Chapter 9
«J'ai un rendez-vous d'affaires, dit Uriah, sans quoi j'aurais été heureux de rester avec mes amis. Mais je laisse mon associé pour représenter la maison. Miss Agnès, votre très-humble serviteur! Je vous souhaite le bonsoir, monsieur Copperfield, et je présente mes humbles respects à miss Betsy Trotwood.»
Il nous quitta là-dessus, en nous envoyant des baisers de sa grande main de squelette, avec un sourire de satyre.
Nous restâmes encore une heure ou deux à causer du bon vieux temps et de Canterbury. M. Wickfield, laissé seul avec Agnès, reprit bientôt quelque gaieté, quoique toujours en proie à un abattement dont il ne pouvait s'affranchir. Il finit pourtant par s'animer et prit plaisir à nous entendre rappeler les petits événements de notre vie passée, dont il se souvenait très-bien. Il nous dit qu'il se croyait encore à ses bons jours, en se retrouvant seul avec Agnès et moi, et qu'il voudrait bien qu'il n'y eût rien de changé. Je suis sûr qu'en voyant le visage serein de sa fille et en sentant la main qu'elle posait sur son bras, il en éprouvait un bien infini.
Ma tante, qui avait été presque tout le temps occupée avec Peggotty dans la chambre voisine, ne voulut pas nous accompagner à leur logement, mais elle insista pour que j'y allasse, et j'obéis. Nous dînâmes ensemble. Après le dîner, Agnès s'assit auprès de lui comme autrefois, et lui versa du vin. Il prit ce qu'elle lui donnait, pas davantage, comme un enfant; et nous restâmes tous les trois assis près de la fenêtre tant qu'il fit jour. Quand la nuit vint, il s'étendit sur un canapé; Agnès arrangea les coussins et resta penchée sur lui un moment. Quand elle revint près de la fenêtre, il ne faisait pas assez obscur encore pour que je ne visse pas briller des larmes dans ses yeux.
Je demande au ciel de ne jamais oublier l'amour constant et fidèle de ma chère Agnès à cette époque de ma vie, car, si je l'oubliais, ce serait signe que je serais bien près de ma fin, et c'est le moment où je voudrais me souvenir d'elle plus que jamais. Elle remplit mon coeur de tant de bonnes résolutions, elle fortifia si bien ma faiblesse, elle sut diriger si bien par son exemple, je ne sais comment, car elle était trop douce et trop modeste pour me donner beaucoup de conseils, l'ardeur sans but de mes vagues projets, que si j'ai fait quelque chose de bien, si je n'ai pas fait quelque chose de mal, je crois en conscience que c'est à elle que je le dois.
Et comme elle me parla de Dora, pendant que nous étions assis près de la fenêtre! comme elle écouta mes éloges, en y ajoutant les siens! comme elle jeta sur la petite fée qui m'avait ensorcelé des rayons de sa pure lumière, qui la faisaient paraître encore plus innocente et plus précieuse à mes yeux! Agnès, soeur de mon adolescence si j'avais su alors ce que j'ai su plus tard!
Il y avait un mendiant dans la rue quand je descendis, et, au moment où je me retournais du côté de la fenêtre, en pensant au regard calme et pur de ma jeune amie, à ses yeux angéliques, il me fit tressaillir en murmurant, comme un écho du matin:
«Aveugle! aveugle! aveugle!»
CHAPITRE VI.
Enthousiasme.
Je commençai la journée du lendemain en allant me plonger encore dans l'eau des bains romains, puis je pris le chemin de Highgate. J'étais sorti de mon abattement; je n'avais plus peur des habits râpés, et je ne soupirais plus après les jolis coursiers gris. Toute ma manière de considérer nos malheurs était changée. Ce que j'avais à faire, c'était de prouver à ma tante que ses bontés passées n'avaient pas été prodiguées à un être ingrat et insensible. Ce que j'avais à faire, c'était de profiter maintenant de l'apprentissage pénible de mon enfance et de me mettre à l'oeuvre avec courage et résolution. Ce que j'avais à faire, c'était de prendre résolument la hache du bûcheron à la main pour m'ouvrir un chemin à travers la forêt des difficultés où je me trouvais égaré, en abattant devant moi les arbres enchantés qui me séparaient encore de Dora: et je marchais à grands pas somme si c'était un moyen d'arriver plus tôt à mon but.
Quand je me retrouvai sur cette route de Highgate qui m'était si familière, et que je suivais aujourd'hui dans des dispositions si différentes de mes anciennes idées de plaisir, il me sembla qu'un changement complet venait de s'opérer dans ma vie; mais je n'étais pas découragé. De nouvelles espérances, un nouveau but, m'étaient apparus en même temps que ma vie nouvelle. Le travail était grand, mais la récompense était sans prix. C'était Dora qui était la récompense, et il fallait bien conquérir Dora.
J'étais dans de tels transports de courage que je regrettais que mon habit ne fût pas déjà un peu râpé; il me tardait de commencer à abattre des arbres dans la forêt des difficultés, et cela avec assez de peine, pour prouver ma vigueur. J'avais bonne envie de demander à un vieux bonhomme qui cassait des pierres sur la route avec des lunettes de fil de fer, de me prêter un moment son marteau et de me permettre de commencer ainsi à m'ouvrir un chemin dans le granit pour arriver jusqu'à Dora. Je m'agitais si bien, j'étais si complètement hors d'haleine, et j'avais si chaud, qu'il me semblait que j'avais gagné je ne sais combien d'argent. J'étais dans cet état, quand j'entrai dans une petite maison qui était à louer, et je l'examinai scrupuleusement, sentant qu'il était nécessaire de devenir un homme pratique. C'était précisément tout ce qu'il nous fallait pour Dora et moi; il y avait un petit jardin devant la maison pour que Jip pût y courir à son aise et aboyer contre les marchands à travers les palissades. Je sortis de là plus échauffé que jamais, et je repris d'un pas si précipité la route de Highgate que j'y arrivai une heure trop tôt; au reste, quand je n'aurais pas été si fort en avance, j'aurais toujours été obligé de me promener un peu pour me rafraîchir, avant d'être tant soit peu présentable. Mon premier soin, après quelques préparatifs pour me calmer, fut de découvrir la demeure du docteur. Ce n'était pas du côté de Highgate où demeurait mistress Steerforth, mais tout à fait à l'autre bout de la petite ville. Quand je me fus assuré de ce fait, je revins, par un attrait auquel je ne pus résister, à une petite ruelle qui passait près de la maison de mistress Steerforth, et je regardai par-dessus le mur du jardin. Les fenêtres de la chambre de Steerforth étaient fermées. Les portes de la serre étaient ouvertes et Rosa Dartle, nu-tête, marchait en long et en large, d'un pas brusque et précipité, dans une allée sablée qui longeait la pelouse. Elle me fit l'effet d'une bête fauve qui fait toujours le même chemin, jusqu'au bout de la chaîne qu'elle traîne sur son sentier battu, en se rongeant le coeur.
Je quittai doucement mon poste d'observation, fuyant ce voisinage et regrettant de l'avoir seulement approché, puis je me promenai jusqu'à dix heures loin de là. L'église, surmontée d'un clocher élancé qui se voit maintenant du sommet de la colline, n'était pas là, à cette époque, pour m'indiquer l'heure. Il y avait à la place une vieille maison en briques rouges qui servait d'école, une belle maison, ma foi! on devait avoir du plaisir à y aller à l'école, autant qu'il m'en souvient.
En approchant de la demeure du docteur, joli cottage un peu ancien, et où il avait dû dépenser de l'argent, à en juger par les réparations et les embellissements qui semblaient encore tout frais, je l'aperçus qui se promenait dans le jardin avec ses guêtres et tout le reste, comme s'il n'avait jamais cessé de se promener depuis le temps où j'étais son écolier. Il était entouré aussi de ses anciens compagnons, car il ne manquait pas de grands arbres dans le voisinage, et je vis sur le gazon deux ou trois corbeaux qui le regardaient comme s'ils avaient reçu des lettres de leurs camarades de Canterbury sur son compte, et qu'ils le surveillassent de près en conséquence.
Je savais bien que ce serait peine perdue de chercher à attirer son attention à cette distance; je pris donc la liberté d'ouvrir la barrière et d'aller à sa rencontre, afin de me trouver en face de lui, au moment où il viendrait à se retourner. Quand il se retourna en effet, et qu'il s'approcha de moi, il me regarda d'un air pensif pendant un moment, évidemment sans me voir, puis sa physionomie bienveillante exprima la plus grande satisfaction, et il me prit les deux mains:
«Comment, mon cher Copperfield, mais vous voilà un homme! Vous vous portez bien? Je suis ravi de vous voir. Mais comme vous avez gagné, mon cher Copperfield! Vous voilà vraiment... Est-il possible?»
Je lui demandai de ses nouvelles, et de celles de mistress Strong.
«Très-bien! dit le docteur, Annie va très-bien; elle sera enchantée de vous voir. Vous avez toujours été son favori. Elle me le disait encore hier au soir, quand je lui ai montré votre lettre. Et... oui, certainement... vous vous rappelez M. Jack Maldon, Copperfield?
-- Parfaitement, monsieur.
-- Je me doutais bien, dit le docteur, que vous ne l'aviez pas oublié; lui aussi va assez bien.
-- Est-il de retour, monsieur? demandai-je.
-- Des Indes? dit le docteur, oui. M. Jack Maldon n'a pas pu supporter le climat, mon ami. Mistress Markleham... vous vous rappelez mistress Markleham?
-- Si je me rappelle le Vieux-Troupier! tout comme si c'était hier.
-- Eh bien! mistress Markleham était très-inquiéte de lui, la pauvre femme: aussi nous l'avons fait revenir, et nous lui avons acheté une petite place qui lui convient beaucoup mieux.»
Je connaissais assez M. Jack Maldon pour soupçonner, d'après cela, que c'était une place où il ne devait pas y avoir beaucoup d'ouvrage, et qui était bien payée. Le docteur continua, en appuyant toujours la main sur mon épaule et en me regardant d'un air encourageant:
«Maintenant, mon cher Copperfield, causons de votre proposition. Elle me fait grand plaisir et me convient parfaitement; mais croyez-vous que vous ne pourriez rien faire de mieux? Vous avez eu de grands succès chez nous, vous savez; vous avez des facultés qui peuvent vous mener loin. Les fondements sont bons: on y peut élever n'importe quel édifice; ne serait-ce pas grand dommage de consacrer le printemps de votre vie à une occupation comme celle que je puis vous offrir?»
Je repris une nouvelle ardeur, et je pressai le docteur avec de nombreuses fleurs de rhétorique, je le crains, de céder à ma demande, en lui rappelant que j'avais déjà, d'ailleurs, une profession.
«Oui, oui, dit le docteur, c'est vrai; certainement cela fait une différence, puisque vous avez une profession et que vous étudiez pour y réussir. Mais, mon cher ami, qu'est-ce que c'est que soixante-dix livres sterling par an?
-- Cela double notre revenu, docteur Strong!
-- Vraiment! dit le docteur. Qui aurait cru cela! Ce n'est pas que je veuille dire que le traitement sera strictement réduit à soixante-dix livres sterling, parce que j'ai toujours eu l'intention de faire, en outre, un présent à celui de mes jeunes amis que j'occuperais de cette manière. Certainement, dit le docteur en se promenant toujours de long en large, la main sur mon épaule, j'ai toujours fait entrer en ligne de compte un présent annuel.
«Mon cher maître, lui dis-je simplement, et sans phrases cette fois, j'ai contracté envers vous des obligations que je ne pourrai jamais reconnaître.
-- Non, non, dit le docteur, pardonnez-moi! vous vous trompez.
-- Si vous voulez accepter mes services pendant le temps que j'ai de libre, c'est-à-dire le matin et le soir, et que vous croyiez que cela vaille soixante-dix livres sterling par an, vous me ferez un plaisir que je ne saurais exprimer.
-- Vraiment! dit le docteur d'un air naïf. Que si peu de chose puisse faire tant de plaisir! vraiment! vraiment! Mais promettez- moi que le jour où vous trouverez quelque chose de mieux vous le prendrez, n'est-ce pas? Vous m'en donnez votre parole? dit le docteur du ton avec lequel il en appelait autrefois à notre honneur, en classe, quand nous étions petits garçons.
-- Je vous en donne ma parole, monsieur, répliquai-je aussi comme nous répondions en classe autrefois.
-- En ce cas, c'est une affaire faite, dit le docteur en me frappant sur l'épaule et en continuant de s'y appuyer pendant notre promenade.
-- Et je serais encore vingt fois plus heureux de penser, lui dis- je avec une petite flatterie innocente, j'espère..., si vous m'occupez au Dictionnaire.»
Le docteur s'arrêta, ma frappa de nouveau sur l'épaule en souriant, et s'écria d'un air de triomphe ravissant à voir, comme si j'étais un puits de sagacité humaine:
«Vous l'avez deviné, mon cher ami. C'est le Dictionnaire.»
Comment aurait-il pu être question d'autre chose? Ses poches en étaient pleines comme sa tête. Le Dictionnaire lui sortait par tous les pores. Il me dit que depuis qu'il avait renoncé à sa pension, son travail avançait de la manière la plus rapide, et que rien ne lui convenait mieux que les heures de travail que je lui proposais, attendu qu'il avait l'habitude de se promener dans le milieu du jour en méditant à son aise. Ses papiers étaient un peu en désordre pour le moment, grâce à M. Jack Maldon qui lui avait offert dernièrement ses services comme secrétaire, et qui n'avait pas l'habitude de cette occupation; mais nous aurions bientôt remis tout cela en état, et nous marcherions rondement. Je trouvai plus tard, quand nous fûmes tout de bon à l'oeuvre, que les efforts de M. Jack Maldon me donnaient plus de peine que je ne m'y étais attendu, vu qu'il ne s'était pas borné à faire de nombreuses méprises, mais qu'il avait dessiné tant de soldats et de têtes de femmes sur les manuscrits du docteur, que je me trouvais parfois plongé dans un dédale inextricable.
Le docteur était enchanté de la perspective de m'avoir pour collaborateur de son fameux ouvrage, et il fut convenu que nous commencerions dès le lendemain à sept heures. Nous devions travailler deux heures tous les matins et deux ou trois heures tous les soirs, excepté le samedi qui serait un jour de congé pour moi. Je devais naturellement me reposer aussi le dimanche; la besogne n'était donc pas bien pénible.
Nos arrangements faits ainsi, à notre mutuelle satisfaction, le docteur m'emmena dans la maison pour me présenter à mistress Strong que je trouvai dans le nouveau cabinet de son mari, occupée à épousseter ses livres, liberté qu'il ne permettait qu'à elle de prendre avec ces précieux favoris.
Ils avaient retardé leur déjeuner pour moi, et nous nous mîmes à table ensemble. Nous venions à peine d'y prendre place quand je devinai, d'après la figure de mistress Strong, qu'il allait venir quelqu'un, avant même d'entendre aucun bruit qui annonçât l'approche d'un visiteur. Un monsieur à cheval arriva à la grille, fit entrer son cheval par la bride, dans la petite cour, comme s'il était chez lui, l'attacha à un anneau sous la remise vide, et entra dans la salle à manger, son fouet à la main. C'était M. Jack Maldon, et je trouvai que M. Jack Maldon n'avait rien gagné à son voyage aux Indes. Il est vrai de dire que j'étais d'une humeur vertueuse et farouche contre tous les jeunes gens qui n'abattaient pas des arbres dans la forêt des difficultés, de sorte qu'il faut faire la part de ces impressions peu bienveillantes.
«Monsieur Jack, dit le docteur, je vous présente Copperfield!»
M. Jack Maldon me donna une poignée de main, un peu froidement à ce qu'il me sembla, et d'un air de protection languissante qui me choqua fort en secret. Du reste, son air de langueur était curieux à voir, excepté pourtant quand il parlait à sa cousine Annie.
«Avez-vous déjeuné, monsieur Jack? dit le docteur.
-- Je ne déjeune presque jamais, monsieur, répliqua-t-il en laissant aller sa tête sur le dossier de son fauteuil. Cela m'ennuie.
-- Y a-t-il des nouvelles aujourd'hui? demanda le docteur.
-- Rien du tout, monsieur, repartit M. Maldon. Quelques histoires de gens qui meurent de faim en Écosse, et qui sont assez mécontents. Mais il y a toujours de ces gens qui meurent de faim et qui ne sont jamais contents.»
Le docteur lui dit d'un air grave et pour changer de conversation:
«Alors il n'y a pas de nouvelles du tout? Eh bien! pas de nouvelles, bonnes nouvelles, comme on dit.
-- Il y a une grande histoire dans les journaux à propos d'un meurtre, monsieur, reprit M. Maldon, mais il y a tous les jours des gens assassinés, et je ne l'ai pas lu.»
On ne regardait pas dans ce temps-là une indifférence affectée pour toutes les notions et les passions de l'humanité comme une aussi grande preuve d'élégance qu'on l'a fait plus tard. J'ai vu, depuis, ces maximes-là très à la mode. Je les ai vu pratiquer avec un tel succès que j'ai rencontré de beaux messieurs et de belles dames, qui, pour l'intérêt qu'ils prenaient au genre humain, auraient aussi bien fait de naître chenilles. Peut-être l'impression que me fit alors M. Maldon ne fut-elle si vive que parce qu'elle m'était nouvelle, mais je sais que cela ne contribua pas à le rehausser dans mon estime, ni dans ma confiance.
«Je venais savoir si Annie voulait aller ce soir à l'Opéra, dit M. Maldon en se tournant vers elle. C'est la dernière représentation de la saison qui en vaille la peine, et il y a une cantatrice qu'elle ne peut pas se dispenser d'entendre. C'est une femme qui chante d'une manière ravissante, sans compter qu'elle est d'une laideur délicieuse.»
Là-dessus il retomba dans sa langueur.
Le docteur, toujours enchanté de ce qui pouvait être agréable à sa jeune femme, se tourna vers elle et lui dit:
«Il faut y aller, Annie, il faut y aller.
-- Non, je vous en prie, dit-elle au docteur. J'aime mieux rester à la maison. J'aime beaucoup mieux rester à la maison.»
Et sans regarder son cousin, elle m'adressa la parole, me demanda des nouvelles d'Agnès, s'informa si elle ne viendrait pas la voir; s'il n'était pas probable qu'elle vint dans la journée; le tout d'un air si troublé que je me demandais comment il se faisait que le docteur lui-même, occupé pour le moment à étaler du beurre sur son pain grillé, ne voyait pas une chose qui sautait aux yeux.
Mais il ne voyait rien. Il lui dit en riant qu'elle était jeune, et qu'il fallait qu'elle s'amusât, au lieu de s'ennuyer avec un vieux bonhomme comme lui. D'ailleurs, disait-il, il comptait sur elle pour lui chanter tous les airs de la nouvelle cantatrice, et comment s'en tirerait-elle si elle n'allait pas l'entendre? Le docteur persista donc à arranger la soirée pour elle. M. Jack Maldon devait revenir dîner à Highgate. Ceci conclu, il retourna à sa sinécure, je suppose, mais en tout cas il s'en alla à cheval, sans se presser.
J'étais curieux, le lendemain matin, de savoir si elle était allée à l'Opéra. Elle n'y avait pas été, elle avait envoyé à Londres pour se dégager auprès de son cousin, et, dans la journée, elle avait fait visite à Agnès. Elle avait persuadé au docteur de l'accompagner, et ils étaient revenus à pied à travers champs, à ce qu'il me raconta lui-même, par une soirée magnifique. Je me dis à part moi qu'elle n'aurait peut-être pas manqué le spectacle, si Agnès n'avait pas été à Londres; Agnès était bien capable d'exercer aussi sur elle une heureuse influence!
On ne pouvait pas dire qu'elle eût l'air très-enchanté, mais enfin elle paraissait satisfaite, ou sa physionomie était donc bien trompeuse. Je la regardais souvent, car elle était assise près de la fenêtre pendant que nous étions à l'ouvrage, et elle préparait notre déjeuner que nous mangions tous en travaillant. Quand je partis à neuf heures, elle était à genoux aux pieds du docteur, pour lui mettre ses souliers et ses guêtres. Les feuilles de quelques plantes grimpantes qui croissaient près de la fenêtre jetaient de l'ombre sur son visage, et je pensai tout le long du chemin, en me rendant à la Cour, à cette soirée où je l'avais vue regarder son mari pendant qu'il lisait.
J'avais donc maintenant fort affaire: j'étais sur pied à cinq heures du matin, et je ne rentrais qu'à neuf ou dix heures du soir. Mais j'avais un plaisir infini à me trouver à la tête de tant de besogne, et je ne marchais jamais lentement; il me semblait que plus je me fatiguais, plus je faisais d'efforts pour mériter Dora. Elle ne m'avait pas encore vu dans cette nouvelle phase de mon caractère, parce qu'elle devait venir chez miss Mills prochainement; j'avais retardé jusqu'à ce moment tout ce que j'avais à lui apprendre, me bornant à lui dire dans mes lettres, qui passaient toutes secrètement par les mains de miss Mills, que j'avais beaucoup de choses à lui conter. En attendant, j'avais fort réduit ma consommation de graisse d'ours; j'avais absolument renoncé au savon parfumé et à l'eau de lavande, et j'avais vendu avec une perte énorme, trois gilets que je regardais comme trop élégants pour une vie aussi austère que la mienne.
Je n'étais pas encore satisfait: je brûlais de faire plus encore, et j'allai voir Traddles qui demeurait pour le moment sur le derrière d'une maison de Castle-Street-Holborn. J'emmenai avec moi M. Dick, qui m'avait déjà accompagné deux fois à Highgate et qui avait repris ses habitudes d'intimité avec le docteur.
J'emmenai M. Dick parce qu'il était si sensible aux revers de fortune de ma tante, et si profondément convaincu qu'il n'y avait pas d'esclave ou de forçat à la chaîne qui travaillât autant que moi, qu'il en perdait à la fois l'appétit et sa belle humeur, dans son désespoir de ne pouvoir rien y faire. Bien entendu qu'il se sentait plus incapable que jamais d'achever son mémoire, et plus il y travaillait, plus cette malheureuse tête du roi Charles venait l'importuner de ses fréquentes incursions. Craignant successivement que son état ne vint à s'aggraver si nous ne réussissions pas, par quelque tromperie innocente, à lui faire accroire qu'il nous était très-utile, ou si nous ne trouvions pas, ce qui aurait encore mieux valu, un moyen de l'occuper véritablement, je pris le parti de demander à Traddles s'il ne pourrait pas nous y aider. Avant d'aller le voir je lui avais écrit un long récit de tout ce qui était arrivé, et j'avais reçu de lui en réponse une excellente lettre où il m'exprimait toute sa sympathie et toute son amitié pour moi.
Nous le trouvâmes plongé dans son travail, avec son encrier et ses papiers, devant le petit guéridon et le pot à fleurs qui étaient dans un coin de sa chambrette pour rafraîchir ses yeux et son courage. Il nous fit l'accueil le plus cordial, et, en moins de rien, Dick et lui furent une paire d'amis. M. Dick déclara même qu'il était sûr de l'avoir déjà vu, et nous répondîmes tous les deux que c'était bien possible.
La première question que j'avais posée à Traddles était celle-ci: j'avais entendu dire que plusieurs hommes, distingués plus tard dans diverses carrières, avaient commencé par rendre compte des débats du parlement. Traddles m'avait parlé des journaux comme de l'une de ses espérances; partant de ces deux données, j'avais témoigné à Traddles dans ma lettre que je désirais savoir comment je pourrais arriver à rendre compte des discussions des chambres. Traddles me répondit alors, que, d'après ses informations, la condition mécanique, nécessaire pour cette occupation, excepté peut-être dans des cas fort rares, pour garantir l'exactitude du compte rendu, c'est-à-dire la connaissance complète de l'art mystérieux de la sténographie, offrait à elle seule, à peu près les mêmes difficultés que s'il s'agissait d'apprendre six langues, et qu'avec beaucoup de persévérance, on ne pouvait pas espérer d'y réussir en moins de plusieurs années. Traddles pensait naturellement que cela tranchait la question, mais je ne voyais là que quelques grands arbres de plus à abattre pour arriver jusqu'à Dora, et je pris à l'instant le parti de m'ouvrir un chemin à travers ce fourré, la hache à la main.
«Je vous remercie beaucoup, mon cher Traddles, lui dis-je, je vais commencer demain.»
Traddles me regarda d'un air étonné, ce qui était naturel, car il ne savait pas encore à quel degré d'enthousiasme j'étais arrivé.