David Copperfield - Tome II

Chapter 27

Chapter 273,929 wordsPublic domain

-- À notre page! dit-elle en sanglotant. Oh! quel méchant homme vous faites, de comparer une femme qui vous aime tendrement à un page qu'on vient de déporter! Pourquoi ne pas m'avoir dit ce que vous pensiez de moi avant de m'épouser? Pourquoi ne pas m'avoir prévenue que vous me trouviez plus mauvaise qu'un page qu'on vient de déporter? Oh! quelle horrible opinion vous avez de moi, Dieu du ciel!

-- Voyons, Dora, mon amour, repris-je en essayant tout doucement de lui ôter le mouchoir qui cachait ses yeux, non-seulement ce que vous dites là est ridicule, mais c'est mal. D'abord, ce n'est pas vrai.

-- C'est cela. Vous l'avez toujours accusé en effet de dire des mensonges; et elle pleurait de plus belle, et voilà que vous dites la même chose de moi. Oh! que vais-je devenir? Que vais-je devenir?

-- Ma chère enfant, repris-je, je vous supplie très-sérieusement d'être un peu raisonnable, et d'écouter ce que j'ai à vous dire. Ma chère Dora, si nous ne remplissons pas nos devoirs vis-à-vis de ceux qui nous servent, ils n'apprendront jamais à faire leur devoir envers nous. J'ai peur que nous ne donnions aux autres des occasions de mal faire. Lors même que ce serait par goût que nous serions aussi négligents (et cela n'est pas); lors même que cela nous paraîtrait agréable (et ce n'est pas du tout le cas), je suis convaincu que nous n'avons pas le droit d'agir ainsi. Nous corrompons véritablement les autres. Nous sommes obligés, en conscience, d'y faire attention. Je ne puis m'empêcher d'y songer, Dora. C'est une pensée que je ne saurais bannir, et qui me tourmente beaucoup. Voilà tout, ma chérie. Venez ici, et ne faites pas l'enfant!»

Mais Dora m'empêcha longtemps de lui enlever son mouchoir. Elle continuait à sangloter, en murmurant que, puisque j'étais si tourmenté, j'aurais bien mieux fait de ne pas me marier. Que ne lui avais-je dit, même la veille de notre mariage, que je serais trop tourmenté et que j'aimais mieux y renoncer? Puisque je ne pouvais pas la souffrir, pourquoi ne pas la renvoyer auprès de ses tantes, à Putney, ou auprès de Julia Mills, dans l'Inde? Julia serait enchantée de la voir, et elle ne la comparerait pas à un page déporté; jamais elle ne lui avait fait pareille injure. En un mot, Dora était si affligée, et son chagrin me faisait tant de peine, que je sentis qu'il était inutile de répéter mes exhortations, quelque douceur que je pusse y mettre, et qu'il fallait essayer d'autre chose.

Mais que pouvais-je faire? tâcher de «former son esprit?» Voilà de ces phrases usuelles qui promettent; je résolus de former l'esprit de Dora.

Je me mis immédiatement à l'oeuvre. Quand je voyais Dora faire l'enfant, et que j'aurais eu grande envie de partager son humeur, j'essayais d'être grave... et je ne faisais que la déconcerter et moi aussi. Je lui parlais des sujets qui m'occupaient dans ce temps-là; je lui lisais Shakespeare, et alors je la fatiguais au dernier point. Je tâchais de lui insinuer, comme par hasard, quelques notions utiles, ou quelques opinions sensées, et, dès que j'avais fini, vite elle se dépêchait de m'échapper, comme si je l'avais tenue dans un étau. J'avais beau prendre l'air le plus naturel quand je voulais former l'esprit de ma petite femme, je voyais qu'elle devinait toujours où je voulais en arriver, et qu'elle en tremblait par avance. En particulier, il m'était évident qu'elle regardait Shakespeare comme un terrible fâcheux. Décidément elle ne se formait pas vite.

J'employai Traddles à cette grande entreprise, sans l'en prévenir, et, toutes les fois qu'il venait nous voir, j'essayais sur lui mes machines de guerre, pour l'édification de Dora, par voie indirecte. J'accablais Traddles d'une foule d'excellentes maximes; mais toute ma sagesse n'avait d'autre effet que d'attrister Dora; elle avait toujours peur que ce ne fût bientôt son tour. Je jouais le rôle d'un maître d'école, ou d'une souricière, ou d'une trappe obstinée; j'étais devenu l'araignée de cette pauvre petite mouche de Dora, toujours prêt à fondre sur elle du fond de ma toile: je le voyais bien à son trouble.

Cependant je persévérai pendant des mois, espérant toujours qu'il viendrait un temps où il s'établirait entre nous une sympathie parfaite, et où j'aurais enfin «formé son esprit» à mon entier contentement. À la fin je crus m'apercevoir qu'en dépit de toute ma résolution, et quoique je fusse devenu un hérisson, un véritable porc-épic, je n'y avais rien gagné, et je me dis que peut-être «l'esprit de Dora était déjà tout formé.»

En y réfléchissant plus mûrement, cela me parut si vraisemblable que j'abandonnai mon projet, qui était loin d'avoir répondu à mes espérances, et je résolus de me contenter à l'avenir d'avoir une femme-enfant, au lieu de chercher à la changer sans succès. J'étais moi-même las de ma sagesse et de ma raison solitaires; je souffrais de voir la contrainte habituelle à laquelle j'avais réduit ma chère petite femme. Un beau jour, je lui achetai une jolie paire de boucles d'oreilles avec un collier pour Jip, et je retournai chez moi décidé à rentrer dans ses bonnes grâces.

Dora fut enchantée des petits présents et m'embrassa tendrement, mais il y avait entre nous un nuage, et, quelque léger qu'il fut, je ne voulais absolument pas le laisser subsister: j'avais pris le parti de porter à moi seul tous les petits ennuis de la vie.

Je m'assis sur le canapé, près de ma femme, et je lui mis ses boucles d'oreilles, puis je lui dis que, depuis quelque temps, nous n'étions pas tout à fait aussi bons amis que par le passé, et que c'était ma faute, que je le reconnaissais sincèrement; et c'était vrai.

«Le fait est, repris-je, ma Dora, que j'ai essayé de devenir raisonnable.

-- Et aussi de me rendre raisonnable, dit timidement Dora, n'est- ce pas, David?»

Je lui fis un signe d'assentiment, tandis qu'elle levait doucement sur moi ses jolis yeux, et je baisai ses lèvres entrouvertes.

«C'est bien inutile, dit Dora en secouant la tête et en agitant ses boucles d'oreilles; vous savez que je suis une pauvre petite femme, et vous avez oublié le nom que je vous avais prié de me donner dès le commencement. Si vous ne pouvez pas vous y résigner, je crois que vous ne m'aimerez jamais. Êtes-vous bien sûr de ne pas penser quelquefois que... peut-être... il aurait mieux valu...

-- Mieux valu quoi, ma chérie?» car elle s'était tue.

-- Rien! dit Dora.

-- Rien? répétai-je.»

Elle jeta ses bras autour de mon cou, en riant, se traitant elle- même comme toujours de petite niaise, et cacha sa tête sur mon épaule, au milieu d'une belle forêt de boucles que j'eus toutes les peines du monde à écarter de son visage pour la regarder en face.

«Vous voulez me demander si je ne crois pas qu'il aurait mieux valu ne rien faire que d'essayer de former l'esprit de ma petite femme? dis-je en riant moi-même de mon heureuse invention. N'est- ce pas là votre question? Eh bien! oui, vraiment, je le crois.

-- Comment, c'était donc là ce que vous essayiez? cria Dora. Oh! le méchant garçon!

-- Mais je n'essayerai plus jamais, dis-je, car je l'aime tendrement telle qu'elle est.

-- Vrai? bien vrai? demanda-t-elle en se serrant contre moi.

-- Pourquoi voudrais-je essayer de changer ce qui m'est si cher depuis longtemps? Vous ne pouvez jamais vous montrer plus à votre avantage que lorsque vous restez vous-même, ma bonne petite Dora; nous ne ferons donc plus d'essais téméraires; reprenons nos anciennes habitudes pour être heureux.

-- Pour être heureux! repartit Dora... Oh oui! toute la journée. Et vous me promettez de ne pas être fâché si les choses vont quelquefois un peu de travers?

-- Non, non! dis-je. Nous tâcherons de faire de notre mieux.

-- Et vous ne me direz plus que nous gâtons ceux qui nous approchent, dit-elle d'un petit air câlin, n'est-ce pas? c'est si méchant!

-- Non, non, dis-je.

-- Mieux vaut encore que je sois stupide que désagréable, n'est-ce pas? dit Dora.

-- Mieux vaut être tout simplement Dora, que si vous étiez n'importe qui en ce monde.

-- En ce monde! Ah! mon David, c'est un grand pays!»

Et, secouant gaiement la tête, elle tourna vers moi des yeux ravis, se mit à rire, m'embrassa, et sauta pour attraper Jip, afin de lui essayer son nouveau collier.

Ainsi finit mon dernier essai. J'avais eu tort de tenter de changer Dora; je ne pouvais supporter ma sagesse solitaire; je ne pouvais oublier comment jadis elle m'avait demandé de l'appeler ma petite femme-enfant. J'essayerais à l'avenir, me disais-je, d'améliorer le plus possible les choses, mais sans bruit. Cela même n'était guère facile; je risquais toujours de reprendre mon rôle d'araignée et de me mettre aux aguets au fond de ma toile.

Et l'ombre d'autrefois ne devait plus descendre entre nous; ce n'était plus que sur mon coeur qu'elle devait peser désormais. Vous allez voir comment:

Le sentiment pénible que j'avais conçu jadis se répandit dès lors sur ma vie tout entière, plus profond peut-être que par le passé, mais aussi vague que jamais, comme l'accent plaintif d'une musique triste que j'entendais vibrer au milieu de la nuit. J'aimais tendrement ma femme, et j'étais heureux, mais le bonheur dont je jouissais n'était pas celui que j'avais rêvé autrefois: il me manquait toujours quelque chose.

Décidé à tenir la promesse que je me suis faite à moi-même, de faire de ce papier le récit fidèle de ma vie, je m'examine soigneusement, sincèrement, pour mettre à nu tous les secrets de mon coeur. Ce qui me manquait, je le regardais encore, je l'avais toujours regardé comme un rêve de ma jeune imagination; un rêve qui ne pouvait se réaliser. Je souffrais, comme le font plus ou moins tous les hommes, de sentir que c'était une chimère impossible. Mais, après tout, je ne pouvais m'empêcher de me dire qu'il aurait mieux valu que ma femme me vînt plus souvent en aide, qu'elle partageât toutes mes pensées, au lieu de m'en laisser seul le poids. Elle aurait pu le faire: elle ne le faisait pas. Voilà ce que j'étais bien obligé de reconnaître.

J'hésitais donc entre deux conclusions qui ne pouvaient se concilier. Ou bien ce que j'éprouvais était général, inévitable; ou bien c'était un fait qui m'était particulier, et dont on aurait pu m'épargner le chagrin. Quand je revoyais en esprit ces châteaux en l'air, ces rêves de ma jeunesse, qui ne pouvaient se réaliser, je reprochais à l'âge mûr d'être moins riche en bonheur que l'adolescence; et alors ces jours de bonheur auprès d'Agnès, dans sa bonne vieille maison, se dressaient devant moi comme des spectres du temps passé qui pourraient ressusciter peut-être dans un autre monde, mais que je ne pouvais espérer de voir revivre ici-bas.

Parfois une autre pensée me traversait l'esprit: que serait-il arrivé si Dora et moi nous ne nous étions jamais connus? Mais elle était tellement mêlée à toute ma vie que c'était une idée fugitive qui bientôt s'envolait loin de moi, comme le fil de la bonne Vierge qui flotte et disparaît dans les airs.

Je l'aimais toujours. Les sentiments que je dépeins ici sommeillaient au fond de mon coeur; j'en avais à peine conscience. Je ne crois pas qu'ils eussent aucune influence sur mes paroles ou sur mes actions. Je portais le poids de tous nos petits soucis, de tous nos projets: Dora me tenait mes plumes, et nous sentions tous deux que les choses étaient aussi bien partagées qu'elles pouvaient l'être. Elle m'aimait et elle était fière de moi; et quand Agnès lui écrivait que mes anciens amis se réjouissaient de mes succès, quand elle disait qu'en me lisant on croyait entendre ma voix, Dora avait des larmes de joie dans les yeux, et m'appelait son cher, son illustre, son bon vieux petit mari.

«Le premier mouvement d'un coeur indiscipliné!» Ces paroles de mistress Strong me revenaient sans cesse à l'esprit; elles m'étaient toujours présentes. La nuit, je les retrouvais à mon réveil; dans mes rêves, je les lisais inscrites sur les murs des maisons. Car maintenant je savais que mon propre coeur n'avait point connu de discipline lorsqu'il s'était attaché jadis à Dora; et que, si aujourd'hui même il était mieux discipliné, je n'aurais pas éprouvé, après notre mariage, les sentiments dont il faisait la secrète expérience.

«Il n'y a pas de mariage plus mal assorti que celui où il n'y a pas de rapports d'idées et de caractère.» Je n'avais pas oublié non plus ces paroles. J'avais essayé de façonner Dora à mon caractère, et je n'avais pas réussi. Il ne me restait plus qu'à me façonner au caractère de Dora, à partager avec elle ce que je pourrais et à m'en contenter; à porter le reste sur mes épaules, à moi tout seul, et de m'en contenter encore. C'était là la discipline à laquelle il fallait soumettre mon coeur. Grâce à cette résolution, ma seconde année de mariage fut beaucoup plus heureuse que la première, et, ce qui valait mieux encore, la vie de Dora n'était qu'un rayon de soleil.

Mais, en s'écoulant, cette année avait diminué la force de Dora. J'avais espéré que des mains plus délicates que les miennes viendraient m'aider à modeler son âme, et que le sourire d'un baby ferait de «ma femme-enfant» une femme. Vaine espérance! Le petit esprit qui devait bénir notre ménage tressaillit un moment sur le seuil de sa prison, puis s'envola vers les cieux, sans connaître seulement sa captivité.

«Quand je pourrai recommencer à courir comme autrefois, ma tante, disait Dora, je ferai sortir Jip; il devient trop lourd et trop paresseux.

-- Je soupçonne, ma chère, dit ma tante, qui travaillait tranquillement à côté de ma femme, qu'il a une maladie plus grave que la paresse: c'est son âge, Dora.

-- Vous croyez qu'il est vieux? dit Dora avec surprise. Oh! comme c'est drôle que Jip soit vieux!

-- C'est une maladie à laquelle nous sommes tous exposés, petite, à mesure que nous avançons dans la vie. Je m'en ressens plus qu'autrefois, je vous assure.

-- Mais Jip, dit Dora en le regardant d'un air de compassion, quoi! le petit Jip aussi! Pauvre ami!

-- Je crois qu'il vivra encore longtemps, Petite-Fleur,» dit ma tante en embrassant Dora, qui s'était penchée sur le bord du canapé pour regarder Jip. Le pauvre animal répondait à ses caresses en se tenant sur les pattes de derrière, et en s'efforçant, malgré son asthme, de grimper sur sa maîtresse, «Je ferai doubler sa niche de flanelle cet hiver, et je suis sûre qu'au printemps prochain il sera plus frais que jamais, comme les fleurs. Vilain petit animal! s'écria ma tante, il serait doué d'autant de vies qu'un chat, et sur le point de les perdre toutes, que je crois vraiment qu'il userait son dernier souffle à aboyer contre moi!»

Dora l'avait aidé à grimper sur le canapé, d'où il avait l'air de défier ma tante avec tant de furie qu'il ne voulait pas se tenir en place et ne cessait d'aboyer de côté. Plus ma tante le regardait, et plus il la provoquait, sans doute parce qu'elle avait récemment adopté des lunettes, et que Jip, pour des raisons à lui connues, considérait ce procédé comme une insulte personnelle.

À force de persuasion, Dora était parvenue à le faire coucher près d'elle, et quand il était tranquille, elle caressait doucement ses longues oreilles, en répétant, d'un air pensif: «Toi aussi, mon petit Jip, pauvre chien!

-- Il a encore un bon coeur, dit gaiement ma tante, et la vivacité de ses antipathies montre bien qu'il n'a rien perdu de sa force. Il a bien des années devant lui, je vous assure. Mais si vous voulez un chien qui coure aussi bien que vous, Petite-Fleur, Jip a trop vécu pour faire ce métier: je vous en donnerai un autre.

-- Merci, ma tante, dit faiblement Dora, mais n'en faites rien, je vous prie.

-- Non? dit ma tante en ôtant ses lunettes.

-- Je ne veux pas d'autre chien que Jip, dit Dora. Ce serait trop de cruauté. D'ailleurs, je n'aimerai jamais un autre chien comme j'aime Jip; il ne me connaîtrait pas depuis mon mariage, ce ne serait pas lui qui aboyait jadis quand David arrivait chez nous. J'ai bien peur, ma tante, de ne pas pouvoir aimer un autre chien comme Jip!

-- Vous avez bien raison, dit ma tante en caressant la joue de Dora; vous avez bien raison.

-- Vous ne m'en voulez pas? dit Dora, n'est-ce pas?

-- Mais quelle petite sensitive! s'écria ma tante en la regardant tendrement. Comment pouvez-vous supposer que je vous en veuille?

-- Oh! non, je ne le crois pas, répondit Dora; seulement, je suis un peu fatiguée, c'est ce qui me rend si sotte; je suis toujours une petite sotte, vous savez, mais cela m'a rendu plus sotte encore de parler de Jip. Il m'a connue pendant toute ma vie, il sait tout ce qui m'est arrivé, n'est-ce pas, Jip? Et je ne veux pas le mettre de côté, parce qu'il est un peu changé, n'est-il pas vrai, Jip?»

Jip se tenait contre sa maîtresse et lui léchait languissamment la main.

«Vous n'êtes pas encore assez vieux pour abandonner votre maîtresse, n'est-ce pas, Jip? dit Dora. Nous nous tiendrons compagnie encore quelque temps.»

Ma jolie petite Dora! Quand elle descendit à table, le dimanche d'après, et qu'elle se montra ravie de revoir Traddles, qui dînait toujours avec nous le dimanche, nous croyions que dans quelques jours elle se remettrait à courir partout, comme par le passé. On nous disait: Attendez encore quelques jours, et puis, quelques jours encore; mais elle ne se mettait ni à courir, ni à marcher. Elle était bien jolie et bien gaie; mais ces petits pieds qui dansaient jadis si joyeusement autour de Jip, restaient faibles et sans mouvement.

Je pris l'habitude de la descendre dans mes bras tous les matins et de la remonter tons les soirs. Elle passait ses bras autour de mon cou et riait tout le long du chemin, comme si c'était une gageure. Jip nous précédait en aboyant et s'arrêtait tout essoufflé sur le palier pour voir si nous arrivions. Ma tante, la meilleure et la plus gaie des gardes-malades, nous suivait, en portant un chargement de châles et d'oreillers. M. Dick n'aurait cédé à personne le droit d'ouvrir la marche, un flambeau à la main. Traddles se tenait souvent au pied de l'escalier, à recevoir tous les messages folâtres dont le chargeait Dora pour la meilleure fille du monde. Nous avions l'air d'une joyeuse procession, et ma femme-enfant était plus joyeuse que personne.

Mais parfois, quand je l'enlevais dans mes bras, et que je la sentais devenir chaque jour moins lourde, un vague sentiment de peine s'emparait de moi; il me semblait que je marchais vers une contrée glaciale qui m'était inconnue, et dont l'idée assombrissait ma vie. Je cherchais à étouffer cette pensée, je me la cachais à moi-même; mais un soir, après avoir entendu ma tante lui crier: «Bonne nuit, Petite-Fleur,» je restai seul assis devant mon bureau, et je pleurai en me disant: «Nom fatal! si la fleur allait se flétrir sur sa tige, comme font les fleurs!»

CHAPITRE XIX.

Je suis enveloppé dans un mystère.

Je reçus un matin par la poste la lettre suivante, datée de Canterbury, et qui m'était adressée aux _Doctors'-Commons_; j'y lus, non sans surprise, ce qui suit:

«Mon cher monsieur,

«Des circonstances qui n'ont pas dépendu de ma volonté ont depuis longtemps refroidi une intimité qui m'a toujours causé les plus douces émotions. Aujourd'hui encore, lorsqu'il m'est possible, dans les rares instants de loisir que me laisse ma profession, de contempler les scènes du passé, embellies des couleurs brillantes qui décorent le prisme de la mémoire, je les retrouve avec bonheur. Je ne saurais me permettre, mon cher monsieur, maintenant que vos talents vous ont élevé à une si haute distinction, de donner au compagnon de ma jeunesse le nom familier de Copperfield! Il me suffit de savoir que ce nom auquel j'ai l'honneur de faire allusion restera éternellement entouré d'estime et d'affection dans les archives de notre maison (je veux parler des archives relatives à nos anciens locataires, conservées soigneusement par mistress Micawber).

«Il ne m'appartient pas, à moi qui, par une suite d'erreurs personnelles et une combinaison fortuite d'événements néfastes, me trouve dans la situation d'une barque échouée (s'il m'est permis d'employer cette comparaison nautique), il ne m'appartient pas, dis-je, de vous adresser des compliments ou des félicitations. Je laisse ce plaisir à des mains plus pures et plus capables.

«Si vos importantes occupations (je n'ose l'espérer) vous permettent de parcourir ces caractères imparfaits, vous vous demanderez certainement dans quel but je trace la présente épître. Permettez-moi de vous dire que je comprends toute la justesse de cette demande, et que je vais y faire droit, en vous déclarant d'abord qu'elle n'a pas trait à des affaires pécuniaires.

«Sans faire d'allusion directe au talent que je puis avoir pour lancer la foudre ou pour diriger la flamme vengeresse, n'importe contre qui, je puis me permettre de remarquer en passant que mes plus brillantes visions sont détruites, que ma paix est anéantie et que toutes mes joies sont taries, que mon coeur n'est plus à sa place, et que je ne marche plus la tête levée devant mes concitoyens. La chenille est dans la fleur, la coupe d'amertume déborde, le ver est à l'oeuvre, et bientôt il aura rongé sa victime. Le plus tôt sera le mieux. Mais je ne veux pas m'écarter de mon sujet.

«Placé, comme je le suis, dans la plus pénible situation d'esprit, trop malheureux pour que l'influence de mistress Micawber puisse adoucir ma souffrance, bien qu'elle l'exerce en sa triple qualité de femme, d'épouse et de mère, j'ai l'intention de me fuir moi- même pendant quelques instants, et d'employer quarante-huit heures à visiter dans la capitale les lieux qui ont été jadis le théâtre de mon contentement. Parmi ces ports tranquilles où j'ai connu la paix de l'âme, je me dirigerai naturellement vers la prison du Banc du Roi. J'aurai atteint mon but dans cette communication épistolaire en vous annonçant que je serai (D. V.) près du mur extérieur de ce lieu d'emprisonnement pour affaires civiles, après-demain! à sept heures du soir.

«Je n'ose demander à mon ancien ami monsieur Copperfield, ou à mon ancien ami M. Thomas Traddles, du Temple, si ce dernier vit encore, de daigner venir m'y trouver, pour renouer (autant que cela sera possible) nos relations du bon vieux temps. Je me borne à jeter aux vents cette indication: à l'heure et au lieu précités, on pourra trouver les vestiges ruinés de ce qui

«reste «d'une «tour écroulée,

«Wilkins Micawber.

«P. S. Il est peut-être sage d'ajouter que je n'ai pas mis mistress Micawber dans ma confidence.»

Je relus plusieurs fois cette lettre. J'avais beau me rappeler le style pompeux des compositions de M. Micawber et le goût extraordinaire qu'il avait toujours eu pour écrire des lettres interminables dans toutes les occasions possibles ou impossibles, il me semblait qu'il devait y avoir au fond de ce pathos quelque chose d'important. Je posai la lettre pour y réfléchir, puis je la repris pour la lire encore une fois, et j'étais plongé dans cette nouvelle lecture quand Traddles entra chez moi.

«Mon cher ami, lui dis-je, je n'ai jamais été plus charmé de vous voir. Vous venez m'aider de votre jugement réfléchi dans un moment fort opportun. J'ai reçu, mon cher Traddles, la lettre la plus singulière de M. Micawber.

-- Vraiment? s'écria Traddles. Allons donc! Et moi j'en ai reçu une de mistress Micawber!»

Là-dessus, Traddles, animé par la marche, et les cheveux hérissés comme s'il venait de voir apparaître un revenant sous la double influence d'un exercice précipité et d'une émotion vive, me tendit sa lettre et prit la mienne. Je le regardais lire, et je vis son sourire quand il arriva à «lancer la foudre, ou diriger la flamme vengeresse.» -- «Bon Dieu! Copperfield,» s'écria-t-il. Puis je m'adonnai à la lecture de la lettre de mistress Micawber.

La voici: