Chapter 22
En effet, on ne les avait jamais ouvertes; et nous n'avions pas de couteaux pour les huîtres; d'ailleurs nous n'aurions pas su nous en servir; nous regardâmes donc les huîtres, et nous mangeâmes le mouton: du moins nous mangeâmes tout ce qui était cuit, en l'assaisonnant avec des câpres. Si je le lui avais permis, je crois que Traddles, passant à l'état sauvage, se serait volontiers fait cannibale, et nourri de viande presque crue, pour exprimer combien il était satisfait du repas; mais j'étais décidé à ne pas lui permettre de s'immoler ainsi sur l'autel de l'amitié, et nous eûmes au lieu de cela un morceau de lard; fort heureusement il y avait du lard froid dans le garde-manger.
Ma pauvre petite femme était tellement désolée à la pensée que je serais contrarié, et sa joie fut si vive quand elle vit qu'il n'en était rien, que j'oubliai bien vite mon ennui d'un moment. La soirée se passa à merveille; Dora était assise près de moi, son bras appuyé sur mon fauteuil, tandis que Traddles et moi nous discutions sur la qualité de mon vin, et à chaque instant elle se penchait vers mon oreille pour me remercier de n'avoir pas été grognon et méchant. Ensuite elle nous fit du thé, et j'étais si ravi de la voir à l'oeuvre, comme si elle faisait la dînette de sa poupée, que je ne fis pas le difficile sur la qualité douteuse du breuvage. Ensuite, Traddles et moi, nous jouâmes un moment aux cartes, tandis que Dora chantait en s'accompagnant sur la guitare, et il me semblait que notre mariage n'était qu'un beau rêve et que j'en étais encore à la première soirée où j'avais prêté l'oreille à sa douce voix.
Quand Traddles fut parti, je l'accompagnai jusqu'à la porte puis je rentrai dans le salon; ma femme vint mettre sa chaise tout près de la mienne.
«Je suis si fâchée! dit-elle. Voulez-vous m'enseigner un peu à faire quelque chose, David?
-- Mais d'abord il faudrait que j'apprisse moi-même, Dora, lui dis-je. Je n'en sais pas plus long que vous, ma petite.
-- Oh! mais vous, vous pouvez apprendre, reprit-elle, vous avez tant d'esprit!
-- Quelle folie, ma petite chatte!
-- J'aurais dû, reprit-elle après un long silence, j'aurais dû aller m'établir à la campagne, et passer un an avec Agnès!»
Ses mains jointes étaient placées sur mon épaule, elle y reposait sa tête, et me regardait doucement de ses grands yeux bleus.
«Pourquoi donc? demandai-je.
-- Je crois qu'elle m'aurait fait du bien, et qu'avec elle j'aurais pu apprendre bien des choses.
-- Tout vient en son temps, mon amour. Depuis de longues années, vous savez, Agnès a eu à prendre soin de son père: même dans le temps où ce n'était encore qu'une toute petite fille, c'était déjà l'Agnès que vous connaissez.
-- Voulez-vous m'appeler comme je vais vous le demander? demanda Dora sans bouger.
-- Comment donc? lui dis-je en souriant.
-- C'est un nom stupide, dit-elle en secouant ses boucles, mais c'est égal, appelez-moi votre _femme-enfant_.»
Je demandai en riant à ma femme-enfant pourquoi elle voulait que je l'appelasse ainsi. Elle me répondit sans bouger, seulement mon bras passé autour de sa taille rapprochait encore de moi ses beaux yeux bleus:
«Mais, êtes-vous nigaud! Je ne vous demande pas de me donner ce nom-là, au lieu de m'appeler Dora. Je vous prie seulement, quand vous songez à moi, de vous dire que je suis votre femme-enfant. Quand vous avez envie de vous fâcher contre moi, vous n'avez qu'à vous dire: «Bah! c'est ma femme-enfant.» Quand je vous mettrai la tête à l'envers, dites-vous encore: «Ne savais-je pas bien depuis longtemps que ça ne ferait jamais qu'une petite femme-enfant!» Quand je ne serai pas pour vous tout ce que je voudrais être, et ce que je ne serai peut-être jamais, dites-vous toujours: «Cela n'empêche pas que cette petite sotte de femme-enfant m'aime tout de même,» car c'est la vérité, David, je vous aime bien.»
Je ne lui avais pas répondu sérieusement; l'idée ne m'était pas venue jusque-là qu'elle parlât sérieusement elle-même. Mais elle fut si heureuse de ce que je lui répondis, que ses yeux n'étaient pas encore secs qu'elle riait déjà. Et bientôt je vis ma femme- enfant assise par terre, à côté de la pagode chinoise, faisant sonner toutes les petites cloches les unes après les autres, pour punir Jip de sa mauvaise conduite, et Jip restait nonchalamment étendu sur le seuil de sa niche, la regardant du coin de l'oeil comme pour lui dire: «Faites, faites, vous ne parviendrez pas à me faire bouger de là avec toutes vos taquineries: je suis trop paresseux, je ne me dérange pas pour si peu.»
Cet appel de Dora fit sur moi une profonde impression. Je me reporte à ce temps lointain; je me représente cette douce créature que j'aimais tant; je la conjure de sortir encore une fois des ombres du passé, et de tourner vers moi son charmant visage, et je puis assurer que son petit discours résonnait sans cesse dans mon coeur. Je n'en ai peut-être pas tiré le meilleur parti possible, j'étais jeune et sans expérience; mais jamais son innocente prière n'est venue frapper en vain mon oreille.
Dora me dit, quelques jours après, qu'elle allait devenir une excellente femme de ménage. En conséquence, elle sortit du tiroir son ardoise, tailla son crayon, acheta un immense livre de comptes, rattacha soigneusement toutes les feuilles du livre de cuisine que Jip avait déchirées, et fit un effort désespéré «pour être sage,» comme elle disait. Mais les chiffres avaient toujours le même défaut: ils ne voulaient pas se laisser additionner. Quand elle avait accompli deux ou trois colonnes de son livre de comptes, et ce n'était pas sans peine, Jip venait se promener sur la page et barbouiller tout avec sa queue; et puis, elle imbibait d'encre son joli doigt jusqu'à l'os: c'est ce qu'il y avait de plus clair dans l'affaire.
Quelquefois le soir, quand j'étais rentré et à l'ouvrage (car j'écrivais beaucoup et je commençais à me faire un nom comme auteur), je posais ma plume et j'observais ma femme-enfant qui tâchait «d'être sage.» D'abord elle posait sur la table son immense livre de comptes, et poussait un profond soupir; puis elle l'ouvrait à l'endroit effacé par Jip la veille au soir, et appelait Jip pour lui montrer les traces de son crime: c'était le signal d'une diversion en faveur de Jip, et on lui mettait de l'encre sur le bout du nez, comme châtiment. Ensuite elle disait à Jip de se coucher sur la table, «tout de suite, comme un lion,» c'était un de ses tours de force, bien qu'à mes yeux l'analogie ne fût pas frappante. S'il était de bonne humeur, Jip obéissait. Alors elle prenait une plume et commençait à écrire, mais il y avait un cheveu dans sa plume; elle en prenait donc une autre et commençait à écrire; mais celle-là faisait des pâtés; alors elle en prenait une troisième et recommençait à écrire, en se disant à voix basse: «Oh! mais, celle-là grince, elle va déranger David!» Bref, elle finissait par y renoncer et par reporter le livre de comptes à sa place, après avoir fait mine de le jeter à la tête du lion.
Une autre fois, quand elle se sentait d'humeur plus grave, elle prenait son ardoise et un petit panier plein de notes et d'autres documents qui ressemblaient plus à des papillotes qu'à toute autre chose, et elle essayait d'en tirer un résultat quelconque. Elle les comparait très-sérieusement, elle posait sur l'ardoise des chiffres qu'elle effaçait, elle comptait dans tous les sens les doigts de sa main gauche, après quoi elle avait l'air si vexé, si découragé et si malheureux, que j'avais du chagrin de voir s'assombrir, pour me satisfaire, ce charmant petit visage; alors je m'approchais d'elle tout doucement, et je lui disais:
«Qu'est-ce que vous avez, Dora?»
Elle me regardait d'un air désolé et répondait: «Ce sont ces vilains comptes qui ne veulent pas aller comme il faut; j'en ai la migraine: ils s'obstinent à ne pas faire ce que je veux!»
Alors je lui disais: «Essayons un peu ensemble; je vais vous montrer, ma Dora.»
Puis je commençais une démonstration pratique; Dora m'écoutait pendant cinq minutes avec la plus profonde attention, auprès quoi elle commençait à se sentir horriblement fatiguée, et cherchait à s'égayer en roulant mes cheveux autour de ses doigts, ou en rabattant le col de ma chemise pour voir si cela m'allait bien. Quand je voulais un peu réprimer son enjouement et que je continuais mes raisonnements, elle avait l'air si désolé et si effarouché, que je me rappelais tout à coup comme un reproche, en la voyant si triste, sa gaieté naturelle le jour où je l'avais vue pour la première fois: je laissais tomber le crayon en me répétant que c'était une femme-enfant, et je la priais de prendre sa guitare.
J'avais beaucoup à travailler et de nombreux soucis, mais je gardais tout cela pour moi. Je suis loin de croire maintenant que j'aie eu raison d'agir ainsi, mais je le faisais par tendresse pour ma femme-enfant. J'examine mon coeur, et c'est sans la moindre réserve que je confie à ces pages mes plus secrètes pensées. Je sentais bien qu'il me manquait quelque chose, mais cela n'allait pas jusqu'à altérer le bonheur de ma vie. Quand je me promenais seul par un beau soleil, et que je songeais aux jours d'été où la terre entière semblait remplie de ma jeune passion, je sentais que mes rêves ne s'étaient pas parfaitement réalisés, mais je croyais que ce n'était qu'une ombre adoucie de la douce gloire du passé. Parfois, je me disais bien que j'aurais préféré trouver chez ma femme un conseiller plus sûr, plus de raison, de fermeté et de caractère; j'aurais désiré qu'elle pût me soutenir et m'aider, qu'elle possédât le pouvoir de combler les lacunes que je sentais en moi, mais je me disais aussi qu'un tel bonheur n'était pas de ce monde, et qu'il ne devait pas, ne pouvait pas exister.
J'étais encore, pour l'âge, un jeune garçon plutôt qu'un mari. Je n'avais connu, pour me former par leur salutaire influence, d'autres chagrins que ceux qu'on a pu lire dans ce récit. Si je me trompais, et cela m'arrivait peut-être bien souvent, c'étaient mon amour et mon peu d'expérience qui m'égaraient. Je dis l'exacte vérité. À quoi me servirait maintenant la dissimulation?
C'était donc sur moi que retombaient toutes les difficultés et les soucis de notre vie; elle n'en prenait pas sa part. Notre ménage était à peu près dans le même gâchis qu'au début; seulement je m'y étais habitué, et j'avais au moins le plaisir de voir que Dora n'avait presque jamais de chagrin. Elle avait retrouvé toute sa gaieté folâtre; elle m'aimait de tout son coeur et s'amusait comme autrefois c'est-à-dire comme un enfant.
Quand les débats des Chambres avaient été assommants (je ne parle que de leur longueur, et non de leur qualité, car, sous ce dernier rapport, ils n'étaient jamais autrement), et que je rentrais tard, Dora ne voulait jamais s'endormir avant que je fusse rentré, et descendait toujours pour me recevoir. Quand je n'avais pas à m'occuper du travail qui m'avait coûté tant de labeur sténographique, et que je pouvais écrire pour mon propre compte, elle venait s'asseoir tranquillement près de moi, si tard que ce pût être, et elle était tellement silencieuse que souvent je la croyais endormie. Mais en général, quand je levais la tête, je voyais ses yeux bleus fixés sur moi avec l'attention tranquille dont j'ai déjà parlé.
«Ce pauvre garçon! doit-il être fatigué! dit-elle un soir, au moment où je fermais mon pupitre.
-- Cette pauvre petite fille! doit-elle être fatiguée! répondis- je. Ce serait à moi à vous dire cela, Dora. Une autre fois, vous irez vous coucher, mon amour; il est beaucoup trop tard pour vous.
-- Oh! non! ne m'envoyez pas coucher, dit Dora d'un ton suppliant. Je vous en prie, ne faites pas ça!
-- Dora!»
À mon grand étonnement, elle pleurait sur mon épaule.
«Vous n'êtes donc pas bien, ma petite; vous n'êtes pas heureuse?
-- Si, je suis très-bien, et très-heureuse, dit Dora. Mais promettez-moi que vous me laisserez rester près de vous pour vous voir écrire.
-- Voyez un peu la belle vue pour ces jolis yeux, et à minuit encore! répondis-je.
-- Vrai? est-ce que vous les trouvez jolis? reprit Dora en riant; je suis si contente qu'ils soient jolis!
-- Petite glorieuse!» lui dis-je.
Mais non, ce n'était pas de la vanité, c'était une joie naïve de se sentir admirée par moi. Je le savais bien avant qu'elle me le dit:
«Si vous les trouvez jolis, dites-moi que vous me permettrez toujours de vous regarder écrire! dit Dora; les trouvez-vous jolis?
-- Très-jolis!
-- Alors laissez-moi vous regarder écrire.
-- J'ai peur que cela ne les embellisse pas, Dora.
-- Mais si certainement! parce que voyez-vous, monsieur le savant, cela vous empêchera de m'oublier, pendant que vous êtes plongé dans vos méditations silencieuses. Est-ce que vous serez fâché si je vous dis quelque chose de bien niais, plus niais encore qu'à l'ordinaire?
-- Voyons donc cette merveille?
-- Laissez-moi vous donner vos plumes à mesure que vous en aurez besoin, me dit Dora. J'ai envie d'avoir quelque chose à faire pour vous pendant ces longues heures où vous êtes si occupé. Voulez- vous que je les prenne pour vous les donner?»
Le souvenir de sa joie charmante quand je lui dis oui me fait venir les larmes aux yeux. Lorsque je me remis à écrire le lendemain, elle était établie près de moi avec un gros paquet de plumes; cela se renouvela régulièrement chaque fois. Le plaisir qu'elle avait à s'associer ainsi à mon travail, et son ravissement chaque fois que j'avais besoin d'une plume, ce qui m'arrivait sans cesse, me donnèrent l'idée de lui donner une satisfaction plus grande encore. Je faisais semblant, de temps à autre, d'avoir besoin d'elle pour me copier une ou deux pages de mon manuscrit. Alors elle était dans toute sa gloire. Il fallait la voir se préparer pour cette grande entreprise, mettre son tablier, emprunter des chiffons à la cuisine pour essuyer sa plume, et le temps qu'elle y mettait, et le nombre de fois qu'elle en lisait des passages à Jip, comme s'il pouvait comprendre; puis enfin elle signait sa page comme si l'oeuvre fût restée incomplète sans le nom du copiste, et me l'apportait, toute joyeuse d'avoir achevé son devoir, en me jetant les bras autour du cou. Souvenir charmant pour moi, quand les autres n'y verraient que des enfantillages!
Peu de temps après, elle prit possession des clefs, qu'elle promenait par toute la maison dans un petit panier attaché à sa ceinture. En général, les armoires auxquelles elles appartenaient n'étaient pas fermées, et les clefs finirent par ne plus servir qu'à amuser Jip, mais Dora était contente, et cela me suffisait. Elle était convaincue que cette mesure devait produire le meilleur effet, et nous étions joyeux comme deux enfants qui font tenir ménage à leur poupée pour de rire.
C'est ainsi que se passait notre vie; Dora témoignait presque autant de tendresse à ma tante qu'à moi, et lui parlait souvent du temps où elle la regardait comme «une vieille grognon.» Jamais ma tante n'avait pris autant de peine pour personne. Elle faisait la cour à Jip, qui n'y répondait nullement; elle écoutait tous les jours Dora jouer de la guitare, elle qui n'aimait pas la musique; elle ne parlait jamais mal de notre série d'_Incapables_, et pourtant la tentation devait être bien grande pour elle; elle faisait à pied des courses énormes pour rapporter à Dora toutes sortes de petites choses dont elle avait envie, et chaque fois qu'elle nous arrivait par le jardin et que Dora n'était pas en bas, on l'entendait dire, au bas de l'escalier, d'une voix qui retentissait joyeusement par toute la maison:
«Mais où est donc Petite-Fleur?»
CHAPITRE XV.
M. Dick justifie la prédiction de ma tante.
Il y avait déjà quelque temps que j'avais quitté le docteur. Nous vivions dans son voisinage, je le voyais souvent, et deux ou trois fois nous avions été dîner ou prendre le thé chez lui. Le Vieux- Troupier était établi à demeure chez lui. Elle était toujours la même, avec les mêmes papillons immortels voltigeant toujours au- dessus de son bonnet.
Semblable à bien d'autres mères que j'ai connues durant ma vie, mistress Markleham tenait beaucoup plus à s'amuser que sa fille. Elle avait besoin de se divertir, et comme un rusé vieux troupier qu'elle était, elle voulait faire croire, en consultant ses propres inspirations, qu'elle s'immolait à son enfant. Cette excellente mère était donc toute disposée à favoriser le désir du docteur, qui voulait qu'Annie s'amusât, et elle exprimait tout haut son approbation de la sagacité de son gendre.
Je se doute pas qu'elle ne fit saigner la plaie du coeur du docteur sans le savoir, sans y mettre autre chose qu'un certain degré d'égoïsme et de frivolité qu'on rencontre parfois chez des personnes d'un âge mûr; elle le confirmait, je crois, dans la pensée qu'il en imposait à la jeunesse de sa femme, et qu'il n'y avait point entre eux de sympathie naturelle, à force de le féliciter de chercher à adoucir à Annie le fardeau de la vie.
«Mon cher ami, lui disait-elle un jour en ma présence, vous savez bien, sans doute, que c'est un peu triste pour Annie d'être toujours enfermée ici.»
Le docteur fit un bienveillant signe de tête.
«Quand elle aura l'âge de sa mère, dit mistress Markleham en agitant son éventail, ce sera une autre affaire. Vous pourriez me mettre dans un cachot, pourvu que j'eusse bonne compagnie et que je pusse faire mon rubber, jamais je ne demanderais à sortir. Mais je ne suis pas Annie, vous savez, et Annie n'est pas sa mère.
-- Certainement, certainement, dit le docteur.
-- Vous êtes le meilleur homme du monde. Non, je vous demande bien pardon, continua-t-elle en voyant le docteur faire un geste négatif, il faut que je le dise devant vous, comme je le dis toujours derrière votre dos, vous êtes le meilleur homme du monde; mais naturellement, vous ne pouvez pas, n'est-il pas vrai, avoir les mêmes goûts et les mêmes soins qu'Annie?
-- Non! dit le docteur d'une voix attristée.
-- Non, c'est tout naturel, reprit le Vieux-Troupier. Voyez, par exemple, votre Dictionnaire! Quelle chose utile qu'un dictionnaire! quelle chose indispensable! le sens des mots! Sans le docteur Johnson, ou des gens comme ça, qui sait si, à l'heure qu'il est, nous ne donnerions pas à un fer à repasser le nom d'un manche à balai. Mais nous ne pouvons demander à Annie de s'intéresser à un dictionnaire, quand il n'est pas même fini, n'est-il pas vrai?»
Le docteur secoua la tête.
«Et voilà pourquoi j'approuve tant vos attentions délicates, dit mistress Markleham, en lui donnant sur l'épaule un petit coup d'éventail. Cela prouve que vous n'êtes pas comme tant de vieillards qui voudraient trouver de vieilles têtes sur de jeunes épaules. Vous avez étudié le caractère d'Annie et vous le comprenez. C'est ce que je trouve en vous de charmant.»
Le docteur Strong semblait, en dépit de son calme et de sa patience habituelle, ne supposer qu'avec peine tous ces compliments.
«Aussi, mon cher docteur, continua le Vieux-Troupier en lui donnant plusieurs petites tapes d'amitié, vous pouvez disposer de moi en tout temps. Sachez que je suis entièrement à votre service. Je suis prête à aller avec Annie au spectacle, aux concerts, à l'exposition, partout enfin; et vous verrez que je ne me plaindrai seulement pas de la fatigue, le devoir, mon cher docteur, le devoir avant tout!»
Elle tenait parole. Elle était de ces gens qui peuvent supporter une quantité de plaisirs, sans que jamais leur persévérance soit à bout. Jamais elle ne lisait le journal (et elle le lisait tous les jours pendant deux heures dans un bon fauteuil, à travers son lorgnon), sans y découvrir quelque chose à voir qui amuserait certainement Annie. En vain Annie protestait qu'elle était lasse de tout cela, sa mère lui répondait invariablement:
«Ma chère Annie, je vous croyais plus raisonnable, et je dois vous dire, mon amour, que c'est bien mal reconnaître la bonté du docteur Strong.»
Ce reproche lui était généralement adressé en présence du docteur, et il me semblait que c'était là principalement ce qui décidait Annie à céder. Elle se résignait presque toujours à aller partout où l'emmenait le Vieux-Troupier.
Il arrivait bien rarement que M. Maldon les accompagnât. Quelquefois elles engageaient ma tante et Dora à se joindre à elles; d'autres fois c'était Dora toute seule. Jadis j'aurais hésité à la laisser aller, mais, en réfléchissant à ce qui s'était passé le soir dans le cabinet du docteur, je n'avais plus la même défiance. Je croyais que le docteur avait raison, et je n'avais pas plus de soupçons que lui.
Quelquefois ma tante se grattait le nez, quand nous étions seuls, en me disant qu'elle n'y comprenait rien, qu'elle voudrait les voir plus heureux, et qu'elle ne croyait pas du tout que notre militaire amie (c'est ainsi qu'elle appelait toujours le Vieux- Troupier) contribuât à raccommoder les choses. Elle me disait encore que le premier acte du retour au bon sens de notre militaire amie, ce devrait être d'arracher tous ses papillons et d'en faire cadeau à quelque ramoneur pour se déguiser un jour de mascarade.
Mais c'était surtout sur M. Dick qu'elle comptait. Évidemment, cet homme avait une idée, disait-elle, et s'il pouvait seulement la serrer de près quelque jour, dans un coin de son cerveau, ce qui était pour lui la grande difficulté, il se distinguerait de quelque façon extraordinaire.
Ignorant qu'il était de cette prédiction, M. Dick restait toujours dans la même position vis-à-vis du docteur et de mistress Strong. Il semblait n'avancer ni reculer d'une semelle, immobile sur sa base comme un édifice solide, et j'avoue qu'en effet j'aurais été aussi étonné de lui voir faire un pas que de voir marcher une maison.
Mais un soir, quelques mois après notre mariage, M. Dick entr'ouvrit la porte de notre salon; j'étais seul à travailler (Dora et ma tante étant allées prendre le thé chez les deux petits serins), et il me dit avec une toux significative:
«Cela vous dérangerait, j'en ai peur, de causer un moment avec moi, Trotwood?
-- Mais non, certainement, monsieur Dick; donnez-vous la peine d'entrer.
-- Trotwood, me dit-il en appuyant son doigt sur son nez, après m'avoir donné une poignée de main, avant de m'asseoir je voudrais vous faire une observation. Vous connaissez votre tante?
-- Un peu, répondis-je.
-- C'est la femme du monde la plus remarquable, monsieur!»
Et après m'avoir fait cette communication qu'il lança comme un boulet de canon, M. Dick s'assit d'un air plus grave que de coutume et me regarda.
«Maintenant, mon enfant, ajouta-t-il, je vais vous faire une question.
-- Vous pouvez m'en faire autant qu'il vous plaira.
-- Que pensez-vous de moi, monsieur? me demanda-t-il en se croisant les bras.
-- Que vous êtes mon bon et vieil ami.
-- Merci, Trotwood, répondit M. Dick en riant et en me serrant la main avec une gaieté expansive. Mais ce n'est pas là ce que je veux dire, mon enfant, continua-t-il d'un ton plus grave: que pensez-vous de moi sous ce point de vue?» Et il se touchait le front.
Je ne savais comment répondre, mais il vint à mon aide.
«Que j'ai l'esprit faible, n'est-ce pas?
-- Mais... lui dis-je d'un ton indécis, peut-être un peu.
-- Précisément! cria M. Dick, qui semblait enchanté de ma réponse. C'est que, voyez-vous, monsieur Trotwood, quand ils ont retiré un peu du désordre qui était dans la tête de... vous savez bien qui... pour le mettre vous savez bien où, il y a eu...» Ici M. Dick fit faire à ses mains le moulinet plusieurs fois en les tournant autour l'une de l'autre, puis il les frappa l'une contre l'autre et recommença l'exercice du moulinet, pour exprimer une grande confusion. «Voilà ce qu'on m'a fait! Voilà!»
Je lui fis un signe d'approbation qu'il me rendit.
«En un mot, mon enfant, dit M. Dick, baissant tout d'un coup la voix, je suis un peu simple.»
J'allais nier le fait, mais il m'arrêta.