David Copperfield - Tome II

Chapter 43

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Au jour marqué, je crois que c'était le lendemain, mais peu importe, nous nous rendîmes, Traddles et moi, à la prison où M. Creakle exerçait son autorité. C'était un immense bâtiment qui avait dû coûter fort cher à construire. Comme nous approchions de la porte, je ne pus m'empêcher de songer au tollé général qu'aurait excité dans le pays le pauvre innocent qui aurait proposé de dépenser la moitié de la somme pour construire une école industrielle en faveur des jeunes gens, ou un asile en faveur des vieillards dignes d'intérêt.

On nous fit entrer dans un bureau qui aurait pu servir de rez-de- chaussée à la tour de Babel, tant il était solidement construit. Là nous fûmes présentés à notre ancien maître de pension, au milieu d'un groupe qui se composait de deux ou trois de ces infatigables magistrats, ses collègues, et de quelques visiteurs venus à leur suite. Il me reçut comme un homme qui m'avait formé l'esprit et le coeur, et qui m'avait toujours aimé tendrement. Quand je lui présentai Traddles, M. Creakle déclara, mais avec moins d'emphase, qu'il avait également été le guide, le maître et l'ami de Traddles. Notre vénérable pédagogue avait beaucoup vieilli; mais ce n'était pas à son avantage. Son visage était toujours aussi méchant; ses yeux aussi petits et un peu plus enfoncés encore. Ses rares cheveux gras et gris, avec lesquels je me le représentais toujours, avaient presque absolument disparu, et les grosses veines qui se dessinaient sur son crâne chauve n'étaient pas faites pour le rendre plus agréable à voir.

Après avoir causé un moment avec ces messieurs, dont la conversation aurait pu faire croire qu'il n'y avait dans ce monde rien d'aussi important que le suprême bien-être des prisonniers, ni rien à faire sur la terre en dehors des grilles d'une prison, nous commençâmes notre inspection. C'était justement l'heure du dîner: nous allâmes d'abord dans la grande cuisine, où l'on préparait le dîner de chaque prisonnier (qu'on allait lui passer par sa cellule), avec la régularité et la précision d'une horloge. Je dis tout bas à Traddles que je trouvais un contraste bien frappant entre ces repas si abondants et si soignés et les dîners, je ne dis pas des pauvres, mais des soldats, des marins, des paysans, de la masse honnête et laborieuse de la nation, dont il n'y avait pas un sur cinq cents qui dînât aussi bien de moitié. J'appris que le _Système_ exigeait une forte nourriture, et, en un mot, pour en finir avec le _Système_, je découvris que, sur ce point comme sur tous les autres, le _Système_ levait tous les doutes, et tranchait toutes les difficultés. Personne ne paraissait avoir la moindre idée qu'il y eût un autre système que le _Système_, qui valût la peine d'en parler.

Tandis que nous traversions un magnifique corridor, je demandai à M. Creakle et à ses amis quels étaient les avantages principaux de ce tout-puissant, de cet incomparable système. J'appris que c'était l'isolement complet des prisonniers, grâce auquel un homme ne pouvait savoir quoi que ce fût de celui qui était enfermé à côté de lui, et se trouvait là réduit à un état d'âme salutaire qui l'amenait enfin à la repentance et à une contrition sincère.

Lorsque nous eûmes visité quelques individus dans leurs cellules et traversé les couloirs sur lesquels donnaient ces cellules; quand on nous eut expliqué la manière de se rendre à la chapelle, et ainsi de suite, je fus frappé de l'idée qu'il était extrêmement probable que les prisonniers en savaient plus long qu'on ne croyait sur le compte les uns des autres, et qu'ils avaient évidemment trouvé quelque bon petit moyen de correspondre ensemble. Ceci a été prouvé depuis, je crois, mais, sachant bien qu'un tel soupçon serait repoussé comme un abominable blasphème contre le Système, j'attendis, pour examiner de plus près les traces de cette pénitence tant vantée.

Mais ici, je fus encore assailli par de grands doutes. Je trouvai que la pénitence était à peu près taillée sur un patron uniforme, comme les habits et les gilets de confection qu'on voit aux étalages des tailleurs. Je trouvai qu'on faisait de grandes professions de foi, fort semblables quant au fond et même quant à la forme, ce qui me parut très-louche. Je trouvai une quantité de renards occupés à dire beaucoup de mal des raisins suspendus à des treilles inaccessibles; mais, de tous ces renards, il n'y en avait pas un seul à qui j'eusse confié une grappe à la portée de ses griffes. Surtout je trouvai que ceux qui parlaient le plus étaient ceux qui excitaient le plus d'intérêt, et que leur amour-propre, leur vanité, le besoin qu'ils avaient de faire de l'effet et de tromper les gens, tous sentiments suffisamment démontrés par leurs antécédents, les portaient à faire de longues professions de foi dans lesquelles ils se complaisaient fort.

Cependant j'entendis si souvent parler, durant le cours de notre visite, d'un certain numéro Vingt-sept qui était en odeur de sainteté, que je résolus de suspendre mon jugement jusqu'à ce que j'eusse vu Vingt-sept. Vingt-huit faisait le pendant, c'était aussi, me dit-on, un astre fort éclatant, mais, par malheur pour lui, son mérite était légèrement éclipsé par le lustre extraordinaire de Vingt-sept. À force d'entendre parler de Vingt- sept, des pieuses exhortations qu'il adressait à tous ceux qui l'entouraient, des belles lettres qu'il écrivait constamment à sa mère, qu'il s'inquiétait de voir dans la mauvaise voie, je devins très-impatient de me trouver en face de ce phénomène.

J'eus à maîtriser quelque temps mon impatience, parce qu'on réservait Vingt-sept pour le bouquet. À la fin, pourtant, nous arrivâmes à la porte de sa cellule, et, là, M. Creakle, appliquant son oeil à un petit trou dans le mur, nous apprit avec la plus vive admiration, qu'il était en train de lire un livre de cantiques.

Immédiatement il se précipita tant de têtes à la fois pour voir numéro Vingt-sept lire son livre de cantiques, que le petit trou se trouva bloqué en moins de rien par une profondeur de six ou sept têtes. Pour remédier à cet inconvénient, et pour nous donner l'occasion de causer avec Vingt-sept dans toute sa pureté, M. Creakle donna l'ordre d'ouvrir la porte de la cellule et d'inviter Vingt-sept à venir dans le corridor. On exécuta ses instructions, et quel ne fut pas l'étonnement de Traddles et le mien! Cet illustre converti, ce fameux numéro Vingt-sept, c'était Uriah Heep!

Il nous reconnut immédiatement et nous dit, en sortant de sa cellule avec ses contorsions d'autrefois:

«Comment vous portez-vous, monsieur Copperfield? Comment vous portez-vous, monsieur Traddles?»

Cette reconnaissance causa parmi l'assistance une admiration générale que je ne pus m'expliquer qu'en supposant que chacun était émerveillé de voir qu'il ne fût pas fier le moins du monde et qu'il nous fit l'honneur de vouloir bien nous reconnaître.

«Eh bien, Vingt-sept, dit M. Creakle en l'admirant d'un air sentimental, comment vous trouvez-vous aujourd'hui?

-- Je suis bien humble, monsieur, répondit Uriah Heep.

-- Vous l'êtes toujours, Vingt-sept,» dit M. Creakle.

Ici un autre monsieur lui demanda, de l'air d'un profond intérêt:

«Vous sentez-vous vraiment tout à fait bien?

-- Oui, monsieur, merci, dit Uriah Heep en regardant du côté de son interlocuteur, beaucoup mieux ici que je n'ai jamais été nulle part. Je reconnais maintenant mes folies, monsieur. C'est là ce qui fait que je me sens si bien de mon nouvel état.»

Plusieurs des assistants étaient profondément touchés. L'un d'entre eux, s'avançant vers lui, lui demanda, avec une extrême sensibilité, comment il trouvait le boeuf?

«Merci, monsieur, répondit Uriah Heep en regardant du côté d'où venait cette nouvelle question; il était plus dur hier que je ne l'aurais souhaité, mais mon devoir est de m'y résigner. J'ai fait des sottises, messieurs, dit Uriah en regardant autour de lui avec un sourire bénin, et je dois en supporter les conséquences sans me plaindre.»

Il s'éleva un murmure combiné où venaient se mêler, d'une part la satisfaction de voir à Vingt-sept un état d'âme si céleste, et de l'autre un sentiment d'indignation contre le fournisseur pour lui avoir donné quelque sujet de plainte (M. Creakle en prit note immédiatement). Cependant, Vingt-sept restait debout au milieu de nous, comme s'il sentait bien qu'il représentait là la pièce curieuse d'un muséum des plus intéressants. Pour nous porter, à nous autres néophytes, le coup de grâce et nous éblouir, séance tenante, en redoublant à nos yeux ces éclatantes merveilles, on donna l'ordre de nous amener aussi Vingt-huit.

J'avais déjà été tellement étonné, que je n'éprouvai qu'une sorte de surprise résignée quand je vis s'avancer M. Littimer lisant un bon livre.

«Vingt-huit, dit un monsieur à lunettes qui n'avait pas encore parlé, la semaine passée, vous vous êtes plaint du chocolat, mon ami. A-t-il été meilleur cette semaine?

-- Merci, monsieur, dit M. Littimer, il était mieux fait. Si j'osais faire une observation, monsieur, je crois que le lait qu'on y mêle n'est pas parfaitement pur; mais je sais, monsieur, qu'on falsifie beaucoup le lait à Londres, et que c'est un article qu'il est difficile de se procurer naturel.»

Je crus remarquer que le monsieur en lunettes faisait concurrence avec son Vingt-huit au Vingt-sept de M. Creakle, car chacun d'eux se chargeait de faire valoir son protégé tour à tour.

«Dans quel état d'âme êtes-vous, Vingt-huit? dit l'interrogateur en lunettes.

-- Je vous remercie, monsieur, répondit M. Littimer; je reconnais mes folies, monsieur; je suis bien peiné quand je songe aux péchés de mes anciens compagnons, monsieur, mais j'espère qu'ils obtiendront leur pardon.

-- Vous vous trouvez heureux? continua le même monsieur d'un ton d'encouragement.

-- Je vous suis bien obligé, monsieur, reprit M. Littimer; parfaitement.

-- Y a-t-il quelque chose qui vous préoccupe? Dites-le franchement, Vingt-huit.

-- Monsieur, dit M. Littimer sans lever la tête, si mes yeux ne m'ont pas trompé, il y a ici un monsieur qui m'a connu autrefois. Il peut être utile à ce monsieur de savoir que j'attribue toutes mes folies passées à ce que j'ai mené une vie frivole au service des jeunes gens, et que je me suis laissé entraîner par eux à des faiblesses auxquelles je n'ai pas eu la force de résister. J'espère que ce monsieur, qui est jeune, voudra bien profiter de cet avertissement, monsieur, et ne pas s'offenser de la liberté que je prends; c'est pour son bien. Je reconnais toutes mes folies passées; j'espère qu'il se repentira de même de toutes les fautes et des péchés dont il a pris sa part.»

J'observai que plusieurs messieurs se couvraient les yeux de la main comme s'ils venaient d'entrer dans une église.

«Cela vous fait honneur, Vingt-huit: je n'attendais pas moins de vous... Avez-vous encore quelques mots à dire?

-- Monsieur, reprit M. Littimer en levant légèrement, non pas les yeux, mais les sourcils seulement, il y avait une jeune femme d'une mauvaise conduite que j'ai essayé, mais en vain, de sauver. Je prie ce monsieur, si cela lui est possible, d'informer cette jeune femme, de ma part, que je lui pardonne ses torts envers moi, et que je l'invite à la repentance. J'espère qu'il aura cette bonté.

-- Je ne doute pas, Vingt-huit, continua son interlocuteur, que le monsieur auquel vous faites allusion ne sente très-vivement, comme nous le faisons tous, ce que vous venez de dire d'une façon si touchante. Nous ne voulons pas vous retenir plus longtemps.

-- Je vous remercie, monsieur, dit M. Littimer. Messieurs, je vous souhaite le bonjour; j'espère que vous en viendrez aussi, vous et vos familles, à reconnaître vos péchés et à vous amender.»

Là-dessus Vingt-huit se retira après avoir lancé un regard d'intelligence à Uriah. On voyait bien qu'ils n'étaient pas inconnus l'un à l'autre et qu'ils avaient trouvé moyen de s'entendre. Quand on ferma sur lui la porte de sa cellule, on entendait chuchoter de tout côté dans le groupe que c'était là un prisonnier bien respectable, un cas magnifique.

«Maintenant, Vingt-sept, dit M. Creakle rentrant en scène avec son champion, y a-t-il quelque chose qu'on puisse faire pour vous? Vous n'avez qu'à dire.

-- Je vous demande humblement, monsieur, reprit Uriah en secouant sa tête haineuse, l'autorisation d'écrire encore à ma mère.

-- Elle vous sera certainement accordée, dit M. Creakle.

-- Merci, monsieur! Je suis bien inquiet de ma mère. Je crains qu'elle ne soit pas en sûreté.»

Quelqu'un eut l'imprudence de demander quel danger elle courait; mais un «Chut!» scandalisé fut la réponse générale.

«Je crains qu'elle ne soit pas en sûreté pour l'éternité, monsieur, répondit Uriah en se tordant vers la voix; je voudrais savoir ma mère dans l'état où je suis. Jamais je ne serais arrivé à cet état d'âme si je n'étais pas venu ici. Je voudrais que ma mère fût ici. Quel bonheur ce serait pour chacun qu'on pût amener ici tout le monde.»

Ce sentiment fut reçu avec une satisfaction sans limites, une satisfaction telle que ces messieurs n'avaient, je crois, encore rien vu de pareil.

«Avant de venir ici, dit Uriah en nous jetant un regard de côté, comme s'il eût souhaité de pouvoir empoisonner d'un coup d'oeil le monde extérieur auquel nous appartenions; avant de venir ici, je commettais des fautes; mais, je puis maintenant le reconnaître, il y a bien du péché dans le monde; il y a bien du péché chez ma mère. D'ailleurs, il n'y a que péché partout, excepté ici.

-- Vous êtes tout à fait changé, dit M. Creakle.

-- Oh ciel! certainement, monsieur, cria ce converti de la plus belle espérance.

-- Vous ne retomberiez pas, si on vous mettait en liberté? demanda une autre personne.

-- Oh ciel! non, monsieur.

-- Bien! dit M. Creakle, tout ceci est très-satisfaisant. Vous vous êtes adressé à M. Copperfield, Vingt-sept, avez-vous quelque chose de plus à lui dire?

-- Vous m'avez connu longtemps avant mon entrée ici, et mon grand changement, monsieur Copperfield, dit Uriah en me regardant de telle manière que jamais je n'avais vu, même sur son visage, un plus atroce regard... Vous m'avez connu dans le temps où, malgré toutes mes fautes, j'étais humble avec les orgueilleux, et doux avec les violents; vous avez été violent envers moi une fois, monsieur Copperfield; vous m'avez donné un soufflet, vous savez!»

Tableau de commisération générale. On me lance des regards indignés.

«Mais je vous pardonne, monsieur Copperfield, dit Uriah faisant de sa clémence le sujet d'un parallèle odieux, impie, que je croirais blasphémer de répéter. Je pardonne à tout le monde. Ce n'est pas à moi de conserver la moindre rancune contre qui que ce soit. Je vous pardonne de bon coeur, et j'espère qu'à l'avenir vous dompterez mieux vos passions. J'espère que M. Wickfield et miss Wickfield se repentiront, ainsi que toute cette clique de pécheurs. Vous avez été visité par l'affliction, et j'espère que cela vous profitera, mais il vous aurait été encore plus profitable de venir ici. M. Wickfield aurait mieux fait de venir ici, et miss Wickfield aussi. Ce que je puis vous souhaiter de mieux, monsieur Copperfield, ainsi qu'à vous tous, messieurs, c'est d'être arrêtés et conduits ici. Quand je songe à mes folies passées et à mon état présent, je sens combien cela vous serait avantageux. Je plains tous ceux qui ne sont pas amenés ici.»

Il se glissa dans sa cellule au milieu d'un choeur d'approbation; Traddles et moi, nous nous sentîmes tout soulagés quand il fut sous les verrous.

Une conséquence remarquable de tout ce beau repentir, c'est qu'il me donna l'envie de demander ce qu'avaient fait ces deux hommes pour être mis en prison. C'était évidemment le dernier aveu sur lequel ils fussent disposés à s'étendre. Je m'adressai à un des deux gardiens qui, d'après l'expression de leur visage, avaient bien l'air de savoir à quoi s'en tenir sur toute cette comédie.

«Savez-vous, leur dis-je, tandis que nous suivions le corridor, quelle a été la dernière erreur du numéro vingt-sept.»

On me répondit que c'était un cas de banque.

«Une fraude sur la banque d'Angleterre? demandai-je.

-- Oui, monsieur. Un cas de fraude, de faux et de complot, car il n'était pas seul; c'était lui qui menait la bande. Il s'agissait d'une grosse somme. On les a condamnés à la déportation perpétuelle. Vingt-sept était le plus rusé de la troupe, il avait su se tenir presque complètement dans l'ombre. Pourtant il n'a pu y réussir tout à fait. La banque n'a pu que lui mettre un grain de sel sur la queue... et ce n'était pas facile.

-- Savez-vous le crime de Vingt-huit?

-- Vingt-huit, reprit le gardien, en parlant à voix basse, et par- dessus l'épaule, sans retourner la tête, comme s'il craignait que Creakle et consorts ne l'entendissent parler avec cette coupable irrévérence sur le compte de ces créatures immaculées, Vingt-huit (également condamné à la déportation) est entré au service d'un jeune maître à qui, la veille de son départ pour l'étranger, il a volé deux cent cinquante livres sterling tant en argent qu'en valeurs. Ce qui me rappelle tout particulièrement son affaire, c'est qu'il a été arrêté par une naine.

-- Par qui?

-- Par une toute petite femme dont j'ai oublié le nom.

-- Ce n'est pas Mowcher?

-- Précisément. Il avait échappé à toutes les poursuites, il partait pour l'Amérique avec une perruque et des favoris blonds, jamais vous n'avez vu pareil déguisement, quand cette petite femme, qui se trouvait à Southampton, le rencontra dans la rue, le reconnut de son oeil perçant, courut se jeter entre ses jambes pour le faire tomber et le tint ferme, comme la mort.

-- Excellente miss Mowcher! m'écriai-je.

-- C'était bien le cas de le dire, si vous l'aviez vue comme moi, debout sur une chaise, au banc des témoins, le jour du jugement. Quand elle l'avait arrêté, il lui avait fait une grande balafre à la figure, et l'avait maltraitée de la façon la plus brutale, mais elle ne l'a lâché que quand elle l'a vu sous les verrous. Et même elle le tenait si obstinément, que les agents de police ont été obligés de les emmener ensemble. Il n'y avait rien de plus drôle que sa déposition; elle a reçu des compliments de toute la Cour, et on l'a ramenée chez elle en triomphe. Elle a dit devant le tribunal que, le connaissant comme elle le connaissait, elle l'aurait arrêté tout de même, quand elle aurait été manchotte, et qu'il eût été fort comme Samson. Et, en conscience, je crois qu'elle l'aurait fait comme elle le disait.»

C'était aussi mon opinion, et j'en estimais davantage miss Mowcher.

Nous avions vu tout ce qu'il y avait à voir. En vain nous aurions essayé de faire comprendre à un homme comme le vénérable M. Creakle, que Vingt-sept et Vingt-huit étaient des gens de caractère qui n'avaient nullement changé, qu'ils étaient ce qu'ils avaient toujours été: de vils hypocrites faits tout exprès pour cette espèce de confession publique: qu'ils savaient aussi bien que nous, que tout cela était coté à la bourse de la philanthropie et qu'on leur en tiendrait compte aussitôt qu'ils allaient être loin de leur patrie; en un mot, que ce n'était d'un bout à l'autre qu'un calcul infâme, une imposture exécrable. Nous laissâmes là le _Système_ et ses adhérents, et nous reprîmes le chemin de la maison, encore tout abasourdis de ce que nous venions de voir.

«Traddles, dis-je à mon ami, quand on a enfourché un mauvais dada, il vaut peut-être mieux en effet le surmener comme cela, pour le crever plus vite.

-- Dieu vous entende!» me répondit-il.

CHAPITRE XXXII.

Une étoile brille sur mon chemin.

Nous étions arrivés à Noël; il y avait plus de deux mois que j'étais de retour. J'avais vu souvent Agnès. Quelque plaisir que j'éprouvasse à m'entendre louer par la grande voix du public, voix puissante pour m'encourager à redoubler d'efforts, le plus petit mot d'éloge sorti de la bouche d'Agnès valait pour moi mille fois plus que tout le reste.

J'allais à Canterbury au moins une fois par semaine, souvent davantage, passer la soirée avec elle. Je revenais la nuit, à cheval, car j'étais alors retombé dans mon humeur mélancolique... surtout quand je la quittais... et j'étais bien aise de prendre un exercice forcé pour échapper aux souvenirs du passé qui me poursuivaient dans de pénibles veilles, ou dans des rêves plus pénibles encore. Je passais donc à cheval la plus grande partie de mes longues et tristes nuits, évoquant, le long du chemin, les douloureux regrets qui m'avaient occupé pendant ma longue absence.

Ou plutôt j'écoutais l'écho de ces regrets, que j'entendais dans le lointain. C'était moi qui les avais, de moi-même, exilés si loin de moi; je n'avais plus qu'à accepter le rôle inévitable que je m'étais fait à moi-même. Quand je lisais à Agnès les pages que je venais d'écrire, quand je la voyais m'écouter si attentivement, se mettre à rire ou fondre en larmes; quand sa voix affectueuse se mêlait avec tant d'intérêt au monde idéal où je vivais, je songeais à ce qu'aurait pu être ma vie; mais j'y songeais, comme jadis, après avoir épousé Dora, j'avais songé trop tard à ce que j'aurais voulu que fût ma femme.

Mes devoirs envers Agnès, qui m'aimait d'une tendresse que je ne devais point songer à troubler; sans me rendre coupable envers elle d'un égoïsme misérable, impuissant d'ailleurs à réparer le mal; l'assurance où j'étais, après mûre réflexion, qu'ayant volontairement gâté moi-même ma destinée, et obtenu le genre d'attachement que mon coeur impétueux lui avait demandé, je n'avais pas le droit de murmurer, et que je n'avais plus qu'à souffrir: voilà tout ce qui occupait mon âme et ma pensée; mais je l'aimais, et je trouvais quelque consolation à me dire qu'un jour viendrait peut-être où je pourrais l'avouer sans remords, un jour bien éloigné où je pourrais lui dire: «Agnès, voilà où j'en étais quand je suis revenu près de vous; et maintenant je suis vieux, et je n'ai jamais aimé depuis!» Pour elle, elle ne montrait aucun changement dans ses sentiments ni dans ses manières: ce qu'elle avait toujours été pour moi, elle l'était encore; rien de moins, rien de plus.

Entre ma tante et moi, ce sujet semblait être banni de nos conversations, non que nous eussions un parti pris de l'éviter; mais, par une espèce d'engagement tacite, nous y songions chacun de notre côté, sans formuler en commun nos pensées. Quand, suivant notre ancienne habitude, nous étions assis le soir au coin du feu, nous restions absorbés dans ces rêveries, mais tout naturellement, comme si nous en eussions parlé sans réserve. Et cependant nous gardions le silence. Je crois qu'elle avait lu dans mon coeur, et qu'elle comprenait à merveille pourquoi je me condamnais à me taire.

Noël était proche, et Agnès ne m'avait rien dit: je commençai à craindre qu'elle n'eût compris l'état de mon âme, et qu'elle ne gardât son secret, de peur de me faire de la peine. Si cela était, mon sacrifice était inutile, je n'avais pas rempli le plus simple de mes devoirs envers elle; je faisais chaque jour ce que j'avais résolu d'éviter. Je me décidai à trancher la difficulté; s'il existait entre nous une telle barrière, il fallait la briser d'une main énergique.

C'était par un jour d'hiver, froid et sombre! que de raisons j'ai de me le rappeler! Il était tombé, quelques heures auparavant, une neige qui, sans être épaisse, s'était gelée sur le sol qu'elle recouvrait. Sur la mer, je voyais à travers les vitres de ma fenêtre le vent du nord souffler avec violence. Je venais de penser aux rafales qui devaient balayer en ce moment les solitudes neigeuses de la Suisse, et ses montagnes inaccessibles aux humains dans cette saison, et je me demandais ce qu'il y avait de plus solitaire, de ces régions isolées, ou de cet océan désert.

«Vous sortez à cheval aujourd'hui, Trot? dit ma tante en entr'ouvrant ma porte.

-- Oui, lui dis-je, je pars pour Canterbury. C'est un beau jour pour monter à cheval.