Chapter 37
Un des mâts était brisé à six ou huit pieds du pont, et gisait, étendu de côté, au milieu d'une masse de voiles et de cordages. À mesure que le bateau était ballotté par le roulis et le tangage qui ne lui laissaient pas un moment de repos, ces ruines embarrassantes battaient le flanc du bâtiment comme pour en crever la carcasse; on faisait même quelques efforts pour les couper tout à fait et les jeter à la mer, car, lorsque le roulis nous ramenait en vue le tillac, je voyais clairement l'équipage à l'oeuvre, la hache à la main. Il y en avait un surtout, avec de longs cheveux bouclés, qui se distinguait des autres par son activité infatigable. Mais en ce moment, un grand cri s'éleva du rivage, dominant le vent et la mer: les vagues avaient balayé le pont, emportant avec elles, dans l'abîme bouillonnant, les hommes, les planches, les cordages, faibles jouets pour sa fureur!
Le second mât restait encore debout, enveloppé de quelques débris de voiles et de cordes à demi détachées qui venaient le frapper en tous sens. Le vaisseau avait déjà touché, à ce que me dit à l'oreille la voix rauque du marin; il se releva, puis il toucha de nouveau. J'entendis bientôt la même voix m'annoncer que le bâtiment craquait par le travers, et ce n'était pas difficile à comprendre, on voyait bien que l'assaut livré au navire était trop violent pour que l'oeuvre de la main des hommes pût y résister longtemps. Au moment où il me parlait, un autre cri, un long cri de pitié partit du rivage, en voyant quatre hommes sortir de l'abîme avec le vaisseau naufragé, s'accrocher au tronçon du mât encore debout, et, au milieu d'eux, ce personnage aux cheveux frisés dont on avait admiré tout à l'heure l'énergie.
Il y avait une cloche à bord, et, tandis que le vaisseau se démenait comme une créature réduite à la folie par le désespoir, nous montrant tantôt toute l'étendue du pont dévasté qui regardait la grève, tantôt sa quille qui se retournait vers nous pour se replonger dans la mer, la cloche sonnait sans repos le glas funèbre de ces infortunés que le vent portait jusqu'à nous. Le navire s'abîma de nouveau dans les eaux, puis il reparut: deux des hommes avaient été engloutis. L'angoisse des témoins de cette scène déchirante augmentait toujours. Les hommes gémissaient en joignant les mains; les femmes criaient et détournaient la tête. On courait çà et là sur la plage en appelant du secours, là où tout secours était impossible. Moi-même, je conjurais un groupe de matelots que je connaissais, de ne pas laisser ces deux victimes périr ainsi sous nos yeux.
Ils me répondirent, dans leur agitation (je ne sais comment, dans un pareil moment, je pus seulement les comprendre), qu'une heure auparavant on avait essayé, mais sans succès, de mettre à la mer le canot de sauvetage, et que, comme personne n'aurait l'audace de se jeter à l'eau avec une corde dont l'extrémité resterait sur le rivage, il n'y avait absolument rien à tenter. Tout à coup je vis le peuple s'agiter sur la grève, il s'entr'ouvrait pour laisser passer quelqu'un. C'était Ham qui arrivait en courant de toutes ses forces.
J'allai à lui; je crois en vérité que c'était pour le conjurer d'aller au secours de ces infortunés. Mais, quelque ému que je fusse d'un spectacle si nouveau et si terrible, l'expression de son visage, et son regard dirigé vers la mer, ce regard que je ne lui avais vu qu'une fois, le jour de la fuite d'Émilie, réveillèrent en moi le sentiment de son danger. Je jetai mes bras autour de lui; je criai à ceux qui m'entouraient de ne pas l'écouter, que ce serait un meurtre, qu'il fallait l'empêcher de quitter le rivage.
Un nouveau cri retentit autour de nous; nous vîmes la voile cruelle envelopper à coups répétés celui des deux qu'elle put atteindre et s'élancer triomphant vers l'homme au courage indomptable qui restait seul au mât.
En présence d'un tel spectacle, et devant la résolution calme et désespérée du brave marin accoutumé à exercer tant d'empire sur la plupart des gens qui se pressaient autour de lui, je compris que je ne pouvais rien contre sa volonté; autant aurait valu implorer les vents et les vagues.
«Maître David, me dit-il en me serrant affectueusement les mains, si mon heure est venue, qu'elle vienne; si elle n'est pas venue, vous me reverrez. Que le Dieu du ciel vous bénisse! qu'il vous bénisse tous, camarades! Apprêtez tout: je pars!»
On me repoussa doucement, on me pria de m'écarter; puisqu'il voulait y aller, à tort ou à raison; je ne ferais, par ma présence, que compromettre les mesures de sûreté qu'il y avait à prendre, en troublant ceux qui en étaient chargés. Dans la confusion de mes sentiments et de mes idées, je ne sais ce que je répondis ou ce qu'on me répondit, mais je vis qu'on courait sur la grève; on détacha les cordes d'un cabestan, plusieurs groupes s'interposèrent entre lui et moi. Bientôt seulement je le revis debout, seul, en costume de matelot, une corde à la main, enroulée autour du poignet, une autre à la ceinture, pendant que les plus vigoureux se saisissaient de celle qu'il venait de leur jeter à ses pieds.
Le navire allait se briser; il n'y avait pas besoin d'être du métier pour s'en apercevoir. Je vis qu'il allait se fendre par le milieu, et que la vie de cet homme, abandonné au haut du mât, ne tenait plus qu'à un fil; pourtant il y restait fermement attaché. Il avait un béret de forme singulière, d'un rouge plus éclatant que celui des marins; et, tandis que les faibles planches qui le séparaient de la mort roulaient et craquaient sous ses pieds, tandis que la cloche sonnait d'avance son chant de mort, il nous saluait en agitant son bonnet. Je le vis, en ce moment, et je crus que j'allais devenir fou, en retrouvant dans ce geste le vieux souvenir d'un ami jadis bien cher.
Ham regardait la mer, debout et immobile, avec le silence d'une foule sans haleine derrière lui, et devant lui la tempête, attendant qu'une vague énorme se retirât pour l'emporter. Alors il fit un signe à ceux qui tenaient la corde attachée à sa ceinture, puis s'élança au milieu des flots, et en un moment, il commençait contre eux la lutte, s'élevant avec leurs collines, retombant au fond de leurs vallées, perdu sous des monceaux d'écume, puis rejeté sur la grève. On se dépêcha de le retirer.
Il était blessé. Je vis d'où j'étais du sang sur son visage, mais lui, il ne sembla pas s'en apercevoir. Il eut l'air de leur donner à la hâte quelques instructions pour qu'on le laissât plus libre, autant que je pus en juger par un mouvement de son bras, puis il s'élança de nouveau.
Il s'avança vers le navire naufragé, luttant contre les flots, s'élevant avec leurs collines, retombant au fond de leurs vallées, perdu sous les monceaux d'écume, repoussé vers le rivage, puis ramené vers le vaisseau, hardiment et vaillamment. La distance n'était rien, mais la force du vent et de la mer rendait la lutte mortelle. Enfin, il approchait du navire, il en était si près, qu'encore un effort et il allait s'y accrocher, lorsque, voyant une montagne immense, verte, impitoyable, rouler de derrière le vaisseau vers le rivage, il s'y précipita d'un bond puissant; le vaisseau avait disparu!
Je vis sur la mer quelques fragments épars; en courant à l'endroit où on l'attirait sur le rivage, je n'aperçus plus que de faibles débris, comme si c'étaient seulement les fragments de quelque misérable futaille. La consternation était peinte sur tous les visages. On tira Ham à mes pieds... insensible... mort. On le porta dans la maison la plus voisine, et maintenant, personne ne m'empêcha plus de rester près de lui, occupé avec tous les autres à tenter tout au monde pour le ramener à la vie; mais la grande vague l'avait frappé à mort; son noble coeur avait pour toujours cessé de battre.
J'étais assis près du lit, longtemps après que tout espoir avait cessé; un pêcheur qui m'avait connu jadis, lorsque Émilie et moi nous étions des enfants, et qui m'avait revu depuis, vint m'appeler à voix basse.
«Monsieur, me dit-il avec de grosses larmes qui coulaient sur ses joues bronzées, sur ses lèvres tremblantes, pâles comme la mort; monsieur, pouvez-vous sortir un moment?»
Dans son regard, je retrouvai le souvenir qui m'avait frappé tout à l'heure. Frappé de terreur, je m'appuyai sur le bras qu'il m'offrait pour me soutenir.
«Est-ce qu'il y a, lui dis-je, un autre corps sur le rivage?
-- Oui, me répondit-il.
-- Est-ce quelqu'un que je connais?»
Il ne répondit rien.
Mais il me conduisit sur la grève, et là, où jadis, enfants tous deux, elle et moi nous cherchions des coquilles, là où quelques débris du vieux bateau détruit par l'ouragan de la nuit précédente, étaient épars au milieu des galets; parmi les ruines de la demeure qu'il avait désolée, je le vis couché, la tête appuyée sur son bras, comme tant de fois jadis je l'avais vu s'endormir dans le dortoir de Salem-House.
CHAPITRE XXVI.
La nouvelle et l'ancienne blessure.
Vous n'aviez pas besoin, ô Steerforth, de me dire le jour où je vous vis pour la dernière fois, ce jour que je ne croyais guère celui de nos derniers adieux; non, vous n'aviez plus besoin de me dire «quand vous penserez à moi, que ce soit avec indulgence!» Je l'avais toujours fait; et ce n'est pas à la vue d'un tel spectacle que je pouvais changer.
On apporta une civière, on l'étendit dessus, on le couvrit d'un pavillon, on le porta dans la ville. Tous les hommes qui lui rendaient ce triste devoir l'avaient connu, ils avaient navigué avec lui, ils l'avaient vu joyeux et hardi. Ils le transportèrent, au bruit des vagues, au bruit des cris tumultueux qu'on entendait sur leur passage, jusqu'à la chaumière où l'autre corps était déjà.
Mais, quand ils eurent déposé la civière sur le seuil, ils se regardèrent, puis se tournèrent vers moi, en parlant à voix basse. Je compris pourquoi ils sentaient qu'on ne pouvait les placer côte à côte dans le même lieu de repos.
Nous entrâmes dans la ville, pour le porter à l'hôtel. Aussitôt que je pus recueillir mes pensées, j'envoyai chercher Joram, pour le prier de me procurer une voiture funèbre, qui pût l'emporter à Londres cette nuit même. Je savais que moi seul je pouvais m'acquitter de ce soin et remplir le douloureux devoir d'annoncer à sa mère l'affreuse nouvelle, et je voulais remplir avec fidélité ce devoir pénible.
Je choisis la nuit pour mon voyage, afin d'échapper à la curiosité de toute la ville au moment du départ. Mais, bien qu'il fût près de minuit quand je partis de l'hôtel, dans ma chaise de poste, suivi par derrière de mon précieux dépôt, il y avait beaucoup de monde qui attendait. Tout le long des rues, et même à une certaine distance sur la route, je vis des groupes nombreux; mais enfin je n'aperçus plus que la nuit sombre, la campagne paisible, et les cendres d'une amitié qui avait fait les délices de mon enfance.
Par un beau jour d'automne, à peu près vers midi, lorsque le sol était déjà parfumé de feuilles tombées, tandis que les autres, nombreuses encore, avec leurs teintes nuancées de jaune, de rouge et de violet, toujours suspendues à leurs rameaux, laissaient briller le soleil au travers, j'arrivai à Highgate. J'achevai le dernier mille à pied, songeant en chemin à ce que je devais faire, et laissant derrière moi la voiture qui m'avait suivi toute la nuit, en attendant que je lui fisse donner l'ordre d'avancer.
Lorsque j'arrivai devant la maison, je la revis telle que je l'avais quittée. Tous les stores étaient baissés, pas un signe de vie dans la petite cour pavée, avec sa galerie couverte qui conduisait à une porte depuis longtemps inutile. Le vent s'était apaisé, tout était silencieux et immobile.
Je n'eus pas d'abord le courage de sonner à la porte; et lorsque je m'y décidai, il me sembla que la sonnette même, par son bruit lamentable, devait annoncer le triste message dont j'étais porteur. La petite servante vint m'ouvrir, et me regardant d'un air inquiet, tandis qu'elle me faisait passer devant elle, elle me dit:
«Pardon, monsieur, seriez-vous malade?
-- Non, c'est que j'ai été très-agité, et je suis fatigué.
-- Est-ce qu'il y a quelque chose, monsieur? Monsieur James?
-- Chut! lui dis-je. Oui, il est arrivé quelque chose, que j'ai à annoncer à mistress Steerforth. Est-elle chez elle?»
La jeune fille répondit d'un air inquiet que sa maîtresse sortait très-rarement à présent, même en voiture; qu'elle gardait la chambre, et ne voyait personne, mais qu'elle me recevrait. Sa maîtresse était dans sa chambre, ajouta-t-elle, et miss Dartle était près d'elle. «Que voulez-vous que je monte leur dire de votre part?»
Je lui recommandai de s'observer pour ne pas les effrayer, de remettre seulement ma carte et de dire que j'attendais en bas. Puis je m'arrêtai dans le salon, je pris un fauteuil. Le salon n'avait plus cet air animé qu'il avait autrefois, et les volets étaient à demi fermés. La harpe n'avait pas servi depuis bien longtemps. Le portrait de Steerforth, enfant, était là. À côté, le secrétaire où sa mère serrait les lettres de son fils. Les relisait-elle jamais? les relirait-elle encore?
La maison était si calme, que j'entendis dans l'escalier le pas léger de la petite servante. Elle venait me dire que mistress Steerforth était trop malade pour descendre; mais, que si je voulais l'excuser et prendre la peine de monter, elle serait charmée de me voir. En un instant, je fus près d'elle.
Elle était dans la chambre de Steerforth; et non pas dans la sienne: je sentais qu'elle l'occupait, un souvenir de lui, et que c'était aussi pour la même raison qu'elle avait laissé là, à leur place accoutumée, une foule d'objets dont elle était entourée, souvenirs vivants des goûts et des talents de son fils. Elle murmura, en me disant bonjour, qu'elle avait quitté sa chambre, parce que, dans son état de santé, elle ne lui était pas commode, et prit un air imposant qui semblait repousser tout soupçon de la vérité.
Rosa Dartle se tenait, comme toujours, auprès de son fauteuil. Du moment où elle fixa sur moi ses yeux noirs, je vis qu'elle comprenait que j'apportais de mauvaises nouvelles. La cicatrice parut au même instant. Elle recula d'un pas, comme pour échapper à l'observation de mistress Steerforth, et m'épia d'un regard perçant et obstiné qui ne me quitta plus.
«Je regrette de voir que vous êtes en deuil, monsieur, me dit mistress Steerforth.
-- J'ai eu le malheur de perdre ma femme, lui dis-je.
-- Vous êtes bien jeune pour avoir éprouvé un si grand chagrin, répondit-elle. Je suis fâchée, très-fâchée de cette nouvelle. J'espère que le temps vous apportera quelque soulagement.
-- J'espère, dis-je en la regardant, que le temps nous apportera à tous quelque soulagement. Chère mistress Steerforth, c'est une espérance qu'il faut toujours nourrir, même au milieu de nos plus douloureuses épreuves.»
La gravité de mes paroles et les larmes qui remplissaient mes yeux l'alarmèrent. Ses idées parurent tout à coup s'arrêter, pour prendre un autre cours.
J'essayai de maîtriser mon émotion, quand je prononçai doucement le nom de son fils, mais ma voix tremblait. Elle se le répéta deux ou trois fois à elle-même à voix basse. Puis, se tournant vers moi, elle me dit, avec un calme affecté:
«Mon fils est malade?
-- Très-malade.
-- Vous l'avez vu?
-- Je l'ai vu.
-- Vous êtes réconciliés?»
Je ne pouvais pas dire oui, je ne pouvais pas dire non. Elle tourna légèrement la tête vers l'endroit où elle croyait retrouver à ses côtés Rosa Dartle, et je profitai de ce moment pour murmurer à Rosa, du bout des lèvres: «Il est mort.»
Pour que mistress Steerforth n'eût pas l'idée de regarder derrière elle et de lire sur le visage ému de Rosa la vérité qu'elle n'était pas encore préparée à savoir, je me hâtai de rencontrer son regard, car j'avais vu Rosa Dartle lever les mains au ciel avec une expression violente d'horreur et de désespoir, puis elle s'en était voilé la figure avec angoisse.
La belle et noble figure que celle de la mère... Ah! quelle ressemblance! quelle ressemblance!... était tournée vers moi avec un regard fixe. Sa main se porta à son front. Je la suppliai d'être calme et de se préparer à entendre ce que j'avais à lui dire; j'aurais mieux fait de la conjurer de pleurer, car elle était là comme une statue.
«La dernière fois que je suis venu ici, repris-je d'une voix défaillante, miss Dartle m'a dit qu'il naviguait de côté et d'autre. L'avant-dernière nuit a été terrible sur mer. S'il était en mer cette nuit-là, et près d'une côte dangereuse, comme on le dit, et si le vaisseau qu'on a vu était bien celui qui...
-- Rosa! dit mistress Steerforth, venez ici.»
Elle y vint, mais de mauvaise grâce, avec peu de sympathie. Ses yeux étincelaient et lançaient des flammes, elle fit éclater un rire effrayant.
«Enfin, dit-elle, votre orgueil est-il apaisé, femme insensée? maintenant qu'il vous a donné satisfaction... par sa mort! Vous m'entendez? par sa mort!»
Mistress Steerforth était retombée roide sur son fauteuil: elle n'avait fait entendre qu'un long gémissement en fixant sur elle ses yeux tout grands ouverts.
«Oui! cria Rosa en se frappant violemment la poitrine, regardez- moi, pleurez et gémissez, et regardez-moi! Regardez! dit-elle en touchant du doigt sa cicatrice, regardez le beau chef-d'oeuvre de votre fils mort!»
Le gémissement que poussait de temps en temps la pauvre mère m'allait au coeur. Toujours le même, toujours inarticulé et étouffé, toujours accompagné d'un faible mouvement de tête, mais sans aucune altération dans les traits; toujours sortant d'une bouche pincée et de dents serrées comme si les mâchoires étaient fermées à clef et la figure gelée par la douleur.
«Vous rappelez-vous le jour où il a fait cela? continua Rosa. Vous rappelez-vous le jour où, trop fidèle au sang que vous lui avez mis dans les veines, dans un transport d'orgueil, trop caressé par sa mère, il m'a fait cela, il m'a défigurée pour la vie? Regardez- moi, je mourrai avec l'empreinte de son cruel déplaisir; et puis pleurez et gémissez sur votre oeuvre!
-- Miss Dartle, dis-je d'un ton suppliant, au nom du ciel!
-- Je veux parler! dit-elle en me regardant de ses yeux de flamme. Taisez-vous! Regardez-moi, vous dis-je; orgueilleuse mère d'un fils perfide et orgueilleux! Pleurez, car vous l'avez nourri; pleurez, car vous l'avez corrompu! pleurez sur lui pour vous et pour moi.»
Elle serrait convulsivement les mains; la passion semblait consumer à petit feu cette frêle et chétive créature.
«Quoi! c'est vous qui n'avez pu lui pardonner son esprit volontaire! s'écria-t-elle, c'est vous qui vous êtes offensée de son caractère hautain; c'est vous qui les avez combattus, en cheveux blancs, avec les mêmes armes que vous lui aviez données le jour de sa naissance! C'est vous, qui, après l'avoir dressé dès le berceau pour en faire ce qu'il est devenu, avez voulu étouffer le germe que vous aviez fait croître. Vous voilà bien payée maintenant de la peine que vous vous êtes donnée pendant tant d'années!
-- Oh! miss Dartle, n'êtes-vous pas honteuse! quelle cruauté!
-- Je vous dis, répondit-elle, que je _veux_ lui parler. Rien au monde ne saurait m'en empêcher, tant que je resterai ici. Ai-je gardé le silence pondant des années, pour ne rien dire maintenant? Je l'aimais mieux que vous ne l'avez jamais aimé! dit-elle en la regardant d'un air féroce. J'aurais pu l'aimer, moi, sans lui demander de retour. Si j'avais été sa femme, j'aurais pu me faire l'esclave de ses caprices, pour un seul mot d'amour, une fois par an. Oui, vraiment, qui le sait mieux que moi? Mais vous, vous étiez exigeante, orgueilleuse, insensible, égoïste. Mon amour à moi aurait été dévoué... il aurait foulé aux pieds vos misérables rancunes.»
Les yeux ardents de colère, elle en simulait le geste en écrasant du pied le parquet.
«Regardez! dit-elle, en frappant encore sur sa cicatrice. Quand il fut d'âge à mieux comprendre ce qu'il avait fait, il l'a vu et il s'en est repenti. J'ai pu chanter pour lui faire plaisir, causer avec lui, lui montrer avec quelle ardeur je m'intéressais à tout ce qu'il faisait; j'ai pu, par ma persévérance, arriver à être assez instruite pour lui plaire, car j'ai cherché à lui plaire et j'y ai réussi. Quand son coeur était encore jeune et fidèle, il m'a aimée; oui, il m'a aimée. Bien des fois, quand il venait de vous humilier par un mot de mépris, il m'a serrée, moi, contre son coeur!»
Elle parlait avec une fierté insultante qui tenait de la frénésie, mais aussi avec un souvenir ardent et passionné, d'un amour dont les cendres assoupies laissaient jaillir quelque étincelle d'un feu plus doux.
«J'ai eu l'humiliation après... j'aurais dû m'y attendre, s'il ne m'avait pas fascinée par ses ardeurs d'enfant... j'ai eu l'humiliation de devenir pour lui un jouet, une poupée, bonne à servir de passe-temps à son oisiveté, à prendre et à quitter, pour s'en amuser, suivant l'inconstante humeur du moment. Quand il s'est lassé de moi, je me suis lassée aussi. Quand il n'a plus songé à moi, je n'ai pas cherché à regagner mon pouvoir sur lui; j'aurais autant pensé à l'épouser, si on l'avait forcé à me prendre pour femme. Nous nous sommes séparés l'un de l'autre sans un mot. Vous l'avez peut-être vu, et vous n'en avez pas été fâchée. Depuis ce jour, je n'ai plus été pour vous deux qu'un meuble insensible, qui n'avait ni yeux, ni oreilles, ni sentiment, ni souvenirs. Ah! vous pleurez? Pleurez sur ce que vous avez fait de lui. Ne pleurez pas sur votre amour. Je vous dis qu'il y a eu un temps où je l'aimais mieux que vous ne l'avez jamais aimé!»
Elle jetait un regard de colère sur cette figure immobile, dont les yeux ne bougeaient pas, et elle ne s'attendrissait pas plus sur les gémissements répétés de la mère, que s'ils sortaient de la bouche d'une statue.
«Miss Dartle, lui dis-je, s'il est possible que vous ayez le coeur assez dur pour ne pas plaindre cette malheureuse mère...
-- Et moi, qui me plaindra? reprit-elle avec amertume. C'est elle qui a semé. Le vent récolte la tempête.
-- Et si les défauts de son fils... continuai-je.
-- Les défauts! s'écria-t-elle en fondant en larmes passionnées. Qui ose dire du mal de lui? Il valait dix mille fois mieux que les amis auxquels il avait fait l'honneur de les élever jusqu'à lui!
-- Personne ne peut l'avoir aimé plus que moi, personne ne lui conserve un plus cher souvenir, répondis-je. Ce que je voulais dire, c'est que, lors même que vous n'auriez pas compassion de sa mère, lors même que les défauts du fils, car vous ne les avez pas ménagés vous-même...
-- C'est faux, s'écria-t-elle en arrachant ses cheveux noirs, je l'aimais!
-- Lors même, repris-je, que ses défauts ne pourraient, dans un pareil moment, être bannis de votre souvenir, vous devriez du moins regarder cette pauvre femme comme si vous ne l'aviez jamais vue auparavant, et lui porter secours.»
Mistress Steerforth n'avait pas bougé, pas fait un geste. Elle restait immobile, froide, le regard fixe; continuant à gémir de temps en temps, avec un faible mouvement de la tête, mais sans donner autrement signe de vie. Tout d'un coup, miss Dartle s'agenouilla devant elle, et commença à lui desserrer sa robe.
«Soyez maudit! dit-elle, en me regardant avec une expression de rage et de douleur réunies. Maudite soit l'heure où vous êtes jamais venu ici! Malédiction sur vous! sortez.»
Je quittai la chambre, mais je rentrai pour sonner, afin de prévenir les domestiques. Elle tenait dans ses bras, la forme impassible de mistress Steerforth, elle l'embrassait en pleurant, elle l'appelait, elle la pressait sur son sein comme si c'eût été son enfant. Elle redoublait de tendresse pour rappeler la vie dans cet être inanimé. Je ne redoutais plus de les laisser seules; je redescendis sans bruit, et je donnai l'alarme dans la maison, en sortant.