David Copperfield - Tome II

Chapter 26

Chapter 264,028 wordsPublic domain

«Que voulez-vous que je devienne? dit-elle enfin, luttant avec son désespoir. Comment pourrai-je continuer à vivre ainsi, moi qui porte avec moi la malédiction de moi-même, moi qui ne suis qu'une honte vivante pour tout ce qui m'approche?» Tout à coup elle se tourna vers mon compagnon. «Foulez-moi aux pieds, tuez-moi! Quand elle était encore votre orgueil, vous auriez cru que je lui faisais du mal en la coudoyant dans la rue. Mais à quoi bon! vous ne me croirez pas... et pourquoi croiriez-vous une seule des paroles qui sortent de la bouche d'une misérable comme moi? Vous rougiriez de honte, même en ce moment, si elle échangeait une parole avec moi. Je ne me plains pas. Je ne dis pas que nous soyons semblables, elle et moi, je sais qu'il y a une grande... grande distance entre nous. Je dis seulement, en sentant tout le poids de mon crime et de ma misère, que je lui suis reconnaissante du fond du coeur, et que je l'aime. Oh! ne croyez pas que je sois devenue incapable d'aimer! Rejetez-moi comme le monde me rejette! Tuez-moi, pour me punir de l'avoir recherchée et connue, criminelle comme je suis, mais ne pensez pas cela de moi!»

Pendant qu'elle lui adressait ses supplications, il la regardait l'âme navrée. Quand elle se tut, il la releva doucement.

«Marthe, dit-il, Dieu me préserve de vous juger! Dieu m'en préserve, moi plus que tout autre homme au monde! Vous ne savez pas combien je suis changé. Enfin!» Il s'arrêta un moment, puis il reprit: «Vous ne comprenez pas pourquoi M. Copperfield et moi nous désirons vous parler. Vous ne savez pas ce que nous voulons. Écoutez-moi!»

Son influence sur elle fut complète. Elle resta devant lui, sans bouger, comme si elle craignait de rencontrer son regard, mais sa douleur exaltée devint muette.

Puisque vous avez entendu ce qui s'est passé entre maître Davy et moi, le soir où il neigeait si fort, vous savez que j'ai été (hélas! où n'ai-je pas été?...) chercher bien loin ma chère nièce. Ma chère nièce, répéta-t-il d'un ton ferme, car elle m'est plus chère aujourd'hui, Marthe, qu'elle ne l'a jamais été.»

Elle mit ses mains sur ses yeux, mais elle resta tranquille.

«J'ai entendu dire à Émilie, continua M. Peggotty, que vous étiez restée orpheline toute petite, et que pas un ami n'était venu remplacer vos parents. Peut-être si vous aviez eu un ami, tout rude et tout bourru qu'il pût être, vous auriez fini par l'aimer, peut-être seriez-vous devenue pour lui ce que ma nièce était pour moi.»

Elle tremblait en silence; il l'enveloppa soigneusement de son châle, qu'elle avait laissé tomber.

«Je sais, dit-il, que si elle me revoyait une fois, elle me suivrait au bout du monde, mais aussi qu'elle fuirait au bout du monde pour éviter de me revoir. Elle n'a pas le droit de douter de mon amour, elle n'en doute pas; non, elle n'en doute pas, répéta- t-il avec une calme certitude de la vérité de ses paroles, mais il y a de la honte entre nous, et c'est là ce qui nous sépare!»

Il était évident, à la façon ferme et claire dont il parlait, qu'il avait étudié à fond chaque détail de cette question qui était tout pour lui.

«Nous croyons probable, reprit-il, maître Davy que voici et moi, qu'un jour elle dirigera vers Londres sa pauvre course égarée et solitaire. Nous croyons, maître Davy et moi, et nous tous, que vous êtes aussi innocente que l'enfant qui vient de naître de tout le mal qui lui est arrivé. Vous disiez qu'elle avait été bonne et douce pour vous. Que Dieu la bénisse, je le sais bien! Je sais qu'elle a toujours été bonne pour tout le monde. Vous lui avez de la reconnaissance, et vous l'aimez. Aidez-nous à la retrouver, et que le ciel vous récompense!»

Pour la première fois elle leva rapidement les yeux sur lui, comme si elle n'en pouvait croire ses oreilles.

«Vous voulez vous fier à moi? demanda-t-elle avec étonnement et à voix basse.

-- De tout notre coeur, dit M. Peggotty.

-- Vous me permettez de lui parler si je la retrouve; de lui donner un abri, si j'ai un abri à partager avec elle, et puis de venir, sans le lui dire, vous chercher pour vous amener auprès d'elle?» demanda-t-elle vivement.

Nous répondîmes au même instant: «Oui!»

Elle leva les yeux au ciel et déclara solennellement qu'elle se vouait à cette tâche, ardemment et fidèlement; qu'elle ne l'abandonnerait pas, qu'elle ne s'en laisserait jamais distraire, tant qu'il y aurait une lueur d'espoir. Elle prit le ciel à témoin que, si elle chancelait dans son oeuvre, elle consentait à être plus misérable et plus désespérée, si c'était possible, qu'elle ne l'avait été ce soir-là, au bord de cette rivière, et qu'elle renonçait à tout jamais à implorer le secours de Dieu ou des hommes!

Elle parlait à voix basse, sans se tourner de notre côté, comme si elle s'adressait au ciel qui était au-dessus de nous; puis elle fixait de nouveau les yeux sur l'eau sombre.

Nous crûmes nécessaire de lui dire tout ce que nous savions, et je le lui racontai tout au long. Elle écoutait avec une grande attention, en changeant souvent de visage, mais dans toutes ses diverses expressions on lisait le même dessein. Parfois ses yeux se remplissaient de larmes, mais elle les réprimait à l'instant. Il semblait que son exaltation passée eût fait place à un calme profond.

Quand j'eus cessé de parler, elle demanda où elle pourrait venir nous chercher, si l'occasion s'en présentait. Un faible réverbère éclairait la route, j'écrivis nos deux adresses sur une feuille de mon agenda, je la lui remis, elle la cacha dans son sein. Je lui demandai où elle demeurait. Après un moment de silence, elle me dit qu'elle n'habitait pas longtemps le même endroit; mieux valait peut-être ne pas le savoir.

M. Peggotty me suggéra, à voix basse, une pensée qui déjà m'était venue; je tirai ma bourse, mais il me fut impossible de lui persuader d'accepter de l'argent, ni d'obtenir d'elle la promesse qu'elle y consentirait plus tard. Je lui représentai que, pour un homme de sa condition, M. Peggotty n'était pas pauvre, et que nous ne pouvions nous résoudre à la voir entreprendre une pareille tâche à l'aide de ses seules ressources. Elle fut inébranlable. M. Peggotty n'eut pas, auprès d'elle, plus de succès que moi; elle le remercia avec reconnaissance, mais sans changer de résolution.

«Je trouverai de l'ouvrage, dit-elle, j'essayerai.

-- Acceptez au moins, en attendant, notre assistance, lui disais- je.

-- Je ne peux pas faire pour de l'argent ce que je vous ai promis, répondit-elle; lors même que je mourrais de faim, je ne pourrais l'accepter. Me donner de l'argent, ce serait me retirer votre confiance, m'enlever le but auquel je veux tendre, me priver de la seule chose au monde qui puisse m'empêcher de me jeter dans cette rivière.

-- Au nom du grand Juge, devant lequel nous paraîtrons tous un jour, bannissez cette terrible idée. Nous pouvons tous faire du bien en ce monde, si nous le voulons seulement.»

Elle tremblait, son visage était plus pâle, lorsqu'elle répondit:

«Peut-être avez-vous reçu d'en haut la mission de sauver une misérable créature. Je n'ose le croire, je ne mérite pas cette grâce. Si je parvenais à faire un peu de bien, je pourrais commencer à espérer; mais jusqu'ici ma conduite n'a été que mauvaise. Pour la première fois, depuis bien longtemps, je désire de vivre pour me dévouer à l'oeuvre que vous m'avez donnée à faire. Je n'en sais pas davantage, et je n'en peux rien dire de plus.»

Elle retint ses larmes qui recommençaient à couler, et, avançant vers M. Peggotty sa main tremblante, elle le toucha comme s'il possédait quelque vertu bienfaisante, puis elle s'éloigna sur la route solitaire. Elle avait été malade; on le voyait à son maigre et pâle visage, à ses yeux enfoncés qui révélaient de longues souffrances et de cruelles privations.

Nous la suivîmes de loin, jusqu'à ce que nous fussions de retour au milieu des quartiers populeux. J'avais une confiance si absolue dans ses promesses, que j'insinuai à M. Peggotty qu'il vaudrait peut-être mieux ne pas aller plus loin; elle croirait que nous voulions la surveiller. Il fut de mon avis, et laissant Marthe suivre sa route, nous nous dirigeâmes vers Highgate. Il m'accompagna quelque temps encore, et lorsque nous nous séparâmes, en priant Dieu de bénir ce nouvel effort, il y avait dans sa voix une tendre compassion bien facile à comprendre.

Il était minuit quand j'arrivai chez moi. J'allais rentrer, et j'écoutais le son des cloches de Saint-Paul qui venait jusqu'à moi au milieu du bruit des horloges de la ville, lorsque je remarquai avec surprise que la porte du cottage de ma tante était ouverte et qu'on apercevait une faible lueur devant la maison.

Je m'imaginai que ma tante avait repris quelqu'une de ses terreurs d'autrefois, et qu'elle observait au loin les progrès d'un incendie imaginaire; je m'avançai donc pour lui parler. Quel ne fut pas mon étonnement quand je vis un homme debout dans son petit jardin!

Il tenait à la main une bouteille et un verre et était occupé à boire. Je m'arrêtai au milieu des arbres, et, à la lueur de la lune qui paraissait à travers les nuages, je reconnus l'homme que j'avais rencontré une fois avec ma tante dans les rues de la cité, après avoir cru longtemps auparavant que cet être fantastique n'était qu'une hallucination de plus du pauvre cerveau de M. Dick.

Il mangeait et buvait de bon appétit, et en même temps il observait curieusement le cottage, comme si c'était la première fois qu'il l'eût vu. Il se baissa pour poser la bouteille sur le gazon, puis regarda autour de lui d'un oeil inquiet, comme un homme pressé de s'éloigner.

La lumière du corridor s'obscurcit un moment, quand ma tante passa devant. Elle paraissait agitée, et j'entendis qu'elle lui mettait de l'argent dans la main.

«Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de cela? demanda-t-il?

-- Je ne peux pas vous en donner plus, répondit ma tante.

-- Alors je ne m'en vais pas, dit-il; tenez! reprenez ça.

-- Méchant homme, reprit ma tante avec une vive émotion, comment pouvez-vous me traiter ainsi? Mais je suis bien bonne de vous le demander. C'est parce que vous connaissez ma faiblesse! Si je voulais me débarrasser à tout jamais de vos visites, je n'aurais qu'à vous abandonner au sort que vous méritez!

-- Eh bien! pourquoi ne pas m'abandonner au sort que je mérite?

-- Et c'est vous qui me faites cette question! reprit ma tante. Il faut que vous ayez bien peu de coeur.»

Il restait là à faire sonner en rechignant l'argent dans sa main, et à secouer la tête d'un air mécontent; enfin:

«C'est tout ce que vous voulez me donner? dit-il.

-- C'est tout ce que je peux vous donner, dit ma tante. Vous savez que j'ai fait des pertes, je suis plus pauvre que je n'étais. Je vous l'ai dit. Maintenant que vous avez ce que vous vouliez, pourquoi me faites-vous le chagrin de rester près de moi un instant de plus et de me montrer ce que vous êtes devenu?

-- Je suis devenu bien misérable, répondit-il. Je vis comme un hibou.

-- Vous m'avez dépouillée de tout ce que je possédais, dit ma tante, vous m'avez, pendant de longues années, endurci le coeur. Vous m'avez traitée de la manière la plus perfide, la plus ingrate, la plus cruelle. Allez, et repentez-vous; n'ajoutez pas de nouveaux torts à tous les torts que vous vous êtes déjà donnés avec moi.

-- Voyez-vous! reprit-il. Tout cela est très-joli, ma foi! Enfin! puisqu'il faut que je m'en accommode pour le quart d'heure!...»

En dépit de lui-même, il parut honteux des larmes de ma tante et sortit en tapinois du jardin. Je m'avançai rapidement, comme si je venais d'arriver, et je le rencontrai qui s'éloignait. Nous nous jetâmes un coup d'oeil peu amical.

«Ma tante, dis-je vivement, voilà donc encore cet homme qui vient vous faire peur? Laissez-moi lui parler. Qui est-ce?

-- Mon enfant! répondit-elle en me prenant le bras, entrez et ne me parlez pas, de dix minutes d'ici.»

Nous nous assîmes dans son petit salon. Elle s'abrita derrière son vieil écran vert, qui était vissé au dos d'une chaise, et, pendant un quart d'heure environ, je la vis s'essuyer souvent les yeux. Puis elle se leva et vint s'asseoir à côté de moi.

«Trot, me dit-elle avec calme, c'est mon mari.

-- Votre mari, ma tante? je croyais qu'il était mort!

-- Il est mort pour moi, répondit ma tante, mais il vit.»

J'étais muet d'étonnement.

«Betsy Trotwood n'a pas l'air très-propre à se laisser séduire par une tendre passion, dit-elle avec tranquillité; mais il y a eu un temps, Trot, où elle avait mis en cet homme sa confiance tout entière; un temps, Trot, où elle l'aimait sincèrement, et où elle n'aurait reculé devant aucune preuve d'attachement et d'affection. Il l'en a récompensée en mangeant sa fortune et en lui brisant le coeur. Alors elle a pour toujours enterré toute espèce de sensibilité, une bonne fois et à tout jamais, dans un tombeau dont elle a creusé, comblé et aplani la fosse.

-- Ma chère, ma bonne tante!

-- J'ai été généreuse envers lui, continua-t-elle, en posant sa main sur les miennes. Je puis le dire maintenant, Trot, j'ai été généreuse envers lui. Il avait été si cruel pour moi que j'aurais pu obtenir une séparation très-profitable à mes intérêts: je ne l'ai pas voulu. Il a dissipé en un clin d'oeil tout ce que je lui avais donné, il est tombé plus bas de jour en jour: je ne sais pas s'il n'a pas épousé une autre femme, c'est devenu un aventurier, un joueur, un fripon. Vous venez de le voir tel qu'il est aujourd'hui, mais c'était un bien bel homme lorsque je l'ai épousé, dit ma tante, dont la voix contenait encore quelque trace de son admiration passée, et, pauvre folle que j'étais, je le croyais l'honneur incarné.»

Elle me serra la main et secoua la tête.

«Il n'est plus rien pour moi maintenant, Trot, il est moins que rien. Mais, plutôt que de le voir punir pour ses fautes (ce qui lui arriverait infailliblement s'il séjournait dans ce pays), je lui donne de temps à autre plus que je ne puis, à condition qu'il s'éloigne. J'étais folle quand je l'ai épousé, et je suis encore si incorrigible que je ne voudrais pas voir maltraiter l'homme sur lequel j'ai pu me faire une fois de si bizarres illusions, car je croyais en lui, Trot, de toute mon âme.»

Ma tante poussa un profond soupir, puis elle lissa soigneusement avec sa main les plis de sa robe.

«Voilà! mon ami, dit-elle. Maintenant vous savez tout, le commencement, le milieu et la fin. Nous n'en parlerons plus; et, bien entendu, vous n'en ouvrirez la bouche à personne. C'est l'histoire de mes sottises, Trot, gardons-la pour nous!»

CHAPITRE XVIII.

Événement domestique.

Je travaillais activement à mon livre, sans interrompre mes occupations de sténographe, et, quand il parut, il obtint un grand succès. Je ne me laissai point étourdir par les louanges qui retentirent à mes oreilles, et pourtant j'en jouis vivement et je pensai plus de bien encore de mon oeuvre, sans nul doute, que tout le monde. J'ai souvent remarqué que ceux qui ont des raisons légitimes d'estimer leur propre talent n'en font pas parade aux yeux des autres pour se recommander à l'estime publique. C'est pour cela que je restais modeste, par respect pour moi-même. Plus on me donnait d'éloges, plus je m'efforçais de les mériter.

Mon intention n'est pas de raconter, dans ce récit complet d'ailleurs de ma vie, l'histoire aussi des romans que j'ai mis au jour. Ils peuvent parler pour eux et je leur en laisserai le soin; je n'y fais allusion ici en passant que parce qu'ils servent à faire connaître en partie le développement de ma carrière.

J'avais alors quelque raison de croire que la nature, aidée par les circonstances, m'avait destiné à être auteur; je me livrais avec assurance à ma vocation. Sans cette confiance, j'y aurais certainement renoncé pour donner quelque autre but à mon énergie. J'aurais cherché à découvrir ce que la nature et les circonstances pouvaient réellement faire de moi pour m'y vouer exclusivement.

J'avais si bien réussi depuis quelque temps dans mes essais littéraires, que je crus pouvoir raisonnablement, après un nouveau succès, échapper enfin à l'ennui de ces terribles débats. Un soir donc (quel heureux soir!) j'enterrai bel et bien cette transcription musicale des trombones parlementaires. Depuis ce jour, je n'ai même plus jamais voulu les entendre; c'est bien assez d'être encore poursuivi, quand je lis le journal, par ce bourdonnement éternel et monotone tout le long de la session, sans autre variation appréciable qu'un peu plus de bavardage, je crois, et partant plus d'ennui.

Au moment dont je parle, il y avait à peu près un an que nous étions mariés. Après diverses expériences, nous avions fini par trouver que ce n'était pas la peine de diriger notre maison. Elle se dirigeait toute seule, pourtant avec l'aide d'un page, dont la principale fonction était de se disputer avec la cuisinière, et, sous ce rapport, c'était un parfait Wittington; toute la différence, c'est qu'il n'avait pas de chat ni la moindre chance de devenir jamais lord-maire comme lui.

Il vivait, au milieu d'une averse continuelle de casseroles. Sa vie était un combat. On l'entendait crier au secours dans les occasions les plus incommodes, par exemple quand nous avions du monde à dîner ou quelques amis le soir, ou bien il sortait en hurlant de la cuisine, et tombait sous le poids d'une partie de nos ustensiles de ménage, que son ennemie jetait après lui. Nous désirions nous en débarrasser, mais il nous était si attaché qu'il ne voulait pas nous quitter. Il larmoyait sans cesse, et quand il était question de nous séparer de lui, il poussait de telles lamentations que nous étions contraints de le garder. Il n'avait pas de mère, et pour tous parents, il ne possédait qu'une soeur qui s'était embarquée pour l'Amérique le jour où il était entré à notre service; il nous restait donc sur les bras, comme un petit idiot que sa famille est bien obligée d'entretenir. Il sentait très-vivement son infortune et s'essuyait constamment les yeux avec la manche de sa veste, quand il n'était pas occupé à se moucher dans un coin de son petit mouchoir, qu'il n'aurait pas voulu pour tout au monde tirer tout entier de sa poche, par économie et par discrétion.

Ce diable de page, que nous avions eu le malheur, dans une heure néfaste, d'engager à notre service, moyennant six livres sterling par an, était pour moi une source continuelle d'anxiété. Je l'observais, je le regardais grandir, car, vous savez, la mauvaise herbe... et je songeais avec angoisse au temps où il aurait de la barbe, puis au temps où il serait chauve. Je ne voyais pas la moindre perspective de me défaire de lui, et, rêvant à l'avenir, je pensais combien il nous gênerait quand il serait vieux.

Je ne m'attendais guère au procédé qu'employa l'infortuné pour me tirer d'embarras. Il vola la montre de Dora, qui naturellement n'était jamais à sa place, comme tout ce qui nous appartenait. Il en fit de l'argent et dépensa le produit (pauvre idiot!) à se promener toujours et sans cesse sur l'impériale de l'omnibus de Londres à Cambridge. Il allait accomplir son quinzième voyage quand un _policeman_ l'arrêta; on ne trouva plus sur lui que quatre shillings, avec un flageolet d'occasion dont il ne savait pas jouer.

Cette découverte et toutes ses conséquences ne m'auraient pas aussi désagréablement surpris, s'il n'avait pas été repentant. Mais c'est qu'il l'était, au contraire, d'une façon toute particulière... pas en gros, si vous voulez, c'était plutôt en détail. Par exemple, le lendemain du jour où je fus obligé de déposer contre lui, il fit certains aveux concernant un panier de vin, que nous supposions plein, et qui ne contenait plus que des bouteilles vides. Nous espérions que c'était fini cette fois, qu'il s'était déchargé la conscience, et qu'il n'avait plus rien à nous apprendre sur le compte de la cuisinière; mais, deux ou trois jours après, ne voilà-t-il pas un nouveau remords de conscience qui le prend et le pousse à nous confesser qu'elle avait une petite fille qui venait tous les jours, de grand matin, dérober notre pain, et qu'on l'avait suborné lui-même pour fournir de charbon le laitier. Deux ou trois jours après, les magistrats m'informèrent qu'il avait fait découvrir des aloyaux entiers au milieu des restes de rebut, et des draps dans le panier aux chiffons. Puis, au bout de quelque temps, le voilà reparti dans une direction pénitente toute différente, et il se met à nous dénoncer le garçon du café voisin comme ayant l'intention de faire une descente chez nous. On arrête le garçon. J'étais tellement confus du rôle de victime qu'il me faisait par ces tortures répétées, que je lui aurais donné tout l'argent qu'il m'aurait demandé pour se taire; ou que j'aurais offert volontiers une somme ronde pour qu'on lui permît de se sauver. Ce qu'il y avait de pis, c'est qu'il n'avait pas la moindre idée du désagrément qu'il me causait, et qu'il croyait, au contraire, me faire une réparation de plus à chaque découverte nouvelle. Dieu me pardonne! je ne serais pas étonné qu'il s'imaginât multiplier ainsi ses droits à ma reconnaissance.

À la fin je pris le parti de me sauver moi-même, toutes les fois que j'apercevais un émissaire de la police chargé de me transmettre quelque révélation nouvelle, et je vécus, pour ainsi dire, en cachette, jusqu'à ce que ce malheureux garçon fût jugé et condamné à la déportation. Même alors il ne pouvait pas se tenir en repos, et nous écrivait constamment. Il voulut absolument voir Dora avant de s'en aller; Dora se laissa faire; elle y alla, et s'évanouit en voyant la grille de fer de la prison se refermer sur elle. En un mot, je fus malheureux comme les pierres jusqu'au moment de son départ; enfin il partit, et j'appris depuis qu'il était devenu berger «là-bas, dans la campagne» quelque part, je ne sais où. Mes connaissances géographiques sont en défaut.

Tout cela me fit faire de sérieuses réflexions, et me présenta nos erreurs sous un nouvel aspect; je ne pus m'empêcher de le dire à Dora un soir, en dépit de ma tendresse pour elle.

«Mon amour, lui dis-je, il m'est très-pénible de penser que la mauvaise administration de nos affaires ne nuit pas à nous seulement (nous en avons pris notre parti), mais qu'elle fait tort à d'autres.

-- Voilà bien longtemps que vous n'aviez rien dit, n'allez-vous pas maintenant redevenir grognon! dit Dora.

-- Non, vraiment, ma chérie! Laissez-moi vous expliquer ce que je veux dire.

-- Je n'ai pas envie de le savoir.

-- Mais il faut que vous le sachiez, mon amour. Mettez Jip par terre.»

Dora posa le nez de Jip sur le mien, en disant: «Boh! boh!» pour tâcher de me faire rire; mais voyant qu'elle n'y réussissait pas, elle renvoya le chien dans sa pagode, et s'assit devant moi, les mains jointes, de l'air le plus résigné.

«Le fait est, repris-je, mon enfant, que voilà notre mal qui se gagne; nous le donnons à tout le monde autour de nous!»

J'allais continuer dans ce style figuré, si le visage de Dora ne m'avait pas averti qu'elle s'attendait à me voir lui proposer quelque nouveau mode de vaccine, ou quelque autre remède médical, pour guérir ce mal contagieux dont nous étions atteints. Je me décidai donc à lui dire tout bonnement:

«Non-seulement, ma chérie, nous perdons de l'argent et du bien- être, par notre négligence; non seulement notre caractère en souffre parfois, mais encore nous avons le tort grave de gâter tous ceux qui entrent à notre service, ou qui ont affaire à nous. Je commence à craindre que tout le tort ne soit pas d'un seul côté, et que, si tous ces individus tournent mal, ce ne soit parce que nous ne tournons pas bien non plus nous-mêmes.

-- Oh! quelle accusation! s'écria Dora en écarquillant les yeux, comment! voulez-vous dire que vous m'ayez jamais vue voler des montres en or? Oh!

-- Ma chérie, répondis-je, ne disons pas de bêtises! Qui est-ce qui vous parle de montres le moins du monde?

-- C'est vous! reprit Dora, vous le savez bien. Vous avez dit que je n'avais pas bien tourné non plus, et vous m'avez comparée à lui.

-- À qui? demandai-je.