David Copperfield - Tome II

Chapter 41

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Assis au coin du feu, pour penser à lui à loisir, je tombai bientôt de ces réflexions consolantes et de ces douces images dans la contemplation vague du charbon flamboyant, dont les transformations capricieuses me représentaient fidèlement les vicissitudes qui avaient troublé ma vie. Depuis que j'avais quitté l'Angleterre, trois ans auparavant, je n'avais pas revu un feu de charbon, mais, que de fois, en observant les bûches qui tombaient en cendre blanchâtre, pour se mêler à la légère poussière du foyer, j'avais cru voir avec leur braise consumée s'évanouir mes espérances éteintes à tout jamais!

Maintenant, je me sentais capable de songer au passé gravement, mais sans amertume; je pouvais contempler l'avenir avec courage. Je n'avais plus, à vrai dire, de foyer domestique. Je m'étais fait une soeur de celle à laquelle, peut-être, j'aurais pu inspirer un sentiment plus tendre. Un jour elle se marierait, d'autres auraient des droits sur son coeur, sans qu'elle sût jamais, en prenant de nouveaux liens, l'amour qui avait grandi dans mon âme. Il était juste que je payasse la peine de ma passion étourdie. Je récoltais ce que j'avais semé.

Je pensais à tout cela, et je me demandais si mon coeur était vraiment capable de supporter cette épreuve, si je pourrais me contenter auprès d'elle d'occuper la place qu'elle avait su se contenter d'occuper auprès de moi, quand tout à coup, j'aperçus sous mes yeux une figure qui semblait sortir tout exprès du feu que je contemplais, pour raviver mes plus anciens souvenirs.

Le petit docteur Chillip, dont les bons offices m'avaient rendu le service que l'on a vu dans le premier chapitre de ce récit, était assis à l'autre coin de la salle, lisant son journal. Il avait bien un peu souffert du progrès des ans, mais c'était un petit homme si doux, si calme, si paisible, qu'il n'y paraissait guère; je me figurai qu'il n'avait pas dû changer depuis le jour où il était établi dans notre petit salon à attendre ma naissance.

M. Chillip avait quitté Blunderstone depuis cinq ou six ans, et je ne l'avais jamais revu depuis. Il était là à lire tout tranquillement son journal, la tête penchée d'un côté et un verre de vin chaud près de lui. Il y avait dans toute sa personne quelque chose de si conciliant, qu'il avait l'air de faire ses excuses au journal de prendre la liberté de le lire.

Je m'approchai de l'endroit où il était assis en lui disant:

«Comment cela va-t-il, monsieur Chillip?»

Il parut fort troublé de cette interpellation inattendue de la part d'un étranger, et répondit lentement, selon son habitude:

«Je vous remercie, monsieur; vous êtes bien bon. Merci, monsieur; et vous, j'espère que vous allez bien?

-- Vous ne vous souvenez pas de moi?

-- Mais, monsieur, reprit M. Chillip en souriant de l'air le plus doux et en secouant la tête, j'ai quelque idée que j'ai vu votre figure quelque part, monsieur, mais je ne peux pas mettre la main sur votre nom, en vérité.

-- Et cependant, vous m'avez connu longtemps avant que je me connusse moi-même, répondis-je.

-- Vraiment, monsieur? dit M. Chillip. Est-ce qu'il se pourrait que j'eusse eu l'honneur de présider à...

-- Justement.

-- Vraiment? s'écria M. Chillip. Vous avez probablement pas mal changé depuis lors, monsieur?

-- Probablement.

-- Alors, monsieur, continua M. Chillip, j'espère que vous m'excuserez si je suis forcé de vous prier de me dire votre nom?»

En entendant mon nom, il fut très-ému. Il me serra la main, ce qui était pour lui un procédé violent, vu qu'en général il vous glissait timidement, à deux pouces environ de sa hanche, un doigt ou deux, et paraissait tout décontenancé lorsque quelqu'un lui faisait l'amitié de les serrer un peu fort. Même en ce moment, il fourra, bien vite, après, sa main dans la poche de sa redingote et parut tout rassuré de l'avoir mise en lieu de sûreté.

«En vérité! monsieur, dit M. Chillip après m'avoir examiné, la tête toujours penchée du même côté. Quoi! c'est monsieur Copperfield? Eh bien, monsieur, je crois que je vous aurais reconnu, si j'avais pris la liberté de vous regarder de plus près. Vous ressemblez beaucoup à votre pauvre père, monsieur.

-- Je n'ai jamais eu le bonheur de voir mon père, lui répondis-je.

-- C'est vrai, monsieur, dit M. Chillip du ton le plus doux. Et c'est un grand malheur sous tous les rapports. Nous n'ignorons pas votre renommée dans ce petit coin du monde, monsieur, ajouta M. Chillip en secouant de nouveau tout doucement sa petite tête. Vous devez avoir là, monsieur (en se tapant sur le front), une grande excitation en jeu; je suis sûr que vous trouvez ce genre d'occupation bien fatigant, n'est-ce pas?

-- Où demeurez-vous, maintenant? lui dis-je en m'asseyant près de lui.

-- Je me suis établi à quelques milles de Bury-Saint-Edmunds, dit M. Chillip. Mistress Chillip a hérité d'une petite terre dans les environs, d'après le testament de son père; je m'y suis installé, et j'y fais assez bien mes affaires, comme vous serez bien aise de l'apprendre. Ma fille est une grande personne, monsieur, dit M. Chillip en secouant de nouveau sa petite tête; sa mère a été obligée de défaire deux plis de sa robe la semaine dernière. Ce que c'est! comme le temps passe!»

Comme le petit homme portait à ses lèvres son verre vide, en faisant cette réflexion, je lui proposai de le faire remplir et d'en demander un pour moi, afin de lui tenir compagnie.

«C'est plus que je n'ai l'habitude d'en prendre, monsieur, reprit- il avec sa lenteur accoutumée, mais je ne puis me refuser le plaisir de votre conversation. Il me semble que ce n'est qu'hier que j'ai eu l'honneur de vous soigner pendant votre rougeole. Vous vous en êtes parfaitement tiré, monsieur.»

Je le remerciai de ce compliment, et je demandai deux verres de bichof, qu'on nous apporta bientôt.

«Quel excès! dit M. Chillip; mais comment résister à une fortune si extraordinaire? Vous n'avez pas d'enfant, monsieur?»

Je secouai la tête.

«Je savais que vous aviez fait une perte, il y a quelque temps, monsieur, dit M. Chillip. Je l'ai appris de la soeur de votre beau-père; un caractère bien décidé, monsieur!

-- Mais oui, fièrement décidé, répondis-je. Où l'avez-vous vue, monsieur Chillip?

-- Ne savez-vous pas, monsieur, reprit M. Chillip avec son plus affable sourire, que votre beau-père est redevenu mon proche voisin?

-- Je n'en savais rien.

-- Mais oui vraiment, monsieur. Il a épousé une jeune personne de ce pays, qui avait une jolie petite fortune, la pauvre femme! Mais votre tête? monsieur. Ne trouvez-vous pas que votre genre de travail doit vous fatiguer beaucoup le cerveau? reprit-il en me regardant d'un air d'admiration.»

Je ne répondis pas à cette question, et j'en revins aux Murdstone.

«Je savais qu'il s'était remarié. Est-ce que vous êtes le médecin de la maison?

-- Pas régulièrement. Mais ils m'ont fait appeler quelquefois, répondit-il. La bosse de la fermeté est terriblement développée chez M. Murdstone et chez sa soeur, monsieur!»

Je répondis par un regard si expressif que M. Chillip, grâce à cet encouragement et au bichof tout ensemble, imprima à sa tête deux ou trois mouvements saccadés et répéta d'un air pensif:

«Ah! mon Dieu! ce temps-là est déjà bien loin de nous, monsieur Copperfield!

-- Le frère et la soeur continuent leur manière de vivre? lui dis- je.

-- Ah! monsieur, répondit M. Chillip, un médecin va beaucoup dans l'intérieur des familles, il ne doit, par conséquent, avoir des yeux ou des oreilles que pour ce qui concerne sa profession; mais pourtant, je dois le dire, monsieur, ils sont très-sévères pour cette vie, comme pour l'autre.

-- Oh! l'autre saura bien se passer de leur concours, j'aime à le croire, répondis-je; mais que font-ils de celle-ci?»

M. Chillip secoua la tête, remua son bichof, et en but une petite gorgée.

«C'était une charmante femme, monsieur! dit-il d'un ton de compassion.

-- La nouvelle mistress Murdstone?

-- Charmante, monsieur, dit M. Chillip, aussi aimable que possible! L'opinion de mistress Chillip, c'est qu'on lui a changé le caractère depuis son mariage, et qu'elle est à peu près folle de chagrin. Les dames, continua-t-il d'un rire craintif, les dames ont l'esprit d'observation, monsieur.

-- Je suppose qu'ils ont voulu la soumettre et la rompre à leur détestable humeur. Que Dieu lui vienne en aide! Et elle s'est donc laissé faire?

-- Mais, monsieur, il y a eu d'abord de violentes querelles, je puis vous l'assurer, dit M. Chillip, mais maintenant ce n'est plus que l'ombre d'elle-même. Oserais-je, monsieur, vous dire en confidence que, depuis que la soeur s'en est mêlée, ils ont réduit à eux deux la pauvre femme à un état voisin de l'imbécillité?»

Je lui dis que je n'avais pas de peine à le croire.

«Je n'hésite pas à dire, continua M. Chillip, prenant une nouvelle gorgée de bichof pour se donner du courage, de vous à moi, monsieur, que sa mère en est morte. Leur tyrannie, leur humeur sombre, leurs persécutions ont rendu mistress Murdstone presque imbécile. Avant son mariage, monsieur, c'était une jeune femme qui avait beaucoup d'entrain; ils l'ont abrutie avec leur austérité sinistre. Ils la suivent partout, plutôt comme des gardiens d'aliénés, que comme mari et belle-soeur. C'est ce que me disait mistress Chillip, pas plus tard que la semaine dernière. Et je vous assure, monsieur, que les dames ont l'esprit d'observation: mistress Chillip surtout.

-- Et a-t-il toujours la prétention de donner à cette humeur lugubre, le nom... cela me coûte à dire... le nom de religion?

-- Patience, monsieur; n'anticipons pas, dit M. Chillip, dont les paupières enluminées attestaient l'effet du stimulant inaccoutumé où il puisait tant de hardiesse. Une des remarques les plus frappantes de mistress Chillip, une remarque qui m'a électrisé, continua-t-il de son ton le plus lent, c'est que M. Murdstone met sa propre image sur un piédestal, et qu'il appelle ça la nature divine. Quand mistress Chillip m'a fait cette remarque, monsieur, j'ai manqué d'en tomber à la renverse: il ne s'en fallait pas de cela! Oh! oui! les dames ont l'esprit d'observation, monsieur.

-- D'observation intuitive! lui dis-je, à sa grande satisfaction.

-- Je sois bien heureux, monsieur, de vous voir corroborer mon opinion, reprit-il. Il ne m'arrive pas souvent, je vous assure, de me hasarder à en exprimer une en ce qui ne touche point à ma profession. M. Murdstone fait parfois des discours en public, et on dit... en un mot, monsieur, j'ai entendu dire à mistress Chillip, que plus il vient de tyranniser sa femme avec méchanceté, plus il se montre féroce dans sa doctrine religieuse.

-- Je crois que mistress Chillip a parfaitement raison.

-- Mistress Chillip va jusqu'à dire, continua le plus doux des hommes, encouragé par mon assentiment, que ce qu'ils appellent faussement leur religion n'est qu'un prétexte pour se livrer hardiment à toute leur mauvaise humeur et à leur arrogance. Et savez-vous, monsieur, continua-t-il en penchant doucement sa tête d'un côté, que je ne trouve dans le Nouveau Testament rien qui puisse autoriser M. et miss Murdstone à une pareille rigueur?

-- Ni moi non plus.

-- En attendant, monsieur, dit M. Chillip, ils se font détester, et comme ils ne se gênent pas pour condamner au feu éternel, de leur autorité privée, quiconque les déteste, nous avons horriblement de damnés dans notre voisinage! Cependant, comme le dit mistress Chillip, monsieur, ils en sont bien punis eux-mêmes et à toute heure: ils subissent le supplice de Prométhée, monsieur; ils se dévorent le coeur, et, comme il ne vaut rien, ça ne doit pas être régalant. Mais maintenant, monsieur, parlons un peu de votre cerveau, si vous voulez bien me permettre d'y revenir. Ne l'exposez-vous pas souvent à un peu trop d'excitation, monsieur?»

Dans l'état d'excitation où M. Chillip avait mis son propre cerveau par ses libations répétées, je n'eus pas beaucoup de peine à ramener son attention de ce sujet à ses propres affaires, dont il me parla, pendant une demi-heure, avec loquacité, me donnant à entendre, entre autres détails intimes, que, s'il était en ce moment même au café de Gray's-inn, c'était pour déposer, devant une commission d'enquête, sur l'état d'un malade dont le cerveau s'était dérangé par suite de l'abus des liquides.

«Et je vous assure, monsieur, que dans ces occasions-là, je suis extrêmement agité. Je ne pourrais pas supporter d'être tracassé. Il n'en faudrait pas davantage pour me mettre hors des gonds. Savez-vous qu'il m'a fallu du temps pour me remettre des manières de cette dame si farouche, la nuit où vous êtes né, monsieur Copperfield?»

Je lui dis que je partais justement le lendemain matin pour aller voir ma tante, ce terrible dragon dont il avait eu si grand'peur; que, s'il la connaissait mieux, il saurait que c'était la plus affectueuse et la meilleure des femmes. La seule supposition qu'il put jamais la revoir parut le terrifier. Il répondit, avec un pâle sourire:» Vraiment, monsieur? vraiment?» et demanda presque immédiatement un bougeoir pour aller se coucher, comme s'il ne se sentait pas en sûreté partout ailleurs, il ne chancelait pas précisément en montant l'escalier, mais je crois que son pouls, généralement si calme, devait avoir ce soir-là deux ou trois pulsations de plus encore à la minute que le jour où ma tante, dans le paroxysme de son désappointement, lui avait jeté son chapeau à la tête.

À minuit, j'allai aussi me coucher, extrêmement fatigué; le lendemain je pris la diligence de Douvres.

J'arrivai sain et sauf dans le vieux salon de ma tante où je tombai comme la foudre pendant qu'elle prenait le thé (à propos elle s'était mise à porter des lunettes), et je fus reçu à bras ouverts, avec des larmes de joie par elle, par M. Dick, et par ma chère vieille Peggotty, maintenant femme de charge dans la maison. Lorsque nous pûmes causer un peu tranquillement, je racontai à ma tante mon entrevue avec M. Chillip, et la terreur qu'elle lui inspirait encore aujourd'hui, ce qui la divertit extrêmement. Peggotty et elle se mirent à en dire long sur le second mari de ma mère, et «cet assassin femelle qu'il appelle sa soeur,» car je crois qu'il n'y a au monde ni arrêt de parlement, ni pénalité judiciaire qui eût pu décider ma tante à donner à cette femme un nom de baptême, ou de famille, ou de n'importe quoi.

CHAPITRE XXX.

Agnès.

Nous causâmes en tête-à-tête, ma tante et moi, fort avant dans la nuit. Elle me raconta que les émigrants n'envoyaient pas en Angleterre une seule lettre qui ne respirât l'espérance et le contentement, que M. Micawber avait déjà fait passer plusieurs fois de petites sommes d'argent pour faire honneur à ses échéances pécuniaires, comme cela se devait d'homme à homme; que Jeannette, qui était rentrée au service de ma tante lors de son retour à Douvres, avait fini par renoncer à son antipathie contre le sexe masculin en épousant un riche tavernier, et que ma tante avait apposé son sceau à ce grand principe en aidant et assistant la mariée; qu'elle avait même honoré la cérémonie de sa présence. Voilà quelques-uns des points sur lesquels roula notre conversation; au reste, elle m'en avait déjà entretenu dans ses lettres avec plus ou moins de détails. M. Dick ne fut pas non plus oublié. Ma tante me dit qu'il s'occupait à copier tout ce qui lui tombait sous la main, et que, par ce semblant de travail, il était parvenu à maintenir le roi Charles Ier à une distance respectueuse; qu'elle était bien heureuse de le voir libre et satisfait, au lieu de languir dans un état de contrainte monotone, et qu'enfin (conclusion qui n'était pas nouvelle!) il n'y avait qu'elle qui eût jamais su tout ce qu'il valait.

«Et maintenant, Trot, me dit-elle en me caressant la main, tandis que nous étions assis près du feu, suivant notre ancienne habitude, quand est-ce que vous allez à Canterbury?

-- Je vais me procurer un cheval, et j'irai demain matin, ma tante, à moins que vous ne vouliez venir avec moi?

-- Non! me dit ma tante de son ton bref, je compte rester où je suis.

-- En ce cas, lui répondis-je, j'irai à cheval. Je n'aurais pas traversé aujourd'hui Canterbury sans m'arrêter, si c'eût été pour aller voir toute autre personne que vous.»

Elle en était charmée au fond, mais elle me répondit: «Bah, Trot, mes vieux os auraient bien pu attendre encore jusqu'à demain.» Et elle passa encore sa main sur la mienne, tandis que je regardais le feu en rêvant.

Oui, en rêvant! car je ne pouvais me sentir si près d'Agnès sans éprouver, dans toute leur vivacité, les regrets qui m'avaient si longtemps préoccupé. Peut-être étaient-ils adoucis par la pensée que cette leçon m'était bien due pour ne pas l'avoir prévenue dans le temps où j'avais tout l'avenir devant moi; mais ce n'en étaient pas moins des regrets. J'entendais encore la voix de ma tante me répéter ce qu'aujourd'hui je pouvais mieux comprendre: «Oh! Trot, aveugle, aveugle, aveugle!»

Nous gardâmes le silence pendant quelques minutes. Quand je levai les yeux, je vis qu'elle m'observait attentivement. Peut-être avait-elle suivi le fil de mes pensées, moins difficile à suivre à présent que lorsque mon esprit s'obstinait dans son aveuglement.

«Vous trouverez son père avec des cheveux blancs, dit ma tante, mais il est bien mieux sous tout autre rapport: c'est un homme renouvelé. Il n'applique plus aujourd'hui sa pauvre petite mesure, étroite et bornée, à toutes les joies, à tous les chagrins de la vie humaine. Croyez-moi, mon enfant, il faut que tous les sentiments se soient bien rapetissés chez un homme pour qu'on puisse les mesurer à cette aune.

-- Oui vraiment, lui répondis-je.

-- Quant à elle, vous la trouverez, continua ma tante, aussi belle, aussi bonne, aussi tendre, aussi désintéressée que par le passé. Si je connaissais un plus bel éloge, Trot, je ne craindrais pas de le lui donner.»

Il n'y avait point en effet de plus bel éloge pour elle, ni de plus amer reproche pour moi! Oh! par quelle fatalité m'étais-je ainsi égaré!

«Si elle instruit les jeunes filles qui l'entourent à lui ressembler, dit ma tante, et ses yeux se remplirent de larmes, Dieu sait que ce sera une vie bien employée! Heureuse d'être utile, comme elle le disait un jour! Comment pourrait-elle être autrement?

-- Agnès a-t-elle rencontré un... Je pensais tout haut, plutôt que je ne parlais.

-- Un... qui? quoi? dit vivement ma tante.

-- Un homme qui l'aime?

-- À la douzaine! s'écria ma tante avec une sorte d'orgueil indigné. Elle aurait pu se marier vingt fois, mon cher ami, depuis que vous êtes parti.

-- Certainement! dis-je, certainement. Mais a-t-elle trouvé un homme digne d'elle? car Agnès ne saurait en aimer un autre.»

Ma tante resta silencieuse un instant, le menton appuyé sur sa main. Puis levant lentement les yeux:

«Je soupçonne, dit-elle, qu'elle a de l'attachement pour quelqu'un, Trot.

-- Et elle est payée de retour? lui dis-je.

-- Trot, reprit gravement ma tante, je ne puis vous le dire. Je n'ai même pas le droit de vous affirmer ce que je viens de vous dire-là. Elle ne me l'a jamais confié, je ne fais que le soupçonner.»

Elle me regardait d'un air si inquiet (je la voyais même trembler) que je sentis alors, plus que jamais, qu'elle avait pénétré au fond de ma pensée. Je fis un appel à toutes les résolutions que j'avais formées, pendant tant de jours et tant de nuits de lutte contre mon propre coeur.

«Si cela était, dis-je, et j'espère que cela est...

-- Je ne dis pas que cela soit, dit brusquement ma tante. Il ne faut pas vous en fier à mes soupçons. Il faut au contraire les tenir secrets. Ce n'est peut-être qu'une idée. Je n'ai pas le droit d'en rien dire.

-- Si cela était, répétai-je, Agnès me le dirait un jour. Une soeur à laquelle j'ai montré tant de confiance, ma tante, ne me refusera pas la sienne.»

Ma tante détourna les yeux aussi lentement qu'elle les avait portés sur moi, et les cacha dans ses mains d'un air pensif. Peu à peu elle mit son autre main sur mon épaule, et nous restâmes ainsi près l'un de l'autre, songeant au passé, sans échanger une seule parole, jusqu'au moment de nous retirer.

Je partis le lendemain matin de bonne heure pour le lieu où j'avais passé le temps bien reculé de mes études. Je ne puis dire que je fusse heureux de penser que c'était une victoire que je remportais sur moi-même, ni même de la perspective de revoir bientôt son visage bien-aimé.

J'eus bientôt en effet parcouru cette route que je connaissais si bien, et traversé ces rues paisibles où chaque pierre m'était aussi familière qu'un livre de classe à un écolier. Je me rendis à pied jusqu'à la vieille maison, puis je m'éloignai: j'avais le coeur trop plein pour me décider à entrer. Je revins, et je vis en passant la fenêtre basse de la petite tourelle où Uriah Heep, puis M. Micawber, travaillaient naguère: c'était maintenant un petit salon; il n'y avait plus de bureau. Du reste, la vieille maison avait le même aspect propre et soigné que lorsque je l'avais vue pour la première fois. Je priai la petite servante qui vint m'ouvrir de dire à miss Wickfield qu'un monsieur demandait à la voir, de la part d'un ami qui était en voyage sur le continent: elle me fit monter par le vieil escalier (m'avertissant de prendre garde aux marches que je connaissais mieux qu'elle): j'entrai dans le salon; rien n'y était changé. Les livres que nous lisions ensemble, Agnès et moi, étaient à la même place; je revis, sur le même coin de la table, le pupitre où tant de fois j'avais travaillé. Tous les petits changements que les Heep avaient introduits de nouveau dans la maison, avaient été changés à leur tour. Chaque chose était dans le même état que dans ce temps de bonheur qui n'était plus.

Je me mis contre une fenêtre, je regardai les maisons de l'autre côté de la rue, me rappelant combien de fois je les avais examinées les jours de pluie, quand j'étais venu m'établir à Canterbury; toutes les suppositions que je m'amusais à faire sur les gens qui se montraient aux fenêtres, la curiosité que je mettais à les suivre montant et descendant les escaliers, tandis que les femmes faisaient retentir les clic-clac de leurs patins sur le trottoir, et que la pluie maussade fouettait le pavé, ou débordait là-bas des égouts voisins sur la chaussée. Je me souvenais que je plaignais de tout mon coeur les piétons que je voyais arriver le soir à la brune tout trempés, et traînant la jambe avec leurs paquets sur le dos au bout d'un bâton. Tous ces souvenirs étaient encore si frais dans ma mémoire, que je sentais une odeur de terre humide, de feuilles et de ronces mouillées, jusqu'au souffle du vent qui m'avait dépité moi-même pendant mon pénible voyage.

Le bruit de la petite porte qui s'ouvrait dans la boiserie me fit tressaillir, je me retournai. Son beau et calme regard rencontra le mien. Elle s'arrêta et mit sa main sur son coeur; je la saisis dans mes bras.

«Agnès! mon amie! j'ai eu tort d'arriver ainsi à l'improviste.

-- Non, non! Je suis si contente de vous voir, Trotwood!

-- Chère Agnès, c'est moi qui suis heureux de vous retrouver encore!»

Je la pressai sur mon coeur, et pendant un moment nous gardâmes tous deux le silence. Puis nous nous assîmes à côté l'un de l'autre, et je vis sur ce visage angélique l'expression de joie et d'affection dont je rêvais, le jour et la nuit, depuis des années.

Elle était si naïve, elle était si belle, elle était si bonne, je lui devais tant, je l'aimais tant, que je ne pouvais exprimer ce que je sentais. J'essayai de la bénir, j'essayai de la remercier, j'essayai de lui dire (comme je l'avais souvent fait dans mes lettres) toute l'influence qu'elle avait sur moi, mais non: mes efforts étaient vains. Ma joie et mon amour restaient muets.