Chapter 15
«Je n'étais pas plus grand que ça, dit Uriah, que j'appris à apprécier l'humilité et à en faire mon profit. Je mangeais mon humble chausson de pommes de bon appétit. Je n'ai pas voulu pousser trop loin mes humbles études, et je me suis dit: «Tiens bon!» Vous m'avez offert de m'enseigner le latin, mais pas si bête! Mon père me disait toujours: «Les gens aiment à vous dominer, courbez la tête et laissez faire.» En ce moment, par exemple, je suis bien humble, maître Copperfield, mais ça n'empêche pas que j'ai déjà acquis quelque pouvoir!»
Tout ce qu'il me disait là, je lisais bien sur son visage, au clair de la lune, que c'était tout bonnement pour me faire comprendre qu'il était décidé à se servir de ce pouvoir-là. Je n'avais jamais mis en doute sa bassesse, sa ruse et sa malice; mais je commençais seulement alors à comprendre tout ce que la longue contrainte de sa jeunesse avait amassé dans cette âme vile et basse de vengeance impitoyable.
Ce qu'il y eut de plus satisfaisant dans ce récit dégoûtant qu'il venait de me faire, c'est qu'il me lâcha le bras pour pouvoir encore se prendre le menton à deux mains. Une fois séparé de lui, j'étais décidé à garder cette position. Nous marchâmes à une certaine distance l'un de l'autre, n'échangeant que quelques mots.
Je ne sais ce qui l'avait mis en gaieté, si c'était la communication que je lui avais faite, ou le récit qu'il m'avait prodigué de son passé; mais il était beaucoup plus en train que de coutume. À dîner, il parla beaucoup; il demanda à sa mère (qu'il avait relevée de faction à notre retour de la promenade) s'il n'était pas bien temps qu'il se mariât, et une fois il jeta sur Agnès un tel regard que j'aurais donné tout au monde pour qu'il me fût permis de l'assommer.
Lorsque nous restâmes seuls après le dîner, M. Wickfield, lui et moi, Uriah se lança plus encore. Il n'avait bu que très-peu de vin; ce n'était donc pas là ce qui pouvait l'exciter; il fallait que ce fût l'ivresse de son triomphe insolent, et le désir d'en faire parade en ma présence.
La veille, j'avais remarqué qu'il cherchait à faire boire M. Wickfield; et, sur un regard que m'avait lancé Agnès en quittant la chambre, j'avais proposé, au bout de cinq minutes, que nous allassions rejoindre miss Wickfield au salon. J'étais sur le point d'en faire autant, mais Uriah me devança.
«Nous voyons rarement notre visiteur d'aujourd'hui, dit-il en s'adressant à M. Wickfield assis à l'autre bout de la table (quel contraste dans les deux pendants!), et si vous n'y aviez pas d'objection, nous pourrions vider un ou deux verres de vin à sa santé. Monsieur Copperfield, je bois à votre santé et à votre prospérité!»
Je fus obligé de toucher, pour la forme, la main qu'il me tendait à travers la table, puis je pris, avec une émotion bien différente, la main de sa pauvre victime.
«Allons, mon brave associé, dit Uriah, permettez-moi de vous donner l'exemple, en buvant encore à la santé de quelque ami de Copperfield!»
Je passe rapidement sur les divers toasts proposés par M. Wickfield, à ma tante, à M. Dick, à la Cour des Doctors'- Commons, à Uriah. À chaque santé il vidait deux fois son verre, tout en sentant sa faiblesse et en luttant vainement contre cette misérable passion: pauvre homme! comme il souffrait de la conduite d'Uriah, et pourtant comme il cherchait à se le concilier. Heep triomphait et se tordait de plaisir, il faisait trophée du vaincu, dont il étalait la honte à mes yeux. J'en avais le coeur serré; maintenant encore, ma main répugne à l'écrire.
«Allons, mon brave associé, dit enfin Uriah; à mon tour à vous en proposer une; mais je demande humblement qu'on nous donne de grands verres: buvons à la plus divine de son sexe.»
Le père d'Agnès avait à la main son verre vide. Il le posa, fixa les yeux sur le portrait de sa fille, porta la main à son front, puis retomba dans son fauteuil.
«Je ne suis qu'un bien humble personnage pour vous proposer sa santé, reprit Uriah; mais je l'admire, ou plutôt je l'adore!»
Quelle angoisse que celle de ce père qui pressait convulsivement sa tête grise dans ses deux mains pour y comprimer une souffrance intérieure plus cruelle à voir mille fois que toutes les douleurs physiques qu'il put jamais endurer!
«Agnès, dit Uriah sans faire attention à l'état de M. Wickfield ou sans vouloir paraître le comprendre, Agnès Wickfield est, je puis le dire, la plus divine des femmes. Tenez, on peut parler librement, entre amis, eh bien! on peut être fier d'être son père, mais être son mari...»
Dieu m'épargne d'entendre jamais un cri comme celui que poussa M. Wickfield en se relevant tout à coup.
«Qu'est-ce qu'il a donc? dit Uriah qui devint pâle comme la mort. Ah çà! ce n'est pas un accès de folie, j'espère, monsieur Wickfield? J'ai tout autant de droit qu'un autre à dire, ce me semble, qu'un jour votre Agnès sera mon Agnès! J'y ai même plus de droit que personne.»
Je jetai mes bras autour de M. Wickfield, je le conjurai, au nom de tout ce que je pus imaginer, de se calmer, mais surtout au nom de son affection pour Agnès. Il était hors de lui, il s'arrachait les cheveux, il se frappait le front, il essayait de me repousser loin de lui, sans répondre un seul mot, sans voir qui que ce fût, sans savoir, hélas! dans son désespoir aveugle, ce qu'il voulait, le visage fixe et bouleversé. Quel spectacle effrayant!
Je le conjurai, dans ma douleur, de ne pas s'abandonner à cette angoisse et de vouloir bien m'écouter. Je le suppliai de songer à Agnès; à Agnès et à moi; de se rappeler comment Agnès et moi nous avions grandi ensemble, elle que j'aimais et que je respectais, elle qui était son orgueil et sa joie. Je m'efforçai de remettre sa fille devant ses yeux; je lui reprochai même de ne pas avoir assez de fermeté pour lui épargner la connaissance d'une pareille scène. Je ne sais si mes paroles eurent quelque effet, ou si la violence de sa passion finit par s'user d'elle-même; mais peu à peu il se calma, il commença à me regarder, d'abord avec égarement, puis avec une lueur de raison. Enfin il me dit: «Je le sais, Trotwood! ma fille chérie et vous... je le sais! Mais lui, regardez-le!»
Il me montrait Uriah, pâle et tremblant dans un coin. Évidemment le drôle avait fait une école: il s'était attendu à toute autre chose.
«Regardez mon bourreau, reprit M. Wickfield. Voilà l'homme qui m'a fait perdre, petit à petit, mon nom, ma réputation, ma paix, le bonheur de mon foyer domestique.
-- Dites plutôt que c'est moi qui vous ai conservé votre nom, votre réputation, votre paix et le bonheur de votre foyer, dit Uriah en cherchant d'un air maussade, boudeur et déconfit, à raccommoder les choses. Ne vous fâchez pas, monsieur Wickfield: si j'ai été un peu plus loin que vous ne vous y attendiez, je peux bien reculer un peu, je pense! Après tout, où est donc le mal?
-- Je savais que chacun avait son but dans la vie, dit M. Wickfield, et je croyais me l'être attaché par des motifs d'intérêt. Mais, voyez!... oh! voyez ce que c'est que cet homme- là!
-- Vous ferez bien de le faire taire, Copperfield, si vous pouvez, s'écria Uriah en tournant vers moi ses mains osseuses. Il va dire, faites-y bien attention, il va dire des choses qu'il sera fâché d'avoir dites après, et que vous serez fâché vous-même d'avoir entendues!
-- Je dirai tout! s'écria M. Wickfield d'un air désespéré. Puisque je suis à votre merci, pourquoi ne me mettrais-je pas à la merci du monde entier?
-- Prenez garde, vous dis-je, reprit Uriah en continuant de s'adresser à moi; si vous ne le faites pas taire, c'est que vous n'êtes pas son ami. Vous demandez pourquoi vous ne vous mettriez pas à la merci du monde entier, monsieur Wickfield? parce que vous avez une fille. Vous et moi nous savons ce que nous savons, n'est- ce pas? Ne réveillons pas le chat qui dort! Ce n'est pas moi qui en aurais l'imprudence; vous voyez bien que je suis aussi humble que faire se peut. Je vous dis que, si j'ai été trop loin, j'en suis fâché. Que voulez-vous de plus, monsieur?
-- Oh! Trotwood, Trotwood! s'écria M. Wickfield en se tordant les mains. Je suis tombé bien bas depuis que je vous ai vu pour la première fois dans cette maison! J'étais déjà sur cette fatale pente, mais, hélas! que de chemin, quel triste chemin j'ai parcouru depuis! C'est ma faiblesse qui m'a perdu. Ah! si j'avais eu la force de moins me rappeler ou de moins oublier! Le souvenir douloureux de la perte que j'avais faite en perdant la mère de mon enfant est devenu une maladie; mon amour pour mon enfant, poussé jusqu'à l'oubli de tout le reste, m'a porté le dernier coup. Une fois atteint de ce mal incurable, j'ai infecté à mon tour tout ce que j'ai touché. J'ai causé le malheur de tout ce que j'aime si tendrement: vous savez si je l'aime! J'ai cru possible d'aimer une créature au monde à l'exclusion de toutes les autres; j'ai cru possible d'en pleurer une qui avait quitté le monde, sans pleurer avec ceux qui pleurent. Voilà comme j'ai gâté ma vie. Je me suis dévoré le coeur dans une lâche tristesse, et il se venge en me dévorant à son tour. J'ai été égoïste dans ma douleur! égoïste dans mon amour, égoïste dans le soin avec lequel je me suis fait ma part de la douleur et de l'affection communes. Et maintenant, je ne suis plus qu'une ruine; voyez, oh! voyez ma misère! Fuyez- moi! haïssez-moi!
Il tomba sur une chaise et se mit à sangloter. Il n'était plus soutenu par l'exaltation de son chagrin. Uriah sortit de son coin.
«Je ne sais pas tout ce que j'ai pu faire dans ma folie, dit M. Wickfield en étendant les mains comme pour me conjurer de ne pas le condamner encore; mais il le sait, lui qui s'est toujours tenu à mon côté pour me souffler ce que je devais faire. Vous voyez le boulet qu'il m'a mis au pied; vous le trouvez installé dans ma maison, vous le trouvez fourré dans toutes mes affaires. Vous l'avez entendu, il n'y a qu'un moment! Que pourrais-je vous dire de plus?
-- Vous n'avez pas besoin de rien dire de plus, vous auriez même mieux fait de ne rien dire du tout, repartit Uriah d'un air à la fois arrogant et servile. Vous ne vous seriez pas mis dans ce bel état si vous n'aviez pas tant bu; vous vous en repentirez demain, monsieur. Si j'en ai dit moi-même un peu plus que je ne voulais peut-être, le beau malheur! Vous voyez bien que je n'y ai pas mis d'obstination.»
La porte s'ouvrit, Agnès entra doucement, pâle comme une morte; elle passa son bras autour du cou de son père, et lui dit avec fermeté:
«Papa, vous n'êtes pas bien, venez avec moi!»
Il laissa tomber sa tête sur l'épaule de sa fille, comme accablé de honte, et ils sortirent ensemble. Les yeux d'Agnès rencontrèrent les miens: je vis qu'elle savait ce qui s'était passé.
«Je ne croyais pas qu'il prît la chose de travers comme cela, maître Copperfield, dit Uriah, mais ce n'est rien. Demain nous serons raccommodés. C'est pour son bien. Je désire humblement son bien.»
Je ne lui répondis pas un mot, et je montai dans la tranquille petite chambre où Agnès était venue si souvent s'asseoir près de moi pendant que je travaillais: J'y restai assez tard, sans que personne vint m'y tenir compagnie. Je pris un livre et j'essayai de lire; j'entendis les horloges sonner minuit, et je lisais encore sans savoir ce que je lisais, quand Agnès me toucha doucement l'épaule.
«Vous partez de bonne heure demain, Trotwood, je viens vous dire adieu.»
Elle avait pleuré, mais son visage était redevenu beau et calme.
«Que Dieu vous bénisse! dit-elle en me tendant la main.
-- Ma chère Agnès, répondis-je, je vois que vous ne voulez pas que je vous en parle ce soir; mais n'y a-t-il rien à faire?
-- Se confier en Dieu! reprit-elle.
-- Ne puis-je rien faire... moi qui viens vous ennuyer de mes pauvres chagrins?
-- Vous en rendez les miens moins amers, répondit-elle, mon cher Trotwood!
-- Ma chère Agnès, c'est une grande présomption de ma part que de prétendre à vous donner un conseil, moi qui ai si peu de ce que vous possédez à un si haut degré, de bonté, de courage, de noblesse; mais vous savez combien je vous aime et tout ce que je vous dois. Agnès, vous ne vous sacrifierez jamais à un devoir mal compris?»
Elle recula d'un pas et quitta ma main. Jamais je ne l'avais vue si agitée.
«Dites-moi que vous n'avez pas une telle pensée, chère Agnès. Vous qui êtes pour moi plus qu'une soeur, pensez à ce que valent un coeur comme le vôtre, un amour comme le vôtre.»
Ah! que de fois depuis j'ai revu en pensée cette douce figure et ce regard d'un instant, ce regard où il n'y avait ni étonnement, ni reproche, ni regret! Que de fois depuis j'ai revu le charmant sourire avec lequel elle me dit qu'elle était tranquille sur elle- même, qu'il ne fallait donc pas craindre pour elle; puis elle m'appela son frère et disparut!
Il faisait encore nuit le lendemain matin quand je montai sur la diligence à la porte de l'auberge. Nous allions partir et le jour commençait à poindre, lorsqu'au moment où ma pensée se reportait vers Agnès, j'aperçus la tête d'Uriah qui grimpait à côté de moi.
«Copperfield, me dit-il à voix basse tout en s'accrochant à la voiture, j'ai pensé que vous seriez bien aise d'apprendre, avant votre départ, que tout était arrangé. J'ai déjà été dans sa chambre, et je vous l'ai rendu doux comme un agneau. Voyez-vous, j'ai beau être humble, je lui suis utile; et quand il n'est pas en ribote, il comprend ses intérêts! Quel homme aimable, après tout, n'est-ce pas, maître Copperfield?»
Je pris sur moi de lui dire que j'étais bien aise qu'il eût fait ses excuses.
«Oh! certainement, dit Uriah; quand on est humble, vous savez, qu'est-ce que ça fait de demander excuse? C'est si facile. À propos, je suppose, maître Copperfield, ajouta-t-il avec une légère contorsion, qu'il vous est arrivé quelquefois de cueillir une poire avant qu'elle fut mûre?
-- C'est assez probable, répondis-je.
-- C'est ce que j'ai fait hier soir, dit Uriah; mais la poire mûrira! Il n'y a qu'à y veiller. Je puis attendre.»
Et tout en m'accablant d'adieux, il descendit au moment où le conducteur montait sur son siège. Autant que je puis croire, il mangeait sans doute quelque chose pour éviter de humer le froid du matin; du moins, à voir le mouvement de sa bouche, on aurait dit que la poire était déjà mûre et qu'il la savourait en faisant claquer ses lèvres.
CHAPITRE X.
Triste voyage à l'aventure.
Nous eûmes ce soir-là à Buckingham-Street une conversation très- sérieuse sur les événements domestiques que j'ai racontés en détail, dans le dernier chapitre. Ma tante y prenait le plus grand intérêt, et, pendant plus de deux heures, elle arpenta la chambre, les bras croisés. Toutes les fois qu'elle avait quelque sujet particulier de déconvenue, elle accomplissait une prouesse pédestre de ce genre, et l'on pouvait toujours mesurer l'étendue de cette déconvenue à la durée de sa promenade. Ce jour-là, elle était tellement émue qu'elle jugea à propos d'ouvrir la porte de sa chambre à coucher, pour se donner du champ, parcourant les deux pièces d'un bout à l'autre, et tandis qu'avec M. Dick, nous étions paisiblement assis près du feu, elle passait et repassait à côté de nous, toujours en ligne droite, avec la régularité d'un balancier de pendule.
M. Dick nous quitta bientôt pour aller se coucher; je me mis à écrire une lettre aux deux vieilles tantes de Dora. Ma tante, à moi, fatiguée de tant d'exercice, finit par venir s'asseoir près du feu, sa robe relevée comme de coutume. Mais au lieu de poser son verre sur son genou, comme elle faisait souvent, elle le plaça négligemment sur la cheminée, et le coude gauche appuyé sur le bras droit, tandis que son menton reposait sur sa main gauche, elle me regardait d'un air pensif. Toutes les fois que je levais les yeux, j'étais sûr de rencontrer les siens.
«Je vous aime de tout mon coeur, Trotwood, me répétait-elle, mais je suis agacée et triste.»
J'étais trop occupé de ce que j'écrivais, pour avoir remarqué, avant qu'elle se fût retirée pour se coucher, qu'elle avait laissé ce soir-là sur la cheminée, sans y toucher, ce qu'elle appelait sa potion pour la nuit. Quand elle fut rentrée dans sa chambre, j'allai frapper à sa porte pour lui faire part de cette découverte; elle vint m'ouvrir et me dit avec plus de tendresse encore que de coutume:
«Merci, Trot, mais je n'ai pas le courage de la boire ce soir.» Puis elle secoua la tête et rentra chez elle.
Le lendemain matin, elle lut ma lettre aux deux vieilles dames, et l'approuva. Je la mis à la poste; il ne me restait plus rien à faire que d'attendre la réponse, aussi patiemment que je pourrais. Il y avait déjà près d'une semaine que j'attendais, quand je quittai un soir la maison du docteur pour revenir chez moi.
Il avait fait très-froid dans la journée, avec un vent de nord-est qui vous coupait la figure. Mais le vent avait molli dans la soirée, et la neige avait commencé à tomber par gros flocons; elle couvrait déjà partout le sol: on n'entendait ni le bruit des roues, ni le pas des piétons; on eût dit que les rues étaient rembourrées de plume.
Le chemin le plus court pour rentrer chez moi (ce fut naturellement celui que je pris ce soir-là) me menait par la ruelle Saint-Martin. Dans ce temps-là, l'église qui a donné son nom à cette ruelle étroite n'était pas dégagée comme aujourd'hui; il n'y avait seulement pas d'espace ouvert devant le porche, et la ruelle faisait un coude pour aboutir au Strand. En passant devant les marches de l'église, je rencontrai au coin une femme. Elle me regarda, traversa la rue, et disparut. Je reconnus ce visage-là, je l'avais vu quelque part, sans pouvoir dire où. Il se liait dans ma pensée avec quelque chose qui m'allait droit au coeur. Mais, comme au moment où je la rencontrai, je pensais à autre chose, ce ne fut pour moi qu'une idée confuse.
Sur les marches de l'église, un homme venait de déposer un paquet au milieu de la neige; il se baissa pour arranger quelque chose: je le vis en même temps que cette femme. J'étais à peine remis de ma surprise, quand il se releva et se dirigea vers moi. Je me trouvai vis-à-vis de M. Peggotty.
Alors je me rappelai qui était cette femme. C'était Marthe, celle à qui Émilie avait remis de l'argent un soir dans la cuisine, Marthe Endell, à côté de laquelle M. Peggotty n'aurait jamais voulu voir sa nièce chérie, pour tous les trésors que l'océan recelait dans son sein. Ham me l'avait dit bien des fois.
Nous nous serrâmes affectueusement la main. Nous ne pouvions parler ni l'un ni l'autre.
«Monsieur Davy! dit-il en pressant ma main entre les siennes, cela me fait du bien de vous revoir. Bonne rencontre, monsieur, bonne rencontre!
-- Oui, certainement, mon vieil ami, lui dis-je.
-- J'avais eu l'idée de vous aller trouver ce soir, monsieur, dit- il; mais sachant que votre tante vivait avec vous, car j'ai été de ce côté-là, sur la route de Yarmouth, j'ai craint qu'il ne fût trop tard. Je comptais vous voir demain matin, monsieur, avant de repartir. Oui, monsieur, répétait-il, en secouant patiemment la tête, je repars demain.
-- Et où allez-vous? lui demandai-je.
-- Ah! répliqua-t-il en faisant tomber la neige qui couvrait ses longs cheveux, je m'en vais faire encore un voyage.»
Dans ce temps-là il y avait une allée qui conduisait de l'église Saint-Martin à la cour de la Croix-d'Or, cette auberge qui était si étroitement liée dans mon esprit au malheur de mon pauvre ami. Je lui montrai la grille; je pris son bras et nous entrâmes. Deux ou trois des salles de l'auberge donnaient sur la cour; nous vîmes du feu dans l'une de ces pièces, et je l'y menai.
Quand on nous eut apporté de la lumière, je remarquai que ses cheveux étaient longs et en désordre. Son visage était brûlé par le soleil. Les rides de son front étaient plus profondes, comme s'il avait péniblement erré sous les climats les plus divers; mais il avait toujours l'air très-robuste, et si décidé à accomplir son dessein qu'il comptait pour rien la fatigue. Il secoua la neige de ses vêtements et de son chapeau, s'essuya le visage qui en était couvert, puis s'asseyant en face de moi près d'une table, le dos tourné à la porte d'entrée, il me tendit sa main ridée et serra cordialement la mienne.
«Je vais vous dire, maître Davy, où j'ai été, et ce que j'ai appris. J'ai été loin, et je n'ai pas appris grand'chose, mais je vais vous le dire!»
Je sonnai pour demander à boire. Il ne voulut rien prendre que de l'ale, et, tandis qu'on la faisait chauffer, il paraissait réfléchir. Il y avait dans toute sa personne une gravité profonde et imposante que je n'osais pas troubler.
«Quand elle était enfant, me dit-il en relevant la tête lorsque nous fûmes seuls, elle me parlait souvent de la mer; du pays où la mer était couleur d'azur, et où elle étincelait au soleil. Je pensais, dans ce temps-là, que c'était parce que son père était noyé, qu'elle y songeait tant. Peut-être croyait-elle ou espérait- elle, me disais-je, qu'il avait été entraîné vers ces rives, où les fleurs sont toujours épanouies, et le soleil toujours brillant.
-- Je crois bien que c'était plutôt une fantaisie d'enfant, répondis-je.
-- Quand elle a été... perdue, dit M. Peggotty, j'étais sûr qu'il l'emmènerait dans ces pays-là. Je me doutais qu'il lui en aurait conté merveille pour se faire écouter d'elle, surtout en lui disant qu'il en ferait une dame par là-bas. Quand nous sommes allés voir sa mère, j'ai bien vu tout de suite que j'avais raison. J'ai donc été en France, et j'ai débarqué là comme si je tombais des nues.»
En ce moment, je vis la porte s'entr'ouvrir, et la neige tomber dans la chambre. La porte s'ouvrit un peu plus; il y avait une main qui la tenait doucement entrouverte.
«Là, reprit M. Peggotty, j'ai trouvé un monsieur, un Anglais qui avait de l'autorité, et je lui ai dit que j'allais chercher ma nièce. Il m'a procuré les papiers dont j'avais besoin pour circuler, je ne sais pas bien comment on les appelle: il voulait même me donner de l'argent, mais heureusement je n'en avais pas besoin. Je le remerciai de tout mon coeur pour son obligeance. «J'ai déjà écrit des lettres pour vous recommander à votre arrivée, me dit-il, et je parlerai de vous à des personnes qui prennent le même chemin. Cela fait que, quand vous voyagerez tout seul, loin d'ici, vous vous trouverez en pays de connaissance.» Je lui exprimai de mon mieux ma gratitude, et je me remis en route à travers la France.
-- Tout seul, et à pied? lui dis-je.
-- En grande partie à pied, répondit-il, et quelquefois dans des charrettes qui se rendaient au marché, quelquefois dans des voitures qui s'en retournaient à vide. Je faisais bien des milles à pied dans une journée, souvent avec des soldats ou d'autres pauvres diables qui allaient revoir leurs amis. Nous ne pouvions pas nous parler; mais, c'est égal, nous nous tenions toujours compagnie tout le long de la route, dans la poussière du chemin.»
Comment, en effet, cette voix si bonne et si affectueuse ne lui aurait-elle pas fait trouver des amis partout?
-- Quand j'arrivais dans une ville, continua-t-il, je me rendais à l'auberge, et j'attendais dans la cour qu'il passât quelqu'un qui sût l'anglais (ce n'était pas rare). Alors je leur racontais que je voyageais pour chercher ma nièce, et je me faisais dire quelle espèce de voyageurs il y avait dans la maison puis j'attendais pour voir si elle ne serait pas parmi ceux qui entraient ou qui sortaient. Quand je voyais qu'Émilie n'y était pas, je repartais. Petit à petit, en arrivant dans de nouveaux villages, je m'apercevais qu'on leur avait parlé de moi. Les paysans me priaient d'entrer chez eux, ils me faisaient manger et boire, et me donnaient la couchée. J'ai vu plus d'une femme, maître David, qui avait une fille de l'âge d'Émilie, venir m'attendre à la sortie du village, au pied de la croix de notre Sauveur, pour me faire toute sorte d'amitiés. Il y en avait dont les filles étaient mortes. Dieu seul sait comme ces mères-là étaient bonnes pour moi.»