Chapter 2
-- Non, non, cria mistress Gummidge qui vint se placer entre eux, dans un accès de douleur! non, non, Daniel! pas dans l'état où vous êtes! Vous irez la chercher bientôt, mon pauvre Daniel, et ce sera trop juste, mais pas maintenant! Asseyez-vous et pardonnez- moi de vous avoir si souvent tourmenté, Daniel... (qu'est-ce que c'est que mes chagrins auprès de celui-ci?) et parlons du temps où elle est devenue orpheline et Ham orphelin, quand j'étais une pauvre veuve, et que vous m'aviez recueillie. Cela calmera votre pauvre coeur, Daniel, dit-elle, en appuyant sa tête sur l'épaule de M. Peggotty, et vous supporterez mieux votre douleur, car vous connaissez la promesse, Daniel: «Ce que vous aurez fait à l'un des plus petits de mes frères, vous me l'aurez fait à moi-même,» et cela ne peut manquer d'être accompli sous ce toit qui nous a servi d'abri depuis tant, tant d'années!»
Il était devenu maintenant presque insensible en apparence, et quand je l'entendis pleurer, au lieu de me mettre à genoux comme j'en avais l'envie, pour lui demander pardon de la douleur que je leur avais causée, et pour maudire Steerforth, je fis mieux: je donnais à mon coeur oppressé le même soulagement et je pleurai avec eux.
CHAPITRE II.
Commencement d'un long voyage.
Je suppose que ce qui m'est naturel est naturel à beaucoup d'autres, c'est pourquoi je ne crains pas de dire que je n'ai jamais plus aimé Steerforth qu'au moment même où les liens qui nous unissaient furent rompus. Dans l'amère angoisse que me causa la découverte de son crime, je me rappelai plus nettement toutes ses brillantes qualités, j'appréciai plus vivement tout ce qu'il avait de bon, je rendis plus complètement justice à toutes les facultés qui auraient pu faire de lui un homme d'une noble nature et d'une grande distinction, que je ne l'avais jamais fait dans toute l'ardeur de mon dévouement passé; il m'était impossible de ne pas sentir profondément la part involontaire que j'avais eue dans la souillure qu'il avait laissée dans une famille honnête, et cependant, je crois que, si je m'étais trouvé alors face à face avec lui, je n'aurais pas eu la force de lui adresser un seul reproche. Je l'aurais encore tant aimé, quoique mes yeux fussent dessillés; j'aurais conservé un souvenir si tendre de mon affection pour lui, que j'aurais été, je le crains, faible comme un enfant qui ne sait que pleurer et oublier; mais, par exemple, il n'y avait plus à penser désormais à une réconciliation entre nous. C'est une pensée que je n'eus jamais. Je sentais, comme il l'avait senti lui-même, que tout était fini de lui à moi. Je n'ai jamais su quel souvenir il avait conservé de moi; peut-être n'était-ce qu'un de ces souvenirs légers qu'il est facile d'écarter, mais moi, je me souvenais de lui comme d'un ami bien- aimé que j'avais perdu par la mort.
Oui, Steerforth, depuis que vous avez disparu de la scène de ce pauvre récit, je ne dis pas que ma douleur ne portera pas involontairement témoignage contre vous devant le trône du jugement dernier, mais n'ayez pas peur que ma colère ou mes reproches accusateurs vous y poursuivent d'eux-mêmes.
La nouvelle de ce qui venait d'arriver se répandit bientôt dans la ville, et en passant dans les rues, le lendemain matin, j'entendais les habitants en parler devant leurs portes. Il y avait beaucoup de gens qui se montraient sévères pour elle; d'autres l'étaient plutôt pour lui, mais il n'y avait qu'une voix sur le compte de son père adoptif et de son fiancé. Tout le monde, dans tous les rangs, témoignait pour leur douleur un respect plein d'égards et de délicatesse. Les marins se tinrent à l'écart quand ils les virent tous deux marcher lentement sur la plage de grand matin, et formèrent des groupes où l'on ne parlait d'eux que pour les plaindre.
Je les trouvai sur la plage près de la mer. Il m'eût été facile de voir qu'ils n'avaient pas fermé l'oeil, quand même Peggotty ne m'aurait pas dit que le grand jour les avait surpris assis encore là où je les avais laissés la veille. Ils avaient l'air accablé, et il me sembla que cette seule nuit avait courbé la tête de M. Peggotty plus que toutes les années pendant lesquelles je l'avais connu. Mais ils étaient tous deux graves et calmes comme la mer elle-même, qui se déroulait à nos yeux sans une seule vague sous un ciel sombre, quoique des gonflements soudains montrassent bien qu'elle respirait dans son repos, et qu'une bande de lumière qui l'illuminait à l'horizon fît deviner par derrière la présence du soleil, invisible encore sous les nuages.
«Nous avons longuement parlé, monsieur, me dit Peggotty après que nous eûmes fait, tous les trois, quelques tours sur le sable au milieu d'un silence général, de ce que nous devions et de ce que nous ne devions pas faire. Mais nous sommes fixés maintenant.»
Je jetai, par hasard, un regard sur Ham. En ce moment il regardait la lueur qui éclairait la mer dans le lointain, et, quoique son visage ne fût pas animé par la colère et que je ne pusse y lire, autant qu'il m'en souvient, qu'une expression de résolution sombre, il me vint dans l'esprit la terrible pensée que s'il rencontrait jamais Steerforth, il le tuerait.
«Mon devoir ici est accompli, monsieur, dit Peggotty. Je vais chercher ma...» Il s'arrêta, puis il reprit d'une voix plus ferme: «Je vais la chercher. C'est mon devoir à tout jamais.»
Il secoua la tête quand je lui demandai où il la chercherait, et me demanda si je partais pour Londres le lendemain. Je lui dis que, si je n'étais pas parti le jour même, c'était de peur de manquer l'occasion de lui rendre quelque service, mais que j'étais prêt à partir quand il voudrait.
«Je partirai avec vous demain, monsieur, dit-il, si cela vous convient.»
Nous fîmes de nouveau quelques pas en silence.
«Ham continuera à travailler ici, reprit-il au bout d'un moment, et il ira vivre chez ma soeur. Le vieux bateau...
-- Est-ce que vous abandonnerez le vieux bateau, M. Peggotty? demandai-je doucement.
-- Ma place n'est plus là, M. David, répondit-il, et si jamais un bateau a fait naufrage depuis le temps où les ténèbres étaient sur la surface de l'abîme, c'est celui-là. Mais, non, monsieur; non, je ne veux pas qu'il soit abandonné, bien loin de là.»
Nous marchâmes encore en silence, puis il reprit:
«Ce que je désire, monsieur, c'est qu'il soit toujours, nuit et jour, hiver comme été, tel qu'elle l'a toujours connu, depuis la première fois qu'elle l'a vu. Si jamais ses pas errants se dirigeaient de ce côté, je ne voudrais pas que son ancienne demeure semblât la repousser; je voudrais qu'elle l'invitât, au contraire, à s'approcher peut-être de la vieille fenêtre, comme un revenant, pour regarder, à travers le vent et la pluie, son petit coin près du feu. Alors, M. David, peut-être qu'en voyant là mistress Gummidge toute seule, elle prendrait courage et s'y glisserait en tremblant; peut-être se laisserait-elle coucher dans son ancien petit lit et reposerait-elle sa tête fatiguée, là où elle s'endormait jadis si gaiement.»
Je ne pus lui répondre, malgré tous mes efforts.
«Tous les soirs, continua M. Peggotty, à la tombée de la nuit, la chandelle sera placée comme à l'ordinaire à la fenêtre, afin que, s'il lui arrivait un jour de la voir, elle croie aussi l'entendre l'appeler doucement: «Reviens, mon enfant, reviens!» Si jamais on frappe à la porte de votre tante, le soir, Ham, surtout si on frappe doucement, n'allez pas ouvrir vous-même. Que ce soit elle, et non pas vous, qui voie d'abord ma pauvre enfant!»
Il fit quelques pas et marcha devant nous un moment. Durant cet intervalle, je jetai encore les yeux sur Ham et voyant la même expression sur son visage, avec son regard toujours fixé sur la lueur lointaine, je lui touchai le bras.
Je l'appelai deux fois par son nom, comme si j'eusse voulu réveiller un homme endormi, sans qu'il fît seulement attention à moi. Quand je lui demandai enfin à quoi il pensait, il me répondit:
«À ce que j'ai devant moi, M. David, et par delà.
-- À la vie qui s'ouvre devant vous, vous voulez dire?»
Il m'avait vaguement montré la mer.
«Oui, M. David. Je ne sais pas bien ce que c'est, mais il me semble... que c'est tout là-bas que viendra la fin.» Et il me regardait comme un homme qui se réveille, mais avec le même air résolu.
«La fin de quoi? demandai-je en sentant renaître mes craintes.
-- Je ne sais pas, dit-il d'un air pensif. Je me rappelais que c'est ici que tout a commencé et... naturellement je pensais que c'est ici que tout doit finir. Mais n'en parlons plus, M. David, ajouta-t-il en répondant, je pense, à mon regard, n'ayez pas peur: c'est que, voyez-vous, je suis si barbouillé, il me semble que je ne sais pas...» et, en effet, il ne savait pas où il en était et son esprit était dans la plus grande confusion.
M. Peggotty s'arrêta pour nous laisser le temps de le rejoindre et nous en restâmes là; mais le souvenir de mes premières craintes me revint plus d'une fois, jusqu'au jour où l'inexorable fin arriva au temps marqué.
Nous nous étions insensiblement rapprochés du vieux bateau. Nous entrâmes: mistress Gummidge, au lieu de se lamenter dans son coin accoutumé, était tout occupée de préparer le déjeuner. Elle prit le chapeau de M. Peggotty, et lui approcha une chaise en lui parlant avec tant de douceur et de bon sens que je ne la reconnaissais plus.
«Allons, Daniel, mon brave homme, disait-elle, il faut manger et boire pour conserver vos forces, sans cela vous ne pourriez rien faire. Allons, un petit effort de courage, mon brave homme, et si je vous gêne avec mon caquet, vous n'avez qu'à le dire, Daniel, et ce sera fini.»
Quand elle nous eut tous servis, elle se retira près de la fenêtre, pour s'occuper activement de réparer des chemises et d'autres hardes appartenant a M. Peggotty, qu'elle pliait ensuite avec soin pour les emballer dans un vieux sac de toile cirée, comme ceux que portent les matelots. Pendant ce temps, elle continuait à parler toujours aussi doucement.
«En tout temps et en toutes saisons, vous savez, Daniel, disait mistress Gummidge, je serai toujours ici, et tout restera comme vous le désirez. Je ne suis pas bien savante, mais je vous écrirai de temps en temps quand vous serez parti, et j'enverrai mes lettres à M. David. Peut-être que vous m'écrirez aussi quelquefois, Daniel, pour me dire comment vous vous trouvez à voyager tout seul dans vos tristes recherches.
-- J'ai peur que vous ne vous trouviez bien isolée, dit M. Peggotty.
-- Non, non, Daniel, répliqua-t-elle; il n'y a pas de danger, ne vous inquiétez pas de moi, j'aurai bien assez à faire de tenir les êtres en ordres (mistress Gummidge voulait parler de la maison) pour votre retour, de tenir les êtres en ordre pour ceux qui pourraient revenir, Daniel. Quand il fera beau, je m'assoirai à la porte comme j'en avais l'habitude. Si quelqu'un venait, il pourrait voir de loin la vieille veuve, la fidèle gardienne du logis.»
Quel changement chez mistress Gummidge, et en si peu de temps! C'était une autre personne. Elle était si dévouée, elle comprenait si vite ce qu'il était bon de dire et ce qu'il valait mieux taire, elle pensait si peu à elle-même et elle était si occupée du chagrin de ceux qui l'entouraient, que je la regardais faire avec une sorte de vénération. Que d'ouvrage elle fit ce jour-là! Il y avait sur la plage une quantité d'objets qu'il fallait renfermer sous le hangar, comme des voiles, des filets, des rames, des cordages, des vergues, des pots pour les homards, des sacs de sable pour le lest et bien d'autres choses, et quoique le secours ne manquât pas et qu'il n'y eût pas sur la plage une paire de mains qui ne fût disposée à travailler de toutes ses forces pour M. Peggotty, trop heureuse de se faire plaisir en lui rendant service, elle persista, pendant toute la journée, à traîner des fardeaux infiniment au-dessus de ses forces, et à courir de çà et de là pour faire une foule de choses inutiles. Point de ses lamentations ordinaires sur ses malheurs qu'elle semblait avoir complètement oubliés. Elle affecta tout le jour une sérénité tranquille, malgré sa vive et bonne sympathie, et ce n'était pas ce qu'il y avait de moins étonnant dans le changement qui s'était opéré en elle. De mauvaise humeur, il n'en était pas question. Je ne remarquai même pas que sa voix tremblât uns fois, ou qu'une larme tombât de ses yeux pondant tout le jour; seulement, le soir, à la tombée de la nuit, quand elle resta seule avec M. Peggotty, et qu'il s'était endormi définitivement, elle fondit en larmes et elle essaya en vain de réprimer ses sanglots. Alors, me menant près de la porte:
«Que Dieu vous bénisse, M. David! me dit-elle, et soyez toujours un ami pour lui, le pauvre cher homme!»
Puis elle courut hors de la maison pour se laver les yeux, avant d'aller se rasseoir près de lui, pour qu'il la trouvât tranquillement à l'ouvrage en se réveillant. En un mot, lorsque je les quittai, le soir, elle était l'appui et le soutien de M. Peggotty dans son affliction, et je ne pouvais me lasser de méditer sur la leçon que mistress Gummidge m'avait donnée et sur le nouveau côté du coeur humain qu'elle venait de me faire voir.
Il était environ neuf heures et demie, lorsqu'en me promenant tristement par la ville, je m'arrêtai à la porte de M. Omer. Sa fille me dit que son père avait été si affligé de ce qui était arrivé, qu'il en avait été tout le jour morne et abattu, et qu'il s'était même couché sans fumer sa pipe.
«C'est une fille perfide, un mauvais coeur, dit mistress Joram; elle n'a jamais valu rien de bon, non, jamais!
-- Ne dites pas cela, répliquai-je, vous ne le pensez pas.
-- Si, je le pense! dit mistress Joram avec colère.
-- Non, non,» lui dis-je.
Mistress Joram hocha la tête en essayant de prendre un air dur et sévère, mais elle ne put triompher de son émotion et se mit à pleurer. J'étais jeune, il est vrai, mais cette sympathie me donna très-bonne opinion d'elle, et il me sembla qu'en sa qualité de femme et de mère irréprochable, cela lui allait très-bien.
«Que deviendra-t-elle? disait Minnie en sanglotant. Où ira-t-elle? que deviendra-t-elle? Oh! comment a-t-elle pu être si cruelle envers elle-même et envers lui?»
Je me rappelais le temps où Minnie était une jeune et jolie fille, et j'étais bien aise de voir qu'elle s'en souvenait aussi avec tant d'émotion.
«Ma petite Minnie vient seulement de s'endormir, dit mistress Joram. Même en dormant, elle appelle Émilie. Toute la journée, ma petite Minnie l'a demandée en pleurant, et elle voulait toujours savoir si Émilie était méchante. Que voulez-vous que je lui dise, quand le dernier soir qu'Émilie a passé ici, elle a détaché un ruban de son cou et qu'elle a mis sa tête sur l'oreiller, à côté de la petite, jusqu'à ce qu'elle dormit profondément. Le ruban est à l'heure qu'il est autour du cou de ma petite Minnie. Peut-être cela ne devrait-il pas être, mais que voulez-vous que je fasse? Émilie est bien mauvaise, mais elles s'aimaient tant! Et puis, cette enfant n'a pas de connaissance.»
Mistress Joram était si triste que son mari sortit de sa chambre pour venir la consoler. Je les laissai ensemble, et je repris le chemin de la maison de Peggotty, plus mélancolique, s'il était possible, que je ne l'avais encore été.
Cette bonne créature (je veux parler de Peggotty), sans songer à sa fatigue, à ses inquiétudes récentes, à tant de nuits sans sommeil, était restée chez son frère pour ne plus le quitter qu'au moment du départ. Il n'y avait dans la maison avec moi qu'une vieille femme, chargée du soin du ménage depuis quelques semaines, lorsque Peggotty ne pouvait pas s'en occuper. Comme je n'avais aucun besoin de ses services, je l'envoyai se coucher à sa grande satisfaction, et je m'assis devant le feu de la cuisine pour réfléchir un peu à tout ce qui venait de se passer.
Je confondais les derniers événements avec la mort de M. Barkis, et je voyais la mer qui se retirait dans le lointain; je me rappelais le regard étrange que Ham avait jeté sur l'horizon, quand je fus tiré de mes rêveries par un coup frappé dehors. Il y avait un marteau à la porte, mais ce n'était pas un coup de marteau: c'était une main qui avait frappé, tout en bas, comme si c'était un enfant qui voulût se faire ouvrir.
Je mis plus d'empressement à courir à la porte que si c'était le coup de marteau d'un valet de pied chez un personnage de distinction; j'ouvris, et je ne vis d'abord, à mon grand étonnement, qu'un immense parapluie qui semblait marcher tout seul. Mais je découvris bientôt sous son ombre miss Mowcher.
Je n'aurais pas été disposé à recevoir avec beaucoup de bienveillance cette petite créature, si, au moment où elle détourna son parapluie qu'elle ne pouvait venir à bout de fermer malgré les plus grands efforts, j'avais retrouvé sur sa figure cette expression «folichonne» qui m'avait fait une si grande impression lors de notre première et dernière entrevue. Mais, lorsqu'elle tourna son visage vers le mien, elle avait un air si pénétré, et quand je la débarrassai de son parapluie (dont le volume eût été incommode, même pour le _Géant irlandais_), elle tendit ses petites mains avec une expression de douleur si vive, que je me sentis quelque sympathie pour elle.
«Miss Mowcher! lui dis-je après avoir regardé à droite et à gauche dans la rue déserte sans savoir ce que j'y cherchais, comment vous trouvez-vous ici? Qu'est-ce que vous avez?»
Elle me fit signe avec son petit bras de fermer son parapluie, et passant précipitamment à côté de moi, elle entra dans la cuisine. Je fermai la porte; je la suivis, le parapluie à la main, et je la trouvai assise sur un coin du garde-cendres, tout près des chenets et des deux barres de fer destinées à recevoir les assiettes, à l'ombre du coquemar, se balançant en avant et en arrière, et pressant ses genoux avec ses mains comme quelqu'un qui souffre.
Un peu inquiet de recevoir cette visite inopportune, et de me trouver seul spectateur de ces étranges gesticulations, je m'écriai de nouveau: «Miss Mowcher, qu'est-ce que vous avez? Êtes- vous malade?
-- Mon cher enfant, répliqua miss Mowcher en pressant ses deux mains sur son coeur, je suis malade là, très-malade; quand je pense à ce qui est arrivé, et que j'aurais pu le savoir, l'empêcher peut-être, si je n'avais pas été folle et étourdie comme je le suis!»
Et son grand chapeau, si mal approprié à sa taille de naine, se balançait en avant et en arrière, suivant les mouvements de son petit corps, faisant danser à l'unisson derrière elle, sur la muraille, l'ombre d'un chapeau de géant.
«Je suis étonné, commençai-je à dire, de vous voir si sérieusement troublée...» Mais elle m'interrompit.
«Oui, dit-elle, c'est toujours comme ça. Tous les jeunes gens inconsidérés qui ont eu le bonheur d'arriver à leur pleine croissance, ça s'étonne toujours de trouver quelques sentiments chez une petite créature comme moi. Je ne suis pour eux qu'un jouet dont ils s'amusent, pour le jeter de côté quand ils en sont las; ça s'imagine que je n'ai pas plus de sensibilité qu'un cheval de bois ou un soldat de plomb. Oui, oui, c'est comme ça, et ce n'est pas d'aujourd'hui.
-- Je ne peux parler que pour moi, lui dis-je, mais je vous assure que je ne suis pas comme cela. Peut-être n'aurais-je pas dû me montrer étonné de vous voir dans cet état, puisque je vous connais à peine. Excusez-moi: je vous ai dit cela sans intention.
-- Que voulez-vous que je fasse? répliqua la petite femme en se tenant debout et en levant les bras pour se faire voir. Voyez: mon père était tout comme moi, mon frère est de même, ma soeur aussi. Je travaille pour mon frère et ma soeur depuis bien des années... sans relâche, monsieur Copperfield, tout le jour. Il faut vivre. Je ne fais de mal à personne. S'il y a des gens assez cruels pour me tourner légèrement en plaisanterie, que voulez-vous que je fasse? Il faut bien que je fasse comme eux; et voilà comme j'en suis venue à me moquer de moi-même, de mes rieurs et de toutes choses. Je vous le demande, à qui la faute? Ce n'est pas la mienne, toujours!»
Non, non, je voyais bien que ce n'était pas la faute de miss Mowcher.
«Si j'avais laissé voir à votre perfide ami que, pour être naine, je n'en avais pas moins un coeur comme une autre, continua-t-elle en secouant la tête d'un air de reproche, croyez-vous qu'il m'eût jamais montré le moindre intérêt? Si la petite Mowcher (qui ne s'est pourtant pas faite elle-même, monsieur) s'était adressée à lui ou à quelqu'un de ses semblables au nom de ses malheurs, croyez-vous que l'on eût seulement écouté sa petite voix? La petite Mowcher n'en avait pas moins besoin de vivre, quand elle eût été la plus sotte et la plus grognon des naines, mais elle n'y eût pas réussi, oh! non. Elle se serait essoufflée à demander une tartine de pain et de beurre, qu'on l'aurait bien laissée là mourir de faim, car enfin elle ne peut pourtant pas se nourrir de l'air du temps!»
Miss Mowcher s'assit de nouveau sur le garde-cendres, tira son mouchoir et s'essuya les yeux.
«Allez! vous devez plutôt me féliciter, si vous avez le coeur bon, comme je le crois, dit-elle, d'avoir eu le courage, dans ce que je suis, de supporter tout cela gaiement. Je me félicite moi-même, en tout cas, de pouvoir faire mon petit bonhomme de chemin dans le monde sans rien devoir à personne, sans avoir à rendre autre chose pour le pain qu'on me jette en passant, par sottise ou par vanité, que quelques folies en échange. Si je ne passe pas ma vie à me lamenter de tout ce qui me manque, c'est tant mieux pour moi, et cela ne fait de tort à personne. S'il faut que je serve de jouet à vous autres géants, au moins traitez votre jouet doucement.»
Miss Mowcher remit son mouchoir dans sa poche, et poursuivit en me regardant fixement:
«Je vous ai vu dans la rue tout à l'heure. Vous comprenez qu'il m'est impossible de marcher aussi vite que vous: j'ai les jambes trop petites et l'haleine trop courte, et je n'ai pas pu vous rejoindre; mais je devinais où vous alliez et je vous ai suivi. Je suis déjà venue ici aujourd'hui, mais la bonne femme n'était pas chez elle.
-- Est-ce que vous la connaissez? demandai-je.
-- J'ai entendu parler d'elle, répliqua-t-elle, chez Omer et Joram. J'étais chez eux ce matin à sept heures. Vous souvenez-vous de ce que Steerforth me dit de cette malheureuse fille le jour où je vous ai vus tous les deux à l'hôtel?»
Le grand chapeau sur la tête de miss Mowcher, et le chapeau plus grand encore qui se dessinait sur la muraille, recommencèrent à se dandiner quand elle me fit cette question.
Je lui répondis que je me rappelais très-bien ce qu'elle voulait dire, et que j'y avais pensé plusieurs fois dans la journée.
«Que le père du mensonge le confonde! dit la petite personne en élevant le doigt entre ses yeux étincelants et moi, et qu'il confonde dix fois plus encore ce misérable domestique! Mais je croyais que c'était vous qui aviez pour elle une passion de vieille date.
-- Moi? répétai-je.
-- Enfant que vous êtes! Au nom de la mauvaise fortune la plus aveugle, s'écria miss Mowcher, en se tordant les mains avec impatience et en s'agitant de long en large sur le garde-cendres, pourquoi aussi faisiez-vous tant son éloge, en rougissant et d'un air si troublé?»
Je ne pouvais me dissimuler qu'elle disait vrai, quoiqu'elle eût mal interprété mon émotion.