David Copperfield - Tome I

Chapter 44

Chapter 443,868 wordsPublic domain

Il comprit tous les assistants dans le salut respectueux qui suivit ces mots, puis il disparut. Mes hôtes semblèrent respirer plus librement après son départ, et quant à moi, je me sentis on ne peut plus soulagé, car, outre la contrainte que m'inspirait toujours l'étrange conviction où j'étais que mes moyens étaient paralysés devant cet homme, ma conscience était troublée de l'idée que j'avais pris son maître en défiance, et je ne pouvais réprimer une certaine crainte vague qu'il ne s'en fût aperçu. Comment se faisait-il qu'ayant si peu de choses à cacher, je tremblais toujours que cet homme ne vînt à deviner mon secret.

M. Micawber me tira de mes réflexions auxquelles se mêlait une certaine crainte mêlée de remords, de voir Steerforth apparaître lui-même, en donnant les plus grands éloges à Littimer absent, comme étant un très-respectable garçon et un excellent domestique. Il est bon de remarquer que M. Micawber avait pris sa grande part du salut fait à la compagnie, et qu'il l'avait reçu avec une condescendance infinie.

«Mais le punch, mon cher Copperfield, dit M. Micawber en le goûtant, est comme le vent et la marée, il n'attend personne. Ah! sentez-vous son parfum? il est pour le moment fort à point. Mon amour, voulez-vous nous donner votre avis?»

Mistress Micawber déclara qu'il était excellent. «Alors, dit M. Micawber, je vais boire, si notre ami Copperfield veut bien me permettre de prendre cette liberté, ... je vais boire au temps où mon ami Copperfield et moi nous étions plus jeunes, et où nous luttions côte à côte contre les difficultés de ce monde pour percer chacun de notre côté. Je puis dire de moi et de Copperfield, comme nous l'avons souvent chanté ensemble:

_Nous avons battu la campagne Pour y cueillir le bouton d'or,_

tout cela au figuré, bien entendu. Je ne sais pas bien, dit M. Micawber avec son ancien roulement dans la voix et cette manière indéfinissable de chercher quelque terme élégant, ce que c'est que ces boutons d'or de la chansonnette, mais je ne doute pas que nous ne les eussions souvent cueillis, Copperfield et moi, si cela avait été possible.»

M. Micawber, en parlant ainsi, but un coup. Nous fîmes tous de même. Traddles était évidemment plongé dans l'étonnement et se demandait à quelle époque lointaine M. Micawber avait pu m'avoir pour compagnon dans cette grande lutte du monde, où nous avions combattu côte à côte.

«Ah! dit M. Micawber en s'éclaircissant le gosier, et doublement échauffé par le punch et par le feu, ma chère, un second verre?»

Mistress Micawber dit qu'elle n'en voulait qu'une goutte, mais nous ne voulûmes pas entendre parler de cela, et on lui en versa un plein verre.

«Comme nous sommes ici entre nous, monsieur Copperfield, dit mistress Micawber en buvant son punch à petites gorgées, puisque M. Traddles est de la maison, je voudrais bien avoir votre opinion sur l'avenir de M. Micawber. Le commerce des grains, continua-t- elle d'un ton sérieux, peut être un commerce distingué, mais il n'est pas productif. Des commissions qui rapportent deux shillings et neuf pence en quinze jours ne peuvent pas, quelque modeste que soit notre ambition, être considérées comme une bonne affaire.»

Nous convînmes tous de cette vérité.

«Ainsi donc, dit mistress Micawber qui se piquait d'avoir l'esprit positif et de corriger par son bon sens l'imagination de M. Micawber un peu sujette à caution, je me pose cette question: Si on ne peut pas compter sur les grains, à quelle partie s'adresser? Au charbon? pas davantage. Nous avons déjà tourné notre attention de ce côté, d'après l'avis de ma famille, et nous n'y avons trouvé que des déceptions.»

M. Micawber, les deux mains dans ses poches, s'enfonça dans son fauteuil, et nous regarda de côté avec un signe de tête comme pour nous dire qu'il était impossible d'exposer plus clairement la situation.

«Les articles blé et charbon, dit mistress Micawber avec un sérieux de discussion de plus en plus prononcé, étant donc également écartés, monsieur Copperfield, je regarde naturellement autour de moi, et je me dis: Quelle est la situation dans laquelle un homme possédant les talents de M. Micawber aurait le plus de chance de succès? J'exclus d'abord toute entreprise de commission, parce que la commission ne présente pas de certitude, et je suis convaincue que la certitude est ce qui convient le mieux au caractère particulier de M. Micawber.»

Traddles et moi nous exprimâmes par un murmure bien senti, que cette appréciation du caractère de M. Micawber était fondée sur les faits, et lui faisait le plus grand honneur.

«Je ne vous cacherai pas, mon cher monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, que je pense depuis longtemps que la partie de la brasserie est particulièrement adaptée aux dispositions de M. Micawber. Voyez Barclay et Perkins! Voyez Truman, Hanbury et Buxton! C'est sur cette vaste échelle que les facultés de M. Micawber, je le sais mieux que personne, sont faites pour briller dans tout leur éclat, et les profits, me dit-on, sont É...NOR...MES! Mais comme M. Micawber ne peut pénétrer dans ces établissements, qu'on refuse même de répondre aux lettres dans lesquelles il offre ses services pour occuper une position inférieure, à quoi sert de revenir sur cette idée? À rien. Je puis avoir personnellement la conviction que les manières de M. Micawber...

-- Allons! en vérité, ma chère, dit M. Micawber l'interrompant par modestie.

-- Mon ami, taisez-vous, dit mistress Micawber en posant son gant brun sur le bras de son mari. Je puis, monsieur Copperfield, avoir personnellement la conviction que les manières de M. Micawber seraient particulièrement convenables dans une maison de banque; je puis me dire que, si j'avais de l'argent placé dans une maison de banque, les manières de M. Micawber, comme représentant de cette maison, m'inspireraient toute confiance, et pourraient contribuer à étendre les relations de cette banque. Mais si toutes les maisons de banque refusent d'ouvrir cette carrière aux talents de M. Micawber et rejettent avec mépris l'offre de ses services, à quoi sert de revenir sur cette idée? À rien. Quant à fonder une maison de banque, je puis dire qu'il y a des membres de ma famille qui, s'il leur convenait de placer leur argent entre les mains de M. Micawber, auraient bientôt créé pour lui un établissement de ce genre. Mais s'il ne leur convient pas de mettre cet argent entre les mains de M. Micawber, ce qui est précisément le cas, à quoi sert d'y penser? Je conclus donc que nous ne sommes pas plus avancés qu'auparavant.»

Je secouai la tête et ne pus m'empêcher de dire: «Pas le moins du monde.» Traddles secoua aussi la tête et répéta: «Pas le moins du monde.»

«Savez-vous ce que je conclus de tout ceci? reprit mistress Micawber avec le même talent d'exposition pour mettre clairement à jour une situation. Savez-vous quelle est, mon cher monsieur Copperfield, la conclusion à laquelle je suis amenée d'une manière irrésistible? La voici, vous me direz si j'ai tort: c'est qu'il faut pourtant que nous vivions.

-- Pas du tout, répondis-je, vous n'avez pas tort, et Traddles répondit: «Pas du tout.» J'ajoutai ensuite gravement tout seul: Il n'y a pas là d'alternative, il faut vivre ou mourir.

-- Justement, repartit mistress Micawber; c'est précisément cela. Et le fait est, mon cher monsieur Copperfield, que nous ne pouvons pas vivre, à moins que les circonstances actuelles ne viennent à changer complètement. Je suis convaincue, et j'ai fait remarquer plusieurs fois à M. Micawber depuis quelque temps, que les bonnes chances n'arrivent pas toutes seules. Il faut, jusqu'à un certain point, y aider soi-même. Je puis me tromper, mais c'est mon opinion.»

Traddles applaudit hautement ainsi que moi.

«Très-bien! dit mistress Micawber. Maintenant, qu'est-ce que je conseille? Voilà M. Micawber, avec des facultés variées, de grands talents...

-- Vraiment, ma chère... dit M. Micawber.

-- Mon ami, permettez-moi de conclure. Voilà M. Micawber, avec des facultés très-variées, de grands talents, je pourrais ajouter du génie, mais on dirait peut-être que c'est parce que je suis sa femme...»

Ici Traddles et moi nous murmurâmes ensemble: «Non.»

«Et pourtant voilà M. Micawber sans position et sans emploi qui lui conviennent. Sur qui en retombe la responsabilité? Évidemment sur la société. Voilà pourquoi je voudrais divulguer un fait aussi honteux, pour sommer hardiment la société de réparer ses torts. Il me semble, mon cher monsieur Copperfield, dit mistress Micawber avec énergie, que M. Micawber n'a rien autre chose à faire que de jeter le gant à la société, et de dire positivement: «Voyons qui le ramassera? Y a-t-il quelqu'un qui se présente?»

Je m'aventurai à demander à mistress Micawber comment cela pourrait se faire.

«En mettant une réclame dans tous les journaux, dit mistress Micawber. Il me semble que M. Micawber se doit à lui-même, qu'il doit à sa famille, et je dirai même à la société qui l'a laissé de côté pendant si longtemps, de mettre une réclame dans tous les journaux, de décrire clairement sa personne et ses connaissances, en ajoutant: «_À présent_, c'est _à vous_ à m'employer d'une manière lucrative: s'adresser, franco, à W. M., poste restante, Camden-Town.»

-- Cette idée de mistress Micawber, mon cher Copperfield, dit M. Micawber, en rapprochant des deux côtés de son menton les coins de son col de chemise, et en me regardant du coin de l'oeil, est en réalité le _saut_ merveilleux auquel j'ai fait allusion, la dernière fois que j'ai eu le plaisir de vous voir.

-- Les annonces coûtent cher d'insertion, me hasardai-je à dire avec quelque hésitation.

-- Précisément, dit mistress Micawber toujours du même ton de logicien. Vous avez bien raison, mon cher monsieur Copperfield. J'ai fait la même observation à M. Micawber. C'est précisément pour cette raison que je crois que M. Micawber se doit à lui-même, comme je l'ai déjà dit, qu'il doit à sa famille et à la société de se procurer une certaine somme d'argent sur billet.»

M. Micawber s'appuya sur le dossier de sa chaise, joua quelque peu avec son lorgnon et regarda au plafond, mais il me sembla qu'il observait en même temps Traddles, qui regardait le feu.

«S'il ne se trouve pas un membre de ma famille qui ait assez de sentiments naturels pour... négocier ce billet, je crois qu'on emploie un autre mot dans les affaires pour exprimer ce que je veux dire.»

M. Micawber, les yeux toujours fixés sur le plafond, suggéra «escompter.»

«... Pour escompter ce billet, dit mistress Micawber, alors mon opinion est que M. Micawber fera bien d'aller dans la Cité, d'y porter ce billet chez les gens d'affaires, et d'en tirer ce qu'il pourra. Si les gens d'affaires obligent M. Micawber à quelque grand sacrifice, c'est une question entre eux et leur conscience. Mais cela ne m'empêche pas de regarder positivement cette opération comme un bon placement. J'encourage M. Micawber, mon cher monsieur Copperfield, à faire de même, à regarder cela comme un placement sûr, et à prendre son parti de tous les sacrifices qui pourront lui être imposés.»

Je m'imaginai, je ne sais pourquoi, que mistress Micawber faisait en cela preuve de désintéressement, et qu'elle n'écoutait que son dévouement pour son mari; j'en murmurai même quelques chose à Traddles qui en fit autant, par imitation, toujours en regardant le feu.

«Je ne veux pas, dit mistress Micawber, en finissant son punch et en ramenant son écharpe sur ses épaules avant de se retirer dans ma chambre à coucher pour faire ses préparatifs de départ, je ne veux pas prolonger ces observations sur les affaires pécuniaires de M. Micawber, au coin de votre feu, mon cher monsieur Copperfield, et en présence de M. Traddles qui n'est pas, il est vrai, de nos amis depuis aussi longtemps que vous, mais! que nous n'en considérons pas moins comme un des nôtres; cependant je n'ai pu m'empêcher de vous mettre au courant de la conduite que je conseille à M. Micawber. Je sens que le temps est arrivé pour lui d'agir par lui-même et de revendiquer ses droits, et il me semble que c'est là le meilleur moyen. Je sais que je ne suis qu'une femme, et que le jugement des hommes est regardé, en général, comme plus compétent dans de pareilles questions, mais je ne puis oublier que, lorsque je demeurais chez papa et maman, papa avait l'habitude de dire: «Emma, avec son petit tempérament frêle, vous saisit une question aussi bien que qui que ce soit.» Je sais bien que papa me voyait avec les yeux d'un père, mais mon devoir, ma raison me défendent également de douter qu'il eût un grand discernement pour juger le caractère des gens.»

À ces mots mistress Micawber, résistant à toutes les prières, refusa d'assister à la consommation du reste du punch, et se retira dans ma chambre à coucher. Et réellement je me disais que c'était une noble femme, qu'elle aurait dû naître matrone romaine, pour accomplir toute sorte d'actions héroïques dans un temps de troubles politiques.

Dans l'ardeur de mon impression, je félicitai M. Micawber de la possession de ce trésor. Traddles aussi. M. Micawber nous tendit la main à tous deux, puis se couvrit le visage avec son mouchoir, qu'il ne savait pas apparemment aussi maculé de tabac; il revint ensuite à son punch, avec la plus grande ardeur d'hilarité.

Il fut plein d'éloquence; il nous donna à entendre qu'on revivait dans ses enfants, et que, sous le poids d'embarras pécuniaires, toute augmentation dans leur nombre était doublement bien venue. Il dit que mistress Micawber avait eu dernièrement quelques doutes sur ce point, mais qu'il les avait dissipés et l'avait rassurée. Quant à sa famille, tous ses membres étaient indignes d'elle, et leur manière de voir lui était fort indifférente, ils pouvaient aller au ... je cite son expression même... au diable.

M. Micawber se lança ensuite dans un éloge pompeux de Traddles. Il dit que le caractère de Traddles était un composé de vertus solides, auxquelles lui (M. Micawber) ne pouvait pas prétendre, sans doute, mais qu'il pouvait au moins admirer, grâce au ciel. Il fit une allusion touchante à la jeune personne inconnue que Traddles avait honorée de son affection, et qui avait bien voulu honorer et enrichir Traddles de la sienne. M. Micawber porta sa santé, moi aussi. Traddles nous remercia tous les deux avec une simplicité et une franchise que j'eus le bon sens de trouver charmantes, en disant: «Je vous suis bien reconnaissant, je vous assure; si vous saviez comme c'est une bonne fille!»

M. Micawber, un moment après, fit allusion, avec beaucoup de délicatesse et de précaution, à l'état de mon coeur. Une assurance positive du contraire l'obligerait seule à renoncer, dit-il, à la conviction que son ami Copperfield aimait et était aimé. Après un moment de malaise et d'émotion, après avoir nié, rougi, balbutié, je dis, mon verre à la main: «Eh bien! je porte la santé de D!...» ce qui enchanta et excita si fort M. Micawber qu'il courut, avec un verre de punch, dans ma chambre à coucher, pour que mistress Micawber pût boire à la santé de D... ce qu'elle fit avec enthousiasme, en criant d'une voix aiguë: «Écoutez! écoutez! mon cher monsieur Copperfield, je suis ravie, bravo!» en tapant contre le mur, en guise d'applaudissements.

La conversation prit ensuite une tournure plus mondaine. M. Micawber nous dit qu'il trouvait Camden-Town fort incommode, et que la première chose qu'il comptait faire quand ses annonces lui auraient procuré quelque chose de satisfaisant, c'était de déménager. Il parla d'une maison à l'extrémité occidentale d'Oxford-Street donnant sur Hyde-Park, et sur laquelle il avait toujours jeté les yeux, mais il ne pensait pas pouvoir s'y installer immédiatement, parce qu'il faudrait un grand train de maison. Il était probable, que pendant un certain temps, il serait obligé de se contenter de la partie supérieure d'une maison, au- dessus de quelque magasin respectable, dans Piccadilly, par exemple: la situation serait agréable pour mistress Micawber, et en construisant un balcon, ou en élevant la maison d'un étage, ou en faisant quelque autre arrangement de ce genre, il serait possible de s'y loger d'une manière commode et convenable pendant quelques années. Quoi qu'il pût lui arriver, et quelle que dût être sa demeure, nous pouvions compter, ajouta-t-il, qu'il y aurait toujours une chambre pour Traddles et un couvert pour moi. Nous exprimâmes notre reconnaissance de ses bontés, et il nous demanda pardon de s'être lancé dans des détails de ménage; c'était une disposition bien naturelle qu'il fallait excuser chez un homme à la veille d'entrer dans une vie nouvelle.

Mistress Micawber à ce moment tapa de nouveau à la muraille pour savoir si le thé était prêt, et interrompit ainsi notre conversation amicale. Elle nous versa le thé de la manière la plus aimable, et toutes les fois que je m'approchais d'elle pour apporter les tasses, ou pour faire circuler les tartines, elle me demandait tout bas si D. était blonde ou brune, si elle était grande ou petite, ou quelque détail de ce genre, et il me semble que cela ne me déplaisait pas. Après le thé, nous discutâmes une quantité de questions devant le feu, et mistress Micawber eut la bonté de nous chanter, d'une petite voix grêle (que je regardais autrefois, je m'en souviens, comme ce qu'on pouvait entendre de plus agréable), les ballades favorites du _beau sergent blanc_, et du _petit Tafflin_. M. Micawber nous dit que, lorsqu'il lui avait entendu chanter le _Sergent blanc_, la première fois qu'il l'avait vue sous le toit paternel, elle avait attiré son attention au plus haut point, mais que lorsqu'elle en était venue au _petit Tafflin_, il s'était juré à lui-même de posséder cette femme ou de mourir à la peine.

Il était à peu près dix heures et demie quand mistress Micawber se leva pour envelopper son bonnet dans le papier gris et remettre son chapeau. M. Micawber saisit le moment où Traddles endossait son paletot, pour me glisser une lettre dans la main, en me priant tout bas de la lire quand j'en aurais le temps. Je saisis, à mon tour, le moment où je tenais une bougie au-dessus de la rampe pour les éclairer, pendant que M. Micawber descendait le premier en conduisant mistress Micawber, et je retins Traddles qui les suivait déjà, le bonnet de cette dame à la main.

«Traddles, lui dis-je, M. Micawber n'a pas de mauvaises intentions, le pauvre homme, mais, si j'étais à votre place, je ne lui prêterais rien.

-- Mon cher Copperfield, dit Traddles en souriant, je n'ai rien à prêter.

-- Vous avez toujours votre nom, vous savez.

-- Ah! vous appelez cela quelque chose à prêter? dit Traddles d'un air pensif.

-- Certainement.

-- Oh! dit Traddles, oui, c'est bien sûr. Je vous suis très- obligé, Copperfield, mais j'ai peur de le lui avoir déjà prêté.

-- Pour ce billet qui est un placement sûr? demandais-je.

-- Non, dit Traddles. Pas pour celui-là. C'est la première fois que j'en entends parler. Je pensais qu'il me proposerait peut-être de signer celui-là, en retournant à la maison. Le mien, c'est autre chose.

-- J'espère qu'il n'y a pas de danger?

-- J'espère que non, dit Traddles: je ne le crois pas, parce qu'il m'a dit l'autre jour qu'il y avait pourvu. C'est l'expression de M. Micawber: «J'y ai pourvu.»

M. Micawber levant les yeux à ce moment, je n'eus que le temps de répéter mes recommandations au pauvre Traddles, qui me remercia et descendit. Mais en regardant l'air de bonne humeur avec lequel il portait le bonnet et donnait le bras à mistress Micawber, j'avais grand'peur qu'il ne se laissât livrer, pieds et poings liés, aux gens d'affaires.

Je revins au coin de mon feu, et je réfléchissais moitié gaiement moitié sérieusement, sur le caractère de M Micawber et sur nos anciennes relations, quand j'entendis quelqu'un monter rapidement. Je crus d'abord que c'était Traddles qui venait chercher quelque objet oublié par mistress Micawber, mais à mesure que le pas approchait, je le reconnus mieux; le coeur me battait et le sang me montait au visage. C'était Steerforth.

Je n'oubliais jamais Agnès, et elle ne quittait jamais le sanctuaire (si je puis m'exprimer ainsi) qu'elle occupait dans mon esprit depuis le premier jour. Mais lorsqu'il entra, et que je le vis devant moi, me tendant la main, le nuage obscur qui l'enveloppait dans ma pensée se déchira pour faire place à une lumière brillante, et je me sentis honteux et confus d'avoir douté d'un ami si cher. Mon affection pour Agnès n'en souffrit point: je pensais toujours à elle comme à l'ange bienfaisant de ma vie; mes reproches ne s'adressaient qu'à moi, et non pas à elle; j'étais troublé de l'idée que j'avais fait injure à Steerforth, et j'aurais voulu l'expier, si j'avais su comment m'y prendre.

«Eh bien, Pâquerette, mon garçon, vous voilà muet! dit Steerforth avec enjouement, en me serrant la main de la façon la plus amicale. Est-ce que je vous surprends au milieu d'un autre festin, sybarite que vous êtes. Je crois en vérité que les étudiants de Doctors'-Commons sont les jeunes gens les plus dissipés de Londres; vous nous distancez joliment, nous autres, innocente jeunesse d'Oxford!» Il promenait gaiement ses regards animés autour de la chambre, et vint s'asseoir sur le canapé en face de moi, à la place que mistress Micawber venait de quitter, puis il se mit à tisonner.

«J'étais si étonné au premier abord, lui dis-je en lui souhaitant la bienvenue avec toute la cordialité dont j'étais capable, que je n'avais plus la force de vous dire bonjour, Steerforth.

-- Eh bien! ma vue fait du bien aux yeux malades, comme disent les Écossais, répliqua Steerforth, et la vôtre produit le même effet, maintenant que vous êtes en pleine fleur, ma Pâquerette, comment allez-vous, monsieur Bacchanal?

-- Très-bien, répliquai-je, et je vous assure que je ne fête pas le moins du monde une bacchanale ce soir, quoique j'avoue que j'ai donné à dîner à trois personnes.

-- Que je viens de rencontrer dans la rue, faisant tout haut votre éloge, dit Steerforth. Quel est donc celui de vos amis qui était en pantalon collant?»

Je lui fis de mon mieux, en quelques mots, le portrait de M. Micawber, et il rit de tout son coeur, déclarant que c'était un homme à connaître, et qu'il entendait bien faire sa connaissance.

«Mais l'autre, lui dis-je à mon tour, notre autre ami; devinez qui c'est.

-- Dieu le sait peut-être, dit Steerforth, mais non pas moi. Ce n'est pas un fâcheux, j'espère? Je me suis figuré qu'il avait un peu l'air ennuyeux!

-- Traddles! dis-je d'un ton de triomphe.

-- Qui ça? demanda Steerforth de son air insouciant.

-- Est-ce que vous ne vous rappelez pas Traddles? Traddles, qui couchait dans la même chambre que nous à Salem-House?

-- Ah! c'est lui, dit Steerforth en frappant avec les pincettes un morceau de charbon placé sur le sommet du feu? Est-il toujours aussi simple qu'autrefois? Où donc l'avez-vous déterré?»

Je fis de Traddles un éloge aussi pompeux que possible, car je sentais que Steerforth avait pour lui quelque dédain. Mais lui, écartant ce sujet avec un signe de tête et un sourire, se borna à remarquer qu'il ne serait pas fâché non plus de revoir notre ancien camarade, qui avait toujours été un drôle de corps, puis il me demanda si j'avais quelque chose à lui donner à manger. Pendant les intervalles de ce court dialogue qu'il soutenait avec une vivacité fébrile, il brisait les charbons avec les pincettes, d'un air contrarié. Je remarquai qu'il continuait, pendant que je tirais de mon armoire les débris du pâté de pigeons, et quelques autres restes du festin.

«Mais voilà un souper de roi, Pâquerette, s'écria-t-il, en sortant tout à coup de sa rêverie, et en s'asseyant près de la table. Je vais y faire honneur, car je viens de Yarmouth.

-- Je croyais que vous étiez à Oxford, répliquai-je.

-- Non, dit Steerforth, je viens de faire le métier de matelot, ce qui vaut mieux.