David Copperfield - Tome II

Chapter 14

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-- Mon cher Copperfield! reprit M. Micawber après plusieurs évolutions qu'il exécutait sur son escabeau d'un air embarrassé. Permettez-moi de vous faire une observation. Je suis ici sur un pied d'intimité: j'occupe un poste de confiance; mes fonctions ne sauraient me permettre de discuter certains sujets, pas même avec mistress Micawber (elle qui a été si longtemps la compagne des vicissitudes de ma vie, et qui est une femme d'une lucidité d'intelligence remarquable). Je prendrai donc la liberté de vous faire observer que, dans nos rapports amicaux qui ne seront jamais troublés, j'espère, je désire faire deux parts. D'un côté, dit M. Micawber en traçant une ligne sur son pupitre, nous placerons tout ce que peut atteindre l'intelligence humaine, avec une seule petite exception; de l'autre, se trouvera cette seule exception, c'est-à-dire les affaires de MM. Wickfield-et-Heep et tout ce qui y a trait. J'ai la confiance que je n'offense pas le compagnon de ma jeunesse, en faisant à son jugement éclairé et discret une semblable proposition.»

Je voyais bien que M. Micawber avait changé d'allures; il semblait que ses nouveaux devoirs lui imposassent une gêne pénible, mais cependant je n'avais pas le droit de me sentir offensé. Il en parut soulagé et me tendit la main.

«Je suis enchanté de miss Wickfield, Copperfield, je vous le jure, dit M. Micawber. C'est une charmante jeune personne, pleine de charmes, de grâce et de vertu. Sur mon honneur, dit M. Micawber en faisant le salut le plus galant, comme pour envoyer un baiser, je rends hommage à miss Wickfield! Hum!

-- J'en suis charmé, lui dis-je.

-- Si vous ne nous aviez pas assuré, mon cher Copperfield, le jour où nous avons eu le plaisir de passer la matinée avec vous, que le _D_ était votre lettre de prédilection, j'aurais été convaincu que c'était l'_A_ que vous préfériez.»

Il y a des moments, tout le monde a passé par là, où ce que nous disons, ce que nous faisons, nous croyons l'avoir déjà dit, l'avoir déjà fait à une époque éloignée, il y a bien, bien longtemps; où nous nous rappelons que nous ayons été, il y a des siècles, entourés des mêmes personnes, des mêmes objets, des mêmes incidents; où nous savons parfaitement d'avance ce qu'on va nous dire après, comme si nous nous en souvenions tout à coup! Jamais je n'avais éprouvé plus vivement ce sentiment mystérieux, qu'avant d'entendre ces paroles de la bouche de M. Micawber.

Je le quittai bientôt en le priant de transmettre tous mes souvenirs à sa famille. Il reprit sa place et sa plume, se frotta le front comme pour se remettre à son travail; je voyais bien qu'il y avait dans ses nouvelles fonctions quelque chose qui nous empêcherait d'être désormais aussi intimes que par le passé.

Il n'y avait personne dans le vieux salon, mais mistress Heep y avait laissé des traces de son passage. J'ouvris la porte de la chambre d'Agnès: elle était assise près du feu et écrivait devant son vieux pupitre en bois sculpté.

Elle leva la tête pour voir qui venait d'entrer. Quel plaisir pour moi d'observer l'air joyeux que prit à ma vue ce visage réfléchi, et d'être reçu avec tant de bonté et d'affection!

«Ah! lui dis-je, Agnès, quand nous fumes assis à côté l'un de l'autre, vous m'avez bien manqué depuis quelque temps!

-- Vraiment? répondit-elle. Il n'y a pourtant pas longtemps que vous nous avez quittés!»

Je secouai la tête.

«Je ne sais pas comment cela se fait, Agnès; mais il me manque évidemment quelque faculté que je voudrais avoir. Vous m'aviez si bien habitué à vous laisser penser pour moi dans le bon vieux temps; je venais si naturellement m'inspirer de vos conseils et chercher votre aide, que je crains vraiment d'avoir perdu l'usage d'une faculté dont je n'avais pas besoin près de vous.

-- Mais qu'est-ce donc? dit gaiement Agnès.

-- Je ne sais pas quel nom lui donner, répondis-je, je crois que je suis sérieux et persévérant!

-- J'en suis sûre, dit Agnès.

-- Et patient, Agnès? repris-je avec un peu d'hésitation.

-- Oui, dit Agnès en riant, assez patient!

-- Et cependant, dis-je, je suis quelquefois si malheureux et si agité, je suis si irrésolu et si incapable de prendre un parti, qu'évidemment il me manque, comment donc dire?... qu'il me manque un point d'appui!

-- Soit, dit Agnès.

-- Tenez! repris-je, vous n'avez qu'à voir vous-même. Vous venez à Londres, je me laisse guider par vous; aussitôt je trouve un but et une direction. Ce but m'échappe, je viens ici, et en un instant je suis un autre homme. Les circonstances qui m'affligeaient n'ont pas changé, depuis que je suis entré dans cette chambre: mais, dans ce court espace de temps, j'ai subi une influence qui me transforme, qui me rend meilleur! Qu'est-ce donc, Agnès, quel est votre secret?»

Elle avait la tête penchée, les yeux fixés vers le feu.

«C'est toujours ma vieille histoire,» lui dis-je. Ne riez pas si je vous dis que c'est maintenant pour les grandes choses, comme c'était jadis pour les petites. Mes chagrins d'autrefois étaient des enfantillages, aujourd'hui ils sont sérieux; mais toutes les fois que j'ai quitté ma soeur adoptive...

Agnès leva la tête: quel céleste visage! et me tendit sa main, que je baisai.

«Toutes les fois, Agnès, que vous n'avez pas été près de moi pour me conseiller et me donner, au début, votre approbation, je me suis égaré, je me suis engagé dans une foule de difficultés. Quand je suis venu vous retrouver, à la fin (comme je fais toujours), j'ai retrouvé en même temps la paix et le bonheur. Aujourd'hui encore, me voilà revenu au logis, pauvre voyageur fatigué, et vous ne vous figurez pas la douceur du repos que je goûte déjà près de vous.»

Je sentais si profondément ce que je disais, et j'étais si véritablement ému, que la voix me manqua; je cachai ma tête dans mes mains, et je me mis à pleurer. Je n'écris ici que l'exacte vérité! Je ne songeais ni aux contradictions ni aux inconséquences qui se trouvaient dans mon coeur, comme dans celui de la plupart des hommes; je ne me disais pas que j'aurais pu faire tout autrement et mieux que je n'avais fait jusque-là, ni que j'avais eu grand tort de fermer volontairement l'oreille au cri de ma conscience: non, tout ce que je savais, c'est que j'étais de bonne foi, quand je lui disais avec tant de ferveur que près d'elle je retrouvais le repos et la paix.

Elle calma bientôt cet élan de sensibilité, par l'expression de sa douce et fraternelle affection, par ses yeux rayonnants, par sa voix pleine de tendresse; et, avec ce calme charmant qui m'avait toujours fait regarder sa demeure comme un lieu béni, elle releva mon courage et m'amena naturellement à lui raconter tout ce qui s'était passé depuis notre dernière entrevue.

«Et je n'ai rien de plus à vous dire, Agnès, ajoutai-je, quand ma confidence fut terminée, si ce n'est que, maintenant, je compte entièrement sur vous.

-- Mais ce n'est pas sur moi qu'il faut compter, Trotwood, reprit Agnès, avec un doux sourire; c'est sur une autre.

-- Sur Dora? dis-je.

-- Assurément.

-- Mais, Agnès, je ne vous ai pas dit, répondis-je avec un peu d'embarras, qu'il est difficile, je ne dirai pas de compter sur Dora, car elle est la droiture et la fermeté mêmes; mais enfin qu'il est difficile, je ne sais comment m'exprimer, Agnès... Elle est timide, elle se trouble et s'effarouche aisément. Quelque temps avant la mort de son père, j'ai cru devoir lui parler... Mais si vous avez la patience de m'écouter, je vous raconterai tout.»

En conséquence, je racontai à Agnès ce que j'avais dit à Dora de ma pauvreté, du livre de cuisine, du livre des comptes, etc., etc., etc...

«Oh! Trotwood! reprit-elle avec un sourire, vous êtes bien toujours le même. Vous aviez raison de vouloir chercher à vous tirer d'affaire en ce monde: mais fallait-il y aller si brusquement avec une jeune fille timide, aimante et sans expérience! Pauvre Dora!»

Jamais voix humaine ne put parler avec plus de bonté et de douceur que la sienne, en me faisant cette réponse. Il me semblait que je la voyais prendre avec amour Dora dans ses bras, pour l'embrasser tendrement; il me semblait qu'elle me reprochait tacitement, par sa généreuse protection, de m'être trop hâté de troubler ce petit coeur; il me semblait que je voyais Dora, avec toute sa grâce naïve, caresser Agnès, la remercier, et en appeler doucement à sa justice pour s'en faire une auxiliaire contre moi, sans cesser de m'aimer de toute la force de son innocence enfantine.

Comme j'étais reconnaissant envers Agnès, comme je l'admirais! Je les voyais toutes deux, dans une ravissante perspective, intimement unies, plus charmantes encore, par cette union, l'une et l'autre.

«Que dois-je faire maintenant, Agnès? lui demandai-je, après avoir contemplé le feu. Que me conseillez-vous de faire.

-- Je crois, dit Agnès, que la marche honorable à suivre, c'est d'écrire à ces deux dames. Ne croyez-vous pas qu'il serait indigne de vous de faire des cachotteries?

-- Certainement, puisque vous le croyez, lui dis-je.

-- Je suis mauvais juge en ces matières, répondit Agnès avec une modeste hésitation; mais il me semble... en un mot je trouve que ce ne serait pas vous montrer digne de vous-même, que de recourir à des moyens clandestins.

-- Vous avez trop bonne opinion de moi, Agnès, j'en ai peur!

-- Ce ne serait pas digne de votre franchise habituelle, répliqua- t-elle. J'écrirais à ces deux dames; je leur raconterais aussi simplement et aussi ouvertement que possible, tout ce qui s'est passé, et je leur demanderais la permission de venir quelquefois chez elles. Comme vous êtes jeune, et que vous n'avez pas encore de position dans le monde, je crois que vous feriez bien de dire que vous vous soumettez volontiers à toutes les conditions qu'elles voudront vous imposer. Je les conjurerais de ne pas repousser ma demande, sans en avoir fait part à Dora, et de la discuter avec elle, quand cela leur paraîtrait convenable. Je ne serais pas trop ardent, dit Agnès doucement, ni trop exigeant; j'aurais foi en ma fidélité, en ma persévérance, et en Dora!

-- Mais si Dora allait s'effaroucher, Agnès, quand on lui parlera de cela; si elle allait se mettre encore à pleurer, sans vouloir rien dire de moi!

-- Est-ce vraisemblable? demanda Agnès, avec le plus affectueux intérêt.

-- Ma foi, je n'en jurerais pas! elle prend peur et s'effarouche comme un petit oiseau. Et si les miss Spenlow ne trouvent pas convenable qu'on s'adresse à elles (les vieilles filles sont parfois si bizarres)...

-- Je ne crois pas, Trotwood, dit Agnès, en levant doucement les yeux vers moi; qu'il faille se préoccuper beaucoup de cela. Il vaut mieux, selon moi, se demander simplement s'il est bien de le faire, et, si c'est bien, ne pas hésiter.»

Je n'hésitai pas plus longtemps. Je me sentais le coeur plus léger, quoique très-pénétré de l'immense importance de ma tâche, et je me promis d'employer toute mon après-midi à composer ma lettre. Agnès m'abandonna son pupitre, pour composer mon brouillon: Mais je commençai d'abord par descendre voir M. Wickfield et Uriah Heep.

Je trouvai Uriah installé dans un nouveau cabinet, qui exhalait une odeur de plâtre encore frais, et qu'on avait construit dans le jardin. Jamais mine plus basse ne figura au milieu d'une masse pareille de livres et de papiers. Il me reçut avec sa servilité accoutumée, faisant semblant de ne pas avoir su, de M. Micawber, mon arrivée, ce dont je me permis de douter. Il me conduisit dans le cabinet de M. Wickfield, ou plutôt dans l'ombre de son ancien cabinet, car on l'avait dépouillé d'une foule de commodités au profit du nouvel associé. M. Wickfield et moi nous échangeâmes nos salutations mutuelles tandis qu'Uriah se tenait debout devant le feu, se frottant le menton de sa main osseuse.

«Vous allez demeurer chez nous, Trotwood, tout le temps que vous comptez passer à Canterbury? dit M. Wickfield, non sans jeter à Uriah un regard qui semblait demander son approbation.

-- Avez-vous de la place pour moi? lui dis-je.

-- Je suis prêt, maître Copperfield, je devrais dire monsieur, mais c'est un mot de camaraderie qui me vient naturellement à la bouche, dit Uriah; je suis prêt à vous rendre votre ancienne chambre, si cela peut vous être agréable.

-- Non, non, dit M. Wickfield, pourquoi vous déranger? il y a une autre chambre; il y a une autre chambre.

-- Oh! mais, reprit Uriah, en faisant une assez laide grimace, je serais véritablement enchanté!»

Pour en finir, je déclarai que j'accepterais l'autre chambre, ou que j'irais loger ailleurs; on se décida donc pour l'autre chambre, puis je pris congé des associés, et je remontai.

J'espérais ne trouver en haut d'autre compagnie qu'Agnès, mais mistress Heep avait demandé la permission de venir s'établir près du feu, elle et son tricot, sous prétexte que la chambre d'Agnès était mieux exposée. Dans le salon, ou dans la salle à manger, elle souffrait cruellement de ses rhumatismes. Je l'aurais bien volontiers, et sans le moindre remords, exposée à toute la furie du vent sur le clocher de la cathédrale, mais il fallait faire de nécessité vertu, et je lui dis bonjour d'un ton amical.

«Je vous remercie bien humblement, monsieur, dit mistress Heep, quand je lui eus demandé des nouvelles de sa santé; je vais tout doucement. Il n'y a pas de quoi se vanter. Si je pouvais voir mon Uriah bien casé, je ne demanderais plus rien, je vous assure! Comment avez-vous trouvé mon petit Uriah, monsieur?»

Je l'avais trouvé tout aussi affreux qu'à l'ordinaire; je répondis qu'il ne m'avait pas paru changé.

«Ah! vous ne le trouvez pas changé? dit mistress Heep; je vous demande humblement la permission de ne pas être de votre avis. Vous ne le trouvez pas maigre?

-- Pas plus qu'à l'ordinaire, répondis-je.

-- Vraiment! dit mistress Heep; c'est que vous ne le voyez pas avec l'oeil d'une mère.»

L'oeil d'une mère me parut être un mauvais oeil pour le reste de l'espèce humaine, quand elle le dirigea sur moi, quelque tendre qu'il pût être pour lui, et je crois qu'elle et son fils s'appartenaient exclusivement l'un à l'autre. L'oeil de mistress Heep passa de moi à Agnès.

«Et vous, miss Wickfield, ne trouvez-vous pas qu'il est bien changé? demanda mistress Heep.

-- Non, dit Agnès, tout en continuant tranquillement à travailler. Vous vous inquiétez trop; il est très-bien!»

Mistress Heep renifla de toute sa force, et se remit à tricoter.

Elle ne quitta un seul instant ni nous, ni son tricot. J'étais arrivé vers midi, et nous avions encore bien des heures devant nous avant celle du dîner; mais elle ne bougeait pas, ses aiguilles se remuaient avec la monotonie d'un sablier qui se vide. Elle était assise à un coin de la cheminée: j'étais établi au pupitre en face du foyer: Agnès était de l'autre côté, pas loin de moi. Toutes les fois que je levais les yeux, tandis que je composais lentement mon épître, je voyais devant moi le pensif visage d'Agnès, qui m'inspirait du courage, par sa douce et angélique expression; mais je sentais en même temps le mauvais oeil qui me regardait, pour se diriger de là sur Agnès, et revenir ensuite à moi, pour retomber furtivement sur son tricot. Je ne suis pas assez versé dans l'art du tricot, pour pouvoir dire ce qu'elle fabriquait, mais, assise là, près du feu, faisant mouvoir ses longues aiguilles, mistress Heep ressemblait à une mauvaise fée, momentanément retenue dans ses mauvais desseins par l'ange assis en face d'elle, mais toute prête à profiter d'un bon moment pour enlacer sa proie dans ses odieux filets.

Pendant le dîner, elle continua à nous surveiller avec le même regard. Après le dîner, son fils prit sa place, et une fois que nous fûmes seuls, au dessert, M. Wickfield, lui et moi, il se mit à m'observer, du coin de l'oeil, tout en se livrant aux plus odieuses contorsions. Dans le salon, nous retrouvâmes la mère, fidèle à son tricot et à sa surveillance. Tant qu'Agnès chanta et fit de la musique, la mère était installée à côté du piano. Une fois, elle demanda à Agnès de chanter une ballade, que son Ury aimait à la folie (pendant ce temps-là, ledit Ury bâillait dans son fauteuil); puis elle le regardait, et racontait à Agnès qu'il était dans l'enthousiasme. Elle n'ouvrait presque jamais la bouche sans prononcer le nom de son fils. Il devint évident pour moi, que c'était une consigne qu'on lui avait donnée.

Cela dura jusqu'à l'heure de se coucher. Je me sentais si mal à l'aise, à force d'avoir vu la mère et le fils obscurcir cette demeure de leur atroce présence, comme deux grandes chauves-souris planant sur la maison, que j'aurais encore mieux aimé rester debout toute la nuit, avec le tricot et le reste, que d'aller me coucher. Je fermai à peine les yeux. Le lendemain, nouvelle répétition du tricot et de la surveillance, qui dura tout le jour.

Je ne pus trouver dix minutes pour parler à Agnès: c'est à peine si j'eus le temps de lui montrer ma lettre. Je lui proposai de sortir avec moi, mais mistress Heep répéta tant de fois qu'elle était très-souffrante, qu'Agnès eut la charité de rester pour lui tenir compagnie. Vers le soir, je sortis seul, pour réfléchir à ce que je devais faire, embarrassé de savoir s'il m'était permis de taire plus longtemps à Agnès ce qu'Uriah Heep m'avait dit à Londres; car cela commençait à m'inquiéter extrêmement.

Je n'étais pas encore sorti de la ville, du côté de la route de Ramsgate, où il faisait bon se promener, quand je m'entendis appeler, dans l'obscurité, par quelqu'un qui venait derrière moi. Il était impossible de se méprendre à cette redingote râpée, à cette démarche dégingandée; je m'arrêtai pour attendre Uriah Heep.

«Eh bien? dis-je.

-- Comme vous marchez vite! dit-il; j'ai les jambes assez longues, mais vous les avez joliment exercées!

-- Où allez-vous?

-- Je viens avec vous, maître Copperfield, si vous voulez permettre à un ancien camarade de vous accompagner.» Et en disant cela, avec un mouvement saccadé, qui pouvait être pris pour une courbette ou pour une moquerie, il se mit à marcher à côté de moi.

«Uriah! lui dis-je aussi poliment que je pus, après un moment de silence.

-- Maître Copperfield! me répondit Uriah.

-- À vous dire vrai (n'en soyez pas choqué), je suis sorti seul, parce que j'étais un peu fatigué d'avoir été si longtemps en compagnie.»

Il me regarda de travers, et me dit avec une horrible grimace:

«C'est de ma mère que vous voulez parler?

-- Mais oui.

-- Ah! dame! vous savez, nous sommes si humbles, reprit-il; et connaissant, comme nous le faisons, notre humble condition, nous sommes obligés de veiller à ce que ceux qui ne sont pas humbles comme nous, ne nous marchent pas sur le pied. En amour, tous les stratagèmes sont de bonne guerre, monsieur.»

Et se frottant doucement le menton de ses deux grandes mains, il fit entendre un petit grognement. Je n'avais jamais vu une créature humaine qui ressemblât autant à un mauvais babouin.

«C'est que, voyez-vous, dit-il, tout en continuant de se caresser ainsi le visage et en hochant la tête, vous êtes un bien dangereux rival, maître Copperfield, et vous l'avez toujours été, convenez- en!

-- Quoi! c'est à cause de moi que vous montez la garde autour de miss Wickfield, et que vous lui ôtez toute liberté dans sa propre maison? lui dis-je.

-- Oh! maître Copperfield! voilà des paroles bien dures, répliqua- t-il.

-- Vous pouvez prendre mes paroles comme bon vous semble; mais vous savez aussi bien que moi ce que je veux vous dire, Uriah.

-- Oh non! il faut que vous me l'expliquiez, dit-il; je ne vous comprends pas.

-- Supposez-vous, lui dis-je, en m'efforçant, à cause d'Agnès, de rester calme; supposez-vous que miss Wickfield soit pour moi autre chose qu'une soeur tendrement aimée?

-- Ma foi! Copperfield, je ne suis pas forcé de répondre à cette question. Peut-être que oui, peut-être que non.»

Je n'ai jamais rien vu de comparable à l'ignoble expression de ce visage, à ces yeux chauves, sans l'ombre d'un cil.

«Alors venez! lui dis-je; pour l'amour de miss Wickfield...

-- Mon Agnès! s'écria-t-il, avec un tortillement anguleux plus que dégoûtant. Soyez assez bon pour l'appeler Agnès, maître Copperfield!

-- Pour l'amour d'Agnès Wickfield... que Dieu bénisse!

-- Je vous remercie de ce souhait, maître Copperfield!

-- Je vais vous dire ce que, dans toute autre circonstance, j'aurais autant songé à dire à... Jacques Retch.

-- À qui, monsieur? dit Uriah, tendant le cou, et abritant son oreille de sa main, pour mieux entendre.

-- Au bourreau, repris-je; c'est-à-dire à la dernière personne à qui l'on dût penser... Et pourtant il faut être franc, c'était le visage d'Uriah qui m'avait suggéré naturellement cette allusion. Je suis fiancé à une autre personne. J'espère que cela vous satisfait?

-- Parole d'honneur?» dit Uriah.

J'allais répéter ma déclaration avec une certaine indignation, quand il s'empara de ma main, et la pressa fortement.

«Oh, maître Copperfield! dit-il; si vous aviez seulement daigné me témoigner cette confiance, quand je vous ai révélé l'état de mon âme, le jour où je vous ai tant dérangé en venant coucher dans votre salon, jamais je n'aurais songé à douter de vous. Puisqu'il en est ainsi, je m'en vais renvoyer immédiatement ma mère; trop heureux de vous donner cette marque de confiance. Vous excuserez, j'espère, des précautions inspirées par l'affection. Quel dommage, maître Copperfield, que vous n'ayez pas daigné me rendre confidence pour confidence! je vous en ai pourtant offert bien des occasions; mais vous n'avez jamais eu pour moi toute la bienveillance que j'aurais souhaitée. Oh non! bien sûr, vous ne m'avez jamais aimé, comme je vous aimais!»

Et, tout en disant cela, il me serrait la main entre ses doigts humides et visqueux. En vain, je m'efforçai de me dégager. Il passa mon bras sous la manche de son paletot chocolat, et je fus ainsi forcé de l'accompagner.

«Revenons-nous à la maison? dit Uriah, en reprenant le chemin de la ville.» La lune commençait à éclairer les fenêtres de ses rayons argentés.

«Avant de quitter ce sujet, lui dis-je après un assez long silence, il faut que vous sachiez bien, qu'à mes yeux, Agnès Wickfield est aussi élevée au-dessus de vous et aussi loin de toutes vos prétentions, que la lune qui nous éclaire!

-- Elle est si paisible, n'est-ce pas? dit Uriah; mais avouez, maître Copperfield, que vous ne m'avez jamais aimé comme je vous aimais. Vous me trouviez trop humble, j'en suis sûr.

-- Je n'aime pas qu'on fasse tant profession d'humilité, pas plus que d'autre chose, répondis-je.

-- Là! dit Uriah, le visage plus pâle et plus terne encore que de coutume; j'en étais sûr. Mais vous ne savez pas, maître Copperfield, à quel point l'humilité convient à une personne dans ma situation. Mon père et moi nous avons été élevés dans une école de charité; ma mère a été aussi élevée dans un établissement de même nature. Du matin au soir, on nous enseignait à être humbles, et pas grand'chose avec. Nous devions être humbles envers celui- ci, et humbles envers celui-là; ici, il fallait ôter notre casquette; là, il fallait faire la révérence, ne jamais oublier notre situation, et toujours nous abaisser devant nos supérieurs; Dieu sait combien nous en avions de supérieurs! Si mon père a gagné la médaille de moniteur, c'est à force d'humilité; et moi de même. Si mon père est devenu sacristain, c'est à force d'humilité. Il avait la réputation, parmi les gens bien élevés, de savoir si bien se tenir à sa place, qu'on était décidé à le pousser. «Soyez humble, Uriah, disait mon père, et vous ferez votre chemin.» C'est ce qu'on nous a rabâché, à vous comme à moi, à l'école; et c'est ce qui réussit le mieux. «Soyez humble, disait-il, et vous parviendrez.» Et réellement, ça n'a pas trop mal tourné.

Pour la première fois, j'apprenais que ce détestable semblant d'humilité était héréditaire dans la famille Heep; j'avais vu la récolte, mais je n'avais jamais pensé aux semailles.