Chapter 8
Je travaillais à familiariser mon esprit avec ce qui pourrait arriver de pis, et je tâchais de me représenter les arrangements qu'il faudrait prendre, si l'avenir se présentait à nous sous les couleurs les plus sombres, quand un fiacre qui me suivait s'arrêta juste à côté de moi et me fit lever les yeux. On me tendait une main blanche par la portière, et j'aperçus le sourire de ce visage que je n'avais jamais vu sans éprouver un sentiment de repos et de bonheur, depuis le jour où je l'avais contemplé sur le vieil escalier de chêne à large rampe, et que j'avais associé dans mon esprit sa beauté sereine avec le doux coloris des vitraux d'église.
«Agnès! m'écriai-je avec joie. Oh! ma chère Agnès, quel plaisir de vous voir; vous plutôt que toute autre créature humaine!
-- Vraiment? dit-elle du ton le plus cordial.
-- J'ai si grand besoin de causer avec vous! lui dis-je. J'ai le coeur soulagé, rien qu'en vous regardant! Si j'avais eu la baguette d'un magicien, vous êtes la première personne que j'aurais souhaité de voir!
-- Allons donc! repartit Agnès.
-- Ah! Dora d'abord, peut-être, avouai-je en rougissant.
-- Dora d'abord, bien certainement, j'espère, dit Agnès en riant.
-- Mais vous, la seconde, lui dis-je; où donc allez-vous?»
Elle allait chez moi pour voir ma tante. Il faisait très-beau, et elle fut bien aise de sortir du fiacre, qui avait l'odeur d'une écurie conservée sous cloche; je ne le sentais que trop, ayant passé la tête par la portière pour causer tout ce temps-là avec Agnès. Je renvoyai le cocher, elle prit mon bras et nous partîmes ensemble. Elle me faisait l'effet de l'espérance en personne; en un moment je ne me sentis plus le même, ayant Agnès à mes côtés.
Ma tante lui avait écrit un de ces étranges et comiques petits billets qui n'étaient pas beaucoup plus longs qu'un billet de banque: elle poussait rarement plus loin sa verve épistolaire. C'était pour lui annoncer qu'elle avait eu des malheurs, à la suite desquels elle quittait définitivement Douvres, mais qu'elle en avait très-bien pris son parti et qu'elle se portait trop bien pour que personne s'inquiétât d'elle. Là-dessus Agnès était venue à Londres pour voir ma tante, qu'elle aimait et qui l'aimait beaucoup depuis de longues années, c'est-à-dire depuis le moment où je m'étais établi chez M. Wickfield. Elle n'était pas seule, me dit-elle. Son papa était avec elle et... Uriah Heep.
«Ils sont associés maintenant? lui dis-je: que le ciel le confonde!
-- Oui, dit Agnès. Ils avaient quelques affaires ici, et j'ai saisi cette occasion pour venir aussi à Londres. Il ne faut pas que vous croyiez que c'est de ma part une visite tout à fait amicale et désintéressée, Trotwood, car... j'ai peur d'avoir des préjugés bien injustes..., mais je n'aime pas à laisser papa aller seul avec lui.
-- Exerce-t-il toujours la même influence sur M. Wickfield, Agnès?»
Agnès secoua tristement la tête.
«Tout est tellement changé chez nous, dit-elle, que vous ne reconnaîtriez plus notre chère vieille maison. Ils demeurent avec nous, maintenant.
-- Qui donc? demandai-je.
-- M. Heep et sa mère. Il occupe votre ancienne chambre, dit Agnès en me regardant.
-- Je voudrais être chargé de lui fournir ses rêves, répliquai-je, il n'y coucherait pas longtemps.
-- J'ai gardé mon ancienne petite chambre, dit Agnès, celle où j'apprenais mes leçons. Comme le temps passe! vous souvenez-vous? La petite pièce lambrissée qui donne dans le salon.
-- Si je me souviens, Agnès? C'est là que je vous ai vue pour la première fois; vous étiez debout à cette porte, votre petit panier de clefs au côté.
-- Précisément, dit Agnès en souriant; je suis bien aise que vous en ayez gardé un si bon souvenir; comme nous étions heureux alors!
-- Oh! oui! Je garde cette petite pièce pour moi, mais je ne puis pas toujours laisser là mistress Heep, vous savez? Ce qui fait, dit Agnès avec calme, que je me sens quelquefois obligée de lui tenir compagnie quand j'aimerais mieux être seule. Mais je n'ai pas d'autre sujet de plainte contre elle. Si elle me fatigue quelquefois par ses éloges de son fils, quoi de plus naturel chez une mère? C'est un très-bon fils!»
Je regardai Agnès pendant qu'elle me parlait ainsi, sans découvrir dans ses traits aucun soupçon des intentions d'Uriah. Ses beaux yeux, si doux et si assurés en même temps, soutenaient mon regard avec leur franchise accoutumée, et sans aucune altération visible sur son visage.
«Le plus grand inconvénient de leur présence chez nous, dit Agnès, c'est que je ne puis pas être aussi souvent avec papa que je le voudrais, car Uriah Heep est constamment entre nous. Je ne puis donc pas veiller sur lui, si ce n'est pas une expression un peu hardie, d'aussi près que je le désirerais. Mais, si on emploie envers lui la fraude ou la trahison, j'espère que mon affection fidèle finira toujours par en triompher. J'espère que la véritable affection d'une fille vigilante et dévouée est plus forte, au bout du compte, que tous les dangers du monde.»
Ce sourire lumineux que je n'ai jamais vu sur aucun autre visage disparut alors du sien, au moment où j'en admirais la douceur et où je me rappelais le bonheur que j'avais autrefois à le voir, et elle me demanda avec un changement marqué de physionomie, quand nous approchâmes de la rue que j'habitais, si je savais comment les revers de fortune de ma tante lui étaient arrivés. Sur ma réponse négative, Agnès devint pensive, et il me sembla que je sentais trembler le bras qui reposait sur le mien.
Nous trouvâmes ma tante toute seule et un peu agitée. Il s'était élevé entre elle et mistress Crupp une discussion sur une question abstraite (la convenance de la résidence du beau sexe dans un appartement de garçon), et ma tante, sans s'inquiéter des spasmes de mistress Crupp, avait coupé court à la dispute en déclarant à cette dame qu'elle sentait l'eau-de-vie, qu'elle me volait et qu'elle eût à sortir à l'instant. Mistress Crupp, regardant ces deux expressions comme injurieuses, avait annoncé son intention d'en appeler au «Jurique anglais,» voulant parler, à ce qu'on pouvait croire, du boulevard de nos libertés nationales.
Cependant ma tante ayant eu le temps de se remettre, pendant que Peggotty était sortie pour montrer à M. Dick les gardes à cheval, et, de plus, enchantée de voir Agnès, ne pensait plus à sa querelle que pour tirer une certaine vanité de la manière dont elle en était sortie à son honneur; aussi nous reçut-elle de la meilleure humeur possible. Quand Agnès eut posé son chapeau sur la table et se fut assise près d'elle, je ne pus m'empêcher de me dire, en regardant son front radieux et ses yeux sereins, qu'elle me semblait là à sa place; qu'elle y devrait toujours être; que ma tante avait en elle, malgré sa jeunesse et son peu d'expérience, une confiance entière. Ah! elle avait bien raison de compter pour sa force sur sa simple affection, dévouée et fidèle.
Nous nous mîmes à causer des affaires de ma tante, à laquelle je dis la démarche inutile que j'avais faite le matin même.
«Ce n'était pas judicieux, Trot, mais l'intention était bonne. Vous êtes un brave enfant, je crois que je devrais dire plutôt à présent un brave jeune homme, et je suis fière de vous, mon ami. Il n'y a rien à dire, jusqu'à présent. Maintenant, Trot et Agnès, regardons en face la situation de Betsy Trotwood, et voyons où elle en est.»
Je vis Agnès pâlir, en regardant attentivement ma tante. Ma tante ne regardait pas moins attentivement Agnès, tout en caressant son chat.
«Betsy Trotwood, dit ma tante, qui avait toujours gardé pour elle ses affaires d'argent, je ne parle pas de votre soeur, Trot, mais de moi, avait une certaine fortune. Peu importe ce qu'elle avait, c'était assez pour vivre: un peu plus même, car elle avait fait quelques économies, qu'elle ajoutait au capital. Betsy plaça sa fortune en rentes pendant quelque temps, puis, sur l'avis de son homme d'affaires, elle le plaça sur hypothèque. Cela allait très- bien, le revenu était considérable, mais on purgea les hypothèques et on remboursa Betsy. Ne trouvez-vous pas, quand je parle de Betsy, qu'on croirait entendre raconter l'histoire d'un vaisseau de guerre? Si bien donc que Betsy, obligée de chercher un autre placement, se figura qu'elle était plus habile cette fois que son homme d'affaires, qui n'était plus si avisé que par le passé... Je parle de votre père, Agnès, et elle se mit dans la tête de gérer sa petite fortune toute seule. Elle mena donc, comme on dit, ses cochons bien loin au marché, dit ma tante, et elle n'en fut pas la bonne marchande. D'abord elle fit des pertes dans les mines, puis dans des pêcheries particulières où il s'agissait d'aller chercher dans la mer les trésors perdus ou quelque autre folie de ce genre, continua-t-elle, par manière d'explication, en se frottant le nez, puis elle perdit encore dans les mines, et, à la fin des fins, elle perdit dans une banque. Je ne sais ce que valaient les actions de cette banque, pendant un temps, dit ma tante, cent pour cent au moins, je crois; mais la banque était à l'autre bout du monde, et s'est évanouie dans l'espace, à ce que je crois; en tout cas, elle a fait faillite et ne payera jamais un sou; or tous les sous de Betsy étaient là, et les voilà finis. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de n'en plus parler!»
Ma tante termina ce récit sommaire et philosophique en regardant avec un certain air de triomphe Agnès, qui reprenait peu à peu ses couleurs.
«Est-ce là toute l'histoire, chère miss Trotwood? dit Agnès.
-- J'espère que c'est bien suffisant, ma chère, dit ma tante. S'il y avait eu plus d'argent à perdre, ce ne serait pas tout peut- être. Betsy aurait trouvé moyen d'envoyer cet argent-là rejoindre le reste, et de faire un nouveau chapitre à cette histoire, je n'en doute pas. Mais il n'y avait plus d'argent, et l'histoire finit là.»
Agnès avait écouté d'abord sans respirer. Elle pâlissait et rougissait encore, mais elle avait le coeur plus léger. Je croyais savoir pourquoi. Elle avait craint, sans doute, que son malheureux père ne fût pour quelque chose dans ce revers de fortune. Ma tante prit sa main entre les siennes et se mit à rire.
«Est-ce tout? répéta ma tante; mais oui, vraiment, c'est tout, à moins qu'on n'ajoute comme à la fin d'un conte: «Et depuis ce temps-là, elle vécut toujours heureuse.» Peut-être dira-t-on cela de Betsy un de ces jours. Maintenant, Agnès, vous avez une bonne tête: vous aussi, sous quelques rapports, Trot, quoique je ne puisse pas vous faire toujours ce compliment.» Là-dessus ma tante secoua la tête avec l'énergie qui lui était propre. «Que faut-il faire? Ma maison pourra rapporter l'un dans l'autre soixante-dix livres sterling par an. Je crois que nous pouvons compter là- dessus d'une manière positive. Eh bien! c'est tout ce que nous avons, a dit ma tante, qui était, révérence gardée, comme certains chevaux qu'on voit s'arrêter tout court, au moment où ils ont l'air de prendre le mors aux dents.
«De plus, dit-elle, après un moment de silence, il y a Dick. Il a mille livres sterling par an, mais il va sans dire qu'il faut que ce soit réservé pour sa dépense personnelle. J'aimerais mieux le renvoyer, quoique je sache bien que je suis la seule personne qui l'apprécie, plutôt que de le garder, à la condition de ne pas dépenser son argent pour lui jusqu'au dernier sou. Comment ferons- nous, Trot et moi, pour nous tirer d'affaire avec nos ressources? Qu'en dites-vous, Agnès?
-- Je dis, ma tante, devançant la réponse d'Agnès, qu'il faut que je fasse quelque chose.
-- Vous enrôler comme soldat, n'est-ce pas? repartit ma tante alarmée, ou entrer dans la marine? Je ne veux pas entendre parler de cela. Vous serez procureur. Je ne veux pas de tête cassée dans la famille, avec votre permission, monsieur.»
J'allais expliquer que je ne tenais pas à introduire le premier dans la famille ce procédé simplifié de se tirer d'affaire, quand Agnès me demanda si j'avais un long bail pour mon appartement.
«Vous touchez au coeur de la question, ma chère, dit ma tante; nous avons l'appartement sur les bras pour six mois, à moins qu'on ne pût le sous-louer, ce que je ne crois pas. Le dernier occupant est mort ici, et il mourrait bien cinq locataires sur six, rien que de demeurer sous le même toit que cette femme en nankin, avec son jupon de flanelle. J'ai un peu d'argent comptant, et je crois, comme vous, que ce qu'il y a de mieux à faire est de finir le terme ici, en louant tout près une chambre à coucher pour Dick.»
Je crus de mon devoir de dire un mot des ennuis que ma tante aurait à souffrir, en vivant dans un état constant de guerre et d'embuscades avec mistress Crupp; mais elle répondit à cette objection d'une manière sommaire et péremptoire, en déclarant qu'au premier signal d'hostilité elle était prête à faire à mistress Crupp une peur dont elle garderait un tremblement jusqu'à la fin de ses jours.
«Je pensais, Trotwood, dit Agnès en hésitant, que si vous aviez du temps...
-- J'ai beaucoup de temps à moi, Agnès. Je suis toujours libre après quatre ou cinq heures, et j'ai du loisir le matin de bonne heure. De manière ou d'autre, dis-je, en sentant que je rougissais un peu au souvenir des heures que j'avais passées à flâner dans la ville ou sur la route de Norwood, j'ai du temps plus qu'il ne m'en faut.
-- Je pense que vous n'auriez pas de goût, dit Agnès en s'approchant de moi, et en me parlant à voix basse, d'un accent si doux et si consolant que je l'entends encore, pour un emploi de secrétaire?
-- Pas de goût, ma chère Agnès, et pourquoi?
-- C'est que, reprit Agnès, le docteur Strong a mis à exécution son projet de se retirer; il est venu s'établir à Londres, et je sais qu'il a demandé à papa s'il ne pourrait pas lui recommander un secrétaire. Ne pensez-vous pas qu'il lui serait plus agréable d'avoir auprès de lui son élève favori plutôt que tout autre?
-- Ma chère Agnès, m'écriai-je, que serais-je sans vous? Vous êtes toujours mon bon ange. Je vous l'ai déjà dit. Je ne pense jamais à vous que comme à mon bon ange.»
Agnès me répondit en riant gaiement qu'un bon ange (elle voulait parler de Dora) me suffisait bien, que je n'avais pas besoin d'en avoir davantage; et elle me rappela que le docteur avait coutume de travailler dans son cabinet de grand matin et pendant la soirée, et que probablement les heures dont je pouvais disposer lui conviendraient à merveille. Si j'étais heureux de penser que j'allais gagner moi-même mon pain, je ne l'étais pas moins de l'idée que je travaillerais avec mon ancien maître; et, suivant à l'instant l'avis d'Agnès, je m'assis pour écrire au docteur une lettre où je lui exprimais mon désir, en lui demandant la permission de me présenter chez lui le lendemain, à dix heures du matin. J'adressai mon épître à Highgate, car il demeurait dans ce lieu si plein de souvenirs pour moi, et j'allai la mettre moi-même à la poste sans perdre une minute.
Partout où passait Agnès, on trouvait derrière elle quelque trace précieuse du bien qu'elle faisait sans bruit en passant. Quand je revins, la cage des oiseaux de ma tante était suspendue exactement comme elle l'avait été si longtemps à la fenêtre de son salon; mon fauteuil, placé comme l'était le fauteuil infiniment meilleur de ma tante, près de la croisée ouverte; et l'écran vert qu'elle avait apporté était déjà attaché au haut de la fenêtre. Je n'avais pas besoin de demander qui est-ce qui avait fait tout cela. Rien qu'à voir comme les choses avaient l'air de s'être faites toutes seules, il n'y avait qu'Agnès qui pût avoir pris ce soin. Quelle autre qu'elle aurait songé à prendre mes livres mal arrangés sur ma table, pour les disposer dans l'ordre où je les plaçais autrefois, du temps de mes études? Quand j'aurais cru Agnès à cent lieues, je l'aurais reconnue tout de suite: je n'avais pas besoin de la voir occupée à tout remettre en place, souriant du désordre qui s'était introduit chez moi.
Ma tante mit beaucoup de bonne grâce à parler favorablement de la Tamise, qui faisait véritablement un bel effet aux rayons du soleil, quoique cela ne valût pas la mer qu'elle voyait à Douvres; mais elle gardait une rancune inexorable à la fumée de Londres qui poivrait tout, disait-elle. Heureusement il se fit une prompte révolution à cet égard, grâce au soin minutieux avec lequel Peggotty faisait la chasse à ce poivre malencontreux dans tous les coins de mon appartement. Seulement je ne pouvais m'empêcher, en la regardant, de me dire que Peggotty elle-même faisait beaucoup de bruit et peu de besogne, en comparaison d'Agnès, qui faisait tant de choses sans le moindre bruit. J'en étais là quand on frappa à la porte.
«Je pense que c'est papa, dit Agnès en devenant pâle, il m'a promis de venir.»
J'ouvris la porte, et je vis entrer non-seulement M. Wickfield mais Uriah Heep. Il y avait déjà quelque temps que je n'avais vu M. Wickfield. Je m'attendais déjà à le trouver très-changé, d'après ce qu'Agnès m'avait dit, mais je fus douloureusement surpris en le voyant.
Ce n'était pas tant parce qu'il était bien vieilli, quoique toujours vêtu avec la même propreté scrupuleuse; ce n'était pas non plus parce qu'il avait un teint échauffé, qui donnait mauvaise idée de sa santé; ce n'était pas parce que ses mains étaient agitées d'un mouvement nerveux, j'en savais mieux la cause que personne, pour l'avoir vue opérer pendant plusieurs années; ce n'est pas qu'il eût perdu la grâce de ses manières ni la beauté de ses traits, toujours la même; mais ce qui me frappa, c'est qu'avec tous ces témoignages évidents de distinction naturelle, il pût subir la domination impudente de cette personnification de la bassesse, Uriah Heep. Le renversement des deux natures dans leurs relations respectives, de puissance de la part d'Uriah, et de dépendance du côté de M. Wickfield, offrait le spectacle le plus pénible qu'on pût imaginer. J'aurais vu un singe conduire un homme en laisse, que je n'aurais pas été plus humilié pour l'homme.
Il n'en avait que trop conscience lui-même. Quand il entra, il s'arrêta la tête basse comme s'il le sentait bien. Ce fut l'affaire d'un moment, car Agnès lui dit très-doucement: «Papa, voilà miss Trotwood et Trotwood que vous n'avez pas vus depuis longtemps,» et alors il s'approcha, tendit la main à ma tante d'un air embarrassé, et serra les miennes plus cordialement. Pendant cet instant de trouble rapide, je vis un sourire de malignité sur les lèvres d'Uriah. Agnès le vit aussi, je crois, car elle fit un mouvement en arrière, comme pour s'éloigner de lui.
Quant à ma tante, le vit-elle, ne le vit-elle pas? j'aurais défié toute la science des physionomistes de le deviner sans sa permission. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu personne doué d'une figure plus impénétrable qu'elle, lorsqu'elle voulait. Sa figure ne parlait pas plus qu'un mur de ses secrètes pensées, jusqu'au moment où elle rompit le silence avec le ton brusque qui lui était ordinaire:
«Eh bien! Wickfield, dit ma tante, et il la regarda pour la première fois. J'ai raconté à votre fille le bel usage que j'ai fait de mon argent, parce que je ne pouvais plus vous le confier depuis que vous vous étiez un peu rouillé en affaires. Nous nous sommes donc consultées avec elle, et, tout considéré, nous nous tirerons de là. Agnès, à elle seule, vaut les deux associés, à mon avis.
-- S'il m'est permis de faire une humble remarque, dit Uriah Heep en se tortillant, je suis parfaitement d'accord avec miss Betsy Trotwood, et je serais trop heureux d'avoir aussi miss Agnès pour associée.
-- Contentez-vous d'être associé vous-même, repartit ma tante; il me semble que cela doit vous suffire. Comment vous portez-vous, monsieur?»
En réponse à cette question, qui lui était adressée du ton le plus sec, M. Heep secouant d'un air embarrassé le sac de papiers qu'il portait, répliqua qu'il se portait bien, et remercia ma tante en lui disant qu'il espérait qu'elle se portait bien aussi.
«Et vous, Copperfield... je devrais dire monsieur Copperfield, continua Uriah, j'espère que vous allez bien. Je suis heureux de vous voir, monsieur Copperfield, même dans les circonstances actuelles: et en effet les circonstances actuelles avaient l'air d'être assez de son goût. Elles ne sont pas tout ce que vos amis pourraient désirer pour vous, monsieur Copperfield; mais ce n'est pas l'argent qui fait l'homme, c'est... je ne suis vraiment pas en état de l'expliquer avec mes faibles moyens, dit Uriah faisant un geste de basse complaisance; mais ce n'est pas l'argent!...»
Là-dessus il me donna une poignée de main, non pas d'après le système ordinaire, mais en se tenant à quelques pas, comme s'il en avait peur, et en soulevant ma main ou la baissant tour à tour comme la poignée d'une pompe.
«Que dites-vous de notre santé, Copperfield... pardon, je devrais dire monsieur Copperfield? reprit Uriah; M. Wickfield n'a-t-il pas bonne mine, monsieur? Les années passent inaperçues chez nous, monsieur Copperfield; si ce n'est qu'elles élèvent les humbles, c'est-à-dire ma mère et moi, et qu'elles développent, ajouta-t-il en se ravisant, la beauté et les grâces, particulièrement chez miss Agnès.»
Il se tortilla après ce compliment d'une façon si intolérable que ma tante qui le regardait en face perdit complètement patience.
«Que le diable l'emporte! dit-elle brusquement. Qu'est-ce qu'il a donc? Pas de mouvements galvaniques, monsieur!
-- Je vous demande pardon, miss Trotwood, dit Uriah; je sais bien que vous êtes nerveuse.
-- Laissez-nous tranquilles, reprit ma tante qui n'était rien moins qu'apaisée par cette impertinence: je vous prie de vous taire. Sachez que je ne suis pas nerveuse du tout. Si vous êtes une anguille, monsieur, à la bonne heure! mais si vous êtes un homme, maîtrisez un peu vos mouvements, monsieur! Vive Dieu! continua-t-elle dans un élan d'indignation, je n'ai pas envie qu'on me fasse perdre la tête à se tortiller comme un serpent ou comme un tire-bouchon!»
M. Heep, comme on peut le penser, fut un peu troublé par cette explosion, qui recevait une nouvelle force de l'air indigné dont ma tante recula sa chaise en secouant la tête, comme si elle allait se jeter sur lui pour le mordre. Mais il me dit à part d'une voix douce:
«Je sais bien, monsieur Copperfield, que miss Trotwood, avec toutes ses excellentes qualités, est très-vive; j'ai eu le plaisir de la connaître avant vous, du temps que j'étais encore pauvre petit clerc, et il est naturel qu'elle ne soit pas adoucie par les circonstances actuelles. Je m'étonne au contraire que ce ne soit pas encore pis. J'étais venu ici vous dire que, si nous pouvions vous être bons à quelque chose, ma mère et moi, ou Wickfield-et- Heep, nous en serions ravis. Je ne m'avance pas trop, je suppose? dit-il avec un affreux sourire à son associé.
-- Uriah Heep, dit M. Wickfield d'une voix forcée et monotone, est très-actif en affaires, Trotwood. Ce qu'il dit, je l'approuve pleinement. Vous savez que je vous porte intérêt de longue date; mais, indépendamment de cela, ce qu'il dit, je l'approuve pleinement.
-- Oh! quelle récompense! dit Uriah en relevant l'une de ses jambes, au risque de s'attirer une nouvelle incartade de la part de ma tante, que je suis heureux de cette confiance absolue! Mais j'espère, il est vrai, que je réussis un peu à le soulager du poids des affaires, monsieur Copperfield.
-- Uriah Heep est un grand soulagement pour moi, dit M. Wickfield de la même voix sourde et triste; c'est un grand poids de moins pour moi, Trotwood, que de l'avoir pour associé.»
Je savais que c'était ce vilain renard rouge qui lui faisait dire tout cela, pour justifier ce qu'il m'avait dit lui-même, le soir où il avait empoisonné mon repos. Je vis le même sourire faux et sinistre errer sur ses traits, pendant qu'il me regardait avec attention.
«Vous ne nous quittez pas, papa? dit Agnès d'un ton suppliant. Ne voulez-vous pas revenir à pied avec Trotwood et moi?»
Je crois qu'il aurait regardé Uriah avant de répondre, si ce digne personnage ne l'avait pas prévenu.