Chapter 44
-- Je souhaite que votre cheval soit de cet avis, dit ma tante, mais pour le moment il est là devant la porte, l'oreille basse et la tête penchée comme s'il aimait mieux son écurie.»
Ma tante, par parenthèse, permettait à mon cheval de traverser la pelouse réservée, mais sans se relâcher de sa sévérité pour les ânes.
«Il va bientôt se ragaillardir, n'ayez pas peur.
-- En tout cas, la promenade fera du bien à son maître, dit ma tante, en regardant les papiers entassés sur ma table. Ah! mon enfant, vous passez à cela bien des heures. Jamais je ne me serais doutée, quand je lisais un livre autrefois, qu'il eût coûté tant de peine, tant de peine à l'auteur.
Il n'en coûte guère moins au lecteur, quelquefois, répondis-je. Quant à l'auteur, son travail n'est pas pour lui sans charme, ma tante.
-- Ah! oui, dit ma tante, l'ambition, l'amour de la gloire, la sympathie, et bien d'autres choses encore, je suppose? Eh bien! bon voyage!
-- Savez-vous quelque chose de plus, lui dis-je d'un air calme, tandis qu'elle s'asseyait dans mon fauteuil, après m'avoir donné une petite tape sur l'épaule, ... savez-vous quelque chose de plus sur cet attachement d'Agnès dont vous m'aviez parlé?»
Elle me regarda fixement, avant de me répondre:
«Je crois que oui, Trot.
-- Et votre première impression se confirme-t-elle?
-- Je crois que oui, Trot.»
Elle me regardait en face, avec une sorte de doute, de compassion, et de défiance d'elle-même, en voyant que je m'étudiais de mon mieux à lui montrer un visage d'une gaieté parfaite.
«Et ce qui est bien plus fort, Trot, ... dit ma tante.
-- Eh bien!
-- C'est que je crois qu'Agnès va se marier.
-- Que Dieu la bénisse! lui dis-je gaiement.
-- Oui, que Dieu la bénisse! dit ma tante, et son mari aussi!»
Je me joignis à ce voeu, en lui disant adieu, et, descendant rapidement l'escalier, je me mis en selle et je partis. «Raison de plus, me dis-je en moi-même, pour hâter l'explication.»
Comme je me rappelle ce voyage triste et froid! Les parcelles de glace, balayées par le vent, à la surface des prés, venaient frapper mon visage, les sabots de mon cheval battaient la mesure sur le sol durci; la neige, emportée par la brise, tourbillonnait sur les carrières blanchâtres; les chevaux fumants s'arrêtaient au haut des collines pour souffler, avec leurs chariots chargés de foin, et secouaient leurs grelots harmonieux; les coteaux et les plaines qu'on voyait au bas de la montagne se dessinaient sur l'horizon noirâtre, comme des lignes immenses tracées à la craie sur une ardoise gigantesque.
Je trouvai Agnès seule. Ses petites élèves étaient retournées dans leurs familles; elle lisait au coin du feu. Elle posa son livre en me voyant entrer, et m'accueillant avec sa cordialité accoutumée, elle prit son ouvrage, et s'établit dans une des fenêtres cintrées de sa vieille maison.
Je m'assis près d'elle et nous nous mîmes à parler de ce que je faisais, du temps qu'il me fallait encore pour finir mon ouvrage, du travail que j'avais fait depuis ma dernière visite. Agnès était très-gaie; et elle me prédit en riant que bientôt je deviendrais trop fameux pour qu'on osât me parler sur de pareils sujets.
«Aussi vous voyez que je me dépêche d'user du présent, me dit- elle, et que je ne vous épargne pas les questions, tandis que cela m'est encore permis.»
Je regardais ce beau visage, penché sur son ouvrage; elle leva les yeux, et vit que je la regardais.
«Vous avez l'air préoccupé aujourd'hui, Trotwood!
-- Agnès, vous dirai-je pourquoi? Je suis venu pour vous le dire.»
Elle posa son ouvrage, comme elle avait coutume de le faire quand nous discutions sérieusement quelque point, et me donna toute son attention.
«Ma chère Agnès, doutez-vous de ma sincérité avec vous?
-- Non! répondit-elle avec un regard étonné.
-- Doutez-vous que je sois dans l'avenir ce que j'ai toujours été pour vous?
-- Non, répondit-elle comme la première fois.
-- Vous rappelez-vous ce que j'ai essayé de vous dire, lors de mon retour, chère Agnès, de la dette de reconnaissance que j'ai contractée envers vous, et de l'ardeur d'affection que je vous porte?
-- Je me le rappelle très-bien, dit-elle doucement.
-- Vous avez un secret, dis-je. Agnès, permettez-moi de le partager.»
Elle baissa les yeux: elle tremblait.
«Je ne pouvais toujours pas ignorer, Agnès, quand je ne l'aurais pas appris déjà par d'autres que par vous (n'est-ce pas étrange?) qu'il y a quelqu'un à qui vous avez donné le trésor de votre amour. Ne me cachez pas ce qui touche de si près à votre bonheur. Si vous avez confiance en moi (et vous me le dites, et je vous crois), traitez-moi en ami, en frère, dans cette occasion surtout!»
Elle me jeta un regard suppliant et presque de reproche; puis, se levant, elle traversa rapidement la chambre comme si elle ne savait où aller, et, cachant sa tête dans ses mains, elle fondit en larmes.
Ses larmes m'émurent jusqu'au fond de l'âme, et cependant elles éveillèrent en moi quelque chose qui ranimait mon courage. Sans que je susse pourquoi, elles s'alliaient dans mon esprit au doux et triste sourire qui était resté gravé dans ma mémoire, et me causaient une émotion d'espérance plutôt que de tristesse.
«Agnès! ma soeur! mon amie! qu'ai-je fait?
-- Laissez-moi sortir, Trotwood. Je ne suis pas bien. Je suis hors de moi; je vous parlerai... une autre fois. Je vous écrirai. Pas maintenant, je vous en prie, je vous en supplie!»
Je cherchai à me rappeler ce qu'elle m'avait dit le soir où nous avions causé, sur la nature de son affection qui n'avait pas besoin de retour. Il me sembla que je venais de traverser tout un monde en un moment.
«Agnès, je ne puis supporter de vous voir ainsi, et surtout par ma faute. Ma chère enfant, vous que j'aime plus que tout au monde, si vous êtes malheureuse, laissez-moi partager votre chagrin. Si vous avez besoin d'aide ou de conseil, laissez-moi essayer de vous venir en aide. Si vous avez un poids sur le coeur, laissez-moi essayer de vous en adoucir la peine. Pour qui donc est-ce que je supporte la vie, Agnès, si ce n'est pour vous!
-- Oh! épargnez-moi!... Je suis hors de moi!... Une autre fois!» Je ne pus distinguer que ces paroles entrecoupées.
Était-ce une erreur? mon amour-propre m'entraînait-il malgré moi? Ou bien, était-il vrai que j'avais droit d'espérer, de rêver que j'entrevoyais un bonheur auquel je n'avais pas seulement osé penser?
«Il faut que je vous parle. Je ne puis vous laisser ainsi. Pour l'amour de Dieu, Agnès, ne nous abusons pas l'un l'autre après tant d'années, après tout ce qui s'est passé! Je veux vous parler ouvertement. Si vous avez l'idée que je doive être jaloux de ce bonheur que vous pouvez donner; que je ne saurai me résigner à vous voir aux mains d'un plus cher protecteur, choisi par vous; que je ne pourrai pas, dans mon isolement, voir d'un oeil satisfait votre bonheur, bannissez cette pensée: vous ne me rendez pas justice. Je n'ai pas tant souffert pour rien. Vous n'avez pas perdu vos leçons. Il n'y a pas le moindre alliage d'égoïsme dans la pureté de mes sentiments pour vous.»
Elle était redevenue calme. Au bout d'un moment, elle tourna vers moi son visage pâle encore, et me dit d'une voix basse, entrecoupée par l'émotion, mais très-distincte.
«Je dois à votre amitié pour moi, Trotwood, de vous déclarer que vous vous trompez. Je ne puis vous en dire davantage. Si j'ai parfois eu besoin d'appui et de conseil, ils ne m'ont pas fait défaut. Si quelquefois j'ai été malheureuse, mon chagrin s'est dissipé. Si j'ai eu à porter un fardeau, il a été rendu plus léger. Si j'ai un secret, il n'est pas nouveau... et ce n'est pas ce que vous supposez. Je ne puis ni le révéler, ni le faire partager à personne. Voilà longtemps qu'il est à moi seule, et c'est moi seule qui dois le garder.
-- Agnès! attendez! Encore un moment!»
Elle s'éloignait, mais je la retins. Je passai mon bras autour de sa taille. «Si quelquefois j'ai été malheureuse!... Mon secret n'est pas nouveau!» Des pensées et des espérances inconnues venaient d'assaillir mon âme: un nouveau jour venait d'illuminer ma vie.
«Mon Agnès! vous que je respecte et que j'honore, vous que j'aime si tendrement! Quand je suis venu ici aujourd'hui, je croyais que rien ne pourrait m'arracher un pareil aveu. Je croyais qu'il demeurerait enseveli au fond de mon coeur, jusqu'aux jours de notre vieillesse. Mais, Agnès, si j'entrevois en ce moment l'espoir qu'un jour peut-être il me sera permis de vous donner un autre nom, un nom mille fois plus doux que celui de soeur!...»
Elle pleurait, mais ce n'étaient plus les mêmes larmes: j'y voyais briller mon espoir.
«Agnès! vous qui avez toujours été mon guide et mon plus cher appui! Si vous aviez pensé un peu plus à vous-même, et un peu moins à moi, lorsque nous grandissions ici ensemble, je crois que mon imagination vagabonde ne se serait jamais laissé entraîner loin de vous. Mais vous étiez tellement au-dessus de moi, vous m'étiez si nécessaire dans mes chagrins ou dans mes joies d'enfant, que j'ai pris l'habitude de me confier en vous, de m'appuyer sur vous en toute chose, et cette habitude est devenue chez moi une seconde nature qui a usurpé la place de mes premiers sentiments, du bonheur de vous aimer comme je vous aime.»
Elle pleurait toujours, mais ce n'étaient plus des larmes de tristesse; c'étaient des larmes de joie! Et je la tenais dans mes bras comme je ne l'avais jamais fait, comme je n'avais jamais rêvé de le faire!
«Quand j'aimais Dora, Agnès, vous savez si je l'ai tendrement aimée.
-- Oui! s'écria-t-elle vivement. Et je suis heureuse de le savoir!
-- Quand je l'aimais, même alors mon amour aurait été incomplet sans votre sympathie. Je l'avais, et alors il ne me manquait plus rien. Quand je l'ai perdue, Agnès, qu'aurais-je été sans vous?»
Et je la serrais encore dans mes bras, plus près de mon coeur: sa tête tremblante reposait sur mon épaule; ses yeux si doux cherchaient les miens, brillant de joie à travers ses larmes!
«Quand je suis parti, mon Agnès, je vous aimais. Absent, je n'ai cessé de vous aimer toujours... De retour ici, je vous aime!»
Alors j'essayai de lui raconter la lutte que j'avais eu à soutenir en moi-même et la conclusion à laquelle j'étais arrivé. J'essayai de lui révéler toute mon âme. J'essayai de lui faire comprendre comment j'avais cherché à la mieux connaître et à mieux me connaître moi-même; comment je m'étais résigné à ce que j'avais cru découvrir, et comment ce jour-là même j'étais venu la trouver, fidèle à ma résolution. Si elle m'aimait assez (lui disais-je) pour m'épouser, je savais bien que ce n'était pas à cause de mes mérites personnels: je n'en avais d'autre que de l'avoir fidèlement aimée, et d'avoir beaucoup souffert; c'était là ce qui m'avait décidé à lui tout avouer. «Et en ce moment, ô mon Agnès! je vis briller dans tes yeux l'âme de ma femme-enfant; elle me disait: «C'est bien!» et je retrouvai, en toi, le plus précieux souvenir de la fleur qui s'était flétrie dans tout son éclat!
-- Je suis si heureuse, Trotwood! j'ai le coeur si plein! mais il faut que je vous dise une chose.
-- Quoi donc, ma bien-aimée?»
Elle posa doucement ses mains sur mes épaules, et me regarda longtemps.
«Savez-vous ce que c'est?
-- Je n'ose pas y songer. Dites-le-moi, mon Agnès.
-- Je vous ai aimé toute ma vie!»
Oh! que nous étions heureux, mon Dieu! que nous étions heureux! Nous ne pleurions pas sur nos épreuves passées! (les siennes dépassaient bien les miennes!) Non, ce n'était pas sur ces épreuves d'autrefois, la source de notre joie d'aujourd'hui, que nous versions des pleurs: nous pleurions du bonheur de nous voir ainsi l'un à l'autre... pour ne jamais nous séparer.
Nous allâmes nous promener ensemble dans les champs, par cette soirée d'hiver: la nature semblait partager la joie paisible qui remplissait notre âme. Les étoiles brillaient au-dessus de nous, et, les yeux fixés sur le ciel, nous bénissions Dieu de nous avoir dirigés vers le port tranquille.
Debout ensemble à la fenêtre ouverte, nous contemplâmes la lune qui paraissait au milieu des étoiles: Agnès levait vers elle ses yeux si calmes, et moi je suivais son regard. Un long espace semblait s'entr'ouvrir devant moi, et j'apercevais dans le lointain, sur cette route laborieuse, un pauvre petit garçon déguenillé, seul et abandonné, qui ne se doutait guère qu'un jour il sentirait battre un autre coeur, surtout celui-là, contre le sien, et pourrait dire: «Il est à moi.»
L'heure du dîner approchait quand nous parûmes chez ma tante le lendemain. Peggotty me dit qu'elle était dans mon cabinet: elle mettait son orgueil à le tenir en ordre, tout prêt à me recevoir. Nous la trouvâmes lisant avec ses lunettes, au coin du feu.
«Bon Dieu! me dit ma tante en nous voyant entrer, qu'est-ce que vous m'amenez là à la maison?
-- C'est Agnès,» lui dis-je.
Nous étions convenus de commencer par être très-discrets. Ma tante fut extrêmement désappointée. Quand j'avais dit: «C'est Agnès,» elle m'avait lancé un regard plein d'espoir; mais, voyant que j'étais aussi calme que de coutume, elle ôta ses lunettes de désespoir, et s'en frotta vigoureusement le bout du nez.
Néanmoins, elle accueillit Agnès de grand coeur, et bientôt nous descendîmes pour dîner. Deux ou trois fois, ma tante mit ses lunettes pour me regarder, mais elle les ôtait aussitôt, d'un air désappointé, et s'en frottait le nez. Le tout au grand déplaisir de M. Dick, qui savait que c'était mauvais signe.
«À propos, ma tante, lui dis-je après dîner, j'ai parlé à Agnès de ce que vous m'aviez dit.
-- Alors, Trot, dit ma tante en devenant très-rouge, vous avez eu grand tort, et vous auriez dû tenir mieux votre promesse.
-- Vous ne m'en voudrez pas, ma tante, j'espère, quand vous saurez qu'Agnès n'a pas d'attachement qui la rende malheureuse.
-- Quelle absurdité!» dit ma tante.
En la voyant très-vexée, je crus qu'il valait mieux en finir. Je pris la main d'Agnès, et nous vînmes tous deux nous agenouiller auprès de son fauteuil. Elle nous regarda, joignit les mains, et, pour la première et la dernière fois de sa vie, elle eut une attaque de nerfs.
Peggotty accourut. Dès que ma tante fut remise, elle se jeta à son cou, l'appela une vieille folle et l'embrassa à grands bras. Après quoi elle embrassa M. Dick (qui s'en trouva très-honoré, mais encore plus surpris); puis elle leur expliqua tout. Et nous nous livrâmes tous à la joie.
Je n'ai jamais pu découvrir si, dans sa dernière conversation avec moi, ma tante s'était permis une fraude pieuse, ou si elle s'était trompée sur l'état de mon âme. Tout ce qu'elle avait dit, me répéta-t-elle, c'est qu'Agnès allait se marier, et maintenant je savais mieux que personne si ce n'était pas vrai.
Notre mariage eut lieu quinze jours après. Traddles et Sophie, le docteur et mistress Strong furent seuls invités à notre paisible union. Nous les quittâmes le coeur plein de joie, pour monter tous deux en voiture. Je tenais dans mes bras celle qui avait été pour moi la source de toutes les nobles émotions que j'avais pu ressentir, le centre de mon âme, le cercle de ma vie, ma... ma femme! et mon amour pour elle était bâti sur le roc!
«Mon mari bien-aimé, dit Agnès, maintenant que je puis vous donner ce nom, j'ai encore quelque chose à vous dire.
-- Dites-le-moi, mon amour.
-- C'est un souvenir de la nuit où Dora est morte. Vous savez, elle vous avait prié d'aller me chercher?
-- Oui.
-- Elle m'a dit qu'elle me laissait quelque chose. Savez-vous ce que c'était?»
Je croyais le deviner. Je serrai plus près de mon coeur la femme qui m'aimait depuis si longtemps.
«Elle me dit qu'elle me faisait une dernière prière et qu'elle me laissait un dernier devoir à remplir.
-- Eh bien?
-- Elle m'a demandé de venir un jour prendre la place qu'elle laissait vide.»
Et Agnès mit sa tête sur mon sein: elle pleura et je pleurai avec elle, quoique nous fussions bien heureux.
CHAPITRE XXXIII.
Un visiteur.
Je touche au terme du récit que j'ai voulu faire; mais il y a encore un incident sur lequel mon souvenir s'arrête souvent avec plaisir, et sans lequel un des fils de ma toile resterait emmêlé.
Ma renommée et ma fortune avaient grandi, mon bonheur domestique était parfait, j'étais marié depuis dix ans. Par une soirée de printemps, nous étions assis au coin du feu, dans notre maison de Londres, Agnès et moi. Trois de nos enfants jouaient dans la chambre, quand on vint me dire qu'un étranger voulait me parler.
On lui avait demandé s'il venait pour affaire, et il avait répondu que non: il venait pour avoir le plaisir de me voir, et il arrivait d'un long voyage. Mon domestique disait que c'était un homme d'âge qui avait l'air d'un fermier.
Cette nouvelle produisit une certaine émotion; elle avait quelque chose de mystérieux qui rappelait aux enfants le commencement d'une histoire favorite que leur mère se plaisait à leur raconter, et où l'on voyait arriver ainsi déguisée sous son manteau, une méchante vieille fée qui détestait tout le monde. L'un de nos petits garçons cacha sa tête dans les genoux de sa maman pour être à l'abri de tout danger, et la petite Agnès (l'aînée de nos enfants), assit sa poupée sur une chaise, pour figurer à sa place, et courut derrière les rideaux de la fenêtre d'où elle laissait passer la forêt de boucles dorées de sa petite tête blonde, curieuse de voir ce qui allait se passer.
«Faites entrer!» dis-je.
Nous vîmes bientôt apparaître et s'arrêter dans l'ombre, sur le seuil de la porte, un vieillard vert et robuste, avec des cheveux gris. La petite Agnès, attirée par son air avenant, avait couru à sa rencontre pour le faire entrer, et je n'avais pas encore bien reconnu ses traits, quand ma femme, se levant tout à coup, s'écria d'une voix émue que c'était M. Peggotty.
C'était M. Peggotty! Il était vieux à présent, mais de ces vieillesses vermeilles, vives et vigoureuses. Quand notre première émotion fut calmée et qu'il fut établi, avec les enfants sur ses genoux, devant le feu, dont la flamme illuminait sa face, il me parut aussi fort et aussi robuste, je dirai même aussi beau, pour son âge, que jamais.
«Maître Davy!» dit-il. Et comme ce nom d'autrefois, prononcé du même temps qu'autrefois, réjouissait mon oreille! «Maître Davy, c'est un beau jour que celui où je vous revois, avec votre excellente femme!
-- Oui, mon vieil ami, c'est vraiment un beau jour! m'écriai-je.
-- Et ces jolis enfants! dit M. Peggotty. Les belles petites fleurs que cela fait! Maître Davy, vous n'étiez pas plus grand que le plus petit de ces trois enfants-là, quand je vous ai vu pour la première fois. Émilie était de la même taille, et notre pauvre garçon n'était qu'un petit garçon!
-- J'ai changé plus que vous depuis ce temps-là, lui dis-je. Mais laissons tous ces bambins aller se coucher, et comme il ne peut pas y avoir en Angleterre d'autre gîte pour vous ce soir que celui-ci, dites-moi où je puis envoyer chercher vos bagages? est- ce toujours le vieux sac noir qui a tant voyagé? Et puis, tout en buvant un verre de grog de Yarmouth, nous causerons de tout ce qui s'est passé depuis dix ans.
-- Êtes-vous seul? dit Agnès.
-- Oui, madame, dit-il en lui baisant la main, je suis tout seul.»
Il s'assit entre nous: nous ne savions comment lui témoigner notre joie, et en écoutant cette voix qui m'était si familière, j'étais tenté de croire qu'il en était encore au temps où il poursuivait son long voyage à la recherche de sa nièce chérie.
«Il y a une fameuse pièce d'eau à traverser, dit-il, pour rester seulement quelques semaines. Mais l'eau me connaît (surtout quand elle est salée) et les amis sont les amis; aussi, nous voilà réunis. Tiens! ça rime, dit M. Peggotty surpris de cette découverte; mais, ma parole! c'est sans le vouloir.
-- Est-ce que vous comptez refaire bientôt tous ces milliers de lieues-là? demanda Agnès.
-- Oui, madame, répondit-il, je l'ai promis à Émilie avant de partir. Voyez-vous, je ne rajeunis pas à mesure que je prends des années, et si je n'étais pas venu ce coup-ci, il est probable que je ne l'aurais jamais fait. Mais j'avais trop grande envie de vous voir, maître Davy et vous, dans votre heureux ménage, avant de devenir trop vieux.»
Il nous regardait comme s'il ne pouvait pas rassasier ses yeux. Agnès écarta gaiement les longues mèches de ses cheveux gris sur son front, pour qu'il pût nous voir mieux à son aise.
«Et maintenant, racontez-nous, lui dis-je, tout ce qui vous est arrivé.
-- Ça ne sera pas long, maître Davy. Nous n'avons pas fait fortune, mais nous avons prospéré tout de même. Nous avons bien travaillé pour y arriver: nous avons mené d'abord une vie un peu dure, mais nous avons prospéré tout de même. Nous avons fait de l'élève de moutons, nous avons fait de la culture, nous avons fait un peu de tout, et nous avons, ma foi! fini par être aussi bien que nous pouvions espérer de l'être. Dieu nous a toujours protégés, dit-il en inclinant respectueusement la tête, et nous n'avons fait que réussir: c'est-à-dire, à la longue, pas du premier coup: si ce n'était hier, c'était aujourd'hui; si ce n'était pas aujourd'hui, c'était demain.
-- Et Émilie? dîmes-nous à la fois, Agnès et moi.
-- Émilie, madame, n'a jamais, depuis notre départ, fait sa prière du soir en allant se coucher, là-bas, dans les bois où nous étions établis, de l'autre côté du soleil, sans que je l'aie entendue murmurer votre nom. Quand vous l'avez eu quittée et que nous avons eu perdu de vue maître Davy, ce fameux soir qui nous a vus partir, elle a été d'abord très-abattue, et je suis sûr et certain que, si elle avait su alors ce que maître Davy avait eu la prudence et la bonté de nous cacher, elle n'aurait pas pu résister à ce coup-là. Mais il y avait à bord des pauvres gens qui étaient malades, et elle s'est occupée à les soigner; il y avait des enfants, et elle les a soignés aussi: ça l'a distraite; en faisant du bien autour d'elle, elle s'en est fait à elle-même.
-- Quand est-ce qu'elle a appris le malheur? lui demandai-je.
-- Je le lui ai caché, après que je l'ai su moi-même, dit M. Peggotty. Nous vivions dans un lieu solitaire, mais au milieu des plus beaux arbres et des roses qui montaient jusque sur notre toit. Un jour, tandis que je travaillais aux champs, il est venu un voyageur anglais de notre Norfolk ou de notre Suffolk (je ne sais plus trop lequel des deux); et comme de raison, nous l'avons fait entrer, pour lui donner à boire et à manger; nous l'avons reçu de notre mieux. C'est ce que nous faisons tous dans la colonie. Il avait sur lui un vieux journal, où se trouvait le récit de la tempête. C'est comme ça qu'elle l'a appris. Quand je suis rentré le soir, j'ai vu qu'elle le savait.»
Il baissa la voix à ces mots, et sa figure reprit cette expression de gravité que je ne lui avais que trop connue.
«Cela l'a-t-il beaucoup changée?
-- Oui, pendant longtemps, dit-il, peut-être même jusqu'à ce jour. Mais je crois que la solitude lui a fait du bien. Elle a eu beaucoup à faire à la ferme; il lui a fallu soigner la volaille et le reste; elle a eu du mal, ça lui a fait du bien. Je ne sais, dit-il d'un air pensif, si vous reconnaîtriez à présent notre Émilie, maître Davy!
-- Elle est donc bien changée?
-- Je n'en sais rien. Je la vois tous les jours, je ne peux pas savoir; mais il y a des moments où je trouve qu'elle est bien mince, dit M. Peggotty en regardant le feu, un peu vieillie, un peu languissante, triste, avec ses yeux bleus; l'air délicat, une jolie petite tête un peu penchée, une voix tranquille... presque timide. Voilà mon Émilie!»
Nous l'observions en silence, tandis qu'il regardait toujours le feu d'un air pensif.