David Copperfield - Tome II

Chapter 17

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Je découvris plus tard que miss Savinia faisait autorité pour les affaires de coeur, parce qu'il avait existé jadis un certain M. Pidger, qui jouait au whist, et qui avait été, à ce qu'on croyait, amoureux d'elle. Mon opinion personnelle, c'est que la supposition était entièrement gratuite et que Pidger était parfaitement innocent d'un tel sentiment; ce qu'il y a de sûr, c'est que je n'ai jamais entendu dire qu'il en eût donné la moindre atteinte. Mais enfin, miss Savinia et miss Clarissa croyaient comme un article de foi qu'il aurait déclaré sa passion s'il n'avait été emporté, à la fleur de l'âge (il avait environ soixante ans), par l'abus des liqueurs fortes, corrigé ensuite mal à propos par l'abus des eaux de Bath, comme antidote. Elles avaient même un secret soupçon qu'il était mort d'un amour rentré, celui qu'il portait à Savinia. Je dois dire que le portrait qu'elles avaient conservé de lui présentait un nez cramoisi qui ne paraissait pas avoir autrement souffert de cet amour dissimulé.

«Nous ne voulons pas, dit miss Savinia, remonter dans le passé jusqu'à l'origine de la chose. La mort de notre pauvre frère Francis a effacé tout cela.

-- Nous n'avions pas, dit miss Clarissa, de fréquents rapports avec notre frère Francis; mais il n'y avait point de division ni de désunion positive entre nous. Francis est resté de son côté, nous du nôtre. Nous avons trouvé que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire dans l'intérêt des deux parties, et c'était vrai.»

Les deux soeurs se penchaient également en avant pour parler, puis elles secouaient la tête et se redressaient quand elles avaient fini. Miss Clarissa ne remuait jamais les bras. Elle jouait quelquefois du piano dessus avec ses doigts, des menuets et des marches, je suppose, mais ses bras n'en restaient pas moins immobiles.

«La position de notre nièce, du moins sa position supposée, est bien changée depuis la mort de notre frère Francis. Nous devons donc croire, dit miss Savinia, que l'avis de notre frère sur la position de sa fille n'a plus la même importance. Nous n'avons pas de raison de douter, M. Copperfield, que vous ne possédiez une excellente réputation et un caractère honorable, ni que vous ayez de l'attachement pour notre nièce, ou du moins que vous ne croyiez fermement avoir de l'attachement pour elle.»

Je répondis, comme je n'avais garde en aucun cas d'en laisser échapper l'occasion, que jamais personne n'avait aimé quelqu'un comme j'aimais Dora. Traddles me prêta main-forte par un murmure confirmatif.

Miss Savinia allait faire quelque remarque quand miss Clarissa, qui semblait poursuivie sans cesse du besoin de faire allusion à son frère Francis, reprit la parole.

«Si la mère de Dora, dit-elle, nous avait dit, le jour où elle épousa notre frère Francis, qu'il n'y avait pas de place pour nous à sa table, cela aurait mieux valu dans l'intérêt des deux parties.

-- Ma soeur Clarissa, dit miss Savinia, peut-être vaudrait-il mieux laisser cela de côté.

-- Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa, cela a rapport au sujet. Je ne me permettrai pas de me mêler de la branche du sujet qui vous regarde. Vous seule êtes compétente pour en parler. Mais, quant à cette autre branche du sujet, je me réserve ma voix et mon opinion. Il aurait mieux valu, dans l'intérêt des deux parties, que la mère de Dora nous exprimât clairement ses intentions le jour où elle a épousé notre frère Francis. Nous aurions su à quoi nous en tenir. Nous lui aurions dit: «Ne prenez pas la peine de nous inviter jamais,» et tout malentendu aurait été évité.»

Quand miss Clarissa eut fini de secouer la tête, miss Savinia reprit la parole, tout en consultant ma lettre à travers son lorgnon. Les deux soeurs avaient de petits yeux ronds et brillants qui ressemblaient à des yeux d'oiseau. En général, elles avaient beaucoup de rapport avec de petits oiseaux, et il y avait dans leur ton bref, prompt et brusque, comme aussi dans le soin propret avec lequel elles rajustaient leur toilette, quelque chose qui rappelait la nature et les moeurs des canaris.

Miss Savinia reprit donc la parole.

«Vous nous demandez, monsieur Copperfield, à ma soeur Clarissa et à moi, l'autorisation de venir nous visiter, comme fiancé de notre nièce?

-- S'il a convenu à notre frère Francis, dit miss Clarissa qui éclata de nouveau (si tant est qu'on puisse dire éclater en parlant d'une interruption faite d'un air si calme), s'il lui a plu de s'entourer de l'atmosphère des _Doctors'-Commons_, avions- nous le droit ou le désir de nous y opposer? Non, certainement. Nous n'avons jamais cherché à nous imposer à personne. Mais pourquoi ne pas le dire? mon frère Francis et sa femme étaient bien maîtres de choisir leur société, comme ma soeur Clarissa et moi de choisir la nôtre. Nous sommes assez grandes pour ne pas nous en laisser manquer, je suppose!»

Comme cette apostrophe semblait s'adresser à Traddles et à moi, nous nous crûmes obligés d'y faire quelque réponse. Traddles parla trop bas, on ne put l'entendre; moi, je dis, à ce que je crois, que cela faisait le plus grand honneur à tout le monde. Je ne sais pas du tout ce que je voulais dire par là.

«Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa maintenant qu'elle venait de se soulager le coeur, continuez.»

Miss Savinia continua:

«Monsieur Copperfield, ma soeur Clarissa et moi nous avons mûrement réfléchi au sujet de votre lettre; et, avant d'y réfléchir, nous avons commencé par la montrer à notre nièce et par la discuter avec elle. Nous ne doutons pas que vous ne croyiez l'aimer beaucoup.

-- Si je crois l'aimer, madame! oh!...»

J'allais entrer en extase; mais miss Clarissa me lança un tel regard (exactement celui d'un petit serin), comme pour me prier de ne pas interrompre l'oracle, que je me tus en demandant pardon.

«L'affection, dit miss Savinia en regardant sa soeur comme pour lui demander de l'appuyer de son assentiment, et miss Clarissa n'y manquait pas à la fin de chaque phrase par un petit hochement de tête _ad hoc_, l'affection solide, le respect, le dévouement ont de la peine à s'exprimer. Leur voix est faible. Modeste et réservé, l'amour se cache, il attend, il attend toujours. C'est comme un fruit qui attend sa maturité. Souvent la vie se passe, et il reste encore à mûrir à l'ombre.»

Naturellement, je ne compris pas alors que c'était une allusion aux souffrances présumées du malheureux Pidger; je vis seulement, à la gravité avec laquelle miss Clarissa remuait la tête, qu'il y avait un grand sens dans ces paroles.

«Les inclinations légères (car je ne saurais les comparer avec les sentiments solides dont je parle), continua miss Savinia, les inclinations légères des petits jeunes gens ne sont auprès de cela que ce que la poussière est au roc. Il est si difficile de savoir si elles ont un fondement solide, que ma soeur Clarissa et moi nous ne savions que faire, en vérité, monsieur Copperfield, et vous monsieur...

-- Traddles, dit mon ami en voyant qu'on le regardait.

-- Je vous demande pardon, monsieur Traddles du Temple, je crois? dit miss Clarissa en lorgnant encore la lettre.

-- Précisément,» dit Traddles, et il devint rouge comme un coq.

«Je n'avais encore reçu aucun encouragement positif, mais il me semblait remarquer que les deux petites soeurs, et surtout miss Savinia, se complaisaient dans cette nouvelle question d'intérêt domestique; qu'elles cherchaient à en tirer tout le parti possible, à la faire durer le plus possible, et cela me donnait bon espoir. Je croyais voir que miss Savinia serait ravie d'avoir à gouverner deux jeunes amants, comme Dora et moi, et que miss Clarissa serait presque aussi contente de la voir nous gouverner, en se donnant de temps à autre le plaisir de disserter sur la branche de la question qu'elle s'était réservée pour sa part. Cela me donna le courage de déclarer avec la plus grande chaleur que j'aimais Dora plus que je ne pouvais le dire, ou qu'on ne pouvait le croire; que tous mes amis savaient combien je l'aimais; que ma tante, Agnès, Traddles, tous ceux qui me connaissaient, savaient combien mon amour pour elle m'avait rendu sérieux. J'appelai Traddles en témoignage. Traddles prit feu comme s'il se plongeait à corps perdu dans un débat parlementaire, et vint noblement à mon aide; évidemment, ses paroles simples, sensées et pratiques produisirent une impression favorable.

«J'ai, s'il m'est permis de le dire, une certaine expérience en cette matière, dit Traddles; je suis fiancé à une jeune personne qui est l'aînée de dix enfants, en Devonshire, et même pour le moment je ne vois aucune probabilité que nous puissions nous marier.

-- Vous pourrez donc confirmer ce que j'ai dit, M. Traddles, repartit miss Savinia, à laquelle il inspirait évidemment un intérêt tout nouveau, sur l'affection modeste et réservée qui sait attendre, et toujours attendre.

-- Entièrement,» madame, dit Traddles.

Miss Clarissa regarda miss Savinia en lui faisant un signe de tête plein de gravité. Miss Savinia regarda miss Clarissa d'un air sentimental et poussa un léger soupir.

«Ma soeur Savinia, dit miss Clarissa, prenez mon flacon.»

Miss Savinia se réconforta au moyen des sels de sa soeur, puis elle continua d'une voix plus faible, tandis que Traddles et moi nous la regardions avec sollicitude.

«Nous avons eu de grands doutes, ma soeur et moi, monsieur Traddles, sur la marche qu'il convenait de suivre quant à l'attachement, ou du moins quant à l'attachement supposé de deux petite jeunes gens comme votre ami M. Copperfield et notre nièce.

-- L'enfant de notre frère Francis, fit remarquer miss Clarissa. Si la femme de notre frère Francis avait, de son vivant, jugé convenable (bien qu'elle eût certainement le droit d'agir différemment) d'inviter la famille à dîner chez elle, nous connaîtrions mieux aujourd'hui l'enfant de notre frère Francis. Ma soeur Savinia, continuez.»

Miss Savinia retourna ma lettre, pour en remettre l'adresse sous ses yeux, puis elle parcourut avec son lorgnon quelques notes bien alignées qu'elle y avait inscrites.

«Il nous semble prudent, monsieur Traddles, dit-elle, de juger par nous-mêmes de la profondeur de tels sentiments. Pour le moment nous n'en savons rien, et nous ne pouvons savoir ce qu'il en est réellement; tout ce que nous croyons donc pouvoir faire, c'est d'autoriser M. Copperfield à nous venir voir.

-- Je n'oublierai jamais votre bonté, mademoiselle, m'écriai-je, le coeur soulagé d'un grand poids.

-- Mais, pour le moment, reprit miss Savinia, nous désirons, monsieur Traddles, que ces visites s'adressent à nous. Nous ne voulons sanctionner aucun engagement positif entre M. Copperfield et notre nièce, avant que nous ayons eu l'occasion...

-- Avant que vous ayez eu l'occasion, ma soeur Savinia, dit miss Clarissa.

-- Je le veux bien, répondit miss Savinia, avec un soupir, avant que j'aie eu l'occasion d'en juger.

-- Copperfield, dit Traddles en se tournant vers moi, vous sentez, j'en suis sûr, qu'on ne saurait rien dire de plus raisonnable ni de plus sensé.

-- Non, certainement, m'écriai-je, et j'y suis on ne peut plus sensible.

-- Dans l'état actuel des choses, dit miss Savinia, qui eut de nouveau recours à ses notes, et une fois qu'il est établi sur quel pied nous autorisons les visites de M. Copperfield, nous lui demandons de nous donner sa parole d'honneur qu'il n'aura avec notre nièce aucune communication, de quelque espèce que ce soit, sans que nous en soyons prévenues; et qu'il ne formera, par rapport à notre nièce, aucun projet, sans nous le soumettre préalablement...

-- Sans vous le soumettre, ma soeur Savinia, interrompit miss Clarissa.

-- Je le veux bien, Clarissa, répondit miss Savinia d'un ton résigné, à moi personnellement... et sans qu'il ait obtenu notre approbation. Nous en faisons une condition expresse et absolue qui ne devra être enfreinte sous aucun prétexte. Nous avions prié M. Copperfield de se faire accompagner aujourd'hui d'une personne de confiance (et elle se tourna vers Traddles qui salua), afin qu'il ne pût y avoir ni doute ni malentendu sur ce point. M. Copperfield, si vous ou M. Traddles vous avez le moindre scrupule à nous faire cette promesse, je vous prie de prendre du temps pour y réfléchir.»

Je m'écriai, dans mon enthousiasme, que je n'avais pas besoin d'y réfléchir un seul instant de plus. Je jurai solennellement, et, du ton le plus passionné, j'appelai Traddles à me servir de témoin; je me déclarai d'avance le plus atroce et le plus pervers des hommes si jamais je manquais le moins du monde à cette promesse.

«Attendez, dit miss Savinia en levant la main: avant d'avoir le plaisir de vous recevoir, messieurs, nous avions résolu de vous laisser seuls un quart d'heure, pour vous donner le temps de réfléchir à ce sujet. Permettez-nous de nous retirer.»

En vain je répétai que je n'avais pas besoin d'y réfléchir; elles persistèrent à se retirer pour un quart d'heure. Les deux petits oiseaux s'en allèrent en sautillant avec dignité, et nous restâmes seuls: moi, transporté dans des régions délicieuses, et Traddles occupé à m'accabler de ses félicitations. Au bout du quart d'heure, ni plus ni moins, elles reparurent, toujours avec la même dignité! À leur sortie le froissement de leurs robes avait fait un léger bruissement comme si elles étaient composées de feuilles d'automne; quand elles revinrent, le même frémissement se fit encore entendre.

Je promis de nouveau d'observer fidèlement la prescription.

«Ma soeur Clarissa, dit miss Savinia, le reste vous regarde.»

Miss Clarissa cessa, pour la première fois, de laisser ses bras croisés, prit ses notes et les regarda.

«Nous serons heureux, dit miss Clarissa, de recevoir M. Copperfield à dîner tous les dimanches, si cela lui convient. Nous dînons à trois heures.»

Je saluai.

«Dans le courant de la semaine, dit miss Clarissa, nous serons charmées que M. Copperfield vienne prendre le thé avec nous. Nous prenons le thé à six heures et demie.»

Je saluai de nouveau.

«Deux fois par semaine, dit miss Clarissa, mais pas plus souvent.»

Je saluai de nouveau.

«Miss Trotwood, dont M. Copperfield fait mention dans sa lettre, dit miss Clarissa, viendra peut-être nous voir. Quand les visites sont utiles, dans l'intérêt des deux parties, nous sommes charmées de recevoir des visites et de les rendre. Mais quand il vaut mieux, dans l'intérêt des deux parties, qu'on ne se fasse point de visites (comme cela nous est arrivé avec mon frère Francis et sa famille) alors c'est tout à fait différent.»

J'assurai que ma tante serait heureuse et fière de faire leur connaissance, et pourtant je dois dire que je n'étais pas bien certain qu'elles dussent toujours s'entendre parfaitement. Toutes les conditions étant donc arrêtées, j'exprimai mes remercîments avec chaleur, et prenant la main, d'abord de miss Clarissa, puis de miss Savinia, je les portai successivement à mes lèvres.

Miss Savinia se leva alors, et priant M. Traddles de nous attendre un instant, elle me demanda de la suivre. J'obéis en tremblant; elle me conduisit dans une antichambre. Là je trouvai ma bien- aimée Dora, la tête appuyée contre le mur, et Jip enfermé dans le réchaud pour les assiettes, la tête enveloppée d'une serviette.

Oh! qu'elle était belle dans sa robe de deuil! Comme elle pleura d'abord, et comme j'eus de la peine à la faire sortir de son coin! Et comme nous fûmes heureux tous deux quand elle finit par s'y décider! Quelle joie de tirer Jip du réchaud, de lui rendre la lumière du jour, et de nous trouver tous trois réunis!

«Ma chère Dora! À moi maintenant pour toujours.

-- Oh laissez-moi, dit-elle d'un ton suppliant, je vous en prie!

-- N'êtes-vous pas à moi pour toujours, Dora?

-- Oui, certainement, cria Dora, mais j'ai si peur!

-- Peur, ma chérie!

-- Oh oui, je ne l'aime pas, dit Dora. Que ne s'en va-t-il?

-- Mais qui, mon trésor?

-- Votre ami, dit Dora. Est-ce que ça le regarde? Il faut être bien stupide.

-- Mon amour! (Jamais je n'ai rien vu de plus séduisant que ses manières enfantines.) C'est le meilleur garçon!

-- Mais qu'avons-nous besoin de bon garçon? dit-elle avec une petite moue.

-- Ma chérie, repris-je, vous le connaîtrez bientôt et vous l'aimerez beaucoup. Ma tante aussi va venir vous voir, et je suis sûr que vous l'aimerez aussi de tout votre coeur.

-- Oh non, ne l'amenez pas, dit Dora en m'embrassant d'un petit air épouvanté, et en joignant les mains. Non. Je sais bien que c'est une mauvaise petite vieille. Ne l'amenez pas ici, mon bon petit Dody.» (C'était une corruption de David qu'elle employait par amitié.)

Les remontrances n'auraient servi à rien; je me mis à rire, à la contempler avec amour, avec bonheur: elle me montra comme Jip savait bien se tenir dans un coin sur ses jambes de derrière, et il est vrai de dire qu'en effet il y restait bien le temps que dure un éclair et retombait aussitôt. Enfin, je ne sais combien de temps j'aurais pu rester ainsi, sans penser le moins du monde à Traddles, si miss Savinia n'était pas venue me chercher. Miss Savinia aimait beaucoup Dora (elle me dit que Dora était tout son portrait du temps qu'elle était jeune. Dieu! comme elle avait dû changer!) et elle la traitait comme un joujou. Je voulus persuader à Dora de venir voir Traddles; mais, sur cette proposition, elle courut s'enfermer dans sa chambre; j'allai donc sans elle retrouver Traddles, et nous sortîmes ensemble.

«Rien ne saurait être plus satisfaisant, dit Traddles, et ces deux vieilles dames sont très-aimables. Je ne serais pas du tout surpris que vous fussiez marié plusieurs années avant moi, Copperfield.

-- Votre Sophie joue-t-elle de quelque instrument, Traddles? demandai-je, dans l'orgueil de mon coeur.

-- Elle sait assez bien jouer du piano pour l'enseigner à ses petites soeurs, dit Traddles.

-- Est-ce qu'elle chante?

-- Elle chante quelquefois des ballades pour amuser les autres, quand elles ne sont pas en train, dit Traddles, mais elle n'exécute rien de bien savant.

-- Elle ne chante pas en s'accompagnant de la guitare?

-- Oh ciel! non!»

-- Est-ce qu'elle peint?

-- Non, pas du tout,» dit Traddles.

Je promis à Traddles qu'il entendrait chanter Sophie et que je lui montrerais de ses peintures de fleurs.

Il dit qu'il en serait enchanté, et nous rentrâmes bras dessus bras dessous, le plus gaiement du monde. Je l'encourageai à me parler de Sophie; il le fit avec une tendre confiance en elle qui me toucha fort. Je la comparais à Dora dans mon coeur, avec une grande satisfaction d'amour-propre; mais, c'est égal, je reconnaissais bien volontiers en moi-même que ça ferait évidemment une excellente femme pour Traddles.

Naturellement ma tante fut immédiatement instruite de l'heureux résultat de notre conférence, et je la mis au courant de tous les détails. Elle était heureuse de me voir si heureux, et elle me promit d'aller très-prochainement voir les tantes de Dora. Mais, ce soir-là, elle arpenta si longtemps le salon, pendant que j'écrivais à Agnès, que je commençais à croire qu'elle avait l'intention de continuer jusqu'au lendemain matin.

Ma lettre à Agnès était pleine d'affection et de reconnaissance, elle lui détaillait tous les bons effets des conseils qu'elle m'avait donnés. Elle m'écrivit par le retour du courrier. Sa lettre à elle était pleine de confiance, de raison et de bonne humeur, et à dater de ce jour, elle montra toujours la même gaieté.

J'avais plus de besogne que jamais. Putney était loin de Highgate où je me rendais tous les jours, et pourtant je voulais y aller le plus souvent possible. Comme il n'y avait pas moyen que je pusse me rendre chez Dora à l'heure du thé, j'obtins, par capitulation, de miss Savinia, la permission de venir tous les samedis dans l'après-midi, sans que cela fit tort au dimanche. J'avais donc deux beaux jours à la fin de chaque semaine, et les autres se passaient tout doucement dans l'attente de ceux-là.

Je fus extrêmement soulagé de voir que ma tante et les tantes de Dora s'accommodèrent les unes des autres, à tout prendre, beaucoup mieux que je ne l'avais espéré. Ma tante fit sa visite quatre ou cinq jours après la conférence, et deux ou trois jours après, les tantes de Dora lui rendirent sa visite, dans toutes les règles, en grande cérémonie. Ces visites se renouvelèrent, mais d'une manière plus amicale, de trois en trois semaines. Je sais bien que ma tante troublait toutes les idées des tantes de Dora, par son dédain pour les fiacres, dont elle n'usait guère, préférant de beaucoup venir à pied jusqu'à Putney, et qu'on trouvait qu'elle avait bien peu d'égards pour les préjugés de la civilisation, en arrivant à des heures indues, tout de suite après le déjeuner, ou un quart d'heure avant le thé, ou bien en mettant son chapeau de la façon la plus bizarre, sous prétexte que cela lui était commode. Mais les tantes de Dora s'habituèrent bientôt à regarder ma tante comme une personne excentrique et tant soit peu masculine, mais d'une grande intelligence; et, quoique ma tante exprimât parfois, sur certaines convenances sociales, des opinions hérétiques qui étourdissaient les tantes de Dora, cependant elle m'aimait trop pour ne pas sacrifier à l'harmonie générale quelques-unes de ses singularités.

Le seul membre de notre petit cercle qui refusât positivement de s'adapter aux circonstances, ce fut Jip. Il ne voyait jamais ma tante sans aller se fourrer sous une chaise en grinçant des dents, et en grognant constamment; de temps à autre il faisait entendre un hurlement lamentable, comme si elle lui portait sur les nerfs. On essaya de tout, on le caressa, on le gronda, on le battit, on l'amena à Buckingham-Street (où il s'élança immédiatement sur les deux chats, à la grande terreur des spectateurs); mais jamais on ne put l'amener à supporter la société de ma tante. Parfois il semblait croire qu'il avait fini par se raisonner et vaincre son antipathie; il faisait même l'aimable un moment, mais bientôt il retroussait son petit nez, et hurlait si fort qu'il fallait bien vite le fourrer dans le réchaud aux assiettes pour qu'il ne pût rien voir. À la fin, Dora prit le parti de l'envelopper tout prêt dans une serviette, pour le mettre dans le réchaud dès qu'on annonçait l'arrivée de ma tante.

Il y avait une chose qui m'inquiétait beaucoup, même au milieu de cette douce vie, c'était que Dora semblait passer, aux yeux de tout le monde, pour un charmant joujou. Ma tante, avec laquelle elle s'était peu à peu familiarisée, l'appelait sa petite fleur; et miss Savinia passait son temps à la soigner, à refaire ses boucles, à lui préparer de jolies toilettes: on la traitait comme un enfant gâté. Ce que miss Savinia faisait, sa soeur naturellement le faisait aussi de son côté. Cela me paraissait singulier; mais tout le monde avait, jusqu'à un certain point, l'air de traiter Dora, à peu près comme Dora traitait Jip.

Je me décidai à lui en parler, et un jour que nous étions seuls ensemble (car miss Savinia nous avait, au bout de peu de temps, permis de sortir seuls), je lui dis que je voudrais bien qu'elle pût leur persuader de la traiter autrement.

«Parce que, voyez-vous, ma chérie! vous n'êtes pas un enfant.

-- Allons! dit Dora; est-ce que vous allez devenir grognon, à présent?

-- Grognon? mon amour!

-- Je trouve qu'ils sont tous très-bons pour moi, dit Dora, et je suis très-heureuse.

-- À la bonne heure; mais, ma chère petite, vous n'en sériez pas moins heureuse, quand on vous traiterait en personne raisonnable.»

Dora me lança un regard de reproche. Quel charmant petit regard! et elle se mit à sangloter, en disant que, «puisque je ne l'aimais pas, elle ne savait pas pourquoi j'avais tant désiré d'être son fiancé? et que, puisque je ne pouvais pas la souffrir, je ferais mieux de m'en aller.»

Que pouvais-je faire, que d'embrasser ces beaux yeux pleins de larmes, et de lui répéter que je l'adorais?

«Et moi qui vous aime tant, dit Dora; vous ne devriez pas être si cruel pour moi, David!

-- Cruel? mon amour! comme si je pouvais être cruel pour vous!