Part 10
Il était (dans mon rêve) 2 ou 3 h. du matin, et je me promenais seul dans les rues. Je rencontre Castille, qui avait, je crois, plusieurs courses à faire, et je lui dis que je l'accompagnerai et que je profiterai de la voiture pour faire une course personnelle. Nous prenons donc une voiture. Je considérais comme un _devoir_ d'offrir à la maîtresse d'une grande maison de prostitution un livre de moi qui venait de paraître. En regardant mon livre, que je tenais à la main, _il se trouva_ que c'était un livre obscène, ce qui m'expliqua la nécessité d'offrir cet ouvrage à cette femme. De plus, dans mon esprit, cette nécessité était au fond un prétexte, une occasion de b***, en passant, une des filles de la maison; ce qui implique que, sans la nécessité d'offrir le livre, je n'aurais pas osé aller dans une pareille maison.
Je ne dis rien de tout cela à Castille, je fais arrêter la voiture à la porte de cette maison, et je laisse Castille dans la voiture, me promettant de ne pas le faire attendre longtemps.
Aussitôt après avoir sonné et être entré, je m'aperçois que ma *** pend par la fente de mon pantalon déboutonné, et je juge qu'il est indécent de me présenter ainsi (même dans un pareil endroit). De plus, me sentant les pieds très mouillés, je m'aperçois que j'ai _les pieds nus,_ et que je les ai posés dans un mare humide, au bas de l'escalier. Bah! me dis-je, _je les laverai avant de b*** et avant de sortir de la maison._ Je monte.--À partir de ce moment, il n'est plus question du livre.
Je me trouve dans de vastes galeries, communiquant ensemble,--mal éclairées,--d'un caractère triste et fané,--comme les vieux cafés, les anciens cabinets de lecture, ou les vilaines maisons de jeu. Les filles, éparpillées à travers ces vastes galeries, causent avec des hommes, parmi lesquels je vois des collégiens.--Je me sens très triste et très intimidé; je crains qu'on ne voie mes pieds. Je les regarde, je m'aperçois qu'il y en a un qui porte un soulier.--Quelque temps après, je m'aperçois qu'ils sont chaussés tous deux.--Ce qui me frappe, c'est que les murs de ces vastes galeries sont ornés de dessins de toutes sortes, dans des cadres. Tous ne sont pas obscènes. Il y a même des dessins d'architecture et des figures égyptiennes. Comme je me sens de plus en plus intimidé, et que je n'ose pas aborder une fille, je m'amuse à examiner minutieusement tous les dessins.
Dans une partie reculée d'une de ces galeries, je trouve une série très singulière.--Dans une foule de petits cadres, je vois des dessins, des miniatures, des épreuves photographiques. Cela représente des oiseaux coloriés, avec des plumages très brillants, dont l'œil est _vivant._ Quelquefois, il n'y a que des moitiés d'oiseaux.--Cela représente quelquefois des images d'êtres bizarres, monstrueux, presque amorphes, comme des aérolithes.--Dans un coin de chaque dessin, il y a une note:_ La fille une telle, âgée de ***, a donné le jour à ce fœtus, en telle année._ Et d'autres notes de ce genre.
La réflexion me vient que ce genre de dessin est bien peu fait pour donner des idées d'amour.
Une autre réflexion est celle-ci: Il n'y a vraiment dans le monde qu'un seul journal, et c'est _Le Siècle,_ qui puisse être assez bête pour ouvrir une maison de prostitution, et pour y mettre en même temps une espèce de musée médical. _En effet,_ me dis-je soudainement, _c'est_ Le Siècle _qui a fait les fonds de cette spéculation de b***, et le musée médical s'explique par sa manière de progrès_, de science, de diffusion des lumières.--Alors, je réfléchis que la bêtise et la sottise modernes ont leur utilité mystérieuse, et que, souvent, ce qui a été fait pour le mal, par une mécanique spirituelle, tourne pour le bien. J'admire en moi-même la justesse de mon esprit philosophique.
Mais, parmi tous ces êtres, il y en a un qui a vécu. C'est un monstre né dans la maison, et qui se tient éternellement sur un piédestal. Quoique vivant, il fait donc partie du musée. Il n'est pas laid. Sa figure est même jolie, très basanée, d'une couleur orientale. Il y a en lui beaucoup de rose et de vert. Il se tient accroupi, mais dans une position bizarre et contournée. Il y a de plus quelque chose de noirâtre qui tourne plusieurs fois autour de lui, et autour de ses membres, comme un gros serpent. Je lui demande ce que c'est; il me dit que c'est un appendice monstrueux qui lui part de la tête, quelque chose d'élastique comme du caoutchouc, et si long, si long, que, s'il le roulait sur sa tête comme une queue de cheveux, cela serait beaucoup trop lourd, et absolument impossible à porter;--que, dès lors, il est obligé de le rouler autour de ses membres, ce qui, d'ailleurs, fait un plus bel effet. Je cause longuement avec le monstre. Il me fait part de ses ennuis et de ses chagrins. Voilà plusieurs années qu'il est obligé de se tenir dans cette salle, sur ce piédestal, pour la curiosité du public. Mais son principal ennui, c'est à l'heure du souper. Étant un être vivant, il est obligé de souper avec les filles de l'établissement,--de marcher en chancelant, avec son appendice de caoutchouc, jusqu'à la salle du souper,--où il lui faut le garder roulé autour de lui, ou le placer comme un paquet de cordes sur une chaise, car, s'il le laissait trainer par terre, cela lui renverserait la tête en arrière.
De plus, il est obligé, lui, petit et ramassé, de manger à côté d'une fille grande et bien faite.--Il me donne du reste toutes ces explications sans amertume.--Je n'ose pas le toucher,--mais je m'intéresse à lui.
En ce moment,--(ceci n'est plus du rêve),--ma femme fait du bruit avec un meuble dans la chambre, ce qui me réveille.--Je me réveille fatigué, brisé, moulu par le dos, les jambes, et les hanches.--Je présume que je dormais dans la position contournée du monstre.
J'ignore si tout cela vous paraîtra aussi drôle qu'à moi. Le bon _Minot_ serait fort empêché, je présume, d'y trouver une adaptation morale.
Tout à vous.
TABLE DES MATIÈRES
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