David Copperfield - Tome II

Chapter 42

Chapter 423,903 wordsPublic domain

Avec sa douce tranquillité, elle calma mon agitation; elle me ramena au souvenir du moment de notre séparation; elle me parla d'Émilie, qu'elle avait été voir en secret plusieurs fois; elle me parla d'une manière touchante du tombeau de Dora. Avec l'instinct toujours juste que lui donnait son noble coeur, elle toucha si doucement et si délicatement les cordes douloureuses de ma mémoire que pas une d'elles ne manqua de répondre à son appel harmonieux, et moi, je prêtais l'oreille à cette triste et lointaine mélodie, sans souffrir des souvenirs qu'elle éveillait dans mon âme. Et comment en aurais-je pu souffrir, lorsque le sien les dominait tous et planait comme les ailes de mon bon ange sur ma vie!

«Et vous, Agnès, dis-je enfin. Parlez-moi de vous. Vous ne m'avez encore presque rien dit de ce que vous faites.

-- Et qu'aurais-je à vous dire? reprit-elle avec son radieux sourire. Mon père est bien. Vous nous retrouvez ici tranquilles dans notre vieille maison qui nous a été rendue; nos inquiétudes sont dissipées; vous savez cela, cher Trotwood, et alors vous savez tout.

-- Tout, Agnès?»

Elle me regarda, non sans un peu d'étonnement et d'émotion.

«Il n'y a rien de plus, ma soeur? lui dis-je.»

Elle pâlit, puis rougit, et pâlit de nouveau. Elle sourit avec une calme tristesse, à ce que je crus voir, et secoua la tête.

J'avais cherché à la mettre sur le sujet dont m'avait parlé ma tante; car quelque douloureuse que dût être pour moi cette confidence, je voulais y soumettre mon coeur et remplir mon devoir vis-à-vis d'Agnès. Mais je vis qu'elle se troublait, et je n'insistai pas.

«Vous avez beaucoup à faire, chère Agnès?

-- Avec mes élèves?» dit-elle en relevant la tête; elle avait repris sa sérénité habituelle.

«Oui. C'est bien pénible, n'est-ce pas?

-- La peine en est si douce, reprit-elle, que je serais presque ingrate de lui donner ce nom.

-- Rien de ce qui est bien ne vous semble difficile, répliquai- je.»

Elle pâlit de nouveau, et, de nouveau, comme elle baissait la tête, je revis ce triste sourire.

«Vous allez attendre pour voir mon père, dit-elle gaiement, et vous passerez la journée avec nous. Peut-être même voudrez-vous bien coucher dans votre ancienne chambre? Elle porte toujours votre nom.»

Cela m'était impossible, j'avais promis à ma tante de revenir le soir, mais je serais heureux, lui dis-je, de passer la journée avec eux.

«J'ai quelque chose à faire pour le moment, dit Agnès, mais voilà vos anciens livres, Trotwood, et notre ancienne musique.

-- Je revois même les anciennes fleurs, dis-je en regardant autour de moi; ou du moins les espèces que vous aimiez autrefois.

-- J'ai trouvé du plaisir, reprit Agnès en souriant, à conserver tout ici pendant votre absence, dans le même état que lorsque nous étions des enfants. Nous étions si heureux alors!

-- Oh! oui, Dieu m'en est témoin!

-- Et tout ce qui me rappelait mon frère, dit Agnès en tournant vers moi ses yeux affectueux, m'a tenu douce compagnie. Jusqu'à cette miniature de panier, dit-elle en me montrant celui qui pendait à sa ceinture, tout plein de clefs, il me semble, quand je l'entends résonner, qu'il me chante un air de notre jeunesse.»

Elle sourit et sortit par la porte qu'elle avait ouverte en entrant.

C'était à moi à conserver avec un soin religieux cette affection de soeur. C'était tout ce qui me restait, et c'était un trésor. Si une fois j'ébranlais cette sainte confiance en voulant la dénaturer, elle était perdue à tout jamais et ne saurait renaître. Je pris la ferme résolution de n'en point courir le risque. Plus je l'aimais, plus j'étais intéressé à ne point m'oublier un moment.

Je me promenai dans les rues, je revis mon ancien ennemi le boucher, aujourd'hui devenu constable, avec le bâton, signe honorable de son autorité, pendu dans sa boutique: j'allai voir l'endroit où je l'avais combattu; et là je méditai sur miss Shepherd, et sur l'aînée des miss Jorkins, et sur toutes mes frivoles passions, amours ou haines de cette époque. Rien ne semblait avoir survécu qu'Agnès, mon étoile toujours plus brillante et plus élevée dans le ciel.

Quand je revins, M. Wickfield était rentré; il avait loué à deux milles environ de la ville un jardin où il allait travailler presque tous les jours. Je le trouvai tel que ma tante me l'avait décrit. Nous dînâmes en compagnie de cinq ou six petites filles; il avait l'air de n'être plus que l'ombre du beau portrait qu'on voyait sur la muraille.

La tranquillité et la paix qui régnaient jadis dans cette paisible demeure, et dont j'avais gardé un si profond souvenir, y étaient revenues. Quand le dîner fut terminé, M. Wickfield ne prenant plus le vin du dessert, et moi refusant d'en prendre comme lui, nous remontâmes tous. Agnès et ses petites élèves se mirent à chanter, à jouer et à travailler ensemble. Après le thé les enfants nous quittèrent, et nous restâmes tous trois ensemble, à causer du passé.

«J'y trouve bien des sources de regret, de profond regret et de remords, Trotwood, dit M. Wickfield, en secouant sa tête blanchie; vous ne le savez que trop. Mais avec tout cela je serais bien fâché d'en effacer le souvenir, lors même que ce serait en mon pouvoir.»

Je pouvais aisément le croire: Agnès était à côté de lui!

«J'anéantirais en même temps, continua-t-il, celui de la patience, du dévouement, de la fidélité, de l'amour de mon enfant, et cela, je ne veux pas l'oublier, non, pas même pour parvenir à m'oublier moi-même.

-- Je vous comprends, monsieur, lui dis-je doucement. Je la vénère. J'y ai toujours pensé... toujours, avec vénération.

-- Mais personne ne sait, pas même vous, reprit-il, tout ce qu'elle a fait, tout ce qu'elle a supporté, tout ce qu'elle a souffert. Mon Agnès!»

Elle avait mis sa main sur le bras de son père comme pour l'arrêter, et elle était pâle, bien pâle.

«Allons! allons!» dit-il, avec un soupir, en repoussant évidemment le souvenir d'un chagrin que sa fille avait eu à supporter, qu'elle supportait peut-être même encore (je pensai à ce que m'avait dit ma tante), Trotwood, je ne vous ai jamais parlé de sa mère. Quelqu'un vous en a-t-il parlé?

-- Non, monsieur.

-- Il n'y a pas beaucoup à en dire... bien qu'elle ait eu beaucoup à souffrir. Elle m'a épousé contre la volonté de son père, qui l'a reniée. Elle l'a supplié de lui pardonner, avant la naissance de mon Agnès. C'était un homme très-dur, et la mère était morte depuis longtemps. Il a rejeté sa prière. Il lui a brisé le coeur.»

Agnès s'appuya sur l'épaule de son père et lui passa doucement les bras autour du cou.

«C'était un coeur doux et tendre, dit-il, il l'a brisé, je savais combien c'était une nature frêle et délicate. Nul ne le pouvait savoir aussi bien que moi. Elle m'aimait beaucoup, mais elle n'a jamais été heureuse. Elle a toujours souffert en secret de ce coup douloureux, et quand son père la repoussa pour la dernière fois, elle était faible et malade... elle languit, puis elle mourut. Elle me laissa Agnès qui n'avait que quinze jours encore, et les cheveux gris que vous vous rappelez m'avoir vus déjà la première fois que vous êtes venu ici.»

Il embrassa sa fille.

«Mon amour pour mon enfant était un amour plein de tristesse, car mon âme tout entière était malade. Mais à quoi bon vous parler de moi? C'est de sa mère et d'elle que je voulais vous parler, Trotwood. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que j'ai été ni ce que je suis encore, vous le devinerez bien; je le sais. Quant à Agnès, je n'ai que faire aussi de vous dire ce qu'elle est; mais j'ai toujours retrouvé en elle quelque chose de l'histoire de sa pauvre mère; et c'est pour cela que je vous en parle ce soir, à présent que nous sommes de nouveau réunis, après de si grands changements. J'ai fini.»

Il baissa la tête, elle pencha vers lui son visage d'ange, qui prit, avec ses caresses filiales, un caractère plus pathétique encore après ce récit. Une scène si touchante était bien faite pour fixer d'une façon toute particulière dans ma mémoire le souvenir de cette soirée, la première de notre réunion.

Agnès se leva, et, s'approchant doucement de son piano, elle se mit à jouer quelques-uns des anciens airs que nous avions si souvent écoutés au même endroit.

«Avez-vous le projet de voyager encore?» me demanda Agnès, tandis que j'étais debout à côté d'elle.

-- Qu'en pense ma soeur?

-- J'espère que non.

-- Alors, je n'en ai plus le projet, Agnès.

-- Puisque vous me consultez, Trotwood, je vous dirai que mon avis est que vous n'en devez rien faire, reprit-elle doucement. «Votre réputation croissante et vos succès vous encouragent à continuer; et lors même que je pourrais me passer de mon frère, continua-t- elle en fixant ses yeux sur moi, peut-être le temps, plus exigeant, réclame-t-il de vous une vie plus active.»

-- Ce que je suis? c'est votre oeuvre, Agnès; c'est à vous d'en juger.

-- Mon oeuvre, Trotwood?

-- Oui, Agnès, mon amie! lui dis-je en me penchant vers elle, j'ai voulu vous dire, aujourd'hui, en vous revoyant, quelque chose qui n'a pas cessé d'être dans mon coeur depuis la mort de Dora. Vous rappelez-vous que vous êtes venue me trouver dans notre petit salon, et que vous m'avez montré le ciel, Agnès?

-- Oh, Trotwood! reprit-elle, les yeux pleins de larmes. Elle était si aimante, si naïve, si jeune! Pourrais-je jamais l'oublier?

-- Telle que vous m'êtes apparue alors, ma soeur, telle vous avez toujours été pour moi. Je me le suis dit bien des fois depuis ce jour. Vous m'avez toujours montré le ciel, Agnès; vous m'avez toujours conduit vers un but meilleur; vous m'avez toujours guidé vers un monde plus élevé.»

Elle secoua la tête en silence; à travers ses larmes, je revis encore le doux et triste sourire.

«Et je vous en suis si reconnaissant, Agnès, si obligé éternellement, que je n'ai pas de nom pour l'affection que je vous porte. Je veux que vous sachiez, et pourtant je ne sais comment vous le dire, que toute ma vie je croirai en vous, et me laisserai guider par vous, comme je l'ai fait au milieu des ténèbres qui ont fui loin de moi. Quoi qu'il arrive, quelques nouveaux liens que vous puissiez former, quelques changements qui puissent survenir entre nous, je vous suivrai toujours des yeux, je croirai en vous et je vous aimerai comme je le fais aujourd'hui, et comme je l'ai toujours fait. Vous serez, comme vous l'avez toujours été, ma consolation et mon appui. Jusqu'au jour de ma mort, ma soeur chérie, je vous verrai toujours devant moi, me montrant le ciel!»

Elle mit sa main sur la mienne et me dit qu'elle était fière de moi, et de ce que je lui disais, mais que je la louais beaucoup plus qu'elle ne le méritait. Puis elle continua à jouer doucement, mais sans me quitter des yeux.

«Savez-vous, Agnès, que ce que j'ai appris ce soir de votre père répond merveilleusement au sentiment que vous m'avez inspiré quand je vous ai d'abord connue, quand je n'étais encore qu'un petit écolier assis à vos côtés.

-- Vous saviez que je n'avais pas de mère, répondit-elle avec un sourire, et cela vous disposait à m'aimer un peu.

-- Plus que cela, Agnès. Je sentais, presque autant que si j'avais su cette histoire, qu'il y avait, dans l'atmosphère qui nous environnait quelque chose de doux et de tendre, que je ne pouvais m'expliquer; quelque chose qui, chez une autre, aurait pu tenir de la tristesse (et maintenant je sais que j'avais raison), mais qui n'en avait pas chez vous le caractère.»

Elle jouait doucement quelques notes, et elle me regardait toujours.

«Vous ne riez pas de l'idée que je caressais alors; ces folles idées, Agnès?

-- Non!

-- Et si je vous disais que, même alors, je comprenais que vous pourriez aimer fidèlement, en dépit de tout découragement, aimer jusqu'à votre dernière heure, ne ririez-vous pas au moins de ce rêve?

-- Oh non! oh non!»

Un instant son visage prit une expression de tristesse qui me fit tressaillir, mais, l'instant d'après, elle se remettait à jouer doucement, en me regardant avec son beau et calme sourire.

Tandis que je retournais le soir à Londres, poursuivi par le vent comme par un souvenir inflexible, je pensais à elle, je craignais qu'elle ne fût pas heureuse. Moi, je n'étais pas heureux, mais j'avais réussi jusqu'alors à mettre fidèlement un sceau sur le passé; et, en songeant à elle, tandis qu'elle me montrait le ciel, je songeais à cette demeure éternelle où je pourrais un jour l'aimer, d'un amour inconnu à la terre, et lui dire la lutte que je m'étais livrée dans mon coeur, lorsque je l'aimais ici-bas.

CHAPITRE XXXI.

On me montre deux intéressants pénitents.

Provisoirement... dans tous les cas, jusqu'à ce que mon livre fût achevé, c'est à dire pendant quelques mois encore... j'élus domicile à Douvres, chez ma tante; et là, assis à la fenêtre d'où j'avais contemplé la lune réfléchie dans les eaux de la mer, la première fois que j'étais venu chercher un abri sous ce toit, je poursuivis tranquillement ma tâche.

Fidèle à mon projet de ne faire allusion à mes travaux que lorsqu'ils viennent par hasard se mêler à l'histoire de ma vie, je ne dirai point les espérances, les joies, les anxiétés et les triomphes de ma vie d'écrivain. J'ai déjà dit que je me vouais à mon travail avec toute l'ardeur de mon âme, que j'y mettais tout ce que j'avais d'énergie. Si mes livres ont quelque valeur, qu'ai- je besoin de rien ajouter? Sinon, mon travail ne valant pas grand'chose, le reste n'a d'intérêt pour personne.

Parfois, j'allais à Londres, pour me perdre dans ce vivant tourbillon du monde, ou pour consulter Traddles sur quelque affaire. Pendant mon absence, il avait gouverné ma fortune avec un jugement des plus solides; et, grâce à lui, elle était dans l'état le plus prospère, Comme ma renommée croissante commençait à m'attirer une foule de lettres de gens que je ne connaissais pas, lettres souvent fort insignifiantes, auxquelles je ne savais que répondre, je convins avec Traddles de faire peindre mon nom sur sa porte; là, les facteurs infatigables venaient apporter des monceaux de lettres à mon adresse, et, de temps à autre, je m'y plongeais à corps perdu, comme un ministre de l'intérieur, sauf les appointements.

Dans ma correspondance, je trouvais parfois égarée une offre obligeante de quelqu'un des nombreux individus qui erraient dans la cour des _Doctors'-Commons_: on me proposait de pratiquer sous mon nom (si je voulais seulement me charger d'acheter la charge de procureur), et de me donner tant pour cent sur les bénéfices. Mais je déclinai toutes ces offres, sachant bien qu'il n'y avait que déjà trop de ces courtiers marrons en exercice, et persuadé que la cour des Commons était déjà bien assez mauvaise comme cela, sans que j'allasse contribuer à la rendre pire encore.

Les soeurs de Sophie étaient retournées en Devonshire, lorsque mon nom vint éclore sur la porte de Traddles, et c'était le petit espiègle qui répondait tout le jour, sans seulement avoir l'air de connaître Sophie, confinée dans une chambre de derrière, d'où elle avait l'agrément de pouvoir, en levant les yeux de dessus son ouvrage, avoir une échappée de vue sur un petit bout de jardin enfumé, y compris une pompe.

Mais je la retrouvais toujours là, charmante et douce ménagère, fredonnant ses chansons du Devonshire quand elle n'entendait pas monter quelques pas inconnus, et fixant par ses chants mélodieux le petit page sur son siège, dans son antichambre officielle.

Je ne comprenais pas, au premier abord, pourquoi je trouvais si souvent Sophie occupée à écrire sur un grand livre, ni pourquoi, dès qu'elle m'apercevait, elle s'empressait de le fourrer dans le tiroir de sa table. Mais le secret me fut bientôt dévoilé. Un jour, Traddles (qui venait de rentrer par une pluie battante) sortit un papier de son pupitre et me demanda ce que je pensais de cette écriture.

-- Oh, non, Tom! s'écria Sophie, qui faisait chauffer les pantoufles de son mari.

-- Pourquoi pas, ma chère, reprit Tom d'un air ravi. Que dites- vous de cette écriture, Copperfield?

-- Elle est magnifique; c'est tout à fait l'écriture légale des affaires. Je n'ai jamais vu, je crois, une main plus ferme.

-- Ça n'a pas l'air d'une écriture de femme, n'est-ce pas? dit Traddles.

-- De femme! répétai-je. Pourquoi pas d'un moulin à vent?»

Traddles, ravi de ma méprise, éclata de rire, et m'apprit que c'était l'écriture de Sophie; que Sophie avait déclaré qu'il lui fallait bientôt un copiste, et qu'elle voulait remplir cet office; qu'elle avait attrapé ce genre d'écriture à force d'étudier un modèle; et qu'elle transcrivait maintenant je ne sais combien de pages in-folio à l'heure. Sophie était toute confuse de ce qu'on me disait là. «Quand Tom sera juge, disait-elle, il n'ira pas le crier comme cela sur les toits. Mais Tom n'était pas de cet avis; il déclarait au contraire qu'il en serait toujours également fier, quelles que fussent les circonstances.

«Quelle excellente et charmante femme vous avez, mon cher Traddles! lui dis-je, lorsqu'elle fut sortie en riant.

-- Mon cher Copperfield, reprit Traddles, c'est sans exception la meilleure fille du monde. Si vous saviez comme elle gouverne tout ici, avec quelle exactitude, quelle habileté, quelle économie, quel ordre, quelle bonne humeur elle vous mène tout cela!

-- En vérité, vous avez bien raison de faire son éloge, repris-je. Vous êtes un heureux mortel. Je vous crois faits tous deux pour vous communiquer l'un à l'autre le bonheur que chacun de vous porte en soi-même.

-- Il est certain que nous sommes les plus heureux du monde, reprit Traddles; c'est une chose que je ne peux pas nier. Tenez! Copperfield, quand je la vois se lever à la lumière pour mettre tout en ordre, aller faire son marché sans jamais s'inquiéter du temps, avant même que les clercs soient arrivés dans le bureau; me composer je ne sais comment les meilleurs petits dîners, avec les éléments les plus ordinaires; me faire des puddings et des pâtés, remettre chaque chose à sa place, toujours propre et soignée sur sa personne; m'attendre le soir si tard que je puisse rentrer, toujours de bonne humeur, toujours prête à m'encourager, et tout cela pour me faire plaisir: non vraiment, là, il m'arrive quelquefois de ne pas y croire, Copperfield!»

Il contemplait avec tendresse jusqu'aux pantoufles qu'elle lui avait fait chauffer, tout en mettant ses pieds dedans et les étendant sur les chenets d'un air de satisfaction.

«Je ne peux pas le croire, répétait-il. Et si vous saviez que de plaisirs nous avons! Ils ne sont pas chers, mais ils sont admirables. Quand nous sommes chez nous le soir, et que nous fermons notre porte, après avoir tiré ces rideaux..., qu'elle a faits... où pourrions-nous être mieux? Quand il fait beau, et que nous allons nous promener le soir, les rues nous fournissent mille jouissances. Nous nous mettons à regarder les étalages des bijoutiers, et je montre à Sophie lequel de ces serpents aux yeux de diamants, couchés sur du satin blanc, je lui donnerais si j'en avais le moyen; et Sophie me montre laquelle de ces belles montres d'or à cylindre, avec mouvement à échappement horizontal, elle m'achèterait si elle en avait le moyen: puis nous choisissons les cuillers et les fourchettes, les couteaux à beurre, les truelles à poisson ou les pinces à sucre qui nous plairaient le plus, si nous avions le moyen: et vraiment, nous nous en allons aussi contents que si nous les avions achetés! Une autre fois, nous allons flâner dans les squares ou dans les belles rues; nous voyons une maison à louer, alors nous la considérons en nous demandant si cela nous conviendra quand je serai fait juge. Puis nous prenons tous nos arrangements: cette chambre-là sera pour nous, telle autre pour l'une de nos soeurs, etc., etc., jusqu'à ce que nous ayons décidé si véritablement l'hôtel peut ou non nous convenir. Quelquefois aussi nous allons, en payant moitié place, au parterre de quelque théâtre, dont le fumet seul, à mon avis, n'est pas cher pour le prix, et nous nous amusons comme des rois. Sophie d'abord croit tout ce qu'elle entend sur la scène, et moi aussi. En rentrant, nous achetons de temps en temps un petit morceau de quelque chose chez le charcutier, ou un petit homard chez le marchand de poisson, et nous revenons chez nous faire un magnifique souper, tout en causant de ce que nous venons de voir. Eh bien! Copperfield, n'est-il pas vrai que si j'étais lord chancelier, nous ne pourrions jamais faire ça?

-- Quoi que vous deveniez, mon cher Traddles, pensai-je en moi- même, vous ne ferez jamais rien que de bon et d'aimable. À propos, lui dis-je tout haut, je suppose que vous ne dessinez plus jamais de squelettes?

-- Mais réellement, répondit Traddles en riant et en rougissant, je n'oserais jamais l'affirmer, mon cher Copperfield. Car l'autre jour j'étais au banc du roi, une plume à la main; il m'a pris fantaisie de voir si j'avais conservé mon talent d'autrefois. Et j'ai bien peur qu'il n'y ait un squelette... en perruque... sur le rebord du pupitre.»

Quand nous eûmes bien ri de tout notre coeur, Traddles se mit à dire, de son ton d'indulgence: «Ce vieux Creakle!

-- J'ai reçu une lettre de ce vieux... scélérat, lui dis-je.» car jamais je ne m'étais senti moins disposé à lui pardonner l'habitude qu'il avait prise de battre Traddles comme plâtre, qu'en voyant Traddles si disposé à lui pardonner pour lui-même.

-- De Creakle le maître de pension? s'écria Traddles. Oh! non, ce n'est pas possible.

-- Parmi les personnes qu'attire vers moi ma renommée naissante, lui dis-je en jetant un coup d'oeil sur mes lettres, et qui font la découverte qu'elles m'ont toujours été très-attachées, se trouve le susdit Creakle. Il n'est plus maître de pension à présent, Traddles. Il est retiré. C'est un magistrat du comté de Middlesex.»

Je jouissais d'avance de la surprise de Traddles, mais point du tout, il n'en montra aucune.

«Et comment peut-il se faire, à votre avis, qu'il soit devenu magistrat du Middlesex? continuai-je.

-- Oh! mon cher ami, répondit Traddles, c'est une question à laquelle il serait bien difficile de répondre. Peut-être a-t-il voté pour quelqu'un ou prêté de l'argent à quelqu'un, ou acheté quelque chose à quelqu'un, ou rendu service à quelqu'un, qui connaissait quelqu'un, qui a obtenu du lieutenant du comté qu'on le mît dans la commission?

-- En tout cas, il en est, de la commission, lui dis-je. Et il m'écrit qu'il sera heureux de me faire voir, en pleine vigueur, le seul vrai système de discipline pour les prisons; le seul moyen infaillible d'obtenir des repentirs solides et durables, c'est-à- dire, comme vous savez, le système cellulaire. Qu'en pensez-vous?

-- Du système? me demanda Traddles, d'un air grave.

-- Non. Mais croyez-vous que je doive accepter son offre, et lui annoncer que vous y viendrez avec moi?

-- Je n'y ai pas d'objection, dit Traddles.

-- Alors, je vais lui écrire pour le prévenir. Vous rappelez-vous (pour ne rien dire de la façon dont on nous traitait) que ce même Creakle avait mis son fils à la porte de chez lui, et vous souvenez-vous de la vie qu'il faisait mener à sa femme et à sa fille?

-- Parfaitement, dit Traddles.

-- Eh bien, si vous lisez sa lettre, vous verrez que c'est le plus tendre des hommes pour les condamnés chargés de tous les crimes. Seulement je ne suis pas bien sûr que cette tendresse de coeur s'étende aussi à quelque autre classe de créatures humaines.»

Traddles haussa les épaules, mais sans paraître le moins du monde surpris. Je ne l'étais pas moi-même, j'avais déjà vu trop souvent de semblables parodies en action. Nous fixâmes le jour de notre visite, et j'écrivis le soir même à M. Creakle.