David Copperfield - Tome II

Chapter 3

Chapter 33,996 wordsPublic domain

«Comment pouvais-je le savoir? dit miss Mowcher en tirant de nouveau son mouchoir et en frappant du pied chaque fois qu'elle s'essuyait les yeux des deux mains. Je voyais bien qu'il vous tourmentait et vous cajolait tour à tour; et, pendant ce temps-là, vous étiez comme de la cire molle entre ses mains; je le voyais bien aussi. Il n'y avait pas une minute que j'avais quitté la chambre quand son domestique me dit que le jeune innocent (c'est ainsi qu'il vous appelait, et vous, vous pouvez bien l'appeler le vieux coquin tant que vous voudrez, sans lui faire tort) avait jeté son dévolu sur elle, et qu'elle avait aussi la tête perdue d'amour pour vous; mais que son maître était décidé à ce que cela n'eût pas de mauvaises suites, plus par affection pour vous que par pitié pour elle, et que c'était dans ce but qu'ils étaient à Yarmouth. Comment ne pas le croire? J'avais vu Steerforth vous câliner et vous flatter en faisant l'éloge de cette jeune fille. C'était vous qui aviez parlé d'elle le premier. Vous aviez avoué qu'il y avait longtemps que vous l'aviez appréciée. Vous aviez chaud et froid, vous rougissiez et vous pâlissiez quand je vous parlais d'elle. Que vouliez-vous que je pusse croire, si ce n'est que vous étiez un petit libertin en herbe, à qui il ne manquait plus que l'expérience, et qu'avec les mains dans lesquelles vous étiez tombé, l'expérience ne vous manquerait pas longtemps, s'ils ne se chargeaient pas de vous diriger pour votre bien, puisque telle était leur fantaisie? Oh! oh! oh! c'est qu'ils avaient peur que je ne découvrisse la vérité, s'écria miss Mowcher en descendant du garde-feu pour trotter en long et en large dans la cuisine, en levant au ciel ses deux petits bras d'un air de désespoir; ils savaient que je suis assez fine, car j'en ai bien besoin pour me tirer d'affaire dans le monde, et ils se sont réunis pour me tromper; ils m'ont fait remettre à cette malheureuse fille une lettre, l'origine, je le crains bien, de ses accointances avec Littimer qui était resté ici tout exprès pour elle.»

Je restai confondu à la révélation de tant de perfidie, et je regardai miss Mowcher qui se promenait toujours dans la cuisine; quand elle fut hors d'haleine, elle se rassit sur le garde-feu et, s'essuyant le visage avec son mouchoir, elle secoua la tête sans faire d'autre mouvement et sans rompre le silence.

«Mes tournées de province m'ont amenée avant-hier soir à Norwich, monsieur Copperfield, ajouta-t-elle enfin. Ce que j'ai su là par hasard du secret qui avait enveloppé leur arrivée et leur départ, car je fus bien étonnée d'apprendre que vous n'étiez pas de la partie, m'a fait soupçonner quelque chose. J'ai pris hier au soir la diligence de Londres au moment où elle traversait Norwich, et je suis arrivée ici ce matin, trop tard, hélas! trop tard!»

La pauvre petite Mowcher avait un tel frisson, à force de pleurer et de se désespérer, qu'elle se retourna sur le garde-feu pour réchauffer ses pauvres petits pieds mouillés au milieu des cendres, et resta là comme une grande poupée, les yeux tournés vers l'âtre. J'étais assis sur une chaise de l'autre côté de la cheminée, plongé dans mes tristes réflexions et regardant tantôt le feu, tantôt mon étrange compagne.

«Il faut que je m'en aille, dit-elle enfin en se levant. Il est tard; vous ne vous méfiez pas de moi, n'est-ce pas?»

En rencontrant son regard perçant, plus perçant que jamais, quand elle me fit cette question, je ne pus répondre à ce brusque appel un «non» bien franc.

«Allons, dit-elle, en acceptant la main que je lui offrais pour l'aider à passer par-dessus le garde-cendres et en me regardant d'un air suppliant, vous savez bien que vous ne vous méfieriez pas de moi, si j'étais une femme de taille ordinaire.»

Je sentis qu'il y avait beaucoup de vérité là dedans, et j'étais un peu honteux de moi-même.

«Vous êtes jeune, dit-elle. Écoutez un mot d'avis, même d'une petite créature de trois pieds de haut. Tâchez, mon bon ami, de ne pas confondre les infirmités physiques avec les infirmités morales, à moins que vous n'ayez quelque bonne raison pour cela.»

Quand elle fut délivrée du garde-cendres, et moi de mes soupçons, je lui dis que je ne doutais pas qu'elle ne m'eût fidèlement expliqué ses sentiments, et que nous n'eussions été, l'un et l'autre, deux instruments aveugles dans des mains perfides. Elle me remercia en ajoutant que j'étais un bon garçon.

«Maintenant, faites attention! dit-elle en se retournant, au moment d'arriver à la porte, et en me regardant, le doigt levé, d'un air malin. J'ai quelques raisons de supposer, d'après ce que j'ai entendu dire (car j'ai toujours l'oreille au guet, il faut bien que j'use des facultés que je possède) qu'ils sont partis pour le continent. Mais s'ils reviennent jamais, si l'un d'eux seulement revient de mon vivant, j'ai plus de chances qu'un autre, moi qui suis toujours par voie et par chemins, d'en être informée. Tout ce que je saurai, vous le saurez; si je puis jamais être utile, n'importe comment, à cette pauvre fille qu'ils viennent de séduire, je m'y emploierai fidèlement, s'il plaît à Dieu! Et quant à Littimer, mieux vaudrait pour lui avoir un dogue à ses trousses que la petite Mowcher!»

Je ne pus m'empêcher d'ajouter foi intérieurement à cette promesse, quand je vis le regard qui l'accompagnait.

«Je ne vous demande que d'avoir en moi la confiance que vous auriez en une femme d'une taille ordinaire, ni plus ni moins, dit la petite créature en prenant ma main d'un air suppliant. Si vous me revoyez jamais différente en apparence de ce que je suis maintenant avec vous; si je reprends l'humeur folâtre que vous m'avez vue la première fois, faites attention à la compagnie avec laquelle je me trouve. Rappelez-vous que je suis une pauvre petite créature sans secours et sans défense. Figurez-vous miss Mowcher rentrée chez elle le soir, avec son frère tout comme elle, et sa soeur, comme elle aussi, quand elle a fini sa journée; peut-être alors serez-vous plus indulgent pour moi, et ne vous étonnerez- vous plus de mon chagrin et de mon trouble. Bonsoir!»

Je touchai la main de miss Mowcher avec des sentiments d'estime bien différents de ceux qu'elle m'avait inspirés jusqu'alors, et je lui tins la porte pour la laisser sortir. Ce n'était pas une petite affaire que d'ouvrir le grand parapluie et de le placer en équilibre dans sa main; j'y réussis pourtant, et je le vis descendre la rue à travers la pluie sans que rien indiquât qu'il y eût personne dessous, excepté quand une gouttière trop pleine se déchargeait sur lui au passage et le faisait pencher de côté, car alors on découvrait miss Mowcher en péril, qui faisait de violents efforts pour le redresser.

Après avoir fait une ou deux sorties pour aller à sa rescousse, mais sans grands résultats, car, quelques pas plus loin, le parapluie recommençait toujours à sautiller devant moi comme un gros oiseau avant que je pusse le rejoindre, je rentrai me coucher, et je dormis jusqu'au matin.

M. Peggotty et ma vieille bonne vinrent me trouver de bonne heure, et nous nous rendîmes au bureau de la diligence, où mistress Gummidge nous attendait avec Ham pour nous dire adieu.

«Monsieur David, me dit Ham tout bas, en me prenant à part, pendant que Peggotty arrimait son sac au milieu du bagage: sa vie est complètement brisée, il ne sait pas où il va, il ne sait pas ce qui l'attend, il commence un voyage qui va le mener de çà et de là, jusqu'à la fin de sa vie, vous pouvez compter là-dessus, s'il ne trouve pas ce qu'il cherche. Je sais que vous serez un ami pour lui, monsieur David!

-- Vous pouvez en être assuré, lui dis-je en pressant affectueusement sa main.

-- Merci, monsieur, merci bien. Encore un mot. Je gagne bien ma vie, vous savez, monsieur David, et je ne saurais maintenant à quoi dépenser ce que je gagne, je n'ai plus besoin que de quoi vivre. Si vous pouviez le dépenser pour lui, monsieur, je travaillerais de meilleur coeur. Quoique, quant à ça, monsieur, continua-t-il d'un ton ferme et doux, soyez bien sûr que je n'en travaillerai pas moins comme un homme, et que je m'en acquitterai de mon mieux.»

Je lui dis que j'en étais bien convaincu, et je ne lui cachai même pas mon espérance qu'un temps viendrait où il renoncerait à la vie solitaire à laquelle, en ce moment, il pouvait se croire naturellement condamné pour toujours.

«Non, monsieur, dit-il en secouant la tête; tout cela est passé pour moi. Jamais personne ne remplira la place qui est vide. Mais n'oubliez pas qu'il y aura toujours ici de l'argent de côté, monsieur.»

Je lui promis de m'en souvenir, tout en lui rappelant que M. Peggotty avait déjà un revenu modeste, il est vrai, mais assuré, grâce au legs de son beau-frère. Nous prîmes alors congé l'un de l'autre. Je ne peux pas le quitter, même ici, sans me rappeler son courage simple et touchant dans un si grand chagrin.

Quant à mistress Gummidge, s'il me fallait décrire toutes les courses qu'elle fit le long de la rue à côté de la diligence, sans voir autre chose, à travers les larmes qu'elle essayait de contenir, que M. Peggotty assis sur l'impériale, ce qui faisait qu'elle se heurtait contre tous les gens qui marchaient dans une direction opposée, je serais obligé de me lancer dans une entreprise bien difficile. J'aime donc mieux la laisser assise sur les marches de la porte d'un boulanger, essoufflée et hors d'haleine, avec un chapeau qui n'avait plus du tout de forme, et l'un de ses souliers qui l'attendait sur le trottoir à une distance considérable.

En arrivant au terme de notre voyage, notre première occupation fut de chercher pour Peggotty un petit logement où son frère pût avoir un lit; nous eûmes le bonheur d'en trouver un, très-propre et peu dispendieux, au-dessus d'une boutique de marchand de chandelles, et séparé par deux rues seulement de mon appartement. Quand nous eûmes retenu ce domicile, j'achetai de la viande froide chez un restaurateur et j'emmenai mes compagnons de voyage prendre le thé chez moi, au risque, je regrette de le dire, de ne pas obtenir l'approbation de mistress Crupp, bien au contraire. Cependant, je dois mentionner ici, pour bien faire connaître les qualités contradictoires de cette estimable dame, qu'elle fut très-choquée de voir Peggotty retrousser sa robe de veuve, dix minutes après son arrivée chez moi, pour se mettre à épousseter ma chambre à coucher. Mistress Crupp regardait cette usurpation de sa charge comme une liberté, et elle ne permettait jamais, dit-elle, qu'on prit des libertés avec elle.

M. Peggotty m'avait communiqué en route un projet auquel je m'attendais bien. Il avait l'intention de voir d'abord mistress Steerforth. Comme je me sentais obligé de l'aider dans cette entreprise, et de servir de médiateur entre eux, dans le but de ménager le plus possible la sensibilité de la mère, je lui écrivis le soir même. Je lui expliquai le plus doucement que je pus le mal qu'on avait fait à M. Peggotty, le droit que j'avais pour ma part de me plaindre de ce malheureux événement. Je lui disais que c'était un homme d'une classe inférieure, mais du caractère le plus doux et le plus élevé, et que j'osais espérer qu'elle ne refuserait pas de le voir dans le malheur qui l'accablait. Je lui demandais de nous recevoir à deux heures de l'après-midi, et j'envoyai moi-même la lettre par la première diligence du matin.

À l'heure dite, nous étions devant la porte... la porte de cette maison où j'avais été si heureux quelques jours auparavant, où j'avais donné si librement toute ma confiance et tout mon coeur, cette porte qui m'était désormais fermée maintenant, et que je ne regardais plus que comme une ruine désolée.

Point de Littimer. C'était la jeune fille qui l'avait remplacé à ma grande satisfaction, lors de notre dernière visite, qui vint nous répondre et qui nous conduisit au salon. Mistress Steerforth s'y trouvait. Rosa Dartle, au moment où nous entrâmes, quitta le siège qu'elle occupait dans un autre coin de la chambre, et vint se placer debout derrière le fauteuil de mistress Steerforth.

Je vis à l'instant sur le visage de la mère qu'elle avait appris de lui-même ce qu'il avait fait. Elle était très-pâle, et ses traits portaient la trace d'une émotion trop profonde pour être seulement attribuée à ma lettre, surtout avec les doutes que lui eût laissés sa tendresse. Je lui trouvai en ce moment plus de ressemblance que jamais avec son fils, et je vis, plutôt avec mon coeur qu'avec mes yeux, que mon compagnon n'en était pas frappé moins que moi.

Elle se tenait droite sur son fauteuil, d'un air majestueux, imperturbable, impassible, qu'il semblait que rien au monde ne fut capable de troubler. Elle regarda fièrement M. Peggotty quand il vint se placer devant elle, et lui ne la regardait pas d'un oeil moins assuré. Les yeux pénétrants de Rosa Dartle nous embrassaient tous. Pendant un moment le silence fut complet.

Elle fit signe à M. Peggotty de s'asseoir.

«Il ne me semblerait pas naturel, madame, dit-il à voix basse, de m'asseoir dans cette maison; j'aime mieux me tenir debout.» Nouveau silence, qu'elle rompit encore en disant:

«Je sais ce qui vous amène ici; je le regrette profondément. Que voulez-vous de moi? que me demandez-vous de faire?»

Il mit son chapeau sous son bras, et cherchant dans son sein la lettre de sa nièce, la tira, la déplia et la lui donna.

«Lisez ceci, s'il vous plaît, madame. C'est de la main de ma nièce!»

Elle lut, du même air impassible et grave; je ne pus saisir sur ses traits aucune trace d'émotion, puis elle rendit la lettre.

«À moins qu'il ne me ramène après avoir fait de moi une dame,» dit M. Peggotty, en suivant les mots du doigt: Je viens savoir, madame, s'il tiendra sa promesse?

-- Non, répliqua-t-elle.

-- Pourquoi non? dit M. Peggotty?

-- C'est impossible. Il se déshonorerait. Vous ne pouvez pas ignorer qu'elle est trop au-dessous de lui.

-- Élevez-la jusqu'à vous! dit M. Peggotty.

-- Elle est ignorante et sans éducation.

-- Peut-être oui, peut-être non, dit M. Peggotty. Je ne le crois pas, madame, mais je ne suis pas juge de ces choses-là. Enseignez- lui ce qu'elle ne sait pas!

-- Puisque vous m'obligez à parler plus catégoriquement; ce que je ne fais qu'avec beaucoup de regret, sa famille est trop humble pour qu'une chose pareille soit possible, quand même il n'y aurait pas d'autres obstacles.

-- Écoutez-moi, madame, dit-il lentement et avec calme: Vous savez ce que c'est que d'aimer son enfant; moi aussi. Elle serait cent fois mon enfant que je ne pourrais pas l'aimer davantage. Mais vous ne savez pas ce que c'est que de perdre son enfant; moi je le sais. Toutes les richesses du monde, si elles étaient à moi, ne me coûteraient rien pour la racheter. Arrachez-la à ce déshonneur, et je vous donne ma parole que vous n'aurez pas à craindre l'opprobre de notre alliance. Pas un de ceux qui l'ont élevée, pas un de ceux qui ont vécu avec elle, et qui l'ont regardée comme leur trésor depuis tant d'années, ne verra plus jamais son joli visage. Nous renoncerons à elle, nous nous contenterons d'y penser, comme si elle était bien loin, sous un autre ciel; nous nous contenterons de la confier à son mari, à ses petits enfants, peut-être, et d'attendre, pour la revoir, le temps où nous serons tous égaux devant Dieu!»

La simple éloquence de son discours ne fut pas absolument sans effet. Mistress Steerforth conserva ses manières hautaines, mais son ton s'adoucit un peu en lui répondant:

«Je ne justifie rien. Je n'accuse personne, mais je suis fâchée d'être obligée de répéter que c'est impraticable. Un mariage pareil détruirait sans retour tout l'avenir de mon fils. Cela ne se peut pas, et cela ne se fera pas: rien n'est plus certain. S'il y a quelque autre compensation...

-- Je regarde un visage qui me rappelle par sa ressemblance celui que j'ai vu en face de moi, interrompit M. Peggotty, avec un regard ferme mais étincelant, dans ma maison, au coin de mon feu, dans mon bateau, partout, avec un sourire amical, au moment où il méditait une trahison si noire, que j'en deviens à moitié fou quand j'y pense. Si le visage qui ressemble à celui-là ne devient pas rouge comme le feu à l'idée de m'offrir de l'argent pour me payer la perte et la ruine de mon enfant, il ne vaut pas mieux que l'autre; peut-être vaut-il moins encore, puisque c'est celui d'une dame.»

Elle changea alors en un instant: elle rougit de colère, et dit avec hauteur, en serrant les bras de son fauteuil:

«Et vous, quelle compensation pouvez-vous m'offrir pour l'abîme que vous avez ouvert entre mon fils et moi? Qu'est-ce que votre affection en comparaison de la mienne? Qu'est-ce que votre séparation au prix de la nôtre?»

Miss Dartle la toucha doucement et pencha la tête pour lui parler tout bas, mais elle ne voulut pas l'écouter.

«Non, Rosa, pas un mot! Que cet homme m'entende jusqu'au bout! Mon fils, qui a été le but unique de ma vie, à qui toutes mes pensées ont été consacrées, à qui je n'ai pas refusé un désir depuis son enfance, avec lequel j'ai vécu d'une seule existence depuis sa naissance, s'amouracher en un instant d'une misérable fille, et m'abandonner! Me récompenser de ma confiance par une déception systématique pour l'amour d'elle, et me quitter pour elle! Sacrifier à cette odieuse fantaisie les droits de sa mère à son respect, son affection, son obéissance, sa gratitude, des droits que chaque jour et chaque heure de sa vie avaient dû lui rendre sacrés! N'est-ce pas là aussi un tort irréparable?»

Rosa Dartle essaya de nouveau de la calmer, mais ce fut en vain.

«Je vous le répète, Rosa, pas un mot! S'il est capable de risquer tout sur un coup de dé pour le caprice le plus frivole, je puis le faire aussi pour un motif plus digne de moi. Qu'il aille où il voudra avec les ressources que mon amour lui a fournies! Croit-il me réduire par une longue absence? Il connaît bien peu sa mère s'il compte là-dessus. Qu'il renonce à l'instant à cette fantaisie, et il sera le bienvenu. S'il n'y renonce pas à l'instant, il ne m'approchera jamais, vivante on mourante, tant que je pourrai lever la main pour m'y opposer, jusqu'à ce que, débarrassé d'elle pour toujours, il vienne humblement implorer mon pardon. Voilà mon droit! Voilà la séparation qu'il a mise entre nous! Et n'est-ce pas là un tort irréparable?» dit-elle en regardant son visiteur du même air hautain qu'elle avait pris tout d'abord.

En entendant, en voyant la mère, pendant qu'elle prononçait ces paroles, il me semblait voir et entendre son fils y répondre par un défi. Je retrouvais en elle tout ce que j'avais vu en lui d'obstination et d'entêtement. Tout ce que je savais par moi-même de l'énergie mal dirigée de Steerforth me faisait mieux comprendre le caractère de sa mère; je voyais clairement que leur âme, dans sa violence sauvage, était à l'unisson.

Elle me dit alors tout haut, en reprenant la froideur de ses manières, qu'il était inutile d'en entendre ou d'en dire davantage, et qu'elle désirait mettre un terme à cette entrevue. Elle se levait d'un air de dignité pour quitter la chambre, quand M. Peggotty déclara que c'était inutile.

«Ne craignez pas que je sois pour vous un embarras, madame: je n'ai plus rien à vous dire, reprit-il en faisant un pas vers la porte. Je suis venu ici sans espérance et je n'emporte aucun espoir. J'ai fait ce que je croyais devoir faire, mais je n'attendais rien de ma visite. Cette maison maudite a fait trop de mal à moi et aux miens pour que je pusse raisonnablement en espérer quelque chose.»

Là-dessus nous partîmes, en la laissant debout à côté de son fauteuil, comme si elle posait pour un portrait de noble attitude avec un beau visage.

Nous avions à traverser, pour sortir, une galerie vitrée qui servait de vestibule; une vigne en treille la couvrait tout entière de ses feuilles; il faisait beau et les portes qui donnaient dans le jardin étaient ouvertes. Rosa Dartle entra par là, sans bruit, au moment où nous passions, et s'adressant à moi:

«Vous avez eu une belle idée, dit-elle, d'amener cet homme!»

Je n'aurais pas cru qu'on pût concentrer, même sur ce visage, une expression de rage et de mépris comme celle qui obscurcissait ses traits et qui jaillissait de ses yeux noirs. La cicatrice du marteau était, comme toujours dans de pareils accès de colère, fortement accusée. Le tremblement nerveux que j'y avais déjà remarqué l'agitait encore, et elle y porta la main pour le contenir, en voyant que je la regardais.

«Vous avez bien choisi votre homme pour l'amener ici et lui servir de champion, n'est-ce pas? Quel ami fidèle!

-- Miss Dartle, répliquai-je, vous n'êtes certainement pas assez injuste pour que ce soit moi que vous condamniez en ce moment?

-- Pourquoi venez-vous jeter la division entre ces deux créatures insensées, répliqua-t-elle; ne voyez-vous pas qu'ils sont fous tous les deux d'entêtement et d'orgueil?

-- Est-ce ma faute? repartis-je.

-- C'est votre faute! répliqua-t-elle. Pourquoi amenez-vous cet homme ici?

-- C'est un homme auquel on a fait bien du mal, miss Dartle, répondis-je; vous ne le savez peut-être pas.

-- Je sais que James Steerforth, dit-elle en pressant la main sur son sein comme pour empêcher d'éclater l'orage qui y régnait, a un coeur perfide et corrompu; je sais que c'est un traître. Mais qu'ai-je besoin de m'inquiéter de savoir ce qui regarde cet homme et sa misérable nièce?

-- Miss Dartle, répliquai-je, vous envenimez la plaie: elle n'est déjà que trop profonde. Je vous répète seulement, en vous quittant, que vous lui faites grand tort.

-- Je ne lui fais aucun tort, répliqua-t-elle: ce sont autant de misérables sans honneur, et, pour elle, je voudrais qu'on lui donnât le fouet.»

M. Peggotty passa sans dire un mot et sortit.

«Oh! c'est honteux, miss Dartle, c'est honteux, lui dis-je avec indignation. Comment pouvez-vous avoir le coeur de fouler aux pieds un homme accablé par une affliction si peu méritée?

-- Je voudrais les fouler tous aux pieds, répliqua-t-elle. Je voudrais voir sa maison détruite de fond en comble; je voudrais qu'on marquât la nièce au visage avec un fer rouge, qu'on la couvrît de haillons, et qu'on la jetât dans la rue pour y mourir de faim. Si j'avais le pouvoir de la juger, voilà ce que je lui ferais faire: non, non, voilà ce que je lui ferais moi-même! Je la déteste! Si je pouvais lui reprocher en face sa situation infâme, j'irais au bout du monde pour cela. Si je pouvais la poursuivre jusqu'au tombeau, je le ferais. S'il y avait à l'heure de sa mort un mot qui pût la consoler, et qu'il n'y eut que moi qui le sût, je mourrais plutôt que de le lui dire.»

Toute la véhémence de ces paroles ne peut donner qu'une idée très- imparfaite de la passion qui la possédait tout entière et qui éclatait dans toute sa personne, quoiqu'elle eût baissé la voix au lieu de l'élever. Nulle description ne pourrait rendre le souvenir que j'ai conservé d'elle, dans cette ivresse de fureur. J'ai vu la colère sous bien des formes, je ne l'ai jamais vue sous celle-là.

Quand je rejoignis M. Peggotty, il descendait la colline lentement et d'un air pensif. Il me dit, dès que je l'eus atteint, qu'ayant maintenant le coeur net de ce qu'il avait voulu faire à Londres, il avait l'intention de partir le soir même pour ses voyages. Je lui demandai où il comptait aller? Il me répondit seulement:

«Je vais chercher ma nièce, monsieur.»

Nous arrivâmes au petit logement au-dessus du magasin de chandelles, et là je trouvai l'occasion de répéter à Peggotty ce qu'il m'avait dit. Elle m'apprit à son tour qu'il lui avait tenu le même langage, le matin. Elle ne savait pas plus que moi où il allait, mais elle pensait qu'il avait quelque projet en tête.