Chapter 19
Je lui lançai un regard sans dire un seul mot, et je m'approchai de mon bon vieux maître pour lui murmurer quelques paroles de consolation et d'encouragement. Il posa sa main sur mon épaule, comme il avait coutume de le faire quand je n'étais qu'un tout petit garçon, mais il ne releva pas sa tête blanchie.
«Comme vous ne m'avez pas compris, maître Copperfield, reprit Uriah du même ton officieux, je prendrai la liberté de dire humblement ici, où nous sommes entre amis, que j'ai appelé l'attention du docteur Strong sur la conduite de mistress Strong. C'est bien malgré moi, je vous assure, Copperfield, que je me trouve mêlé à quelque chose de si désagréable; mais le fait est qu'on se trouve toujours mêlé à ce qu'on voudrait éviter. Voilà ce que je voulais dire, monsieur, le jour où vous ne m'avez pas compris.»
Je ne sais comment je résistai au désir de le prendre au collet et de l'étrangler.
«Je ne me suis probablement pas bien expliqué, ni vous non plus, continua-t-il. Naturellement, nous n'avions pas grande envie de nous étendre sur un pareil sujet. Cependant, j'ai enfin pris mon parti de parler clairement, et j'ai dit au docteur Strong que... Ne parliez-vous pas, monsieur?»
Ceci s'adressait au docteur, qui avait fait entendre un gémissement. Nul coeur n'aurait pu s'empêcher d'en être touché! excepté pourtant celui d'Uriah.
«Je disais au docteur Strong, reprit-il, que tout le monde pouvait s'apercevoir qu'il y avait trop d'intimité entre M. Meldon et sa charmante cousine. Réellement le temps est venu (puisque nous nous trouvons mêlés à des choses qui ne devraient pas être) où le docteur Strong doit apprendre que cela était clair comme le jour pour tout le monde, dès avant le départ de M. Meldon pour les Indes; que M. Meldon n'est pas revenu pour autre chose, et que ce n'est pas pour autre chose qu'il est toujours ici. Quand vous êtes entré, monsieur, je priais mon associé, et il se tourna vers M. Wickfield, de bien vouloir dire en son âme et conscience, au docteur Strong, s'il n'avait pas été depuis longtemps du même avis. M. Wickfield, voulez-vous être assez bon pour nous le dire? Oui, ou non, monsieur? Allons, mon associé!
-- Pour l'amour de Dieu, mon cher ami, dit M. Wickfield en posant de nouveau sa main d'un air indécis sur le bras du docteur, n'attachez pas trop d'importance à des soupçons que j'ai pu former.
-- Ah! cria Uriah, en secouant la tête, quelle triste confirmation de mes paroles, n'est-ce pas? lui! un si ancien ami! Mais, Copperfield, je n'étais encore qu'un petit commis dans ses bureaux, que je le voyais déjà, non pas une fois, mais vingt fois, tout troublé (et il avait bien raison en sa qualité de père, ce n'est pas moi qui l'en blâmerai) à la pensée que miss Agnès se trouvait mêlée avec des choses qui ne doivent pas être.
-- Mon cher Strong, dit M. Wickfield d'une voix tremblante, mon bon ami, je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai toujours eu le défaut de chercher chez tout le monde un mobile dominant, et de juger toutes les actions des hommes par ce principe étroit. C'est peut-être bien ce qui m'a trompé encore dans cette circonstance, en me donnant des doutes téméraires.
-- Vous avez eu des doutes, Wickfield, dit le docteur, sans relever la tête, vous avez eu des doutes?
-- Parlez, mon associé, dit Uriah.
-- J'en ai eu certainement quelquefois, dit M. Wickfield, mais, ... que Dieu me pardonne, je croyais que vous en aviez aussi.
-- Non, non, non! répondit le docteur du ton le plus pathétique.
-- J'avais cru, dit M. Wickfield, que, lorsque vous aviez désiré envoyer Meldon à l'étranger, c'était dans le but d'amener une séparation désirable.
-- Non, non, non! répondit le docteur, c'était pour faire plaisir à Annie, que j'ai cherché à caser le compagnon de son enfance. Rien de plus.
-- Je l'ai bien vu après, dit M. Wickfield, et je n'en pouvais douter, mais je croyais... rappelez-vous, je vous prie, que j'ai toujours eu le malheur de tout juger à un point de vue trop étroit... je croyais que, dans un cas où il y avait une telle différence d'âge...
-- C'est comme cela qu'il faut envisager la chose, n'est-ce pas, maître Copperfield? fit observer Uriah, avec une hypocrite et insolente pitié.
-- Il ne me semblait pas impossible qu'une personne si jeune et si charmante, pût, malgré tout son respect pour vous, avoir cédé, en vous épousant, à des considérations purement mondaines. Je ne songeais pas à une foule d'autres raisons et de sentiments qui pouvaient l'avoir décidée. Pour l'amour du ciel, n'oubliez pas cela!
-- Quelle charité d'interprétation! dit Uriah, en secouant ta tête.
-- Comme je ne la considérais qu'à mon point de vue, dit M. Wickfield, au nom de tout ce qui vous est cher, mon vieil ami, je vous supplie de bien y réfléchir par vous-même; je suis forcé de vous avouer, car je ne puis m'en empêcher...
-- Non, c'est impossible, monsieur Wickfield, dit Uriah, une fois que vous en êtes venu là.
-- Je suis forcé d'avouer, dit M. Wickfield, en regardant son associé d'un air piteux et désolé, que j'ai eu des doutes sur elle, que j'ai cru qu'elle manquait à ses devoirs envers vous; et que, s'il faut tout vous dire, j'ai été parfois inquiet de la pensée qu'Agnès était assez liée avec elle pour voir ce que je voyais, ou du moins ce que croyait voir mon esprit prévenu. Je ne l'ai jamais dit à personne. Je me serais bien gardé d'en donner l'idée à personne. Et, quelque terrible que cela puisse être pour vous à entendre, dit M. Wickfield, vaincu par son émotion, si vous saviez quel mal cela me fait de vous le dire, vous auriez pitié de moi!»
Le docteur, avec sa parfaite bonté, lui tendit la main. M. Wickfield la tint un moment dans les siennes, et resta la tête baissée tristement.
«Ce qu'il y a de bien sûr, dit Uriah qui, pendant tout ce temps- là, se tortillait en silence comme une anguille, c'est que c'est pour tout le monde un sujet fort pénible. Mais, puisque nous avons été aussi loin, je prendrai la liberté de faire observer que Copperfield s'en était également aperçu.»
Je me tournai vers lui, et je lui demandai comment il osait me mettre en jeu.
«Oh! c'est très-bien à vous, Copperfield, reprit Uriah, et nous savons tous combien vous êtes bon et aimable; mais vous savez que l'autre soir, quand je vous en ai parlé, vous avez compris tout de suite ce que je voulais dire. Vous le savez, Copperfield, ne le niez pas! Je sais bien que, si vous le niez, c'est dans d'excellentes intentions; mais ne le niez pas, Copperfield!»
Je vis s'arrêter un moment sur moi le doux regard du bon vieux docteur, et je sentis qu'il ne pourrait lire que trop clairement sur mon visage l'aveu de mes soupçons et de mes doutes. Il était inutile de dire le contraire; je n'y pouvais rien; je ne pouvais pas me contredire moi-même.
Tout le monde s'était tu: le docteur se leva et traversa deux ou trois fois la chambre, puis il se rapprocha de l'endroit où était son fauteuil, et s'appuya sur le dossier, enfin, essuyant de temps en temps ses larmes, il nous dit avec une droiture simple qui lui faisait, selon moi, beaucoup plus d'honneur que s'il avait cherché à cacher son émotion:
«J'ai eu de grands torts. Je crois sincèrement que j'ai eu de grands torts. J'ai exposé une personne qui tient la première place dans mon coeur, à des difficultés et à des soupçons dont, sans moi, elle n'aurait jamais été l'objet.»
Uriah Heep fit entendre une sorte de reniflement: Je suppose que c'était pour exprimer sa sympathie.
«Jamais, sans moi, dit le docteur, mon Annie n'aurait été exposés à de tels soupçons. Je suis vieux, messieurs, vous le savez; je sens, ce soir, que je n'ai plus guère de liens qui me rattachent à la vie. Mais, je réponds sur ma vie, oui, sur ma vie, de la fidélité et de l'honneur de la chère femme qui a été le sujet de cette conversation!»
Je ne crois pas qu'on eut pu trouver ni parmi les plus nobles chevaliers, ni parmi les plus beaux types inventés jamais par l'imagination des peintres, un vieillard capable de parler avec une dignité plus émouvante que ce bon vieux docteur.
«Mais, continua-t-il, si j'ai pu me faire illusion auparavant là- dessus, je ne puis me dissimuler maintenant, en y réfléchissant, que c'est moi qui ai eu le tort de faire tomber cette jeune femme dans les dangers d'un mariage imprudent et funeste. Je n'ai pas l'habitude de remarquer ce qui se passe, et je suis forcé de croire que les observations de diverses personnes, d'âge et de position différentes, qui, toutes, ont cru voir la même chose, valent naturellement mieux que mon aveugle confiance.»
J'avais souvent admiré, je l'ai déjà dit, la bienveillance de ses manières envers sa jeune femme, mais, à mes yeux, rien ne pouvait être plus touchant que la tendresse respectueuse avec laquelle il parlait d'elle dans cette occasion, et la noble assurance avec laquelle il rejetait loin de lui le plus léger doute sur sa fidélité.
«J'ai épousé cette jeune femme, dit le docteur, quand elle était encore presque enfant. Je l'ai prise avant que son caractère fût seulement formé. Les progrès qu'elle avait pu faire, j'avais eu le bonheur d'y contribuer. Je connaissais beaucoup son père; je la connaissais beaucoup elle-même. Je lui avais enseigné tout ce que j'avais pu, par amour pour ses belles et grandes qualités. Si je lui ai fait du mal, comme je le crains, en abusant, sans le vouloir, de sa reconnaissance et de son affection, je lui en demande pardon du fond du coeur!»
Il traversa la chambre, puis revint à la même place; sa main serrait son fauteuil en tremblant: sa voix vibrait d'une émotion contenue.
«Je me considérais comme propre à lui servir de refuge contre les dangers et les vicissitudes de la vie; je me figurais que, malgré l'inégalité de nos âges, elle pourrait vivre tranquille et heureuse auprès de moi. Mais, ne croyez pas que j'aie jamais perdu de vue qu'un jour viendrait où je la laisserais libre, encore belle et jeune; j'espérais seulement qu'alors je la laisserais aussi avec un jugement plus mûr pour la diriger dans son choix. Oui, messieurs, voilà la vérité, sur mon honneur!»
Son honnête visage s'animait et rajeunissait sous l'inspiration de tant de noblesse et de générosité. Il y avait dans chacune de ses paroles, une force et une grandeur que la hauteur de ces sentiments pouvait seule leur donner.
«Ma vie avec elle a été bien heureuse. Jusqu'à ce soir, j'ai constamment béni le jour où j'ai commis envers elle, à mon insu, une si grande injustice.»
Sa voix tremblait toujours de plus en plus; il s'arrêta un moment, puis reprit:
«Une fois sorti de ce beau rêve (de manière ou d'autre j'ai beaucoup rêvé dans ma vie), je comprends qu'il est naturel qu'elle songe avec un peu de regret à son ancien ami, à son camarade d'enfance. Il n'est que trop vrai, j'en ai peur, qu'elle pense à lui avec un peu d'innocent regret, qu'elle songe parfois à ce qui aurait pu être, si je ne m'étais pas trouvé là. Durant cette heure si douloureuse que je viens de passer avec vous, je me suis rappelé et j'ai compris bien des choses auxquelles je n'avais pas fait attention auparavant. Mais, messieurs, souvenez-vous que pas un mot, pas un souffle de doute ne doit souiller le nom de cette jeune femme.»
Un instant son regard s'enflamma, sa voix s'affermit, puis il se tut de nouveau. Ensuite, il reprit:
«Il ne me reste plus qu'à supporter avec autant de soumission que je pourrai, le sentiment du malheur dont je suis cause. C'est à elle de m'adresser des reproches; ce n'est pas à moi à lui en faire. Mon devoir, à cette heure, ce sera de la protéger contre tout jugement téméraire, jugement cruel dont mes amis eux-mêmes n'ont pas été à l'abri. Plus nous vivrons loin du monde, et plus ce devoir me sera facile. Et quand viendra le jour (que le Seigneur ne tarde pas trop, dans sa grande miséricorde!), où ma mort la délivrera de toute contrainte, je fermerai mes yeux après avoir encore contemplé son cher visage, avec une confiance et un amour sans bornes, et je la laisserai, sans tristesse alors, libre de vivre plus heureuse et plus satisfaite!»
Mes larmes m'empêchaient de le voir; tant de bonté, de simplicité et de force m'avaient ému jusqu'au fond du coeur. Il se dirigeait vers la porte, quand il ajouta:
«Messieurs, je vous ai montré tout mon coeur. Je suis sûr que vous le respecterez. Ce que nous avons dit ce soir ne doit jamais se répéter. Wickfield, mon vieil ami, donnez-moi le bras pour remonter.»
M. Wickfield s'empressa d'accourir vers lui. Ils sortirent lentement sans échanger une seule parole, Uriah les suivait des yeux.
«Eh bien! maître Copperfield! dit-il en se tournant vers moi d'un air bénin. La chose n'a pas tourné tout à fait comme on aurait pu s'y attendre, car ce vieux savant, quel excellent homme! il est aveugle comme une chauve-souris; mais, c'est égal, voilà une famille à laquelle j'ai fait tourner les talons.»
Je n'avais besoin que d'entendre le son de sa voix pour entrer dans un tel accès de rage que je n'en ai jamais eu de pareil ni avant, ni après.
«Misérable! lui dis-je, pourquoi prétendez-vous me mêler à vos perfides intrigues? Comment avez-vous osé, tout à l'heure, en appeler à mon témoignage, vil menteur, comme si nous avions discuté ensemble la question?»
Nous étions en face l'un de l'autre. Je lisais clairement sur son visage son secret triomphe: je ne savais que trop qu'il m'avait forcé à l'entendre uniquement pour me désespérer, et qu'il m'avait exprès attiré dans un piège. C'en était trop: sa joue flasque était à ma portée; je lui donnai un tel soufflet que mes doigts en frissonnèrent, comme si je venais de les mettre dans le feu.
Il saisit la main qui l'avait frappé, et nous restâmes longtemps à nous regarder en silence, assez longtemps pour que les traces blanches que mes doigts avaient imprimées sur sa joue fussent remplacées par des marques d'un rouge violet.
«Copperfield, dit-il enfin, d'une voix étouffée, avez-vous perdu l'esprit?
-- Laissez-moi, lui dis-je, en arrachant ma main de la sienne, laissez-moi, chien que vous êtes, je ne vous connais plus.
-- Vraiment! dit-il, en posant sa main sur sa joue endolorie, vous aurez beau faire; vous ne pourrez peut-être pas vous empêcher de me connaître. Savez-vous que vous êtes un ingrat?
-- Je vous ai assez souvent laissé voir, dis-je, que je vous méprise. Je viens de vous le prouver plus clairement que jamais. Pourquoi craindrais-je encore, en vous traitant comme vous le méritez, de vous pousser à nuire à tous ceux qui vous entourent? ne leur faites-vous pas déjà tout le mal que vous pouvez leur faire?»
Il comprit parfaitement cette allusion aux motifs qui jusque-là m'avaient forcé à une certaine modération dans mes rapports avec lui. Je crois que je ne me serais laissé aller ni à lui parler ainsi, ni à le châtier de ma propre main, si je n'avais reçu, ce soir-là, d'Agnès, l'assurance qu'elle ne serait jamais à lui. Mais peu importe!
Il y eut encore un long silence. Tandis qu'il me regardait, ses yeux semblaient prendre les nuances les plus hideuses qui paissent enlaidir des yeux.
«Copperfield, dit-il en cessant d'appuyer la main sur sa joue, vous m'avez toujours été opposé. Je sais que chez M. Wickfield, vous étiez toujours contre moi.
-- Vous pouvez croire ce que bon vous semble, lui dis-je avec colère. Si ce n'est pas vrai, vous n'en êtes encore que plus coupable.
-- Et pourtant, je vous ai toujours aimé, Copperfield, reprit-il.»
Je ne daignai pas lui répondre, et je prenais mon chapeau pour sortir de la chambre, quand il vint se planter entre moi et la porte.
«Copperfield, dit-il, pour se disputer, il faut être deux. Je ne veux pas être un de ces deux-là.
-- Allez au diable!
-- Ne dites pas ça! répondit-il, vous en seriez fâché plus tard. Comment pouvez-vous me donner sur vous tout l'avantage, en montrant à mon égard un si mauvais caractère? Mais je vous pardonne!
-- Vous me pardonnez! répétai-je avec dédain.
-- Oui, et vous ne pouvez pas m'en empêcher, répondit Uriah. Quand on pense que vous venez m'attaquer, moi qui ai toujours été pour vous un ami véritable! Mais, pour se disputer, il faut être deux, et je ne veux pas être un de ces deux-là. Je veux être votre ami, en dépit de vous. Maintenant, vous connaissez mes sentiments, et ce que vous avez à en attendre.»
Nous étions forcés de baisser la voix pour ne pas troubler la maison à cette heure avancée, et jusque-là, plus sa voix était humble, plus la mienne était ardente, et cette nécessité de me contenir n'était guère propre à me rendre de meilleure humeur; pourtant ma passion commençait à se calmer. Je lui dis tout simplement que j'attendrais de lui ce que j'en avais toujours attendu, et que jamais il ne m'avait trompé. Puis j'ouvris la porte par-dessus lui, comme s'il eût été une grosse noix que je voulusse écraser contre le mur, et je quittai la maison. Mais il allait aussi coucher dehors dans l'appartement de sa mère, et je n'avais pas fait cent pas, que je l'entendis marcher derrière moi.
«Vous savez bien, Copperfield, me dit-il, en se penchant vers moi, car je ne retournais pas même la tête, vous savez bien que vous vous mettez dans une mauvaise situation.»
Je sentais que c'était vrai, et cela ne faisait que m'irriter davantage.
«Vous ne pouvez pas faire que ce soit là une action qui vous fasse honneur, et vous ne pouvez pas m'empêcher de vous pardonner. Je ne compte pas en parler à ma mère, ni à personne au monde. Je suis décidé à vous pardonner, mais je m'étonne que vous ayez levé la main contre quelqu'un que vous connaissiez si humble.»
Je me sentais presque aussi méprisable que lui. Il me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même. S'il s'était plaint amèrement, ou qu'il eût cherché à m'exaspérer, cela m'aurait un peu soulagé et justifié à mes propres yeux; mais il me faisait brûler à petit feu, et je fus sur le gril plus de la moitié de la nuit.
Le lendemain quand je sortis, la cloche sonnait pour appeler à l'église; il se promenait en long et en large avec sa mère. Il me parla comme s'il ne s'était rien passé, et je fus bien obligé de lui répondre. Je l'avais frappé assez fort, je crois, pour lui donner une rage de dents. En tout cas, il avait le visage enveloppé d'un mouchoir de soie noire, avec son chapeau perché sur le tout: ce n'était pas fait pour l'embellir. J'appris, le lundi matin, qu'il était allé à Londres se faire arracher une dent. J'espère bien que c'était une grosse dent.
Le docteur nous avait fait dire qu'il n'était pas bien, et resta seul, pendant une grande partie du temps que dura encore notre séjour. Agnès et son père étaient partis depuis une huitaine, quand nous reprîmes notre travail accoutumé. La veille du jour où nous nous remîmes à l'oeuvre, le docteur me donna lui-même un billet qui n'était pas cacheté, et qui m'était adressé. Il m'y suppliait, dans les termes les plus affectueux, de ne jamais faire allusion au sujet de la conversation qui avait eu lieu entre nous quelques jours auparavant. Je l'avais confié à ma tante, mais je n'en avais rien dit à personne autre. C'était une question que je ne pouvais pas discuter avec Agnès; et elle n'avait certainement pas le plus léger soupçon de ce qui s'était passé.
Mistress Strong ne s'en doutait pas non plus, j'en suis convaincu. Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que je visse en elle le moindre changement. Cela vint lentement, comme un nuage, quand il n'y a pas de vent. D'abord, elle sembla s'étonner de la tendre compassion avec laquelle le docteur lui parlait, et du désir qu'il lui exprimait qu'elle fit venir sa mère auprès d'elle, pour rompre un peu la monotonie de sa vie. Souvent, quand nous étions au travail et qu'elle était assise près de nous, je la voyais s'arrêter pour regarder son mari, avec une expression d'étonnement et d'inquiétude. Puis, je la voyais quelquefois se lever et sortir de la chambre, les yeux pleins de larmes. Peu à peu, une ombre de tristesse vint planer sur son beau visage, et cette tristesse augmentait chaque jour. Mistress Markleham était installée chez le docteur, mais elle parlait tant qu'elle n'avait le temps de rien voir.
À mesure qu'Annie changeait ainsi, elle qui jadis était comme un rayon de soleil dans la maison du docteur, le docteur devenait plus vieux d'apparence, et plus grave; mais la douceur de son caractère, la tranquille bonté de ses manières, et sa bienveillante sollicitude pour elle, avaient encore augmenté, si c'était possible. Je le vis encore une fois, le matin de l'anniversaire de sa femme, s'approcher de la fenêtre où elle était assise pendant que nous travaillions (c'était jadis son habitude, mais maintenant elle ne prenait cette place que d'un air timide et incertain qui me fendait le coeur); il prit la tête d'Annie entre ses mains, l'embrassa, et s'éloigna rapidement, pour lui cacher son émotion. Je la vis rester immobile, comme une statue, à l'endroit où il l'avait laissée; puis elle baissa la tête, joignit les mains, et se mit à pleurer avec angoisse.
Quelques jours après, il me sembla qu'elle désirait me parler, dans les moments où nous nous trouvions seuls, mais elle ne me dit jamais un mot. Le docteur inventait toujours quelque nouveau divertissement pour l'éloigner de chez elle, et sa mère qui aimait beaucoup à s'amuser, ou plutôt qui n'aimait que cela, s'y associait de grand coeur, et ne tarissait pas en éloges de son gendre. Quant à Annie, elle se laissait conduire où on voulait la mener, d'un air triste et abattu; mais elle semblait ne prendre plaisir à rien.
Je ne savais que penser. Ma tante n'était pas plus habile, et je suis sûr que cette incertitude lui a fait faire plus de trente lieues dans sa chambre. Ce qu'il y avait de plus bizarre, c'est que la seule personne qui semblât apporter un peu de véritable soulagement au milieu de tout ce chagrin intérieur et mystérieux, c'était M. Dick.
Il m'aurait été tout à fait impossible, et peut-être à lui-même, d'expliquer ce qu'il pensait de tout cela, ou les observations qu'il avait pu faire. Mais, comme je l'ai déjà rapporté en racontant ma vie de pension, sa vénération pour le docteur était sans bornes; et il y a, dans une véritable affection, même de la part de quelque pauvre petit animal, un instinct sublime et délicat, qui laisse bien loin derrière elle l'intelligence la plus élevée. M. Dick avait ce qu'on pourrait appeler l'esprit du coeur, et c'est avec cela qu'il entrevoyait quelque rayon de la vérité.
Il avait repris l'habitude, dans ses heures de loisir, d'arpenter le petit jardin avec le docteur, comme jadis il arpentait avec lui la grande allée du jardin de Canterbury. Mais les choses ne furent pas plutôt dans cet état, qu'il consacra toutes ses heures de loisir (qu'il allongeait exprès en se levant de meilleure heure) à ces excursions. Autrefois il n'était jamais aussi heureux que quand le docteur lui lisait son merveilleux ouvrage, le Dictionnaire; maintenant il était positivement malheureux tant que le docteur n'avait pas tiré le Dictionnaire de sa poche pour reprendre sa lecture. Lorsque nous étions occupés, le docteur et moi, il avait pris l'habitude de se promener avec mistress Strong, de l'aider à soigner ses fleurs de prédilection ou à nettoyer ses plates-bandes. Ils ne se disaient pas, j'en suis sûr, plus de douze paroles par heure, mais son paisible intérêt et son affectueux regard trouvaient toujours un écho tout prêt dans leurs deux coeurs; chacun d'eux savait que l'autre aimait M. Dick, et que lui, il les aimait aussi tous deux; c'est comme cela qu'il devint ce que nul autre ne pouvait être..., un lien entre eux.