Chapter 16
C'était Marthe qui était à la porte. Je voyais distinctement à présent son visage hagard, avide de nous entendre. Tout ce que je craignais, c'était qu'il ne tournât la tête, et qu'il ne l'aperçût.
«Et bien souvent, dit M. Peggotty, elles mettaient leurs enfants, surtout leurs petites filles, sur mes genoux; et bien souvent vous auriez pu me voir assis devant leurs portes, le soir, presque comme si c'étaient les enfants de mon Émilie. Oh! ma chère petite Émilie!»
Il se mit à sangloter dans un soudain accès de désespoir. Je passai en tremblant ma main sur la sienne, dont il cherchait à se couvrir le visage.
«Merci, monsieur, me dit-il, ne faites pas attention.»
Au bout d'un moment, il se découvrit les yeux, et continua son récit.
«Souvent, le matin, elles m'accompagnaient un petit bout de chemin, et quand nous nous séparions, et que je leur disais dans ma langue: «Je vous remercie bien! Dieu vous bénisse!» elles avaient toujours l'air de me comprendre, et me répondaient d'un air affable. À la fin, je suis arrivé au bord de la mer. Ce n'était pas difficile, pour un marin comme moi, de gagner son passage jusqu'en Italie. Quand j'ai été arrivé là, j'ai erré comme j'avais fait auparavant. Tout le monde était bon pour moi, et j'aurais peut-être voyagé de ville en ville, ou traversé la campagne, si je n'avais pas entendu dire qu'on l'avait vue dans les montagnes de la Suisse. Quelqu'un qui connaissait son domestique, à lui, les avait vus là tous les trois; on me dit même comment ils voyageaient, et où ils étaient. J'ai marché jour et nuit, maître David, pour aller trouver ces montagnes. Plus j'avançais, plus les montagnes semblaient s'éloigner de moi. Mais je les ai atteintes et je les ai franchies. Quand je suis arrivé près du lieu dont on m'avait parlé, j'ai commencé à me dire dans mon coeur: «Qu'est-ce que je vais faire quand je la reverrai?»
Le visage qui était resté à nous écouter, insensible à la rigueur de la nuit, se baissa, et je vis cette femme, à genoux devant la porte et les mains jointes, comme pour me prier, me supplier de ne pas la renvoyer.
«Je n'ai jamais douté d'elle, dit M. Peggotty, non, pas une minute. Si j'avais seulement pu lui faire voir ma figure, lui faire entendre ma voix, représenter à sa pensée la maison d'où elle avait fui, lui rappeler son enfance, je savais bien que, lors même qu'elle serait devenue une princesse du sang royal, elle tomberait à mes genoux. Je le savais bien. Que de fois, dans mon sommeil, je l'ai entendue crier: «Mon oncle!» et l'ai vue tomber comme morte à mes pieds! Que de fois, dans mon sommeil, je l'ai relevée en lui disant tout doucement: «Émilie, ma chère, je viens pour vous pardonner et vous emmener avec moi!»
Il s'arrêta, secoua la tête, puis reprit avec un soupir:
«_Lui_, il n'était plus rien pour moi, Émilie était tout. J'achetai une robe de paysanne pour elle; je savais bien qu'une fois que je l'aurais retrouvée, elle viendrait avec moi le long de ces routes rocailleuses; qu'elle irait où je voudrais, et qu'elle ne me quitterait plus jamais, non jamais. Tout ce que je voulais maintenant, c'était de lui faire passer cette robe, et fouler aux pieds celle qu'elle portait; c'était de la prendre comme autrefois dans mes bras, et puis de retourner vers notre demeure, en nous arrêtant parfois sur la route, pour laisser reposer ses pieds malades, et son coeur, plus malade encore! Mais lui, je crois que je ne l'aurais seulement pas regardé. À quoi bon? Mais tout cela ne devait pas être, maître David, non pas encore! J'arrivai trop tard, ils étaient partis. Je ne pus pas même savoir où ils allaient. Les uns disaient par ici, les autres par là. J'ai voyagé par ici et par là, mais je n'ai pas trouvé Émilie, et alors je suis revenu.
-- Y a-t-il longtemps? demandai-je.
-- Peu de jours seulement. J'aperçus dans le lointain mon vieux bateau, et la lumière qui brillait dans la cabine, et en m'approchant je vis la fidèle mistress Gummidge, assise toute seule au coin du feu. Je lui criai: «N'ayez pas peur, c'est Daniel!» et j'entrai. Je n'aurais jamais cru qu'il pût m'arriver d'être si étonné de me retrouver dans ce vieux bateau!»
Il tira soigneusement d'une poche de son gilet un petit paquet de papiers qui contenait deux ou trois lettres et les posa sur la table.
«Cette première lettre est venue, dit-il, en la triant parmi les autres, quand il n'y avait pas huit jours que j'étais parti. Il y avait dedans, à mon nom, un billet de banque de cinquante livres sterling; on l'avait déposée une nuit sous la porte. Elle avait cherché à déguiser son écriture, mais c'était bien impossible avec moi.»
Il replia lentement et avec soin le billet de banque, et le plaça sur la table.
«Cette autre lettre, adressée à mistress Gummidge, est arrivée il y a deux ou trois mois.» Après l'avoir contemplée un moment, il me la passa, ajoutant à voix basse: «Soyez assez bon pour la lire, monsieur.»
Je lus ce qui suit:
«Oh! que penserez-vous quand vous verrez cette écriture, et que vous saurez que c'est ma main coupable qui trace ces lignes. Mais essayez, essayez, non par amour pour moi, mais par amour pour mon oncle, essayez d'adoucir un moment votre coeur envers moi! Essayez, je vous en prie, d'avoir pitié d'une pauvre infortunée; écrivez-moi sur un petit morceau de papier pour me dire s'il se porte bien, et ce qu'il a dit de moi avant que vous ayez renoncé à prononcer mon nom entre vous. Dites-moi, si le soir, vers l'heure où je rentrais autrefois, il a encore l'air de penser à celle qu'il aimait tant. Oh! mon coeur se brise quand je pense à tout cela! Je tombe à vos genoux, je vous supplie de ne pas être aussi sévère pour moi que je le mérite... je sais bien que je le mérite, mais soyez bonne et compatissante, écrivez-moi un mot, et envoyez- le moi. Ne m'appelez plus «ma petite,» ne me donnez plus le nom que j'ai déshonoré; mais ayez pitié de mon angoisse, et soyez assez miséricordieuse pour me parler un peu de mon oncle, puisque jamais, jamais dans ce monde, je ne le reverrai de mes yeux.
«Chère mistress Gummidge, si vous n'avez pas pitié de moi, vous en avez le droit, je le sais, oh! alors, demandez à celui avec lequel je suis le plus coupable, à celui dont je devais être la femme, s'il faut repousser ma prière. S'il est assez généreux pour vous conseiller le contraire (et je crois qu'il le fera, il est si bon et si indulgent!), alors, mais alors seulement, dites-lui que, quand j'entends la nuit souffler la brise, il me semble qu'elle vient de passer près de lui et de mon oncle, et qu'elle remonte à Dieu pour lui reporter le mal qu'ils ont dit de moi. Dites-lui que si je mourais demain (oh! comme je voudrais mourir, si je me sentais préparée!) mes dernières paroles seraient pour le bénir lui et mon oncle, et ma dernière prière pour son bonheur!»
Il y avait aussi de l'argent dans cette lettre: cinq livres sterling. M. Peggotty l'avait laissée intacte comme l'autre, et il replia de même le billet. Il y avait aussi des instructions détaillées sur la manière de lui faire parvenir une réponse; on voyait bien que plusieurs personnes s'en étaient mêlées pour mieux dissimuler l'endroit où elle était cachée; cependant il paraissait assez probable qu'elle avait écrit du lieu même où on avait dit à M. Peggotty qu'on l'avait vue.
«Et quelle réponse a-t-on faite?
-- Mistress Gummidge n'est pas forte sur l'écriture, reprit-il, et Ham a bien voulu se charger de répondre pour elle. On lui a écrit que j'étais parti pour la chercher, et ce que j'avais dit en m'en allant.
-- Est-ce encore une lettre que vous tenez là?
-- Non, c'est de l'argent, monsieur, dit M. Peggotty en le dépliant à demi: dix livres sterling, comme vous voyez; et il y a écrit en dedans de l'enveloppe «de la part d'une amie véritable.» Mais la première lettre avait été mise sous la porte, et celle-ci est venue par la poste, avant-hier. Je vais aller chercher Émilie dans la ville dont cette lettre porte le timbre.»
Il me le montra. C'était une ville sur les bords du Rhin. Il avait trouvé à Yarmouth quelques marchands étrangers qui connaissaient ce pays-là; on lui en avait dessiné une espèce de carte, pour mieux lui faire comprendre la chose. Il la posa entre nous sur la table, et me montra son chemin d'une main, tout en appuyant son menton sur l'autre.
Je lui demandai comment allait Ham? Il secoua la tête:
«Il travaille d'arrache-pied, me dit-il: son nom est dans toute la contrée connu et respecté autant qu'un nom peut l'être en ce monde. Chacun est prêt à lui venir en aide, vous comprenez, il est si bon avec tout le monde! On ne l'a jamais entendu se plaindre. Mais ma soeur croit, entre nous, qu'il a reçu là un rude coup.
-- Pauvre garçon; je le crois facilement.
-- Maître David, reprit M. Peggotty à voix basse, et d'un ton solennel, Ham ne tient plus à la vie. Toutes les fois qu'il faut un homme pour affronter quelque péril en mer, il est là; toutes les fois qu'il y a un poste dangereux à remplir, le voilà parti de l'avant. Et pourtant, il est doux comme un enfant; il n'y a pas un enfant dans tout Yarmouth qui ne le connaisse.»
Il réunit ses lettres d'un air pensif, les replia doucement, et replaça le petit paquet dans sa poche. On ne voyait plus personne à la porte. La neige continuait de tomber; mais voilà tout.
«Eh bien! me dit-il, en regardant son sac, puisque je vous ai vu ce soir, maître David, et cela m'a fait du bien, je partirai de bonne heure demain matin. Vous avez vu ce que j'ai là, et il mettait sa main sur le petit paquet; tout ce qui m'inquiète, c'est la pensée qu'il pourrait m'arriver quelque malheur avant d'avoir rendu cet argent. Si je venais à mourir, et que cet argent fut perdu ou volé, et qu'il pût croire que je l'ai gardé, je crois vraiment que l'autre monde ne pourrait pas me retenir; oui, vraiment, je crois que je reviendrais!»
Il se leva, je me levai aussi, et nous nous serrâmes de nouveau la main.
«Je ferais dix mille milles, dit-il, je marcherais jusqu'au jour où je tomberais mort de fatigue, pour pouvoir lui jeter cet argent à la figure. Que je puisse seulement faire cela et retrouver mon Émilie, et je serai content. Si je ne la retrouve pas, peut-être un jour apprendra-t-elle que son oncle, qui l'aimait tant, n'a cessé de la chercher que quand il a cessé de vivre; et, si je la connais bien, il n'en faudra pas davantage pour la ramener alors au bercail!»
Quand nous sortîmes, la nuit était froide et sombre, et je vis fuir devant nous cette apparition mystérieuse. Je retins M. Peggotty encore un moment, jusqu'à ce qu'elle eut disparu.
Il me dit qu'il allait passer la nuit dans une auberge, sur la route de Douvres, où il trouverait une bonne chambre. Je l'accompagnai jusqu'au pont de Westminster, puis nous nous séparâmes. Il me semblait que tout dans la nature gardait un silence religieux, par respect pour ce pieux pèlerin qui reprenait lentement sa course solitaire à travers la neige.
Je retournai dans la cour de l'auberge, je cherchai des yeux celle dont le visage m'avait fait une si profonde impression; elle n'y était plus. La neige avait effacé la trace de nos pas, on ne voyait plus que ceux que je venais d'y imprimer; encore la neige était si forte qu'ils commençaient à disparaître, le temps seulement de tourner la tête pour les regarder par derrière.
CHAPITRE XI.
Les tantes de Dora.
À la fin, je reçus une réponse des deux vieilles dames. Elles présentaient leurs compliments à M. Copperfield et l'informaient qu'elles avaient lu sa lettre avec la plus sérieuse attention, «dans l'intérêt des deux parties.» Cette expression me parut assez alarmante, non-seulement parce qu'elles s'en étaient déjà servies autrefois dans leur discussion avec leur frère, mais aussi parce que j'avais remarqué que les phrases de convention sont comme ces bouquets de feu d'artifice dont on ne peut prévoir, au départ, la variété de formes et de couleurs qui les diversifient, sans le moindre égard pour leur forme originelle. Ces demoiselles ajoutaient qu'elles ne croyaient pas convenable d'exprimer, «par lettre,» leur opinion sur le sujet dont les avait entretenues M. Copperfield; mais que si M. Copperfield voulait leur faire l'honneur d'une visite, à un jour désigné, elles seraient heureuses d'en converser avec lui; M. Copperfield pouvait, s'il le jugeait à propos, se faire accompagner d'une personne de confiance.
M. Copperfield répondit immédiatement à cette lettre qu'il présentait à mesdemoiselles Spenlow ses compliments respectueux, qu'il aurait l'honneur de leur rendre visite au jour désigné, et qu'il serait accompagné, comme elles avaient bien voulu le lui permettre, de son ami M. Thomas Traddles, du Temple. Une fois cette lettre expédiée, M. Copperfield tomba dans un état d'agitation nerveuse qui dura jusqu'au jour fixé.
Ce qui augmentait beaucoup mon inquiétude, c'était de ne pouvoir, dans une crise aussi importante, avoir recours aux inestimables services de miss Mills. Mais M. Mills qui semblait prendre à tâche de me contrarier (du moins je le croyais, ce qui revenait au même). M. Mills, dis-je, venait de prendre un parti extrême, en se mettant dans la tête de partir pour les Indes. Je vous demande un peu ce qu'il voulait aller faire aux Indes, si ce n'était pour me vexer? Vous me direz à cela qu'il n'avait rien à faire dans aucune autre partie du monde, et que celle-là l'intéressait particulièrement, puisque tout son commerce se faisait avec l'Inde. Je ne sais trop quel pouvait être ce commerce (j'avais, sur ce sujet, des notions assez vagues de châles lamés d'or et de dents d'éléphants); il avait été à Calcutta dans sa jeunesse, et il voulait retourner s'y établir, en qualité d'associé résident. Mais tout cela m'était bien égal: il n'en était pas moins vrai qu'il allait partir, qu'il emmenait Julia, et que Julia était en voyage pour dire adieu à sa famille; leur maison était affichée à vendre ou à louer; leur mobilier (la machine à lessive comme le reste) devait se vendre sur estimation. Voilà donc encore un tremblement de terre sous mes pieds, avant que je fusse encore bien remis du premier.
J'hésitais fort sur la question de savoir comment je devais m'habiller pour le jour solennel: j'étais partagé entre le désir de paraître à mon avantage, et la crainte que quelque apprêt dans ma toilette ne vînt altérer ma réputation d'homme sérieux aux yeux des demoiselles Spenlow. J'essayai un heureux _mezzo termine_ dont ma tante approuva l'idée, et, pour assurer le succès de notre entreprise, M. Dick, selon les usages matrimoniaux du pays, jeta son soulier en l'air derrière Traddles et moi, comme nous descendions l'escalier.
Malgré toute mon estime pour les bonnes qualités de Traddles, et malgré toute l'affection que je lui portais, je ne pouvais m'empêcher, dans une occasion aussi délicate, de souhaiter qu'il n'eût pas pris l'habitude de se coiffer en brosse, comme il faisait toujours: ses cheveux, dressés en l'air sur sa tête, lui donnaient un air effaré, je pourrais même dire une mine de balai de crin dont mes appréhensions superstitieuses ne me faisaient augurer rien de bon.
Je pris la liberté de le lui dire en chemin et de lui insinuer que, s'il pouvait seulement les aplatir un peu...
«Mon cher Copperfield, dit Traddles en ôtant son chapeau, et en lissant ses cheveux dans tous les sens, rien ne saurait m'être plus agréable, mais ils ne veulent pas.
-- Ils ne veulent pas se tenir lisses?
-- Non, dit Traddles. Rien ne peut les y décider. J'aurais beau porter sur ma tête un poids de cinquante livres d'ici à Putney, que mes cheveux se redresseraient aussitôt derechef, dès que le poids aurait disparu. Vous ne pouvez vous faire une idée de leur entêtement, Copperfield. Je suis comme un porc-épic en colère.»
J'avoue que je fus un peu désappointé, tout en lui sachant gré de sa bonhomie. Je lui dis que j'adorais son bon caractère, et que certainement il fallait que tout l'entêtement qu'on peut avoir dans sa personne eût passé dans ses cheveux, car pour lui, il ne lui en restait pas trace.
«Oh! reprit Traddles, en riant, ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai à me plaindre de ces malheureux cheveux. La femme de mon oncle ne pouvait pas les souffrir. Elle disait que ça l'exaspérait. Et cela m'a beaucoup nui, aussi, dans les commencements, quand je suis devenu amoureux de Sophie. Oh! mais beaucoup!
-- Vos cheveux lui déplaisaient?
-- Pas à elle, reprit Traddles, mais, sa soeur aînée, la beauté de la famille, ne pouvait se lasser d'en rire, à ce qu'il paraît. Le fait est que toutes ses soeurs en font des gorges chaudes.
-- C'est agréable!
-- Oh! oui, reprit Traddles avec une innocence adorable, cela nous amuse tous. Elles prétendent que Sophie a une mèche de mes cheveux dans son pupitre, et que, pour les tenir aplatis, elle est obligée de les enfermer dans un livre à fermoir. Nous en rions bien, allez!
-- À propos, mon cher Traddles, votre expérience pourra m'être utile. Quand vous avez été fiancé à la jeune personne dont vous venez de me parler, avez-vous eu à faire à la famille une proposition en forme? Par exemple, avez-vous eu à accomplir la cérémonie par laquelle nous allons passer aujourd'hui? ajoutai-je d'une voix émue.
-- Voyez-vous, Copperfield, dit Traddles, et son visage devint plus sérieux, c'est une affaire qui m'a donné bien du tourment. Vous comprenez, Sophie est si utile dans sa famille qu'on ne pouvait pas supporter l'idée qu'elle pût jamais se marier. Ils avaient même décidé, entre eux, qu'elle ne se marierait jamais, et on l'appelait d'avance la vieille fille. Aussi, quand j'en ai dit un mot à mistress Crewler, avec toutes les précautions imaginables...
-- C'est la mère?
-- Oui; son père est le révérend Horace Crewler. Quand j'ai dit un mot à mistress Crewler, en dépit de toutes mes précautions oratoires, elle a poussé un grand cri, et s'est évanouie. Il m'a fallu attendre des mois entiers avant de pouvoir aborder le même sujet.
-- Mais à la fin, pourtant, vous y êtes revenu?
-- C'est le révérend Horace, dit Traddles; l'excellent homme! exemplaire dans tous ses rapports; il lui a représenté que, comme chrétienne, elle devait se soumettre à ce sacrifice, d'autant plus que ce n'en était peut-être pas un, et se garder de tout sentiment contraire à la charité à mon égard. Quant à moi, Copperfield, je vous en donne ma parole d'honneur, je me faisais horreur: je me regardais comme un vautour qui venait de fondre sur cette estimable famille.
-- Les soeurs ont pris votre parti, Traddles, j'espère?
-- Mais je ne peux pas dire ça. Quand mistress Crewler fut un peu réconciliée avec cette idée, nous eûmes à l'annoncer à Sarah. Vous vous rappelez ce que je vous ai dit de Sarah? c'est celle qui a quelque chose dans l'épine dorsale!
-- Oh! parfaitement.
-- Elle s'est mise à croiser les mains avec angoisse, en me regardant d'un air désolé; puis elle a fermé les yeux, elle est devenue toute verte; son corps était roide comme un bâton, et pendant deux jours elle n'a pu prendre que de l'eau panée, par cuillerées à café.
-- C'est donc une fille insupportable, Traddles?
-- Je vous demande pardon, Copperfield. C'est une personne charmante, mais elle a tant de sensibilité! Le fait est qu'elles sont toutes comme ça. Sophie m'a dit ensuite que rien ne pourrait jamais me donner une idée des reproches qu'elle s'était adressés à elle-même, tandis qu'elle soignait Sarah. Je suis sûr qu'elle en a dû bien souffrir, Copperfield; j'en juge par moi, car j'étais là comme un vrai criminel. Quand Sarah a été guérie, il a fallu l'annoncer aux huit autres, et sur chacune d'elles l'effet a été des plus attendrissants. Les deux petites que Sophie élève commencent seulement maintenant à ne pas me détester.
-- Mais enfin, ils sont tous maintenant réconciliés avec cette idée, j'espère?
-- Oui... oui, à tout prendre, je crois qu'ils se sont résignés, dit Traddles d'un ton de doute. À vrai dire, nous évitons d'en parler: ce qui les console beaucoup, c'est l'incertitude de mon avenir et la médiocrité de ma situation. Mais, si jamais nous nous marions, il y aura une scène déplorable. Cela ressemblera bien plus à un enterrement qu'à une noce, et ils m'en voudront tous à la mort de la leur ravir.»
Son visage avait une expression de candeur à la fois sérieuse et comique, dont le souvenir me frappe peut-être plus encore à présent que sur le moment, car j'étais alors dans un tel état d'anxiété et de tremblement pour moi-même, que j'étais tout à fait incapable de fixer mon attention sur quoi que ce fût. À mesure que nous approchions de la maison des demoiselles Spenlow, je me sentais si peu rassuré sur mes dehors personnels et sur ma présence d'esprit, que Traddles me proposa, pour me remettre, de boire quelque chose de légèrement excitant, comme un verre d'ale. Il me conduisit à un café voisin, puis, au sortir de là, je me dirigeai d'un pas tremblant vers la porte de ces demoiselles.
J'eus comme une vague sensation que nous étions arrivés, quand je vis une servante nous ouvrir la porte. Il me sembla que j'entrais en chancelant dans un vestibule où il y avait un baromètre, et qui donnait sur un tout petit salon au rez-de-chaussée. Le salon ouvrait sur un joli petit jardin. Puis, je crois que je m'assis sur un canapé, que Traddles ôta son chapeau, et que ses cheveux, en se redressant, lui donnèrent l'air d'une de ces petites figures d'épouvantail à ressort qui sortent d'une boîte quand on lève le couvercle. Je crois avoir entendu une vieille pendule rococo qui ornait la cheminée faire tic tac, et que j'essayai de mettre celui de mon coeur à l'unisson; mais bah! il battait trop fort. Je crois que je cherchai des yeux quelque chose qui me rappelât Dora, et que je ne vis rien. Je crois aussi que j'entendis Jip aboyer dans le lointain et que quelqu'un étouffa aussitôt ses cris. Enfin, je manquai de pousser du coup Traddles dans la cheminée, en faisant la révérence, avec une extrême confusion, à deux vieilles petites dames habillées en noir, qui ressemblaient à deux diminutifs ratatinés de feu M. Spenlow.
«Asseyez-vous, je vous prie, dit l'une des deux petites dames.»
Quand j'eus cessé de faire tomber Traddles et que j'eus trouvé un autre siège qu'un chat sur lequel je m'étais premièrement installé, je recouvrai suffisamment mes sens pour m'apercevoir que M. Spenlow devait évidemment être le plus jeune de la famille; il devait y avoir six ou huit ans de différence entre les deux soeurs. La plus jeune paraissait chargée de diriger la conférence, d'autant qu'elle tenait ma lettre à la main (ma pauvre lettre! je la reconnaissais bien, et pourtant je tremblais de la reconnaître), et qu'elle la consultait de temps en temps avec son lorgnon. Les deux soeurs étaient habillées de même, mais la plus jeune avait pourtant dans sa personne je ne sais quoi d'un peu plus juvénile; et aussi dans sa toilette quelque dentelle de plus à son col ou à sa chemisette, peut-être une broche ou un bracelet, ou quelque chose comme cela qui lui donnait un air plus lutin. Toutes deux étaient roides, calmes et compassées. La soeur qui ne tenait pas ma lettre avait les bras croisés sur la poitrine, comme une idole.
«M. Copperfield, je pense? dit la soeur qui tenait ma lettre, en s'adressant à Traddles.»
Quel effroyable début! Traddles, obligé d'expliquer que c'était moi qui étais M. Copperfield, et moi réduit à réclamer ma personnalité! et elles forcées à leur tour de se défaire d'une opinion préconçue que Traddles était M. Copperfield. Jugez comme c'était agréable! et par-dessus le marché nous entendions très- distinctement deux petits aboiements de Jip, puis sa voix fut encore étouffée.
«Monsieur Copperfield!» dit la soeur qui tenait la lettre.
Je fis je ne sais quoi, je saluai probablement, puis je prêtai l'oreille la plus attentive à ce que me dit l'autre soeur.
«Ma soeur Savinia étant plus versée que moi dans de pareilles matières va vous dire ce que nous croyons qu'il y ait de mieux à faire dans l'intérêt des deux parties.»