David Copperfield - Tome II

Chapter 33

Chapter 333,884 wordsPublic domain

M. Micawber aimait singulièrement à entasser ainsi des formules officielles, mais cela ne lui était pas particulier, je dois le dire. C'est plutôt la règle générale. Bien souvent j'ai pu remarquer que les individus appelés à prêter serment, par exemple, semblent être dans l'enchantement quand ils peuvent enfiler des mots identiques à la suite les uns des autres pour exprimer une seule idée; ils disent qu'ils détestent, qu'ils haïssent et qu'ils exècrent, etc., etc. Les anathèmes étaient jadis conçus d'après le même principe. Nous parlons de la tyrannie des mots, mais nous aimons bien aussi à les tyranniser; nous aimons à nous en faire une riche provision qui puisse nous servir de cortège dans les grandes occasions; il nous semble que cela nous donne de l'importance, que cela a bonne façon. De même que dans les jours d'apparat nous ne sommes pas très-difficiles sur la qualité des valets qui endossent notre livrée, pourvu qu'ils la portent bien et qu'ils fassent nombre; de même nous n'attachons qu'une importance secondaire au sens ou à l'utilité des mots que nous employons pourvu qu'ils défilent à la parade. Et, de même qu'on s'attire des ennemis en affichant trop la magnificence de ses livrées, ou du moins que des esclaves trop nombreux se révoltent contre leurs maîtres, de même aussi je pourrais citer un peuple qui s'est attiré de grands embarras et s'en attirera bien d'autres pour avoir voulu conserver un répertoire trop riche de synonymes dans son vocabulaire national.

M. Micawber continua sa lecture en se léchant les barbes.

«... Par exemple, de la manière suivante, à savoir: M. W... était malade, il était fort probable que sa mort amènerait des découvertes propres à détruire l'influence de... _Heep_ sur la famille W... ce que je puis affirmer, moi, soussigné, Wilkins Micawber... à moins qu'on ne pût obtenir de sa fille de renoncer par affection filiale à toute investigation du passé; dans cette prévision, le susdit... _Heep_ jugea prudent d'avoir un acte tout prêt, comme lui venant de M. W..., établissant que les sommes ci- dessus mentionnées avaient été avancées par... _Heep_ à M. W..., pour le sauver du déshonneur. La vérité est que cette somme n'a jamais été avancée par lui. C'est... _Heep_ qui a forgé les signatures de ce document; il y a mis le nom de M. W... et, en dessous, une attestation de Wilkins Micawber. J'ai en ma possession, dans son agenda, plusieurs imitations de la signature de M. W... un peu endommagées par les flammes, mais encore lisibles. Jamais de ma vie je n'ai soussigné un pareil acte. J'ai en ma possession le document original.»

Uriah Heep tressaillit, puis il tira de sa poche un trousseau de clefs et ouvrit un tiroir; mais, changeant soudainement de résolution, il se tourna de nouveau vers nous sans y regarder.

«Et j'ai le document... reprit M. Micawber en jetant les yeux tout autour de lui, comme s'il relisait le texte d'un sermon... en ma possession, c'est-à-dire, je l'avais ce matin quand j'ai écrit ceci! mais, depuis, je l'ai remis à M. Traddles.

-- C'est parfaitement vrai, dit Traddles.

-- Uriah! Uriah! cria sa mère, soyez humble et arrangez-vous avec ces messieurs. Je sais que mon fils sera humble, si vous lui donnez le temps de la réflexion. Monsieur Copperfield, vous savez comme il a toujours été humble!»

Il était curieux de voir la mère rester fidèle à ses vieilles habitudes de ruse, pendant que le fils les repoussait à présent comme inutiles.

«Ma mère, dit-il en mordant avec impatience le mouchoir qui enveloppait sa main, vous feriez mieux de prendre tout de suite un fusil chargé et de tirer sur moi.

-- Mais je vous aime, Uriah! s'écria mistress Heep.» Et certainement elle l'aimait et il avait de l'affection pour elle: quelque étrange que cela puisse paraître, c'était un couple bien assorti. «Je ne peux pas souffrir de vous entendre insulter ces messieurs, vous n'y gagnerez rien. Je l'ai dit tout de suite à monsieur, quand il m'a affirmé, en descendant l'escalier, qu'on savait tout; j'ai promis que vous seriez humble, et que vous répareriez vos torts. Oh! voyez comme je suis humble, moi, messieurs, et ne l'écoutez pas.

-- Mais, ma mère, dit-il d'un air de fureur en tournant vers moi son doigt long et maigre, voilà Copperfield qui vous aurait volontiers donné cent livres sterling pour en savoir moitié moins que vous n'en avez dit depuis un quart d'heure. C'était à moi qu'il en voulait par-dessus tout, convaincu que j'avais été le principal moteur de cette affaire: je ne cherchai pas à le détromper.

-- C'est plus fort que moi, Uriah, cria sa mère. Je ne peux pas vous voir ainsi vous exposer au danger par fierté. Mieux vaut être humble comme vous l'avez toujours été.»

Il resta un moment silencieux à dévorer son mouchoir, puis il me dit avec un grognement sourd:

«Avez-vous encore quelque chose à avancer? S'il y a autre chose, dites-le. Qu'est-ce que vous attendez?»

M. Micawber reprit sa lettre; il était trop heureux de pouvoir reprendre un rôle dont il était tellement satisfait.

«Tertio. Enfin je suis en état de prouver, d'après les livres falsifiés de... _Heep_, et d'après l'agenda authentique de... _Heep_, que pendant nombre d'années... _Heep_ s'est servi des faiblesses et des défauts de M. W... pour arriver à ses infâmes desseins. Dans ce but, il a su même employer les vertus, le sentiment d'honneur, l'affection paternelle de l'infortuné M. W... Tout cela sera démontré par moi, grâce au petit carnet, en partie calciné (que je n'ai pas pu comprendre tout d'abord, lorsque mistress Micawber le découvrit accidentellement dans notre domicile, au fond du coffre destiné à contenir les cendres consumées sur notre foyer domestique). Pendant des années, M. W... a été trompé et volé de toutes les façons imaginables par l'avare, le faux, le perfide... _Heep_. Le but suprême de... _Heep_, après sa passion pour le gain, c'était de prendre un empire absolu sur M. et miss W... (Je ne dis rien de ses vues ultérieures sur icelle.) Son dernier acte fut, il y a quelques mois, d'amener M. W... à abandonner sa part de l'association et même à vendre le mobilier de sa maison, à condition qu'il recevrait exactement et fidèlement de... _Heep_ une rente viagère payable tous les trois mois. Peu à peu, on a si bien embrouillé toutes les affaires, que l'infortuné M. W... n'a plus été capable de s'y retrouver. On a établi de faux états du domaine dont M. W... répond, à une époque où M. W... s'était lancé dans des spéculations hasardeuses, et n'avait pas entre les mains la somme dont il était moralement et légalement responsable. On a déclaré qu'il avait emprunté de l'argent à un intérêt fabuleux, tandis que... _Heep_ avait frauduleusement soustrait cet argent à M. W... On a dressé un catalogue inouï de chicanes inconcevables. Enfin le malheureux M. W... crut à la banqueroute de sa fortune, de ses espérances terrestres, de son honneur, et ne vit plus de salut que dans le monstre à forme humaine qui, en se rendant indispensable, avait su perpétrer la ruine de cette famille infortunée. (M. Micawber aimait beaucoup l'expression de monstre à figure humaine, qui lui semblait neuve et originale.) Tout ceci, je puis le prouver, et probablement bien d'autres choses encore!»

Je murmurai quelques mots à l'oreille d'Agnès qui pleurait de joie et de tristesse à côté de moi; il se fit un mouvement dans la chambre, comme si M. Micawber avait fini. Mais il reprit du ton le plus grave! «Je vous demande pardon,» et continua avec un mélange d'extrême abattement et d'éclatante joie, la lecture de sa péroraison:

«J'ai fini. Il me reste seulement à établir la vérité de ces accusations; puis à disparaître, avec une famille prédestinée au malheur, d'un lieu où nous semblons être à charge à tout le monde. Ce sera bientôt un fait accompli. On peut supposer avec quelque raison que notre plus jeune enfant expirera le premier d'inanition, lui qui est le plus frêle de tous; les jumeaux le suivront. Qu'il en soit ainsi! Quant à moi, mon séjour à Canterbury a déjà bien avancé les choses; la prison pour dettes et la misère feront le reste. J'ai la confiance que le résultat heureux d'une enquête longuement et péniblement exécutée, au milieu de travaux incessants et de craintes douloureuses, au lever du soleil comme à son coucher, et pendant l'ombre de la nuit, sous le regard vigilant d'un individu qu'il est superflu d'appeler un démon, et dans l'angoisse que me causait la situation de mes infortunés héritiers, répandra sur mon bûcher funèbre quelques gouttes de miséricorde. Je n'en demande pas davantage. Qu'on me rende seulement justice, et qu'on dise de moi comme de ce noble héros maritime, auquel je n'ai pas la prétention de me comparer, que ce que j'ai fait, je l'ai fait, en dépit d'intérêts égoïstes ou mercenaires,

_Par amour pour la vérité, Pour l'Angleterre et la beauté._

«Je suis pour la vie, etc., etc.

«Wilkins Micawber.»

M. Micawber plia sa lettre avec une vive émotion, mais avec une satisfaction non moins vive, et la tendit à ma tante comme un document qu'elle aurait sans doute du plaisir à garder.

Il y avait dans la chambre un coffre-fort en fer: je l'avais déjà remarqué lors de ma première visite. La clef était sur la serrure. Un soupçon soudain sembla s'emparer d'Uriah; il jeta un regard sur M. Micawber, s'élança vers le coffre-fort, et l'ouvrit avec fracas. Il était vide.

«Où sont les livres? s'écria-t-il, avec une effroyable expression de rage. Un voleur a dérobé mes livres!»

M. Micawber se donna un petit coup de règle sur les doigts:

«C'est moi: vous m'avez remis la clef comme à l'ordinaire, un peu plus tôt même que de coutume, et j'ai ouvert le coffre.

-- Soyez sans inquiétude, dit Traddles. Ils sont en ma possession. J'en prendrai soin, d'après les pouvoirs que j'ai reçus.

-- Vous êtes donc un recéleur? cria Uriah.

-- Dans des circonstances comme celles-ci, certainement oui,» répondit Traddles.

Quel fut mon étonnement quand je vis ma tante, qui jusque-là avait écouté avec un calme parfait, ne faire qu'un bond vers Uriah Heep et le saisir au collet!

«Vous savez ce qu'il me faut? dit ma tante.

-- Une camisole de force, dit-il.

-- Non. Ma fortune! répondit ma tante. Agnès, ma chère, tant que j'ai cru que c'était votre père qui l'avait laissé perdre, je n'ai pas soufflé mot: Trot lui-même n'a pas su que c'était entre les mains de M. Wickfield que je l'avais déposée. Mais, maintenant que je sais que c'est à cet individu de m'en répondre, je veux l'avoir! Trot, venez la lui reprendre!»

Je suppose que ma tante croyait sur le moment retrouver sa fortune dans la cravate d'Uriah Heep, car elle la secouait de toutes ses forces. Je m'empressai de les séparer, en assurant ma tante qu'il rendrait jusqu'au dernier sou tout ce qu'il avait acquis indûment. Au bout d'un moment de réflexion, elle se calma et alla se rasseoir, sans paraître le moins du monde déconcertée de ce qu'elle venait de faire (je ne saurais en dire autant de son chapeau).

Pendant le quart d'heure qui venait de s'écouler, mistress Heep s'était épuisée à crier à son fils d'être «humble;» elle s'était mise à genoux devant chacun de nous successivement, en faisant les promesses les plus extravagantes. Son fils la fit rasseoir, puis se tenant près d'elle d'un air sombre, le bras appuyé sur la main de sa mère, mais sans rudesse, il me dit avec un regard féroce:

«Que voulez-vous que je fasse?

-- Je m'en vais vous dire ce qu'il faut faire, dit Traddles.

-- Copperfield n'a donc pas de langue? murmura Uriah. Je vous donnerais quelque chose de bon coeur, si vous pouviez m'affirmer, sans mentir, qu'on la lui a coupée.

-- Mon Uriah va se faire humble, s'écria sa mère. Ne l'écoutez pas, mes bons messieurs!

-- Voilà ce qu'il faut faire, dit Traddles. D'abord, vous allez me remettre, ici même, l'acte par lequel M. Wickfield vous faisait l'abandon de ses biens.

-- Et si je ne l'ai pas?

-- Vous l'avez, dit Traddles, ainsi nous n'avons pas à faire cette supposition.»

Je ne puis m'empêcher d'avouer que je rendis pour la première fois justice, en cette occasion, à la sagacité et au bon sens simple et pratique de mon ancien camarade.

«Ainsi donc, dit Traddles, il faut vous préparer à rendre gorge, à restituer jusqu'au dernier sou tout ce que votre rapacité a fait passer entre vos mains. Nous garderons en notre possession tous les livres et tous les papiers de l'association; tous vos livres et tous vos papiers; tous les comptes et reçus; en un mot, tout ce qui est ici.

-- Vraiment? Je ne suis pas décidé à cela, dit Uriah. Il faut me donner le temps d'y penser.

-- Certainement, répondit Traddles, mais en attendant, et jusqu'à ce que tout soit réglé à notre satisfaction, nous prendrons possession de toutes ces garanties, et nous vous prierons, ou s'il le faut, nous vous contraindrons de rester dans votre chambre, sans communiquer avec qui que ce soit.

-- Je ne le ferai pas, dit Uriah en jurant comme un diable.

-- La prison de Maidstone est un lieu de détention plus sûr, reprit Traddles, et bien que la loi puisse tarder à nous faire justice, et nous la fasse peut-être moins complète que vous ne le pourriez, cependant il n'y a pas de doute qu'elle ne vous punisse. Vous le savez aussi bien que moi. Copperfield, voulez-vous aller à Guildhall chercher deux policemen?»

Ici mistress Heep tomba de nouveau à genoux, elle conjura Agnès d'intercéder en leur faveur, elle s'écria qu'il était très-humble, qu'elle en était bien sûre, et que s'il ne faisait pas ce que nous voulions, elle le ferait à sa place. Et en effet, elle aurait fait tout ce qu'on aurait voulu, car elle avait presque perdu la tête, tant elle tremblait pour son fils chéri; quant à lui, à quoi bon se demander ce qu'il aurait pu faire, s'il avait eu un peu plus de hardiesse; autant vaudrait demander ce que ferait un vil roquet animé de l'audace d'un tigre. C'était un lâche, de la tête aux pieds; et, en ce moment plus que jamais, il montrait bien la bassesse de sa nature par son air mortifié et son désespoir sombre.

«Attendez! cria-t-il d'une voix sourde, en essuyant ses joues couvertes de sueur. Ma mère, pas tant de bruit! Qu'on leur donne ce papier! Allez le chercher.

-- Voulez-vous avoir la bonté de lui prêter votre concours, monsieur Dick? dit Traddles.

Tout fier de cette commission dont il comprenait la portée, M. Dick accompagna mistress Heep, comme un chien de berger accompagne un mouton. Mais mistress Heep lui donna peu de peine; car elle rapporta, non-seulement le document demandé, mais même la boîte qui le contenait, où nous trouvâmes un livre de banque, et d'autres papiers qui furent utiles plus tard.

«Bien, dit Traddles en les recevant. Maintenant, monsieur Heep, vous pouvez vous retirer pour réfléchir; mais dites-vous bien, je vous prie, que vous n'avez qu'une chose à faire, comme je vous l'ai déjà expliqué, et qu'il faut la faire sans délai.»

Uriah traversa la chambre sans lever les yeux, en se passant la main sur le menton, puis s'arrêtant à la porte, il me dit:

«Copperfield, je vous ai toujours détesté. Vous n'avez jamais été qu'un parvenu, et vous avez toujours été contre moi.

-- Je vous ai déjà dit, répondis-je, que c'est vous qui avez toujours été contre le monde entier par votre fourberie et votre avidité. Songez désormais que jamais la fourberie et l'avidité ne savent s'arrêter à temps, même dans leur propre intérêt. C'est un fait aussi certain que nous mourrons un jour.

-- C'est peut-être un fait aussi incertain que ce qu'on nous enseignait à l'école, dit-il avec un ricanement expressif, à cette même école où j'ai appris à être si humble, de neuf heures à onze heures, on nous disait que le travail était une malédiction; de onze heures à une heure, que c'était un bien, une bénédiction, et que sais-je encore? Vous nous prêchez là des doctrines à peu près aussi conséquentes que ces gens-là. L'humilité vaut mieux que tout cela, c'est un excellent système. Je n'aurais pas sans elle si bien enlacé mon noble associé, je vous en réponds... Micawber, vieil animal, vous me payerez ça!»

M. Micawber le regarda d'un air de souverain mépris jusqu'à ce qu'il eut quitté la chambre, puis il se tourna vers moi, et me proposa de me donner le plaisir de venir voir la confiance se rétablir entre lui et mistress Micawber. Après quoi, il invita toute la compagnie à contempler une si touchante cérémonie.

«Le voile qui nous a longtemps séparés, mistress Micawber et moi, s'est enfin déchiré, dit M. Micawber; mes enfants et l'auteur de leur existence peuvent maintenant se rapprocher sans rougir les uns des autres.»

Nous lui avions tous beaucoup de reconnaissance, et nous désirions lui en donner un témoignage, autant du moins que nous le permettait le désordre de nos esprits: aussi, aurions-nous tous volontiers accepté son offre, si Agnès n'avait été forcée d'aller retrouver son père, auquel on n'avait encore osé que faire entrevoir une lueur d'espérance; il fallait d'ailleurs que quelqu'un montât la garde auprès d'Uriah. Traddles se consacra à cet emploi où M. Dick devait bientôt venir le relayer; ma tante, M. Dick et moi, nous accompagnâmes M. Micawber. En me séparant si précipitamment de ma chère Agnès, à qui je devais tant, et en songeant au danger dont nous l'avions sauvée peut-être ce jour-là, car qui aurait su si son courage n'aurait pas succombé dans cette lutte? je me sentais le coeur plein de reconnaissance pour les malheurs de ma jeunesse qui m'avaient amené à connaître M. Micawber.

Sa maison n'était pas loin; la porte du salon donnait sur la rue, il s'y précipita avec sa vivacité habituelle, et nous nous trouvâmes au milieu de sa famille. Il s'élança dans les bras de mistress Micawber en s'écriant: «Emma, mon bonheur et ma vie!» Mistress Micawber poussa un cri perçant et serra M. Micawber sur son coeur. Miss Micawber, qui était occupée à bercer l'innocent étranger dont me parlait mistress Micawber dans sa lettre, fut extrêmement émue. L'étranger sauta de joie. Les jumeaux témoignèrent leur satisfaction par diverses démonstrations incommodes, mais naïves. Maître Micawber, dont l'humeur paraissait aigrie par les déceptions précoces de sa jeunesse, et dont la mine avait conservé quelque chose de morose, céda à de meilleurs sentiments et pleurnicha.

«Emma! dit M. Micawber, le nuage qui voilait mon âme s'est dissipé. La confiance qui a si longtemps existé entre nous revit à jamais! Salut, pauvreté! s'écria-t-il en versant des larmes. Salut, misère bénie! que la faim, les haillons, la tempête, la mendicité soient les bienvenus! Salut! La confiance réciproque nous soutiendra jusqu'à la fin!»

En parlant ainsi, M. Micawber embrassait tous ses enfants les uns après les autres, et faisait asseoir sa femme, poursuivant de ses saluts, avec enthousiasme, la perspective d'une série d'infortunes qui ne me paraissaient pas trop désirables pour sa famille; et les invitant tous à venir chanter en choeur dans les rues de Canterbury, puisque c'était la seule ressource qui leur restât pour vivre.

Mais mistress Micawber venait de s'évanouir, vaincue par tant d'émotions; la première chose à faire, même avant de songer à compléter le choeur en question, c'était de la faire revenir à elle. Ma tante et M. Micawber s'en chargèrent; puis on lui présenta ma tante, et mistress Micawber me reconnut.

«Pardonnez-moi, cher monsieur Copperfield, dit la pauvre femme en me tendant la main, mais je ne suis pas forte, et je n'ai pu résister au bonheur de voir disparaître tant de désaccord entre M. Micawber et moi.

-- Sont-ce là tous vos enfants, madame? dit ma tante.

-- C'est tout ce que nous en avons pour le moment, répondit mistress Micawber...

-- Grand Dieu! ce n'est pas là ce que je veux dire, madame, reprit ma tante. Ce que je vous demande, c'est si tous ces enfants-là sont à vous?

-- Madame, répartit M. Micawber, c'est bien le compte exact.

-- Et ce grand jeune homme-là, dit ma tante d'un air pensif, qu'est-ce que vous en faites?

-- Lorsque je suis venu ici, dit M. Micawber, j'espérais placer Wilkins dans l'Église, ou, pour parler plus correctement, dans le choeur. Mais il n'y a pas de place de ténor vacante dans le vénérable édifice, qui fait à juste titre la gloire de cette cité; et il a... en un mot, il a pris l'habitude de chanter dans des cafés, au lieu de s'exercer dans une enceinte consacrée.

-- Mais c'est à bonne intention, dit mistress Micawber avec tendresse.

-- Je suis sûr, mon amour, reprit M. Micawber, qu'il a les meilleures intentions du monde; seulement, jusqu'ici, je ne vois pas trop à quoi cela lui sert.»

Ici maître Micawber reprit son air morose et demanda avec quelque aigreur ce qu'on voulait qu'il fît. Croyait-on qu'il pût se faire charpentier de naissance, ou forgeron sans apprentissage? autant lui demander de voler dans les airs comme un oiseau! Voulait-on qu'il allât s'établir comme pharmacien dans la rue voisine? Ou bien pouvait-il se précipiter devant la Cour, aux prochaines assises, pour y prendre la parole comme avocat? Ou se faire entendre de force à l'Opéra, et emporter les bravos de haute lutte? Ne voulait-on pas qu'il fût prêt à tout faire, sans qu'on lui eût rien appris?

Ma tante réfléchit un instant, puis:

«Monsieur Micawber, dit-elle, je suis surprise que vous n'ayez jamais songé à émigrer.

-- Madame, répondit M. Micawber, c'était le rêve de ma jeunesse; c'est encore le trompeur espoir de mon âge mûr;» et à propos de cela, je suis pleinement convaincu qu'il n'y avait jamais pensé.

«Eh! dit ma tante, en jetant un regard sur moi, quelle excellente chose ce serait pour vous et pour votre famille, monsieur et mistress Micawber!

-- Et des fonds? madame, des fonds? s'écria M. Micawber, d'un air sombre.

-- C'est là la principale, pour ne pas dire la seule difficulté, mon cher monsieur Copperfield, ajouta sa femme.

-- Des fonds! dit ma tante, mais vous nous rendez, vous nous avez rendu un grand service. Je puis bien le dire, car on sauvera certainement bien des choses de ce désastre; et que pourrions-nous faire de mieux pour vous, que de vous procurer des fonds pour cet usage?

«-- Je ne saurais l'accepter en pur don, dit M. Micawber avec foi, mais si on pouvait m'avancer une somme suffisante, à un intérêt de cinq pour cent, sous ma responsabilité personnelle, je pourrais rembourser petit à petit, à douze, dix-huit, vingt-quatre mois de date, par exemple» pour me laisser le temps d'amasser...

-- Si on pouvait? répondit ma tante. On le peut, et on le fera, pour peu que cela vous convienne. Pensez-y bien tous deux, David a des amis qui vont partir pour l'Australie: si vous vous décidez à partir aussi, pourquoi ne profiteriez-vous pas du même bâtiment? Vous pourriez vous rendre service mutuellement. Pensez-y bien, monsieur et mistress Micawber. Prenez du temps et pesez mûrement la chose.

-- Je n'ai qu'une question à vous adresser, dit mistress Micawber: le climat est sain, je crois?

-- Le plus beau climat du monde, dit ma tante.

-- Parfaitement, reprit mistress Micawber. Alors, voici ce que je vous demande: l'état du pays est-il tel qu'un homme distingué comme M. Micawber, puisse espérer de s'élever dans l'échelle sociale? Je ne veux pas dire, pour l'instant, qu'il pourrait prétendre à être gouverneur ou à quelque fonction de cette nature, mais trouverait-il un champ assez vaste pour le développement expansif de ses grandes facultés?

-- Il ne saurait y avoir nulle part un plus bel avenir, pour un homme qui a de la conduite et de l'activité, dit ma tante.

-- Pour un homme qui a de la conduite et de l'activité, répéta lentement mistress Micawber. Précisément il est évident pour moi que l'Australie est le lieu où M. Micawber trouvera la sphère d'action légitime pour donner carrière à ses grandes qualités.