danse la sarabande dans son sein meurtri. Cuisinier funèbre, il s'amuse à faire bouillir son cœur, pour le manger. Il court au Sabbat du Plaisir, pour de l'oubli, quelques minutes. Bastringues, Bouis-Bouis et Caboulots. Le chant des violons et la flamme des bougies ne peuvent chasser son cauchemar. Il court aux tripots, lui, le buveur de quintessences, lui, le buveur d'ambroisie, non par distraction, non par plaisir, mais pour envier la funèbre gaieté des vieilles courtisanes maquillées, aux lèvres sans couleur, aux mâchoires édentées, qui minaudent autour des tapis verts ou trafiquent leurs masques de beauté. Il fréquente les bayadères sans nez, les femmes galantes, les gouges, dans les bouges. La ronde des femmes damnées (vierges, démons, monstres, martyres aux mornes douleurs, aux soifs inassouvies; ces chercheuses d'infini, mystiques ou voluptueuses, ses pauvres sœurs) tourne, tourne en folie dans son imagination hyperesthésiée. Il chante les terribles plaisirs et les affreuses douceurs de la Débauche et de la Mort, les deux bonnes filles qui l'hospitalisent sous les charmilles des tombeaux et des lupanars. Dans l'Île aux myrtes verts où la Prêtresse de l'Amour entrebâillait sa robe aux brises passagères et adorait Cythère par les secrètes chaleurs de son corps embrasé, il ne trouve plus qu'un gibet à trois branches, où pend son image; et des oiseaux sauvages plantent leur bec impur dans tous les coins sanglants de sa pourriture..._ Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage de contempler mon cœur et mon corps sans dégoût.
_Puis, il se passionne pour les gravures de Réthel qui symbolisent son désespoir et ses ricanements. Il voit s'ébranler la danse macabre de tous ces cadavres vernissés, les Antinoüs flétris, les baladins du troisième sexe, les dandys à face glabre. Comme il a dépouillé son cœur et sa fierté près de sa maîtresse orientale, il prend un plaisir maudit à dépouiller l'humanité de ses oripeaux élégants et parfumés; l'ivresse des sens s'est dissipée, et son goût le plus cher, c'est partout d'imaginer un grand squelette qui chante l'hymne de la faute originelle. Et une indicible angoisse me griffe à la peau et au cœur, ces matins blancs d'automne triste, à regarder ces gravures allemandes où les doigts énervés de Baudelaire ont laissé leur empreinte, de les avoir si souvent feuilletées pour remâcher sa douleur, pour repaître sa fièvre. Toutes ces choses du tombeau, tous ces troupeaux mortels d'immortels, ces armatures humaines qui crient la vanité des vanités et toutes les vanités, respirent le plus pénétrant désespoir, ainsi que les fleurs du Sorcier, sur les hauteurs du Brocken._ Des ailes de corbeau effleurent le silence. L'Amour est assis sur le crâne de l'humanité et de sa bouche cruelle il éparpille en l'air sa cervelle, son sang et sa chair.
_Enfin, le désespoir suprême et l'invocation satanique_: «O Satan, prends pitié de ma misère... Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles le culte de la plaie et l'amour des guenilles.» _Enfin, la Prière à la Mort qui console et qui fait vivre, la Mort, le but de la vie, le seul espoir, la Mort, cet élixir qui nous enivre et nous donne le cœur de marcher jusqu'au soir.--Arrêtez, vous qui passez par la route, et dites-moi donc s'il est une douleur si grande, dites-moi donc s'il est un amour plus agité et plus tordu. Et voyez comme il a souffert dans tous les cycles de cet Enfer à y promener sa tristesse et son écœurement, après avoir perdu le Paradis où s'exhalaient des parfums frais comme des chairs d'enfant. Oui, toute l'œuvre rimée de Baudelaire s'explique par l'incantation magique de la Mulâtresse, si vous acceptez de ne croire qu'aux façades; que j'aimerais pourtant mieux que vous ne considériez en ces Enthousiasmes et ces Adorations, ces Prières et ces Extases, ces Tortures et ces Morsures, ces Lamentations et ces Désolations, que le dédoublement de cette dualité indédoublable qui mêlait en l'âme de Baudelaire les principes de vie et les principes de mort. Lui seul, il est la source, lui seul, il est le but; et tous ces espoirs d'un instant, toutes ces désespérances d'une minute, c'étaient les désespérances et les espoirs d'une nature vibrante, sensible à l'excès, et maladive, d'un Poète. Et que si cette liaison noire ne l'eût point enlisé dans l'ornière des désillusions et des dégoûts, tout de même il se serait pris au piège de l'Idéal. Comme l'imagination crée le monde, elle le gouverne. Ce fut l'imagination qui emporta Baudelaire des plus grands enthousiasmes aux plus profondes déceptions. Vraiment, il se souvenait d'une vie antérieure vécue dans les voluptés calmes; vraiment il rêvait le soir des célestes vendanges. Jeanne Duval, toute sa jeunesse de 1841 à 1852, une jeunesse cahotée, capricieuse, oui; mais par subjectivité; elle fut l'incarnation de son âme, le Rêve des lendemains et le souvenir du Passé. Il sait maintenant, au bout de sa douleur, que ce goût de Mort qu'il a sur les lèvres et dans son cœur, c'est le goût de la Vie. Désormais son cœur, meurtri comme une pêche, est mûr, comme son corps, pour le savant amour._
_Enfin, ce restera au livre de charité la plus belle œuvre de Baudelaire d'avoir, après l'illusion tombée, conservé la maîtresse de ses débuts. Voici, en effet, que ses vices sournois, la boisson, l'alcool, d'autres, beaucoup d'autres, l'ont presque paralysée. Baudelaire la garde avec lui; jusqu'à sa dernière heure, dans les moments où il se reprend à quelque espoir, il ne rêve plus, cependant son amour est ailleurs, qu'un jour de retrouver l'amitié de sa mère et la petite maisonnette, là-bas, sur la côte de Honfleur, pour bercer sa grande tristesse, sur la plainte des vagues--et aussi de retrouver Jeanne, de lui faire un intérieur charmant, de la distraire, de la guérir, pour quelquefois repartir aux îles parfumées que le soleil caresse._ MA MÈRE, JEANNE, LEUR AVENIR, _obsession qui torture son esprit. Sur une couverture de Revue, ces deux mots griffonnés en chemin_: JEANNE, MA MÈRE. _Sur son_ Carnet intime: «Le salut est dans la bonne minute. Le salut, c'est l'argent, la gloire, la sécurité, la levée du C. J., la vie de Jeanne». _Plus loin et souvent_: «MA MÈRE, JEANNE ET MOI». _Ce n'est plus maintenant de la sensualité, ni de la passion, c'est du devoir, c'est du sacrifice._ «Ma chère fille, lui écrit-il, il ne faut pas m'en vouloir si j'ai brusquement quitté Paris sans avoir été te chercher pour te divertir un peu... je te jure que je vais revenir dans quelques jours... Je ne veux pas que tu restes privée d'argent, même un jour... Je vais revenir bientôt et si, comme je le crois, je suis doué de quelque argent, je tâcherai de t'amuser... Ne sors pas sans être accompagnée, par ces chemins glissants...» _Elle est aux Batignolles; une vieille domestique la soigne et écrit pour elle; Jeanne Prosper, non plus Jeanne Duval, ne peut déjà plus écrire, la main est morte, en 1859. Baudelaire se prive de tout; il pousse même le renoncement jusqu'à l'impossible; et avec quelle délicatesse il prie son généreux tuteur et ami, le brave M. Ancelle, d'avancer des sommes à Jeanne_: «Surtout, je vous supplie de ne pas lui faire la moindre plaisanterie ou la moindre allusion sur ses misères antécédentes... Je crois que cette malheureuse Jeanne devient aveugle...» _Elle est à l'hospice Dubois, au faubourg Saint-Denis; ses 34 printemps sont 34 hivers; une pauvre infirme; Baudelaire paie sa pension, irrégulièrement; on menace de mettre la paralytique à la porte; Baudelaire va jusqu'aux derniers sacrifices, il vend ses objets les plus chers, ses plus précieux souvenirs; mais, pour satisfaire ses goûts de boissonnerie, cette_ terrible femme _fait écrire qu'elle n'a rien reçu, afin de se procurer ainsi de l'argent; elle ne reste que deux mois à l'hospice, parce que vicieuse, insupportable... Elle est à l'hôtel. Elle est, en 1860, dans un appartement que Baudelaire vient de lui installer; il doit l'y rejoindre, rue Beautreillis. Elle meurt, après Baudelaire; quand et comment, impossible de le savoir. Baudelaire, ses livres de compte en font foi, assure sa vie jusqu'au dernier instant. Il l'a connue vers 1842; certainement, quand il écrit à la Présidente, rencontrée à l'hôtel Pimodan de 1845 à 1848, à son heure d'épanouissement parfait, en Janvier 1852, il a cessé totalement de l'aimer. Depuis 1852 qu'à sa mort, il la garde, il la sauve de la misère. C'est simple, c'est sublime. C'est Baudelaire._
_... Je te donne ces vers afin que si mon nom,--aborde heureusement aux époques lointaines--et fait rêver un soir les cervelles humaines,--Vaisseau favorisé par un grand aquilon._
_Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,--fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon,--et par un fraternel et mystique chaînon,--reste comme pendue à mes rimes hautaines._
_Être maudit à qui, de t'abîme profond--jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond!--O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère._
_Foules d'un pied léger et d'un regard serein--les stupides mortels qui t'ont jugée amère,--statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain._
_Pour Jeanne Duval, 20 Avril 1857, Revue Française: 9 pièces, Synthèse de ses deux liaisons, tout le Baudelaire amoureux._
_...Et, maintenant, son arrêt est d'errer à travers les mers, sans relâche, sans repos, sur le navire à la voile rouge de sang, au mât noir; à moins qu'il ne rencontre une femme qui l'aime et qui lui soit fidèle jusqu'à la mort. Tous les sept ans, il jette l'ancre pour chercher la femme fidèle; tous les sept ans, il ne trouve que les faux serments. L'enfer lui-même ne veut plus de lui; et il se sauve le premier en faisant le signe de croix.--Enfin, voici, sur la côte norvégienne, une fille pleine de dévouement qui dispense l'aumône de ses trésors de fidélité au capitaine maudit; enfin, voici Senta dont l'amour pur délivre le Hollandais volant; et deux formes aériennes s'élèvent au-dessus des flots et s'éternisent dans l'immortelle transfiguration de l'Amoureuse Rédemption... Ainsi que le Vaisseau-fantôme, sur l'océan du monde, Baudelaire, sur l'océan d'amour, doit errer toute sa vie, sans même la consolation du Hollandais volant d'espérer quelque jour la pureté d'un amour qui rachète ses fautes; il se le dit lui-même et il l'écrit douloureusement._ «Il n'y a point de pardon pour les péchés de jeunesse; leur punition terrible dure toute la vie.» _Le démon des concupiscences brûle ses poumons et les emplit d'un désir éternellement coupable. Et les ténèbres ne lui seront plus jamais les bonnes verseuses de fraîcheur. Pourtant, un jour, il croit aborder aux rivages de paix et de tendresse; il essaie du moins tous ses efforts pour y prendre terre; la vue seule de ce calme, de ce reposoir d'amour lui est un apaisement et une promesse. Enfin, voici une femme qu'il veut aimer avec toute l'humilité des dévotions, une femme que son amour va auréoler d'un pureté infinie, dont les rayons l'illumineront de clarté et de joie, une femme dans les yeux de laquelle il va réfléchir la meilleure partie de lui-même, la portion divine et immortelle de son âme. C'est toute une Renaissance, c'est tout un Baptême parfumé. Et peut-être la Rédemption, pour ce pauvre cœur tendre, fatigué par le malheur, mais toujours prêt au rajeunissement._