David Copperfield - Tome II

Chapter 25

Chapter 253,996 wordsPublic domain

-- Vous êtes une bonne fille. J'ai eu, depuis que je ne vous ai vu, quelques rapports avec votre ancien ami, monsieur, dit-elle en s'adressant à moi; mais il n'est pas encore revenu au sentiment de son devoir envers moi. Je n'ai d'autre objet en ceci que celui que Rosa vous a fait connaître. Si l'on peut en même temps consoler les peines du brave homme que vous m'avez amené, car je ne lui en veux pas, et c'est déjà beau de ma part, et sauver mon fils du danger de retomber dans les pièges de cette intrigante, à la bonne heure!»

Elle se redressa et s'assit en regardant droit devant elle, bien loin, bien loin.

«Madame, lui dis-je d'un ton respectueux, je comprends. Je vous assure que je n'ai nulle envie de vous attribuer d'autres motifs; mais je dois vous dire, moi qui ai connu depuis mon enfance cette malheureuse famille, que vous vous méprenez. Si vous vous imaginez que cette pauvre fille, indignement traitée, n'a pas été cruellement trompée, et qu'elle n'aimerait pas mille fois mieux mourir que d'accepter aujourd'hui un verre d'eau de la main de votre fils, vous faites là une terrible méprise.

-- Chut, Rosa! chut! dit mistress Steerforth, qui vit que sa compagne allait répliquer: c'est inutile, n'en parlons plus. On me dit, monsieur, que vous êtes marié?»

Je répondis qu'en effet je m'étais marié l'année précédente.

«Et que vous réussissez? je vis si loin du monde que je ne sais que peu de chose; mais j'entends dire que vous commencez à devenir célèbre.

-- J'ai eu beaucoup de bonheur, dis-je, et mon nom a déjà quelque réputation.

-- Vous n'avez pas de mère? dit-elle d'une voix plus douce.

-- Non.

-- C'est dommage, reprit-elle, elle aurait été fière de vous. Adieu.»

Je pris la main qu'elle me tendit avec une dignité mêlée de raideur; elle était aussi calme de visage que si son âme avait été en repos. Son orgueil était assez fort pour imposer silence aux battements mêmes de son coeur, et pour abaisser sur sa face le voile d'insensibilité menteuse à travers lequel elle regardait, du siège où elle était assise, tout droit devant elle, bien loin, bien loin.

En m'éloignant d'elles, le long de la terrasse, je ne pus m'empêcher de me retourner pour voir ces deux femmes dont les yeux restaient fixés sur l'horizon toujours plus sombre autour d'elles. Çà et là, on voyait scintiller quelques lueurs dans la lointaine cité, une clarté rougeâtre éclairait encore l'orient de ses reflets; mais il s'élevait dans la vallée un brouillard qui se répandait comme la mer au milieu des ténèbres, pour envelopper dans ses replis ces deux statues vivantes que je venais de quitter. Je ne pus y songer sans épouvante, car lorsque je les revis, une mer en furie s'était véritablement soulevée sous leurs pieds.

En réfléchissant à ce que je venais d'entendre, je crus devoir en faire part à M. Peggotty. Le lendemain soir j'allai à Londres pour le voir. Il errait sans cesse d'une ville à l'autre, toujours uniquement préoccupé de la même idée; mais il restait à Londres plus qu'ailleurs. Que de fois je l'ai vu au milieu des ombres de la nuit traverser les rues, pour découvrir parmi les rares ombres qui avaient l'air de chercher fortune à ces heures indues, ce qu'il redoutait de trouver!

Il avait loué une chambre au-dessus de la petite boutique du marchand de chandelles de Hungerford Market, dont j'ai déjà eu occasion de parler. C'était de là qu'il était parti la première fois, lorsqu'il entreprit son pieux pèlerinage. J'allai l'y chercher. On me dit qu'il n'était pas encore sorti, et que je le trouverais dans sa chambre.

Il était assis près d'une fenêtre où il cultivait quelques fleurs. La chambre était propre et bien rangée. Je vis en un clin d'oeil que tout était prêt pour la recevoir, et qu'il ne sortait jamais sans se dire que peut-être il la ramènerait là le soir. Il ne m'avait pas entendu frapper à la porte, et il ne leva les yeux que quand je posai la main sur son épaule.

«Maître Davy! merci, monsieur; merci mille fois de votre visite! Asseyez-vous. Soyez le bienvenu, monsieur.

-- Monsieur Peggotty, lui dis-je en prenant la chaise qu'il m'offrait, je ne voudrais pas vous donner trop d'espoir, mais j'ai appris quelque chose.

-- Sur Émilie?»

Il posa sa main sur sa bouche avec une agitation fiévreuse, et, les yeux fixés sur moi, il devint d'une pâleur mortelle.

«Cela ne vous donne aucun indice sur l'endroit où elle se trouve, mais enfin elle n'est plus avec lui.»

Il s'assit, sans cesser de me regarder, et entendit dans le plus profond silence tout ce que j'avais à lui dire. Je n'oublierai jamais la dignité de ce grave et patient visage; il m'écoutait, puis, les yeux baissés, il appuyait sa tête sur sa main; il resta tout ce temps immobile sans m'interrompre une seule fois. Il semblait qu'il n'y eût dans tout cela qu'une figure qu'il poursuivait à travers mon récit; il laissait passer à mesure toutes les autres comme des ombres vulgaires dont il ne se souciait point.

Quand j'eus fini, il se cacha la tête un moment entre ses deux mains et garda le silence. Je me tournai du côté de la fenêtre comme pour examiner les pots de fleurs.

«Qu'en pensez-vous, maître Davy? me demanda-t-il enfin.

-- Je crois qu'elle vit, répondis-je.

-- Je ne sais pas. Peut-être le premier choc a-t-il été trop rude, et dans l'angoisse de son âme!... cette mer bleue dont elle parlait tant, peut-être n'y pensait-elle depuis si longtemps que parce que ce devait être son tombeau!»

Il parlait d'une voix basse et émue en marchant dans la chambre.

«Et pourtant, maître Davy, ajouta-t-il, j'étais bien sûr qu'elle vivait: jour et nuit, en y pensant, je savais que je la retrouverais; cela m'a donné tant de force, tant de confiance, que je ne crois pas m'être trompé. Non, non, Émilie est vivante!»

Il appuya fermement sa main sur la table, et son visage hâlé prit une expression de résolution indicible.

«Ma nièce Émilie est vivante, monsieur, dit-il d'un ton énergique. Je ne sais ni d'où cela me vient ni comment cela se fait, mais j'entends quelque chose qui me dit qu'elle est vivante!»

Il avait presque l'air inspiré en disant cela. J'attendis un moment qu'il fût en état de m'écouter; puis je cherchai à lui suggérer une idée qui m'était venue la veille au soir.

«Mon cher ami, lui dis-je.

-- Merci, merci, monsieur, et il serrait mes mains dans les siennes.

-- Si elle venait à Londres, ce qui est probable, car elle ne peut espérer de se cacher nulle part aussi facilement que dans cette grande ville; et que peut-elle faire de mieux que de se cacher aux yeux de tous, si elle ne retourne pas chez vous...

-- Elle ne retournera pas chez moi, répondit-il en secouant tristement la tête. Si elle était partie de son plein gré, peut- être y reviendrait-elle, mais pas comme ça, monsieur.

-- Si elle venait à Londres, dis-je, il y a, je crois, une personne qui aurait plus de chance de la découvrir que toute autre au monde. Vous rappelez-vous... écoutez-moi avec fermeté, songez à votre grand but: vous rappelez-vous Marthe?

-- Notre payse?»

Je n'avais pas besoin de réponse, il suffisait de le regarder.

«Savez-vous qu'elle est à Londres?

-- Je l'ai vue dans les rues, me répondit-il en frissonnant.

-- Mais vous ne savez pas, dis-je, qu'Émilie a été pleine de bonté pour elle, avec le concours de Ham, longtemps avant qu'elle ait abandonné votre demeure. Vous ne savez pas, non plus, que le soir où je vous ai rencontré et où nous avons causé dans cette chambre, là-bas, de l'autre côté de la rue, elle écoutait à la porte.

-- Maître Davy? répondit-il avec étonnement. Le soir où il neigeait si fort?

-- Précisément. Je ne l'ai pas revue depuis. Après vous avoir quitté, je l'ai cherchée, mais elle était partie. Je ne voulais pas vous parler d'elle: aujourd'hui même, je ne le fais qu'avec répugnance, mais c'est elle que je voulais vous dire, c'est à elle qu'il faut, je crois, vous adresser. Comprenez-vous?»

-- Je ne comprends que trop, monsieur,» répondit-il. Nous parlions à voix basse l'un et l'autre.

«Vous dites que vous l'avez vue? Croyez-vous pouvoir la retrouver? car, pour moi, je ne pourrais la rencontrer que par hasard.

-- Je crois, maître Davy, que je sais où il faut la chercher.

-- Il fait nuit. Puisque nous voilà, voulez-vous que nous essayions ce soir de la trouver?»

Il y consentit et se prépara à m'accompagner. Sans avoir l'air de remarquer ce qu'il faisait, je vis avec quel soin il rangeait la petite chambre; il prépara une bougie et mit des allumettes sur la table, tint le lit tout prêt, sortit d'un tiroir une robe que je me souvenais d'avoir vu jadis porter à Émilie, la plia soigneusement avec quelques autres vêtements de femme, mit à côté un chapeau et déposa le tout sur une chaise. Du reste, il ne fit pas la moindre allusion à ces préparatifs, et je me tus comme lui. Sans doute il y avait bien longtemps que cette robe attendait, chaque soir, Émilie!

«Autrefois, maître Davy, me dit-il en descendant l'escalier, je regardais cette fille, cette Marthe, comme la boue des souliers de mon Émilie. Que Dieu me pardonne, nous n'en sommes plus là, aujourd'hui!»

Tout en marchant, je lui parlai de Ham: c'était un moyen de le forcer à causer, et en même temps je désirais savoir des nouvelles de ce pauvre garçon. Il me répéta, presque dans les mêmes termes qu'auparavant, que Ham était toujours de même, «qu'il usait sa vie sans en avoir nul souci, mais qu'il ne se plaignait jamais et qu'il se faisait aimer de tout le monde.»

Je lui demandai s'il savait les dispositions de Ham à l'égard de l'auteur de tant d'infortunes? N'avait-on pas à craindre quelque chose de ce côté?

«Qu'arriverait-il, par exemple, si Ham se rencontrait, par hasard, avec Steerforth?

-- Je n'en sais rien, monsieur, répondit-il. J'y ai pensé souvent, et je ne sais qu'en dire. Mais qu'est-ce que ça fait?»

Je lui rappelai le jour où nous avions parcouru tous trois la grève, le lendemain du départ d'Émilie.

«Vous souvenez-vous, lui dis-je, de la façon dont il regardait la mer et comme il murmurait entre ses dents: «On verra comment tout ça finira!»

-- Certainement, je m'en souviens!

-- Que croyez-vous qu'il voulût dire?

-- Maître Davy, répondit-il, je me le suis demandé bien souvent et jamais je n'ai trouvé de réponse satisfaisante. Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'en dépit de toute sa douceur, je crois que jamais je n'oserais le lui demander; jamais il ne m'a dit le plus petit mot qui s'écartât du respect le plus profond, et il n'est guère probable qu'il voulût commencer aujourd'hui; mais ce n'est pas une eau tranquille que celle où dorment de telles pensées. C'est une eau bien profonde, allez! je ne peux pas voir ce qu'il y a au fond.

-- Vous avez raison, lui dis-je, et c'est ce qui m'inquiète quelquefois.

-- Et moi aussi, monsieur Davy, répliqua-t-il. Cela me tourmente encore plus, je vous assure, que ses goûts aventureux, et pourtant tout cela vient de la même source. Je ne puis dire à quelles extrémités il se porterait en pareil cas, mais j'espère que ces deux hommes ne se rencontreront jamais.»

Nous étions arrivés dans la Cité. Nous ne causions plus; il marchait à côté de moi, absorbé dans une seule pensée, dans une préoccupation constante qui lui aurait fait trouver la solitude au milieu de la foule la plus bruyante. Nous n'étions pas loin du pont de Black-Friars, quand il tourna la tête pour me montrer du regard une femme qui marchait seule de l'autre côté de la rue. Je reconnus aussitôt celle que nous cherchions.

Nous traversâmes la rue, et nous allions l'aborder, quand il me vint à l'esprit qu'elle serait peut-être plus disposée à nous laisser voir sa sympathie pour la malheureuse jeune fille, si nous lui parlions dans un endroit plus paisible, et loin de la foule. Je conseillai donc à mon compagnon de la suivre sans lui parler; d'ailleurs, sans m'en rendre bien compte, je désirais savoir où elle allait.

Il y consentit, et nous la suivîmes de loin, sans jamais la perdre de vue, mais sans non plus l'approcher de très-près; à chaque instant elle regardait de côté et d'autre. Une fois, elle s'arrêta pour écouter une troupe de musiciens. Nous nous arrêtâmes aussi.

Elle marchait toujours: nous la suivions. Il était évident qu'elle se rendait en un lieu déterminé; cette circonstance, jointe au soin que je lui voyais prendre de continuer à suivre les rues populeuses, et peut-être une espèce de fascination étrange que m'inspirait cette mystérieuse poursuite, me confirmèrent de plus en plus dans ma résolution de ne point l'aborder. Enfin elle entra dans une rue sombre et triste; là il n'y avait plus ni monde ni bruit; je dis à M. Peggotty: «Maintenant, nous pouvons lui parler,» et pressant le pas, nous la suivîmes de plus près.

CHAPITRE XVII.

Marthe.

Nous étions entrés dans le quartier de Westminster. Comme nous avions rencontré Marthe venant dans un sens opposé, nous étions retournés sur nos pas pour la suivre, et c'était près de l'abbaye de Westminster qu'elle avait quitté les rues bruyantes et passagères. Elle marchait si vite, qu'une fois hors de la foule qui traversait le pont en tout sens, nous ne parvînmes à la rejoindre que dans l'étroite ruelle qui longe la rivière près de Millbank. À ce même moment, elle traversa la chaussée, comme pour éviter ceux qui s'attachaient à ses pas, et, sans prendre seulement le temps de regarder derrière elle, elle accéléra encore sa marche.

La rivière m'apparut à travers un sombre passage où étaient remisés quelques chariots, et cette vue me fit changer de dessein. Je touchai le bras de mon compagnon sans dire un mot, et, au lieu de traverser le chemin comme venait de le faire Marthe, nous continuâmes à suivre le même côté de la route, nous cachant le plus possible à l'ombre des maisons, mais toujours tout près d'elle.

Il existait alors, et il existe encore aujourd'hui, au bout de cette ruelle, un petit hangar en ruines, jadis, sans doute, destiné à abriter les mariniers du bac. Il est placé tout juste à l'endroit où la rue cesse, et où la route commence à s'étendre entre la rivière et une rangée de maisons. Aussitôt qu'elle arriva là et qu'elle aperçut le fleuve, elle s'arrêta comme si elle avait atteint sa destination, et puis elle se mit à descendre lentement le long de la rivière, sans la perdre de vue un seul instant.

J'avais cru d'abord qu'elle se rendait dans quelque maison; j'avais même vaguement espéré que nous y trouverions quelque chose qui nous mettrait sur la trace de celle que nous cherchions. Mais en apercevant l'eau verdâtre, à travers la ruelle, j'eus un secret instinct qu'elle n'irait pas plus loin.

Tout ce qui nous entourait était triste, solitaire et sombre ce soir-là. Il n'y avait ni quai ni maisons sur la route monotone qui avoisinait la vaste étendue de la prison. Un étang d'eau saumâtre déposait sa vase aux pieds de cet immense bâtiment. De mauvaises herbes à demi pourries couvraient le terrain marécageux. D'un côté, des maisons en ruines, mal commencées et qui n'avaient jamais été achevées; de l'autre, un amas de pièces de fer informes, de roues, de crampons, de tuyaux, de fourneaux, d'ancres, de cloches à plongeur, de cabestans et je ne sais combien d'autres objets honteux d'eux-mêmes, qui semblaient vainement chercher à se cacher sous la poussière et la boue dont ils étaient recouverts. Sur la rive opposée, la lueur éclatante et le fracas des usines semblaient prendre à tâche de troubler le repos de la nuit, mais l'épaisse fumée que vomissaient leurs cheminées massives ne s'en émouvait pas et continuait de s'élever en une colonne incessante. Des trouées et des jetées limoneuses serpentaient entre des blocs de bois tout recouverts d'une mousse verdâtre, semblable à une perruque de chiendent, et sur lesquels on pouvait encore lire des fragments d'affiches de l'année dernière offrant une récompense à ceux qui recueilleraient des noyés apportés là par la marée, à travers la vase et la bourbe. On disait que jadis, dans le temps de la grande peste, on avait creusé là une fosse pour y jeter les morts, et cette croyance semblait avoir répandu sur tout le voisinage une fatale influence; il semblait que la peste eût fini graduellement par se décomposer en cette forme nouvelle, et qu'elle se fût combinée là avec l'écume du fleuve souillée par son contact pour former ce bourbier immonde et gluant.

C'est là que, se croyant sans doute pétrie du même limon et se regardant comme le rebut de la nature réclamé par ce cloaque de pourriture et de corruption, la jeune fille que nous avions suivie dans sa course égarée se tenait au milieu de cette scène nocturne, seule et triste, regardant l'eau.

Quelques barques étaient jetées çà et là sur la vase du rivage; nous pûmes, en les longeant, nous glisser près d'elle sans être vus. Je fis signe à M. Peggotty de rester où il était, et je m'approchai d'elle. Je ne m'avançais pas sans trembler, car, en la voyant terminer si brusquement sa course rapide, en l'observant là, debout, sous l'ombre du pont caverneux, toujours absorbée dans le spectacle de ces ondes mugissantes, je ne pouvais réprimer en moi une secrète épouvante.

Je crois qu'elle se parlait à elle-même. Je la vis ôter son châle et s'envelopper les mains dedans avec l'agitation nerveuse d'une somnambule. Jamais je n'oublierai que, dans toute sa personne, il y avait un trouble sauvage qui me tint dans une transe mortelle de la voir s'engloutir à mes yeux, jusqu'au moment où enfin je sentis que je tenais son bras serré dans ma main.

Au même instant, je criai: «Marthe!» Elle poussa un cri d'effroi, et chercha à m'échapper; seul, je n'aurais pas eu la force de la retenir, mais un bras plus vigoureux que le mien la saisit; et quand elle leva les yeux, et qu'elle vit qui c'était, elle ne fit plus qu'un seul effort pour se dégager, avant de tomber à nos pieds. Nous la transportâmes hors de l'eau, dans un endroit où il y avait quelques grosses pierres, et nous la fîmes asseoir; elle ne cessait de pleurer et de gémir, la tête cachée dans ses mains.

«Oh! la rivière! répétait-elle avec angoisse. Oh! la rivière!

-- Chut! chut! lui dis-je. Calmez-vous.»

Mais elle répétait toujours les mêmes paroles, et s'écriait avec rage: «Oh! la rivière!»

«Elle me ressemble! disait-elle; je lui appartiens. C'est la seule compagnie digne de moi maintenant. Comme moi, elle descend d'un lieu champêtre et paisible, où ses eaux coulaient innocentes; à présent, elle coule, informe et troublée, au milieu des rues sombres, elle s'en va, comme ma vie, vers un immense océan sans cesse agité, et je sens bien qu'il faut que j'aille avec elle!»

Jamais je n'ai entendu une voix ni des paroles aussi pleines de désespoir.

«Je ne peux pas y résister. Je ne peux pas m'empêcher d'y penser sans cesse. Elle me hante nuit et jour. C'est la seule chose au monde à laquelle je convienne, ou qui me convienne. Oh! l'horrible rivière!»

En regardant le visage de mon compagnon, je me dis alors que j'aurais deviné dans ses traits toute l'histoire de sa nièce si je ne l'avais pas sue d'avance. En voyant l'air dont il observait Marthe, sans dire un mot et sans bouger, jamais je n'ai vu, ni en réalité ni en peinture, l'horreur et la compassion mêlées d'une façon plus frappante. Il tremblait comme la feuille et sa main était froide comme le marbre. Son regard m'alarma. «Elle est dans un accès d'égarement, murmurai-je à l'oreille de M. Peggotty. Dans un moment elle parlera différemment.»

Je ne sais ce qu'il voulut me répondre; il remua les lèvres, et crut sans doute m'avoir parlé, mais il n'avait fait autre chose que de me la montrer en étendant la main.

Elle éclatait de nouveau en sanglots, la tête cachée au milieu des pierres, image lamentable de honte et de ruine. Convaincu qu'il fallait lui laisser le temps de se calmer avant de lui adresser la parole, j'arrêtai M. Peggotty qui voulait la relever, et nous attendîmes en silence qu'elle fût devenue plus tranquille.

«Marthe, lui dis-je alors en me penchant pour la relever, car elle semblait vouloir s'éloigner, mais dans sa faiblesse elle allait retomber à terre; Marthe, savez-vous qui est là avec moi?»

Elle me dit faiblement: «Oui.»

«Savez-vous que nous vous avons suivie bien longtemps, ce soir?»

Elle secoua la tête; elle ne regardait ni lui ni moi, mais elle se tenait humblement penchée, son chapeau et son châle à la main, tandis que de l'autre elle se pressait convulsivement le front.

«Êtes-vous assez calme, lui dis-je, pour causer avec moi d'un sujet qui vous intéressait si vivement (Dieu veuille vous en garder le souvenir!), un soir, par la neige?»

Elle recommença à sangloter, et murmura d'une voix entrecoupée qu'elle me remerciait de ne pas l'avoir alors chassée de la porte.

«Je ne veux rien dire pour me justifier, reprit-elle au bout d'un moment; je suis coupable, je suis perdue. Je n'ai point d'espoir. Mais dites-lui, monsieur, et elle s'éloignait de M. Peggotty, si vous avez quelque pitié de moi, dites-lui que ce n'est pas moi qui ai causé son malheur.

-- Jamais personne n'en a eu la pensée, repris-je avec émotion.

-- C'est vous, si je ne me trompe, dit-elle d'une voix tremblante, qui êtes venu dans la cuisine, le soir où elle a eu pitié de moi, où elle a été si bonne pour moi; car elle ne me repoussait pas comme les autres, elle venait à mon secours. Était-ce vous, monsieur?

-- Oui, répondis-je.

-- Il y a longtemps que je serais dans la rivière, reprit-elle en jetant sur l'eau un terrible regard, si j'avais eu à me reprocher de lui avoir jamais fait le moindre tort. Dès la première nuit de cet hiver je me serais rendu justice, si je ne m'étais pas sentie innocente de ce qu'elle a fait.

-- On ne sait que trop bien la cause de sa fuite, lui dis-je. Nous croyons, nous sommes sûrs que vous en êtes, en effet, entièrement innocente.

-- Oh! si je n'avais pas eu un si mauvais coeur, reprit la pauvre fille avec un regret navrant, j'aurais dû changer par ses conseils: elle était si bonne pour moi! Jamais elle ne m'a parlé qu'avec sagesse et douceur. Comment est-il possible de croire que j'eusse envie de la rendre semblable à moi, me connaissant comme je me connais? Moi qui ai perdu tout ce qui pouvait m'attacher à la vie, moi dont le plus grand chagrin a été de penser que, par ma conduite, j'étais séparée d'elle pour toujours!»

M. Peggotty se tenait les yeux baissés, et, la main droite appuyée sur le rebord d'une barque, il porte l'autre devant son visage.

«Et quand j'ai appris de quelqu'un du pays ce qui était arrivé, s'écria Marthe, ma plus grande angoisse a été de me dire qu'on se souviendrait que jadis elle avait été bonne pour moi, et qu'on dirait que je l'avais pervertie. Oh! Dieu sait, bien au contraire, que j'aurais donné ma vie pour lui rendre plutôt son honneur et sa bonne renommée!»

Et la pauvre fille, peu habituée à se contraindre, s'abandonnait à toute l'agonie de sa douleur et de ses remords.

«J'aurais donné ma vie! non, j'aurais fait plus encore, s'écria-t- elle, j'aurais vécu! j'aurais vécu vieille et abandonnée, dans ces rues si misérables! j'aurais erré dans les ténèbres! j'aurais vu le jour se lever sur ces murailles blanchies, je me serais souvenue que jadis se même soleil brillait dans ma chambre et me réveillait jeune et... Oui, j'aurais fait cela, pour la sauver!»

Elle se laissa retomber au milieu des pierres, et, les saisissant à deux mains dans son angoisse, elle semblait vouloir les broyer. À chaque instant elle changeait de posture: tantôt elle raidissait ses bras amaigris; tantôt elle les tordait devant sa tête pour échapper au peu de jour dont elle avait honte; tantôt elle penchait son front vers la terre comme s'il était trop lourd pour elle, sous le poids de tant de douloureux souvenirs.