Chapter 12
Bien souvent nous continuions nos débats jusqu'à ce que la pendule sonnât minuit et que les bougies fussent brûlées jusqu'au bout. Le résultat de tant de travaux fut que je finis par suivre assez bien Traddles; il ne manquait plus qu'une chose à mon triomphe, c'était de reconnaître après ce que signifiaient mes notes. Mais je n'en avais pas la moindre idée. Une fois qu'elles étaient écrites, loin de pouvoir en rétablir le sens, c'était comme si j'avais copié les inscriptions chinoises qu'on trouve sur les caisses de thé, ou les lettres d'or qu'on peut lire sur toutes les grandes fioles rouges et vertes qui ornent la boutique des apothicaires.
Je n'avais autre chose à faire que de me remettre courageusement à l'oeuvre. C'était bien dur, mais je recommençai, en dépit de mon ennui, à parcourir de nouveau laborieusement et méthodiquement tout le chemin que j'avais déjà fait, marchant à pas de tortue, m'arrêtant pour examiner minutieusement la plus petite marque, et faisant des efforts désespérés pour déchiffrer ces caractères perfides, partout où je les rencontrais. J'étais très-exact à mon bureau, très-exact aussi chez le docteur, enfin je travaillais comme un vrai cheval de fiacre.
Un jour que je me rendais à la Chambre des communes comme à l'ordinaire, je trouvai sur le seuil de la porte M. Spenlow, l'air très-grave et se parlant à lui-même. Comme il se plaignait souvent de maux de tête, et qu'il avait le cou très-court avec des cols de chemise trop empesés, j'eus d'abord l'idée qu'il avait le cerveau un peu pris, mais je fus bientôt rassuré sur ce point.
Au lieu de me rendre mon «Bonjour, monsieur,» avec son affabilité accoutumée, il me regarda d'un air hautain et cérémonieux, et m'engagea froidement à le suivre dans un certain café, qui, dans ce temps-là, donnait sur les _Doctors'-Commons_, dans la petite arcade près du cimetière de Saint-Paul. Je lui obéis, l'esprit tout troublé; je me sentais couvert d'une sueur éruptive, comme si toutes mes appréhensions allaient aboutir à la peau. Il marchait devant moi, le passage étant fort étroit, et la façon dont il portait la tête ne me présageait rien de bon: je me doutai qu'il avait découvert mes sentiments pour ma chère petite Dora.
Si je ne l'avais pas deviné en le suivant pour nous rendre au café dont j'ai parlé, je n'aurais pu me méprendre longtemps sur le fait dont il s'agissait, lorsqu'après être monté dans une pièce au premier étage, j'y trouvai miss Murdstone appuyée sur une sorte de buffet où étaient rangés divers carafons contenant des citrons et deux de ces boîtes extraordinaires toutes pleines de coins et de recoins, où jadis on piquait les couteaux et les fourchettes, mais qui, heureusement pour l'humanité, sont à présent entièrement passées de mode.
Miss Murdstone me tendit ses ongles glacés, et se rassit de l'air le plus austère. M. Spenlow ferma la porte, me fit signe de prendre une chaise, et se plaça debout sur le tapis devant la cheminée.
«Ayez la bonté, miss Murdstone, dit M. Spenlow, de montrer à M. Copperfield ce que contient votre sac.»
Je crois vraiment que c'était identiquement le même ridicule à fermoir d'acier que je lui avais vu dans mon enfance. Les lèvres aussi serrées que le fermoir pouvait l'être, miss Murdstone poussa le ressort, entrouvrit un peu la bouche du même coup, tira de son sac ma dernière lettre à Dora, toute pleine des expressions de la plus tendre affection.
«Je crois que c'est votre écriture, monsieur Copperfield? dit M. Spenlow.»
J'avais le front brûlant, et la voix qui résonna à mes oreilles ne ressemblait guère à la mienne lorsque je répondis:
«Oui, monsieur.
-- Si je ne me trompe, dit M. Spenlow, tandis que miss Murdstone tirait de son sac un paquet de lettres, attaché avec un charmant petit ruban bleu, ces lettres sont aussi de votre écriture, monsieur Copperfield?»
Je pris le paquet avec un sentiment de désolation; et, en voyant d'un coup d'oeil au haut des pages: «Ma bien-aimée Dora, mon ange chéri, ma chère petite,» je rougis profondément et j'inclinai la tête.
«Non, merci, me dit froidement M. Spenlow, comme je lui tendais machinalement le paquet de lettres, je ne veux pas vous en priver. Miss Murdstone, soyez assez bonne pour continuer.»
Cette aimable créature, après avoir un moment réfléchi, les yeux baissés sur le papier, raconta ce qui suit, avec l'onction la plus glaciale:
«Je dois avouer que, depuis quelque temps déjà, j'avais mes soupçons sur miss Spenlow en ce qui concerne David Copperfield. J'avais l'oeil sur miss Spenlow et sur David Copperfield la première fois qu'ils se virent, et l'impression que j'en conçus alors ne fut pas agréable. La dépravation du coeur humain est telle...
-- Vous me rendrez service, madame, fit remarquer M. Spenlow, en vous bornant à raconter les faits.»
Miss Murdstone baissa les yeux, hocha la tête comme pour protester contre cette interruption inconvenante, puis reprit d'un air de dignité offensée:
«Alors, si je dois me borner à raconter les faits, je les dirai aussi brièvement que possible, puisque c'est là tout ce qu'on demande. Je disais donc, monsieur, que, depuis quelque temps déjà, j'avais mes soupçons sur miss Spenlow et sur David Copperfield. J'ai souvent essayé, mais en vain, d'en trouver des preuves décisives. C'est ce qui m'a empêché d'en faire confidence au père de miss Spenlow (et elle le regarda d'un air sévère): je savais combien, en pareil cas, on est peu disposé à croire avec bienveillance ceux qui remplissent en cela fidèlement leur devoir.»
M. Spenlow semblait anéanti par la noble sévérité du ton de miss Murdstone; il fit de la main un geste de conciliation.
«Lors de mon retour à Norwood, après m'être absentée à l'occasion du mariage de mon frère, poursuivit miss Murdstone d'un ton dédaigneux, je crus m'apercevoir que la conduite de miss Spenlow, également de retour d'une visite chez son amie miss Mills, que sa conduite, dis-je, donnait plus de fondement à mes soupçons; je la surveillai donc de plus près.»
Ma pauvre, ma chère petite Dora, qu'elle était loin de se douter que ces yeux de dragon étaient fixés sur elle!
«Cependant, reprit miss Murdstone, c'est hier au soir seulement que j'en ai acquis la preuve positive. J'étais d'avis que miss Spenlow recevait trop de lettres de son amie miss Mills, mais miss Mills était son amie, du plein consentement de son père (encore un coup d'oeil bien amer à M. Spenlow), je n'avais donc rien à dire. Puisqu'il ne m'est pas permis de faire allusion à la dépravation naturelle du coeur humain, il faut du moins qu'on me permette de parler d'une confiance mal placée.
-- À la bonne heure, murmura M. Spenlow, en forme d'apologie.
-- Hier au soir, reprit miss Murdstone, nous venions de prendre le thé, lorsque je remarquai que le petit chien courait, bondissait, grognait dans le salon, en mordillant quelque chose. Je dis à miss Spenlow: «Dora, qu'est-ce que c'est que ce papier que votre chien tient dans sa gueule?» Miss Spenlow tâta immédiatement sa ceinture, poussa un cri et courut vers le chien. Je l'arrêtai en lui disant: «Dora, mon amour, permettez!...»
-- Oh! Jip, misérable épagneul, c'est donc toi qui es l'auteur de tant d'infortunes!
-- Miss Spenlow essaya, dit miss Murdstone, de me corrompre à force de baisers, de nécessaires à ouvrage, de petits bijoux, de présents de toutes sortes: je passe rapidement là-dessus. Le petit chien courut se réfugier sous le canapé, et j'eus beaucoup de peine à l'en faire sortir avec l'aide des pincettes. Une fois tiré de là-dessous, la lettre était toujours dans sa gueule; et quand j'essayai de la lui arracher, au risque de me faire mordre, il tenait le papier si bien serré entre ses dents que tout ce que je pouvais faire c'était d'enlever le chien en l'air à la suite de ce précieux document. J'ai pourtant fini par m'en emparer. Après l'avoir lu, j'ai dit à miss Spenlow qu'elle devait avoir en sa possession d'autres lettres de même nature, et j'ai enfin obtenu d'elle le paquet qui est maintenant entre les mains de David Copperfield.»
Elle se tut, et, après avoir fermé son sac, elle ferma la bouche, de l'air d'une personne résolue à se laisser briser plutôt que de ployer.
«Vous venez d'entendre miss Murdstone, dit M. Spenlow, en se tournant vers moi. Je désire savoir, monsieur Copperfield, si vous avez quelque chose à répondre.»
Le peu de dignité dont j'aurais pu essayer de me parer était malheureusement fort compromis par le tableau qui venait sans cesse se présenter à mon esprit; je voyais celle que j'adorais, ma charmante petite Dora, pleurant et sanglotant toute la nuit; je me la représentais seule, effrayée, malheureuse, ou bien je songeais qu'elle avait supplié, mais en vain, cette mégère au coeur de rocher de lui pardonner; qu'elle lui avait offert des baisers, des nécessaires à ouvrage, des bijoux, le tout en pure perte; enfin, qu'elle était au désespoir, et tout cela pour moi; je tremblais donc d'émotion et de chagrin, bien que je fisse tout mon possible pour le cacher.
«Je n'ai rien à dire, monsieur, repris-je, si ce n'est que je suis le seul à blâmer... Dora...
-- Miss Spenlow, je vous prie, repartit son père avec majesté...
-- A été entraînée par moi, continuai-je, sans répéter après M. Spenlow ce nom froid et cérémonieux, à me promettre de vous cacher notre affection, et je le regrette amèrement.
-- Vous avez eu le plus grand tort, monsieur, me dit M. Spenlow, en se promenant de long en large sur le tapis et en gesticulant avec tout son corps, au lieu de remuer seulement la tête, à cause de la raideur combinée de sa cravate et de son épine dorsale. Vous avez commis une action frauduleuse et immorale, monsieur Copperfield. Quand je reçois chez moi un gentleman, qu'il ait dix- neuf, ou vingt neuf, ou quatre-vingt-dix ans, je le reçois avec pleine confiance. S'il abuse de ma confiance, il commet une action malhonnête, monsieur Copperfield!
-- Je ne le vois que trop maintenant, monsieur, vous pouvez en être sûr, repris-je, mais je ne le croyais pas auparavant. En vérité, monsieur Spenlow, dans toute la sincérité de mon coeur, je ne le croyais pas auparavant, j'aime tellement miss Spenlow...
-- Allons donc! quelle sottise! dit M. Spenlow en rougissant. Ne venez pas me dire en face que vous aimez ma fille, monsieur Copperfield!
-- Mais, monsieur, comment pourrais-je défendre ma conduite si cela n'était pas? répondis-je du ton le plus humble.
-- Et comment pouvez-vous défendre votre conduite, si cela est, monsieur? dit M. Spenlow en s'arrêtant tout court sur le tapis. Avez-vous réfléchi à votre âge et à l'âge de ma fille, monsieur Copperfield? Savez-vous ce que vous avez fait en venant détruire la confiance qui devait exister entre ma fille et moi? Avez-vous songé au rang que ma fille occupe dans le monde, aux projets que j'ai pu former pour son avenir, aux intentions que je puis exprimer en sa faveur dans mon testament? Avez-vous songé à tout cela, monsieur Copperfield?
-- Bien peu, monsieur, j'en ai peur, répondis-je d'un ton humble et triste, mais je vous prie de croire que je n'ai point méconnu ma propre position dans le monde. Quand je vous en ai parlé, nous étions déjà engagés l'un à l'autre.
-- Je vous prie de ne pas prononcer ce mot devant moi, monsieur Copperfield!» et, au milieu de mon désespoir, je ne pus m'empêcher de remarquer qu'il ressemblait tout à fait à Polichinelle par la manière dont il frappait tour à tour ses mains l'une contre l'autre avec la plus grande énergie.
L'immobile miss Murdstone fit entendre un rire sec et dédaigneux.
«Lorsque je vous ai expliqué le changement qui était survenu dans ma situation, monsieur, repris-je voulant changer le mot qui l'avait choqué, il y avait déjà, par ma faute, un secret entre miss Spenlow et moi. Depuis que ma position a changé, j'ai lutté, j'ai fait tout mon possible pour l'améliorer: je suis sûr d'y parvenir un jour. Voulez-vous me donner du temps? Nous sommes si jeunes, elle et moi, monsieur...
-- Vous avez raison, dit M. Spenlow en hochant plusieurs fois la tête et en fronçant le sourcil, vous êtes tous deux très-jeunes. Tout cela c'est des bêtises; il faut que ça finisse! Prenez ces lettres et jetez-les au feu. Rendez-moi les lettres de miss Spenlow, que je les jette au feu de mon côté. Et bien que nous devions, à l'avenir, nous borner à nous rencontrer ici ou à la Cour, il sera convenu que nous ne parlerons pas du passé. Voyons, monsieur Copperfield, vous ne manquez pas de raison, et vous voyez bien que c'est là la seule chose raisonnable à faire.»
Non, je ne pouvais pas être de cet avis. Je le regrettais beaucoup, mais il y avait une considération qui l'emportait sur la raison. L'amour passe avant tout, et j'aimais Dora à la folie, et Dora m'aimait. Je ne le dis pas tout à fait dans ces termes; mais je le fis comprendre, et j'y étais bien résolu. Je ne m'inquiétais guère de savoir si je jouais en cela un rôle ridicule, mais je sais que j'étais bien résolu.
«Très-bien, monsieur Copperfield, dit M. Spenlow, j'userai de mon influence auprès de ma fille.»
Miss Murdstone fit entendre un son expressif, une longue aspiration qui n'était ni un soupir ni un gémissement, mais qui tenait des deux, comme pour faire sentir à M. Spenlow que c'était par là qu'il aurait du commencer.
«J'userai de mon influence auprès de ma fille, dit M. Spenlow, enhardi par cette approbation. Refusez-vous de prendre ces lettres, monsieur Copperfield?»
J'avais posé le paquet sur la table.
Oui, je le refusai. J'espérais qu'il voudrait bien m'excuser, mais il m'était impossible de recevoir ces lettres de la main de miss Murdstone.
«Ni des miennes? dit M. Spenlow.
-- Pas davantage, répondis-je avec le plus profond respect.
-- À merveille!» dit M. Spenlow.
Il y eut un moment de silence. Je ne savais si je devais rester ou m'en aller. À la fin, je me dirigeai tranquillement vers la porte, avec l'intention de lui dire que je croyais répondre à ses sentiments en me retirant. Il m'arrêta pour me dire d'un air sérieux et presque dévot, en enfonçant ses mains dans les poches de son paletot, et c'était bien tout au plus s'il pouvait les y faire entrer:
«Vous savez probablement, monsieur Copperfield, que je ne suis pas absolument dépourvu des biens de ce monde, et que ma fille est ma plus chère et ma plus proche parente?»
Je lui répondis avec précipitation que j'espérais que, si un amour passionné m'avait fait commettre une erreur, il ne me supposait pas pour cela une âme avide et mercenaire.
«Ce n'est pas de cela que je parle, dit M. Spenlow. Il vaudrait mieux pour vous et pour nous tous, monsieur Copperfield, que vous fussiez un peu plus mercenaire, je veux dire que vous fussiez plus prudent, et moins facile à entraîner à ces folies de jeunesse; mais, je vous le répète, à un tout autre point de vue, vous savez probablement que j'ai quelque fortune à laisser à ma fille?»
Je répondis que je le supposais bien.
«Et vous ne pouvez pas croire qu'en présence des exemples qu'on voit ici tous les jours, dans cette Cour, de l'étrange négligence des hommes pour les arrangements testamentaires, car c'est peut- être le cas où l'on rencontre les plus étranges révélations de la légèreté humaine, vous ne pouvez pas croire que moi je n'aie pas fait mes dispositions?»
J'inclinai la tête en signe d'assentiment.
«Je ne souffrirai pas, dit M. Spenlow en se balançant alternativement sur la pointe des pieds ou sur les talons, tandis qu'il hochait lentement la tête comme pour donner plus de poids à ses pieuses observations, je ne souffrirai pas que les dispositions que j'ai cru devoir prendre pour mon enfant soient en rien modifiées par une folie de jeunesse; car c'est une vraie folie; tranchons le mot, une sottise. Dans quelque temps, tout cela ne pèsera pas plus qu'une plume. Mais il serait possible, il se pourrait... que, si cette sottise n'était pas complètement abandonnée, je me visse obligé, dans un moment d'anxiété, à prendre mes précautions pour annuler les conséquences de quelque mariage imprudent. J'espère, monsieur Copperfield, que vous ne me forcerez pas à rouvrir, même pour un quart d'heure, cette page close dans le livre de la vie, et à déranger, même pour un quart d'heure, de graves affaires réglées depuis longtemps déjà.»
Il y avait dans toute sa manière une sérénité, une tranquillité, un calme qui me touchaient profondément Il était si paisible et si résigné, après avoir mis ordre à ses affaires, et réglé ses dispositions dernières comme un papier de musique, qu'on voyait bien qu'il ne pouvait y penser lui-même sans attendrissement. Je crois même en vérité avoir vu monter du fond de sa sensibilité, à cette pensée, quelques larmes involontaires dans ses yeux.
Mais qu'y faire? je ne pouvais pas manquer à Dora et à mon propre coeur. Il me dit qu'il me donnait huit jours pour réfléchir. Pouvais-je répondre que je ne voulais pas y réfléchir pendant huit jours? Mais aussi ne devais-je pas croire que toutes les semaines du monde ne changeraient rien à la violence de mon amour?
«Vous ferez bien d'en causer avec miss Trotwood, ou avec quelque autre personne qui connaisse la vie, me dit M. Spenlow en redressant sa cravate. Prenez une semaine, monsieur Copperfield.»
Je me soumis et je me retirai, tout en donnant à ma physionomie l'expression d'un abattement désespéré qui ne pouvait changer en rien mon inébranlable constance. Les sourcils de miss Murdstone m'accompagnèrent jusqu'à la porte; je dis ses sourcils plutôt que ses yeux, parce qu'ils tenaient beaucoup plus de place dans son visage. Elle avait exactement la même figure que jadis, lorsque, dans notre petit salon, à Blunderstone, je récitais mes leçons en sa présence. Avec un peu de bonne volonté, j'aurais pu croire par souvenir que le poids qui oppressait mon coeur, c'était encore cet abominable alphabet d'autrefois avec ses vignettes ovales, que je comparais dans mon enfance à des verres de lunettes.
Quand j'arrivai à mon bureau, je me cachai le visage dans mes mains, et là, devant mon pupitre, assis dans mon coin, sans apercevoir ni le vieux Tiffey ni mes autres camarades; je me mis à réfléchir au tremblement de terre qui venait d'avoir lieu sous mes pieds; et, dans l'amertume de mon âme, je maudissais Jip, et j'étais si inquiet de Dora que je me demande encore comment je ne pris pas mon chapeau pour me diriger comme un fou vers Norwood. L'idée qu'on la tourmentait, qu'on la faisait pleurer, et que je n'étais pas là pour la consoler, m'était devenue tellement odieuse que je me mis à écrire une lettre insensée à M. Spenlow, où je le conjurais de ne pas faire peser sur elle les conséquences de ma cruelle destinée. Je le suppliais d'épargner cette douce nature, de ne pas briser une fleur si fragile. Bref, si j'ai bonne mémoire, je lui parlais comme si, au lieu d'être le père de Dora, il avait été un ogre ou un croque-mitaine. Je la cachetai et je la posai sur son pupitre avant son retour. Quand il rentra, je le vis, par la porte de son cabinet, qui était entrebâillée, prendre ma lettre et l'ouvrir.
Il ne m'en parla pas dans la matinée; mais le soir, avant de partir, il m'appela et me dit que je n'avais pas besoin de m'inquiéter du bonheur de sa fille. Il lui avait dit simplement que c'était une bêtise, et il ne comptait plus lui en reparler. Il se croyait un père indulgent (et il avait raison): je n'avais donc nul besoin de m'inquiéter à ce sujet.
«Vous pourriez m'obliger, par votre folie ou votre obstination, monsieur Copperfield, ajouta-t-il, à éloigner pendant quelque temps ma fille de moi; mais j'ai de vous une meilleure opinion. J'espère que dans quelques jours vous serez plus raisonnable. Quant à miss Murdstone, car j'avais parlé d'elle dans ma lettre, je respecte la vigilance de cette dame, et je lui en suis reconnaissant; mais je lui ai expressément recommandé d'éviter ce sujet. La seule chose que je désire, monsieur Copperfield, c'est qu'il n'en soit plus question. Tout ce que vous avez à faire, c'est de l'oublier.»
Tout ce que j'avais à faire! tout! Dans un billet que j'écrivis à miss Mills, je relevai ce mot avec amertume. Tout ce que j'avais à faire, disais-je avec une sombre dérision, c'était d'oublier Dora! C'était là tout! ne semblait-il pas que ce ne fût rien! Je suppliai miss Mills de me permettre de la voir ce soir-là même. Si miss Mills ne pouvait y consentir, je lui demandais de me recevoir en cachette dans la pièce de derrière, où on faisait la lessive. Je lui déclarai que ma raison chancelait sur sa base et qu'elle seule pouvait la remettre dans son assiette. Je finissais, dans mon égarement, par me dire à elle pour la vie, avec ma signature au bout; et en relisant ma lettre avant de la confier à un commissionnaire, je ne pus pas m'empêcher moi-même de lui trouver beaucoup de rapport avec le style de M. Micawber.
Je l'envoyai pourtant. Le soir, je me dirigeai vers la rue de miss Mills, et je l'arpentai dans tous les sens jusqu'à ce que sa servante vint m'avertir, à la dérobée, de la suivre par un chemin détourné. J'ai eu depuis des raisons de croire qu'il n'y avait aucun motif de m'empêcher d'entrer par la grande porte, ni même d'être reçu dans le salon, si ce n'est que miss Mills aimait tout ce qui avait un air de mystère.
Une fois dans l'arrière-cuisine, je m'abandonnai à tout mon désespoir. Si j'étais venu là dans l'intention de me rendre ridicule, je suis bien sûr d'y avoir réussi. Miss Mills avait reçu de Dora un billet écrit à la hâte, où elle lui disait que tout était découvert. Elle ajoutait: «Oh! venez me trouver, Julie, je vous en supplie!» Mais miss Mills n'avait pas encore été la voir, dans la crainte que sa visite ne fût pas du goût des autorités supérieures; nous étions tous comme des voyageurs égarés dans le désert du Sahara.
Miss Mills avait une prodigieuse volubilité, et elle s'y complaisait. Je ne pouvais m'empêcher de sentir, tandis qu'elle mêlait ses larmes aux miennes, que nos afflictions étaient pour elle une bonne occasion. Elle les choyait, je peux le dire, pour s'en faire du bien. Elle me faisait remarquer «qu'un abîme immense venait de s'ouvrir entre Dora et moi, et que l'amour pouvait seul le combler avec son arc-en-ciel. L'amour était fait pour souffrir dans ce bas monde: cela avait toujours été, et cela serait toujours. N'importe, reprenait-elle. Les coeurs ne se laissent pas enchaîner longtemps par ces toiles d'araignée: ils sauront bien les rompre, et l'amour sera vengé.»
Tout cela n'était pas très-consolant, mais miss Mills ne voulait pas encourager des espérances mensongères. Elle me renvoya bien plus malheureux que je n'étais en arrivant, ce qui ne m'empêcha pas de lui dire (et ce qu'il y a de plus fort, c'est que je le pensais) que je lui avais une profonde reconnaissance et que je voyais bien qu'elle était véritablement notre amie. Il fut résolu que le lendemain matin elle irait trouver Dora, et qu'elle inventerait quelque moyen de l'assurer, soit par un mot, soit par un regard, de toute mon affection et de mon désespoir. Nous nous séparâmes accablés de douleur; comme miss Mills devait être satisfaite!
En arrivant chez ma tante, je lui confiai tout; et, en dépit de ce qu'elle put me dire, je me couchai au désespoir. Je me levai au désespoir, et je sortis au désespoir. C'était le samedi matin, je me rendis immédiatement à mon bureau. Je fus surpris, en y arrivant, de voir les garçons de caisse devant la porte et causant entre eux; quelques passants regardaient les fenêtres qui étaient toutes fermées. Je pressai le pas, et, surpris de ce que je voyais, j'entrai en toute hâte.
Les employés étaient à leur poste, mais personne ne travaillait. Le vieux Tiffey était assis, peut-être pour la première fois de sa vie, sur la chaise d'un de ses collègues, et il n'avait pas même accroché son chapeau.
«Quel affreux malheur, monsieur Copperfield! me dit-il, au moment où j'entrais.
-- Quoi donc? m'écriai-je. Qu'est-ce qu'il y a?
-- Vous ne savez donc pas? cria Tiffey, et tout le monde m'entoura.