Chapter 36
Nous descendîmes de voiture, et nous suivîmes à pied le cercueil jusqu'au coin de terre dont j'ai gardé le souvenir, et où on lut le service des morts. _Tu es poussière et_...
«Il y a trente-six ans, mon ami, que je l'avais épousé, me dit ma tante, lorsque nous remontâmes en voiture. Que Dieu nous pardonne à tous.»
Nous nous rassîmes en silence, et elle resta longtemps sans parler, tenant toujours ma main serrée dans les siennes. Enfin elle fondit tout à coup en larmes, et me dit:
«C'était un très-bel homme quand je l'épousai, Trot... Mais grand Dieu, comme il avait changé!»
Cela ne dura pas longtemps. Ses pleurs la soulagèrent, elle se calma bientôt, et reprit sa sérénité, «C'est que j'ai les nerfs un peu ébranlés, me disait-elle, sans cela je ne me serais pas ainsi laissée aller à mon émotion. Que Dieu nous pardonne à tous!»
Nous retournâmes chez elle à Highgate, et là nous trouvâmes un petit billet qui était arrivé par le courrier du matin, de la part de M. Micawber.
«Canterbury, vendredi.
«Chère madame, et vous aussi, mon cher Copperfield, le beau pays de promesse qui commençait à poindre à l'horizon est de nouveau enveloppé d'un brouillard impénétrable, et disparaît pour toujours des yeux d'un malheureux naufragé, dont l'arrêt est porté!
«Un autre mandat d'arrêt vient en effet d'être lancé par Heep contre Micawber (dans la haute cour du Banc du roi à Westminster), et le défendeur est la proie du shériff revêtu de l'autorité légale dans ce bailliage.
_Voici le jour, voici l'heure cruelle. Le front de bataille chancelle; D'un air superbe Édouard, victorieux, M'apporte l'esclavage et des fers odieux._
«Une fois retombé dans les fers, mon existence sera de courte durée (les angoisses de l'âme ne sauraient se supporter quand une fois elles ont atteint un certain point; je sens que j'ai dépassé ces limites). Que Dieu vous bénisse! Qu'il vous bénisse! Un jour peut-être, quelque voyageur, visitant par des motifs de curiosité, et aussi, je l'espère, de sympathie, le lieu où l'on renferme les débiteurs dans cette ville, réfléchira longtemps, en lisant gravées sur le mur, avec l'aide d'un clou rouillé, «Ces obscures initiales: «W.M.
«P. S. Je rouvre cette lettre pour vous dire que notre commun ami, M. Thomas Traddles qui ne nous a pas encore quittés, et qui paraît jouir de la meilleure santé, vient de payer mes dettes et d'acquitter tous les frais, au nom de cette noble et honorable miss Trotwood; ma famille et moi nous sommes au comble du bonheur.»
CHAPITRE XXV.
La tempête.
J'arrive maintenant à un événement qui a laissé dans mon âme des traces terribles et ineffaçables, à un événement tellement uni à tout ce qui précède cette partie de ma vie que, depuis les premières pages de mon récit, il a toujours grandi à mes yeux, comme une tour gigantesque isolée dans la plaine, projetant son ombre sur les incidents qui ont marqué même les jours de mon enfance.
Pendant les années qui suivirent cet événement, j'en rêvais sans cesse. L'impression en avait été si profonde que, durant le calme des nuits, dans ma chambre paisible, j'entendais encore mugir le tonnerre de sa furie redoutable. Aujourd'hui même il m'arrive de revoir cette scène dans mes rêves, bien qu'à de plus rares intervalles. Elle s'associe dans mon esprit au bruit du vent pendant l'orage, au nom seul du rivage de l'Océan. Je vais essayer de la raconter, telle que je la vois de mes yeux, car ce n'est pas un souvenir, c'est une réalité présente.
Le moment approchait où le navire des émigrants allait mettre à la voile: ma chère vieille bonne vint à Londres; son coeur se brisa de douleur à notre première entrevue. J'étais constamment avec elle, son frère et les Micawber, qui ne les quittaient guère; mais je ne revis plus Émilie.
Un soir, j'étais seul avec Peggotty et son frère. Nous en vînmes à parler de Ham. Elle nous raconta avec quelle tendresse il l'avait quittée, toujours calme et courageux. Il ne l'était jamais plus, disait-elle, que quand elle le croyait le plus abattu par le chagrin. L'excellente femme ne se lassait jamais de parler de lui, et nous mettions à entendre ses récits le même intérêt qu'elle mettait à nous les faire.
Nous avions renoncé, ma tante et moi, à nos deux petites maisons de Highgate: moi, pour voyager, et elle pour retourner habiter sa maison de Douvres. Nous avions pris, en attendant, un appartement dans Covent-Garden. Je rentrais chez moi ce soir-là, réfléchissant à ce qui s'était passé entre Ham et moi, lors de ma dernière visite à Yarmouth, et je me demandais si je ne ferais pas mieux d'écrire tout de suite à Émilie, au lieu de remettre une lettre pour elle à son oncle, au moment où je dirais adieu à ce pauvre homme sur le tillac, comme j'en avais d'abord formé le projet. Peut-être voudrait-elle, après avoir lu ma lettre, envoyer par moi quelque message d'adieu à celui qui l'aimait tant. Mieux valait lui en faciliter l'occasion.
Avant de me coucher, je lui écrivis. Je lui dis que j'avais vu Ham, et qu'il m'avait prié de lui dire ce que j'ai déjà raconté plus haut. Je le répétai fidèlement, sans rien ajouter. Lors même que j'en aurais eu le droit, je n'avais nul besoin de rien dire de plus. Ni moi, ni personne, nous n'aurions pu rendre plus touchantes ses paroles simples et vraies. Je donnai l'ordre de porter cette lettre le lendemain matin, en y ajoutant seulement pour M. Peggotty la prière de la remettre à Émilie. Je ne me couchai qu'à la pointe du jour.
J'étais alors plus épuisé que je ne le croyais; je ne m'endormis que lorsque le ciel paraissait déjà à l'horizon, et la fatigue me tint au lit assez tard le lendemain. Je fus réveillé par la présence de ma tante à mon chevet, quoiqu'elle eût gardé le silence. Je sentis dans mon sommeil qu'elle était là, comme cela nous arrive quelquefois.
«Trot, mon ami, dit-elle en me voyant ouvrir les yeux, je ne pouvais pas me décider à vous réveiller. M. Peggotty est ici; faut-il le faire monter?»
Je répondis que oui; il parut bientôt.
«Maître Davy, dit-il quand il m'eut donné une poignée de main, j'ai remis à Émilie votre lettre, et voici le billet qu'elle a écrit après l'avoir lu. Elle vous prie d'en prendre connaissance et, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, d'être assez bon pour vous en charger.
-- L'avez-vous lu?» lui dis-je.
Il hocha tristement la tête; je l'ouvris et je lus ce qui suit:
«J'ai reçu votre message. Oh! que pourrais-je vous dire pour vous remercier de tant de bonté et d'intérêt?
«J'ai serré votre lettre contre mon coeur. Elle y restera jusqu'au jour de ma mort. Ce sont des épines bien aiguës, mais elles me font du bien. J'ai prié par là-dessus. Oh! oui, j'ai bien prié. Quand je songe à ce que vous êtes, et à ce qu'est mon oncle, je comprends ce que Dieu doit être, et je me sens le courage de crier vers lui.
«Adieu pour toujours, mon ami; adieu pour toujours dans ce monde. Dans un autre monde, si j'obtiens mon pardon, peut-être me retrouverai-je enfant et pourrai-je venir alors vous retrouver? Merci, et que Dieu vous bénisse! Adieu, adieu pour toujours!»
Voilà tout ce qu'il y avait dans sa lettre, avec la trace de ses larmes.
«Puis-je lui dire que vous n'y voyez pas d'inconvénient, maître Davy, et que vous serez assez bon pour vous en charger? me demanda M. Peggotty quand j'eus fini ma lecture.
-- Certainement, lui dis-je, mais je réfléchissais...
-- Oui, maître Davy?
-- J'ai envie de me rendre à Yarmouth. J'ai plus de temps qu'il ne m'en faut pour aller et venir avant le départ du bâtiment. _Il_ ne me sort pas de l'esprit, lui et sa solitude; si je puis lui remettre la lettre d'Émilie et vous charger de dire à votre nièce, à l'heure du départ, qu'il l'a reçue, cela leur fera du bien à tous deux. J'ai accepté solennellement la commission dont il me chargeait, l'excellent homme, je ne saurais m'en acquitter trop complètement. Le voyage n'est rien pour moi. J'ai besoin de mouvement, cela me calmera. Je partirai ce soir.»
Il essaya de me dissuader, mais je vis qu'il était au fond de mon avis, et cela m'aurait confirmé dans mon intention si j'en avais eu besoin. Il alla au bureau de la diligence, sur ma demande, et prit pour moi une place d'impériale. Je partis le soir par cette même route que j'avais traversée jadis, au milieu de tant de vicissitudes diverses.
«Le ciel ne vous paraît-il pas bien étrange ce soir? dis-je au cocher à notre premier relais. Je ne me souviens pas d'en avoir jamais vu un pareil.
-- Ni moi non plus; je n'ai même jamais rien vu d'approchant, répondit-il. C'est du vent, monsieur. Il y aura des malheurs en mer, j'en ai peur, avant longtemps.»
C'était une confusion de nuages sombres et rapides, traversés ça et là par des bandes d'une couleur comme celle de la fumée qui s'échappe du bois mouillé: ces nuages s'entassaient en masses énormes, à des profondeurs telles que les plus profonds abîmes de la terre n'en auraient pu donner l'idée, et la lune semblait s'y plonger tête baissée, comme si, dans son épouvante de voir un si grand désordre dans les lois de la nature, elle eût perdu sa route à travers le ciel. Le vent, qui avait soufflé avec violence tout le jour, recommençait avec un bruit formidable. Le ciel se chargeait toujours de plus en plus.
Mais à mesure que la nuit avançait et que les nuages précipitaient leur course, noirs et serrés, sur toute la surface du ciel, le vent redoublait de fureur. Il était tellement violent que les chevaux pouvaient à peine faire un pas. Plusieurs fois, au milieu de l'obscurité de la nuit (nous étions à la fin de septembre, et les nuits étaient déjà longues), le conducteur s'arrêta, sérieusement inquiet pour la sûreté de ses passagers. Des ondées rapides se succédaient, tombant comme des lames d'acier, et nous étions bien aises de nous arrêter chaque fois que nous trouvions quelque mur ou quelque arbre pour nous abriter, car il devenait impossible de continuer à lutter contre l'orage.
Au point du jour, le vent redoubla encore de fureur. J'avais vu à Yarmouth des coups de vent que les marins appelaient des canonnades, mais jamais je n'avais rien vu de pareil, rien même qui y ressemblât. Nous arrivâmes très-tard à Norwich, disputant à la tempête chaque pouce de terrain, à partir de quatre lieues de Londres, et nous trouvâmes sur la place du marché une quantité de personnes qui s'étaient levées au milieu de la nuit, et au bruit de la chute des cheminées. On nous dit, pendant que nous changions de chevaux, que de grandes feuilles de tôle avaient été enlevées de la tour de l'église et lancées par le vent dans une rue voisine, qu'elles barraient absolument; d'autres racontaient que des paysans, venus des villages d'alentour, avaient vu de grands arbres déracinés dont les branches éparses jonchaient les routes et les champs. Et cependant, loin de s'apaiser, l'orage redoublait toujours de violence.
Nous avançâmes péniblement: nous approchions de la mer, qui nous envoyait ce vent redoutable. Nous n'étions pas encore en vue de l'Océan, que déjà des flots d'écume venaient nous inonder d'une pluie salée. L'eau montait toujours, couvrant jusqu'à plusieurs milles de distance le pays plat qui avoisine Yarmouth. Tous les petits ruisseaux, devenus des torrents, se répandaient au loin. Lorsque nous aperçûmes la mer, les vagues se dressaient à l'horizon de l'abîme en furie, comme des tours et des édifices, sur un rivage éloigné. Quand enfin nous entrâmes dans la ville, tous les habitants, sur le seuil de la porte, venaient d'un air inquiet, les cheveux au vent, voir passer la malle-poste qui avait eu le courage de voyager pendant cette terrible nuit.
Je descendis à la vieille auberge, puis je me dirigeai vers la mer, en trébuchant le long de la rue, couverte de sable et d'herbes marines encore tout inondées d'écume blanchâtre; à chaque pas j'avais à éviter de recevoir une tuile sur la tête ou à m'accrocher à quelque passant, au détour des rues, pour n'être pas entraîné par le vent. En approchant du rivage, je vis, non- seulement les marins, mais la moitié de la population de la ville, réfugiée derrière des maisons; on bravait parfois la furie de l'orage pour contempler la mer, mais on se dépêchait de revenir à l'abri, comme on pouvait, en faisant mille zigzags pour couper le vent.
J'allai me joindre à ces groupes: on y voyait des femmes en pleurs; leurs maris étaient à la pêche du hareng ou des huîtres; il n'y avait que trop de raisons de craindre que leurs barques n'eussent été coulées à fond avant qu'ils pussent chercher quelque part un refuge. De vieux marins secouaient la tête et se parlaient à l'oreille, en regardant la mer, d'abord, puis le ciel; des propriétaires de navires se montraient parmi eux, agités et inquiets; des enfants, pêle-mêle, dans les groupes, cherchaient à lire dans les traits des vieux loups de mer; de rigoureux matelots, troublés et soucieux, se réfugiaient derrière un mur pour diriger vers l'Océan leurs lunettes d'approche, comme s'ils étaient en vedette devant l'ennemi.
Lorsque je pus contempler la mer, en dépit du vent qui m'aveuglait, des pierres et du sable qui volaient de toute part, et des formidables mugissements des flots, je fus tout confondu de ce spectacle. On voyait des murailles d'eau qui s'avançaient en roulant, puis s'écroulaient subitement de toute leur hauteur; on aurait dit qu'elles allaient engloutir la ville. Les vagues, en se retirant avec un bruit sourd, semblaient creuser sur la grève des caves profondes, comme pour miner le sol. Lorsqu'une lame blanche se brisait avec fracas, avant d'atteindre le rivage, chaque fragment de ce tout redoutable, animé de la même furie, courait, dans sa colère, former un autre monstre pour un assaut nouveau. Les collines se transformaient en vallées, les vallées redevenaient des collines, sur lesquelles s'abattait tout à coup quelque oiseau solitaire; l'eau bouillonnante venait bondir sur la grève, masse tumultueuse qui changeait sans cesse de forme et de place, pour céder bientôt l'espace à des formes nouvelles; le rivage idéal qui semblait se dresser à l'horizon montrait et cachait tour à tour ses clochers et ses édifices; les nuages s'enfuyaient épais et rapides; on eût cru assister à un soulèvement, à un déchirement suprême de la nature entière.
Je n'avais pas aperçu Ham parmi les marins que ce vent mémorable (car on se le rappelle encore aujourd'hui, comme le plus terrible sinistre qui ait jamais désolé la côte) avait rassemblés sur le rivage; je me rendis à sa chaumière; elle était fermée, je frappai en vain. Alors je gagnai par de petits chemins le chantier où il travaillait. J'appris là qu'il était parti pour Lowestoft où on l'avait demandé pour un radoub pressé que lui seul pouvait faire, mais qu'il reviendrait le lendemain matin de bonne heure.
Je retournai à l'hôtel, et, après avoir fait ma toilette de nuit, j'essayai de dormir, mais en vain; il était cinq heures de l'après-midi. Je n'étais pas depuis cinq minutes au coin du feu, dans la salle à manger, quand le garçon entra sous prétexte de mettre tout en ordre, ce qui lui servait d'excuse pour causer. Il me dit que deux bateaux de charbon venaient de sombrer, avec leur équipage, à quelques milles de Yarmouth, et qu'on avait vu d'autres navires bien en peine à la dérive, qui s'efforçaient de s'éloigner du rivage: le danger était imminent.
«Que Dieu ait pitié d'eux, et de tous les pauvres matelots! dit- il; que vont-ils devenir, si nous avons encore une nuit comme la dernière!»
J'étais bien abattu; mon isolement et l'absence de Ham me causaient un malaise insurmontable. J'étais sérieusement affecté, sans bien m'en rendre compte, par les derniers événements, et le vent violent auquel je venais de rester longtemps exposé avait troublé mes idées. Tout me semblait si confus que j'avais perdu le souvenir du temps et de la distance. Je n'aurais pas été surpris, je crois, de rencontrer dans les rues de Yarmouth quelqu'un que je savais devoir être à Londres. Il y avait, sous ce rapport, un vide bizarre dans mon esprit. Et pourtant il ne restait pas oisif, mais il était absorbé dans les pensées tumultueuses que me suggérait naturellement ce lieu, si plein pour moi de souvenirs distincts et vivants.
Dans cet état, les tristes nouvelles que me donnait le garçon sur les navires en détresse s'associèrent, sans aucun effort de ma volonté, à mon anxiété au sujet de Ham. J'étais convaincu qu'il aurait voulu revenir de Lowestoft par mer, et qu'il était perdu. Cette appréhension devint si forte que je résolus de retourner au chantier avant de me mettre à dîner, et de demander au constructeur s'il croyait probable que Ham pût songer à revenir par mer. S'il me donnait la moindre raison de le croire, je partirais pour Lowestoft, et je l'en empêcherais en le ramenant avec moi.
Je commandai mon dîner, et je me rendis au chantier. Il était temps; le constructeur, une lanterne à la main, en fermait la porte. Il se mit à rire, quand je lui posai cette question, et me dit qu'il n'y avait rien à craindre: jamais un homme dans son bon sens, ni même un fou, ne songerait à s'embarquer par un pareil coup de vent; Ham Peggotty moins que tout autre, lui qui était né dans le métier.
Je m'en doutais d'avance, et pourtant je n'avais pu résister au besoin de faire cette question, quoique je fusse tout honteux en moi-même de la faire. J'avais repris le chemin de l'hôtel. Le vent semblait encore augmenter de violence, s'il est possible. Ses hurlements, et le fracas des vagues, le claquement des portes et des fenêtres, le gémissement étouffé des cheminées, le balancement apparent de la maison qui m'abritait, et le tumulte de la mer en furie, tout cela était plus effrayant encore que le matin, la profonde obscurité venait ajouter à l'ouragan ses terreurs réelles et imaginaires.
Je ne pouvais pas manger, je ne pouvais pas me tenir tranquille, je ne pouvais me fixer à rien: il y avait en moi quelque chose qui répondait à l'orage extérieur, et bouleversait vaguement mes pensées orageuses. Mais au milieu de cette tempête de mon âme, qui s'élevait comme les vagues rougissantes, je retrouvais constamment en première ligne mon inquiétude sur le sort de Ham.
On emporta mon dîner sans que j'y eusse pour ainsi dire touché, et j'essayai de me remonter avec un ou deux verres de vin. Tout était inutile. Je m'assoupis devant le feu sans perdre le sentiment ni du bruit extérieur, ni de l'endroit où j'étais. C'était une horreur indéfinissable qui me poursuivait dans mon sommeil, et lorsque je me réveillai, ou plutôt lorsque je sortis de la léthargie qui me clouait sur ma chaise, je tremblais de tout mon corps, saisi d'une crainte inexplicable.
Je marchai dans la chambre, j'essayai de lire un vieux journal, je prêtai l'oreille au bruit du vent, je regardai les formes bizarres que figurait la flamme du foyer. À la fin, le tic-tac monotone de la pendule contre la muraille m'agaça tellement les nerfs, que je résolus d'aller me coucher.
Je fus bien aise de savoir, par une nuit pareille, que quelques- uns des domestiques de l'hôtel étaient décidés à rester sur pied jusqu'au lendemain matin. Je me couchai horriblement las et la tête lourde; mais, à peine dans mon lit, ces sensations disparurent comme par enchantement, et je restai parfaitement réveillé, avec la plénitude de mes sens.
Pendant des heures j'écoutai le bruit du vent et de la mer; tantôt je croyais entendre des cris dans le lointain, tantôt c'était le canon d'alarme qu'on tirait, tantôt des maisons qui s'écroulaient dans la ville. Plusieurs fois je me levai, et je m'approchai de la fenêtre, mais je n'apercevais à travers les vitres que la faible lueur de ma bougie, et ma figure pâle et bouleversée qui s'y réfléchissait au milieu des ténèbres.
À la fin, mon agitation devint telle que je me rhabillai en toute hâte, et je redescendis. Dans la vaste cuisine, où pendaient aux solives de longues rangées d'oignons et de tranches de lard, je vis les gens qui veillaient, groupés ensemble autour d'une table qu'on avait exprès enlevée de devant la grande cheminée pour la placer près de la porte. Une jolie servante qui se bouchait les oreilles avec son tablier, tout en tenant les yeux fixés sur la porte, se mit à crier quand elle m'aperçut, me prenant pour un esprit; mais les autres eurent plus de courage, et furent charmés que je vinsse leur tenir compagnie. L'un d'eux me demanda si je croyais que les âmes des pauvres matelots qui venaient de périr avec les bateaux de charbon, n'auraient pas, en s'envolant, été éteintes par l'orage.
Je restai là, je crois, deux heures. Une fois, j'ouvris la porte de la cour et je regardai dans la rue solitaire. Le sable, les herbes marines et les flaques d'écume encombrèrent le passage en un moment; je fus obligé de me faire aider pour parvenir à refermer la porte et la barricader contre le vent.
Il y avait une sombre obscurité dans ma chambre solitaire, quand je finis par y rentrer; mais j'étais fatigué, et je me recouchai; bientôt je tombai dans un profond sommeil, comme on tombe, en songe, du haut d'une tour au fond d'un précipice. J'ai le souvenir que pendant longtemps j'entendais le vent dans mon sommeil; bien que mes rêves me transportassent en d'autres lieux et au milieu de scènes bien différentes. À la fin, cependant, tout sentiment de la réalité disparut, et je me vis, avec deux de mes meilleurs amis dont je ne sais pas le nom, au siège d'une ville qu'on canonnait à outrance.
Le bruit du canon était si fort et si continu, que je ne pouvais parvenir à entendre quelque chose que j'avais le plus grand désir de savoir; enfin, je fis un dernier effort et je me réveillai. Il était grand jour, huit ou neuf heures environ: c'était l'orage que j'entendais et non plus les batteries; on frappait à ma porte et on m'appelait.
«Qu'y a-t-il? m'écriai-je.
-- Un navire qui s'échoue tout près d'ici.»
Je sautai à bas de mon lit et je demandai quel navire c'était?
«Un schooner qui vient d'Espagne ou de Portugal avec un chargement de fruits et de vin. Dépêchez-vous, monsieur, si vous voulez le voir! On dit qu'il va se briser à la côte, au premier moment.»
Le garçon redescendit l'escalier quatre à quatre; je m'habillai aussi vite que je pus, et je m'élançai dans la rue.
Le monde me précédait en foule; tous couraient dans la même direction, vers la plage. J'en dépassai bientôt un grand nombre, et j'arrivai en présence de la mer en furie.
Le vent s'était plutôt un peu calmé, mais quel calme! C'était comme si une demi-douzaine de canons se fussent tus, parmi les centaines de bouches à feu qui résonnaient à mon oreille pendant mon rêve. Quant à la mer, toujours plus agitée, elle avait une apparence bien plus formidable encore que la veille au soir. Elle semblait s'être gonflée de toutes parts; c'était quelque chose d'effrayant que de voir à quelle hauteur s'élevaient ses vagues immenses qui grimpaient les unes sur les autres pour rouler au rivage et s'y briser avec bruit.
Au premier moment, le rugissement du vent et des flots, la foule et la confusion universelle, joints à la difficulté que j'éprouvais à résister à la tempête, troublèrent tellement mes sens que je ne vis nulle part le navire en danger: je n'apercevais que le sommet des grandes vagues. Un matelot à demi nu, debout à côté de moi, me montra, de son bras tatoué, où l'on voyait l'image d'une flèche, la pointe vers la main, le côté gauche de la plage. Mais alors, grand Dieu! je ne le vis que trop, ce malheureux navire, et tout près de nous.