David Copperfield - Tome I

Chapter 43

Chapter 433,821 wordsPublic domain

-- En attendant, dit Traddles en se rasseyant, et voilà la fin de tous ces ennuyeux détails personnels, je me tire d'affaire de mon mieux. Je ne gagne pas beaucoup d'argent, mais je n'en dépense pas beaucoup. En général, je prends mes repas à la table des habitants du rez-de-chaussée qui sont des gens très-aimables. M. et mistress Micawber connaissent la vie et sont de très-bonne compagnie.

-- Mon cher Traddles, m'écriai-je, qu'est-ce que vous me dites là?»

Traddles me regarda comme s'il ne savait pas à son tour ce que je disais là.

«M. et mistress Micawber! répétai-je, mais je suis intimement lié avec eux.»

Justement on frappa à la porte de la rue un double coup où je reconnus, d'après ma vieille expérience de Windsor-Terrace, la main de M. Micawber: il n'y avait que lui pour frapper comme ça. Tout ce qui pouvait me rester de doutes encore dans l'esprit sur la question de savoir si c'étaient bien mes anciens amis s'évanouit, et je priai Traddles de demander à son propriétaire de monter. En conséquence, Traddles se pencha sur la rampe de l'escalier pour appeler M. Micawber qui apparut bientôt. Il n'était point changé: son pantalon collant, sa canne, le col de sa chemise et son lorgnon étaient toujours les mêmes, et il entra dans la chambre de Traddles avec un certain air de jeunesse et d'élégance.

«Je vous demande pardon, monsieur Traddles, dit M. Micawber, avec la même inflexion de voix que jadis, en cessant tout à coup de chantonner un petit air: je ne savais pas trouver dans votre sanctuaire un individu étranger à ce domicile.»

M. Micawber me fit un léger salut, et remonta le col de sa chemise.

«Comment vous portez-vous, lui dis-je, monsieur Micawber?

-- Monsieur, dit M. Micawber, vous êtes bien bon. Je suis dans le _statu quo_.

-- Et mistress Micawber? repris-je.

-- Monsieur, dit M. Micawber, elle est aussi, grâce à Dieu, dans le _statu quo_.

-- Et les enfants? monsieur Micawber?

-- Monsieur, dit M. Micawber, je suis heureux de pouvoir vous dire qu'ils jouissent aussi de la meilleure santé.»

Jusque-là, M. Micawber, quoiqu'il fût debout en face de moi, ne m'avait pas reconnu du tout. Mais, en me voyant sourire, il examina mes traits avec plus d'attention, fit un pas en arrière et s'écria: «Est-ce possible! est-ce bien Copperfield que j'ai le plaisir de revoir?» et il me serrait les deux mains de toute sa force.

«Bonté du ciel! monsieur Traddles, dit M. Micawber, quelle surprise de vous trouver lié avec l'ami de ma jeunesse, mon compagnon des temps passés! Ma chère, cria-t-il par-dessus la rampe à mistress Micawber, pendant que Traddles semblait avec raison un peu étonné des dénominations qu'il venait de m'appliquer, il y a dans l'appartement de M. Traddles un monsieur qu'il désire avoir l'honneur de vous présenter, mon amour!»

M. Micawber reparut à l'instant, et me donna une seconde poignée de main.

«Et comment se porte notre bon docteur, Copperfield, dit M. Micawber, et tous nos amis de Canterbury?

-- Je n'ai reçu d'eux que de bonnes nouvelles.

-- J'en suis ravi, dit M. Micawber. C'est à Canterbury que nous nous sommes vus pour la dernière fois. À l'ombre de cet édifice religieux, pour me servir du style figuré immortalisé par Chaucer, de cet édifice qui a été autrefois le but du pèlerinage de tant de voyageurs des lieux les plus... en un mot, dit M. Micawber, tout près de la cathédrale.

-- C'est vrai, lui dis-je.» M. Micawber continuait à parler avec la plus grande volubilité, mais il me semblait apercevoir sur sa physionomie qu'il écoutait avec intérêt certains sons qui partaient de la chambre voisine, comme si mistress Micawber se lavait les mains, et qu'elle ouvrit et fermât précipitamment des tiroirs dont le jeu n'était pas facile.

«Vous nous trouvez, Copperfield, dit M. Micawber en regardant Traddles du coin de l'oeil, établis pour le moment dans une situation modeste et sans prétention, mais vous savez que, dans le cours de ma carrière, j'ai eu à surmonter des difficultés, et des obstacles à vaincre. Vous n'ignorez pas qu'il y a eu des moments dans ma vie où j'ai été obligé de faire halte, en attendant que certains événements prévus vinssent à bien tourner; enfin qu'il m'a fallu quelquefois reculer pour réussir à ce que je puis, j'espère, appeler sans présomption, mieux sauter. Je suis pour l'instant parvenu à l'une de ces étapes importantes dans la vie d'un homme. Je recule dans ce moment-ci pour mieux sauter, et j'ai tout lieu d'espérer que je ne tarderai pas à finir par un saut énergique.»

Je lui en exprimais toute ma satisfaction, quand mistress Micawber entra. Son costume était encore moins soigné que par le passé: peut-être cela venait-il de ce que j'en avais perdu l'habitude; elle avait pourtant fait quelques préparatifs pour voir du monde, elle avait même mis une paire de gants bruns.

«Ma chère, dit M. Micawber en l'amenant vers moi, voilà un gentleman du nom de Copperfield qui voudrait renouveler connaissance avec vous.»

Il eût mieux valu, à ce qu'il paraît, ménager cette surprise car mistress Micawber, qui était dans un état de santé précaire, en fut tellement troublée et souffrante, que M. Micawber fut obligé de courir chercher de l'eau à la pompe de la cour et d'en remplir une cuvette pour lui baigner les tempes. Elle se remit pourtant bientôt et manifesta un vrai plaisir de me revoir. Nous restâmes encore à causer tous ensemble pendant une demi-heure, et je lui demandai des nouvelles des deux jumeaux, «qui étaient aujourd'hui, me dit-elle, grands comme père et mère.» Quant à maître Micawber et mademoiselle sa soeur, elle me les représenta comme de vrais géants, mais ils ne parurent pas dans cette occasion.

M. Micawber désirait infiniment me persuader de rester à dîner. Je n'y aurais fait aucune objection, si je n'avais cru lire dans les yeux de mistress Micawber un peu d'inquiétude en calculant la quantité de viande froide contenue dans le buffet. Je déclarai donc que j'étais engagé ailleurs, et remarquant que l'esprit de mistress Micawber semblait par là soulagé d'un grand poids, je résistai à toutes les insistances de son époux.

Mais je dis à Traddles et à M. et mistress Micawber, qu'avant de pouvoir me décider à les quitter, il fallait qu'ils m'indiquassent le jour qui leur conviendrait pour venir dîner chez moi. Les occupations qui tenaient Traddles à la chaîne nous obligèrent à fixer une époque assez éloignée, mais enfin on choisit un jour qui convenait à tout le monde, et là-dessus je pris congé d'eux.

M. Micawber, sous prétexte de me montrer un chemin plus court que celui par lequel j'étais venu, m'accompagna jusqu'au coin de la rue dans l'intention, ajouta-t-il, de dire quelques mots en confidence à un ancien ami.

«Mon cher Copperfield, me dit M. Micawber, je n'ai pas besoin de vous répéter que c'est pour nous, dans les circonstances actuelles, une grande consolation que d'avoir sous notre toit une âme comme celle qui resplendit, si je puis m'exprimer ainsi, qui resplendit chez votre ami Traddles. Avec une blanchisseuse qui vend des galettes pour plus proche voisine, et un sergent de ville comme habitant de la maison d'en face, vous pouvez concevoir que sa société est une grande douceur pour mistress Micawber et pour moi. Je suis pour le moment occupé, mon cher Copperfield, à faire la commission pour les blés. Cette vocation n'est point rémunératrice: en d'autres termes elle ne rapporte rien, et des embarras pécuniaires d'une nature temporaire en ont été la conséquence. Je suis heureux de vous dire pourtant que j'ai en perspective la chance de voir arriver quelque chose (excusez-moi de ne pouvoir dire dans quel genre, je ne suis pas libre de vous livrer ce secret), quelque chose qui me permettra, j'espère, de me tirer d'affaire ainsi que votre ami Traddles, auquel je porte un véritable intérêt. Vous ne serez peut-être pas étonné d'apprendre que mistress Micawber est dans un état de santé qui ne rend pas tout à fait improbable la supposition que les gages de l'affection qui..., en un mot qu'un petit nouveau-né vienne bientôt s'ajouter à la troupe enfantine. La famille de mistress Micawber a bien voulu exprimer son mécontentement de cet état de choses. Tout ce que je peux dire, c'est que je ne sache pas que cela les regarde en aucune manière, et que je repousse cette manifestation de leurs sentiments avec dégoût et mépris.»

M. Micawber me donna alors une nouvelle poignée de main et me quitta.

CHAPITRE XXVIII.

Il faut que M. Micawber jette le gant à la société.

Jusqu'au jour où je devais recevoir les vieux amis que j'avais retrouvés, je vécus de Dora et de café. Mon appétit souffrait de l'ardeur de mon amour et j'en étais bien aise, car il me semblait que j'aurais commis un acte de perfidie envers Dora, si j'avais pu manger mon dîner avec plaisir comme à l'ordinaire. J'avais beau marcher tout le jour, l'exercice ne produisait pas ses conséquences naturelles, attendu que le désappointement détruisait l'effet du grand air. Et puis, il faut tout dire, j'ai des doutes trop justifiés par l'amère expérience que j'acquis à cette époque de ma vie, sur la question de savoir si un être humain, soumis à la perpétuelle torture d'avoir des bottes trop étroites, peut être sensible aux jouissances de la nourriture animale. Je crois qu'il faut d'abord que les extrémités soient libres avant que l'estomac puisse agir lui-même avec vigueur.

Je ne renouvelai pas, à l'occasion de cette petite réunion d'amis, les grands préparatifs que j'avais faits naguère. Je me procurai seulement une paire de soles, un petit gigot de mouton et un pâté de pigeons. Mistress Crupp se révolta à la première proposition que je lui fis timidement de faire cuire le poisson et le mouton; elle me dit avec un sentiment profond de dignité blessée:

«Non, non, monsieur! vous ne me demanderez pas une chose pareille. Vous me connaissez trop bien pour supposer que je sois capable de faire quelque chose qui répugne à mes sentiments.»

Mais à la fin il y eut un compromis, et mistress Crupp consentit à accomplir cette grande entreprise, à condition que je dînerais dehors, après cela, pendant quinze jours.

Je remarquerai ici que la tyrannie de mistress Crupp me causait des souffrances indicibles. Je n'ai jamais eu si grand'peur de personne. Nous passions notre vie à faire ensemble des compromis. Si j'hésitais, elle était saisie à l'instant de ce mal extraordinaire qui se tenait en embuscade dans quelque coin de son tempérament, prêt à saisir le moindre prétexte pour mettre sa vie en péril. Si je sonnais avec impatience, après une demi-douzaine de coups de sonnette modestes et sans effet, quand elle apparaissait, ce qui n'arrivait pas toujours, c'était d'un air de reproche; elle tombait essoufflée sur une chaise près de la porte, appuyait la main sur son sein nankin, et se trouvait tellement indisposée, que j'étais bien heureux de me débarrasser d'elle au prix de mon eau-de-vie ou de tout autre sacrifice. Si je trouvais mauvais qu'elle n'eût pas encore fait mon lit à cinq heures de l'après-midi, ce que je persiste à regarder comme un arrangement incommode, un seul geste de la main vers cette région nankin de sa sensibilité blessée me mettait à l'instant dans la nécessité de balbutier des excuses. En un mot, j'étais prêt à faire toutes les concessions que l'honneur ne réprouvait pas, plutôt que d'offenser mistress Crupp. Elle était la terreur de ma vie.

J'achetai une _servante_ d'occasion pour ce dîner, au lieu de prendre de nouveau le jeune homme bien adroit, contre lequel j'avais conçu quelques préjugés depuis que je l'avais rencontré un dimanche matin dans la Strand revêtu d'un gilet qui ressemblait étonnamment à l'un des miens qui me manquait depuis le jour où il avait servi chez moi. Quant à «la jeune personne,» elle fut invitée à se borner à apporter les plats et à se retirer ensuite hors de l'antichambre, sur le palier, d'où on ne pourrait l'entendre renifler, comme elle en avait l'habitude. C'était d'ailleurs le moyen d'éviter qu'elle pût fouler aux pieds les assiettes dans sa retraite précipitée.

Je préparai les matériaux nécessaires pour un bol de punch dont je comptais confier la composition à M. Micawber; je me procurai une bouteille d'eau de lavande, deux bougies, un paquet d'épingles mélangées et une pelote que je plaçai sur ma toilette, pour aider aux soins de toilette de mistress Micawber. Je fis allumer du feu dans ma chambre à coucher pour l'agrément de mistress Micawber, puis, ayant mis le couvert moi-même, j'attendis avec calme l'effet de mes préparatifs.

À l'heure dite, mes trois invités arrivèrent ensemble, le col de chemise de M. Micawber était plus grand qu'à l'ordinaire, et il avait mis un ruban neuf à son lorgnon. Mistress Micawber avait enveloppé son bonnet dans un papier gris: Traddles portait le paquet et donnait le bras à mistress Micawber. Ils furent tous enchantés de mon appartement. Quand je conduisis mistress Micawber devant ma toilette, et qu'elle vit les préparatifs que j'avais faits en son honneur, elle en fut dans un tel ravissement qu'elle appela M. Micawber.

«Mon cher Copperfield, dit M. Micawber, c'est tout à fait du luxe. C'est une prodigalité qui me rappelle le temps où je vivais dans le célibat, et où mistress Micawber n'avait pas encore été sollicitée d'aller déposer sa foi sur l'autel de l'hyménée.

-- Il veut dire sollicitée par lui, monsieur Copperfield, dit mistress Micawber d'un ton malin, il ne peut pas parler pour les autres.

-- Ma chère, repartit M. Micawber avec un sérieux soudain, je n'ai aucun désir de parler pour les autres. Je sais trop bien que, lorsque dans les arrêts impénétrables du Destin vous m'avez été réservée, vous étiez peut-être réservée à un homme destiné, après de longs combats, à devenir enfin victime d'un embarras pécuniaire compliqué. Je comprends votre allusion, mon amie. Je la regrette, mais je vous la pardonne.

-- Micawber! s'écria mistress Micawber en pleurant, ai-je donc mérité d'être traitée ainsi? moi qui ne vous ai jamais abandonné, qui ne vous abandonnerai jamais!

-- Mon amour, dit M. Micawber très-ému, vous me pardonnerez, et notre ancien ami Copperfield me pardonnera aussi, j'en suis sûr, une susceptibilité momentanée causée par les blessures que vient de rouvrir une collision récente avec le séide du pouvoir, en d'autres termes, avec un misérable rat-de-cave attaché au service des eaux, et j'espère que vous plaindrez, sans le condamner, cet excès de sensibilité.»

Là-dessus M. Micawber embrassa mistress Micawber, me serra la main, et je conclus de l'allusion qu'il venait de faire qu'on lui avait supprimé l'eau de la ville, faute par lui de payer ce qu'il devait de taxe à la Compagnie.

Pour détourner ses pensées de ce sujet mélancolique, j'appris à M. Micawber que je comptais sur lui pour faire un bol de punch, et je lui montrai les citrons. Son abattement, pour ne pas dire son désespoir, disparut en un moment. Je n'ai jamais vu un homme jouir du parfum de l'écorce de citron, du sucre, de l'odeur du rhum et de la vapeur de l'eau bouillante comme M. Micawber ce jour-là. C'était plaisir de voir son visage resplendir au milieu du nuage formé par ces évaporations délicates, tandis qu'il mêlait, qu'il remuait, qu'il goûtait, qu'il avait l'air enfin, au lieu de préparer du punch, de s'occuper à faire une fortune considérable, qui devait enrichir sa famille de génération en génération. Quant à mistress Micawber, je ne sais si ce fut l'effet du bonnet ou de l'eau de lavande, ou des épingles, ou du feu, ou des bougies, mais elle sortit de ma chambre charmante, par comparaison, et surtout gaie comme un pinson.

Je suppose, je n'ai jamais osé le demander, mais je suppose, qu'après avoir frit les soles, mistress Crupp se trouva mal, parce que le dîner s'arrêta là. Le gigot arriva, tout rouge à l'intérieur et très-pâle à l'extérieur, sans compter qu'il était couvert d'une substance étrangère de nature poudreuse qui semblait indiquer qu'il était tombé dans les cendres de la fameuse cheminée de la cuisine. Peut-être le jus nous aurait-il fourni là-dessus quelques renseignements, mais il n'y en avait pas; «la jeune personne» l'avait répandu tout entier sur l'escalier, où il formait une longue traînée, qui, soit dit en passant, resta là tant qu'elle voulut, sans être dérangée. Le pâté de pigeons n'avait pas trop mauvaise mine, mais c'était un pâté trompeur; la croûte en ressemblait à ces têtes désespérantes pour le phrénologue, pleines de bosses et d'éminences, sous lesquelles il n'y a rien de particulier. En un mot, le banquet fit fiasco, et j'aurais été très-malheureux (de mon peu de succès, veux-je dire, car je l'étais toujours en songeant à Dora) si je n'avais été récréé par la bonne humeur de mes hôtes et par une idée lumineuse de M. Micawber.

«Mon cher Copperfield, dit M. Micawber, il arrive des accidents dans les maisons les mieux tenues, mais dans les ménages qui ne sont pas gouvernés par cette influence souveraine qui sanctifie et rehausse le... la..., en un mot, par l'influence de la femme revêtue du saint caractère de l'épouse, on peut les attendre à coup sûr, et il faut savoir les supporter avec philosophie. Si vous me permettiez de vous faire remarquer qu'il y a peu de comestibles qui vaillent mieux dans leur genre qu'une grillade, je vous dirais qu'avec la division du travail, nous pourrions arriver à un excellent résultat de cette nature, si la jeune personne qui vous sert pouvait seulement nous procurer un gril; je vous réponds qu'alors ce petit malheur serait bientôt réparé.»

Il y avait dans l'office un gril sur lequel on faisait cuire, tous les matins, ma tranche de lard: on l'apporta en un clin d'oeil et on s'appliqua à l'instant à mettre à exécution l'idée de M. Micawber. La division du travail qu'il avait conçue s'accomplissait ainsi: Traddles coupait le mouton par tranches, M. Micawber, qui avait un grand talent pour toutes les choses de ce genre, les couvrait de poivre, de sel et de moutarde; je les plaçais sur le gril, je les retournais avec une fourchette, puis je les enlevais sous la direction de M. Micawber, pendant que mistress Micawber faisait chauffer et remuait constamment de la sauce aux champignons dans une petite écuelle. Quand nous eûmes assez de tranches pour commencer, nous tombâmes dessus avec nos manches encore retroussées et une nouvelle série de grillades devant le feu, partageant notre attention entre le mouton en activité de service sur nos assiettes et celui qui cuisait encore.

La nouveauté de ces opérations culinaires, leur excellence, l'activité qu'elles exigeaient, la nécessité de se lever à tout moment pour regarder les tranches qui étaient devant le feu et de se rasseoir à tout moment pour les dévorer à mesure qu'elles sortaient du gril, tout chaud tout bouillant; nos teints animés par notre ardeur et par celle du feu, tout cela nous amusait tant, qu'au milieu de nos rires folâtres et de nos extases gastronomiques, il ne resta bientôt plus du gigot que l'os; mon appétit avait reparu d'une manière merveilleuse. Je suis honteux de le dire, mais je crois en vérité, que j'oubliai Dora un moment, un tout petit moment; je suis convaincu que M. et mistress Micawber n'auraient pas trouvé la fête plus réjouissante quand ils auraient vendu un lit pour la payer. Traddles riait, mangeait et travaillait avec le même entrain, et nous en faisions tous autant. Jamais vous n'avez vu succès plus complet.

Nous étions donc au comble du bonheur et nous travaillions, chacun dans notre département respectif, à amener la dernière grillade à un degré de perfection qui pût couronner la fête, quand je m'aperçus qu'un étranger était entré dans la chambre; et mes yeux rencontrèrent ceux du grave Littimer qui se tenait devant moi, le chapeau à la main.

«Qu'y a-t-il donc? demandai-je involontairement.

-- Je vous demande pardon, monsieur; on m'avait dit d'entrer. Mon maître n'est-il pas ici, monsieur?

-- Non.

-- Vous ne l'avez pas vu, monsieur?

-- Non, est-ce que vous n'étiez pas avec lui?

-- Pas pour le moment, monsieur.

-- Vous a-t-il dit que vous le trouveriez ici?

-- Pas précisément, monsieur, mais je pense qu'il y viendra demain, puisqu'il n'est pas venu aujourd'hui.

-- Vient-il d'Oxford?

-- Si monsieur voulait bien s'asseoir, continua-t-il avec respect, je lui demanderais la permission de le remplacer pour le moment.» Là-dessus il prit la fourchette sans que je fisse aucune résistance, et il se pencha sur le gril comme s'il concentrait toute son attention sur cette opération délicate.

L'arrivée de Steerforth ne nous aurait pas beaucoup dérangés; mais nous fûmes en un instant complètement humiliés et découragés par la présence de son respectable serviteur. M. Micawber se laissa glisser sur sa chaise, en chantonnant un air pour montrer qu'il était parfaitement à son aise. Le manche d'une fourchette qu'il avait cachée précipitamment dans son gilet passait encore au travers, comme s'il venait de se poignarder. Mistress Micawber enfila ses gante bruns et prit un air de langueur élégante. Traddles passa ses mains graisseuses dans ses cheveux, qu'il hérissa complètement, et regarda la nappe d'un air de confusion. Quant à moi, je n'étais plus qu'un baby à ma propre table, et j'osais à peine jeter un regard sur ce respectable phénomène qui arrivait je ne sais d'où pour mettre ma maison en ordre.

Cependant, il retira le mouton du gril et en offrit gravement à tout le monde à la ronde. On accepta, mais nous avions tous perdu l'appétit, et nous ne fîmes plus que semblant de manger. En nous voyant repousser nos assiettes, il les enleva sans bruit et mit le fromage sur la table. Il l'enleva ensuite quand on eut fini, desservit, entassa les assiettes sur la servante, nous donna des petits verres, plaça le vin sur la table, et de son propre mouvement roula la servante dans l'office. Tout cela fut exécuté dans la perfection et sans qu'il levât seulement les yeux, uniquement occupé, à ce qu'il semblait, de son affaire. Mais lorsqu'il tournait les talons, je voyais, rien qu'à ses coudes, qu'ils exprimaient hautement sa ferme conviction que j'étais extrêmement jeune.

«Voulez-vous que je fasse encore quelque chose, monsieur?

-- Je vous remercie, lut dis-je. Mais vous allez dîner aussi?

-- Non, monsieur, je vous suis bien obligé.

-- M. Steerforth vient-il d'Oxford?

-- Pardon, monsieur?

-- Je demande si M. Steerforth vient d'Oxford?

-- Je pense qu'il sera ici demain, monsieur. Je croyais même le trouver chez vous aujourd'hui. C'est sans doute moi, monsieur, qui me serai trompé.

-- Si vous le voyez avant moi...

-- Je demande pardon à monsieur, mais je ne pense pas le voir avant monsieur.

-- Dans le cas où vous le verriez, dites-lui que je suis bien fâché qu'il ne soit pas venu ici aujourd'hui, parce qu'il y aurait trouvé un de ses anciens camarades.

-- Vraiment, monsieur?» et il partagea son salut entre moi et Traddles auquel il jeta un coup d'oeil.

Il prenait sans bruit le chemin de la porte, lorsque, faisant un effort désespéré pour lui dire enfin quelque chose d'un ton simple et naturel, ce qui lui était pas encore arrivé, je lui dis:

«Eh! Littimer!

-- Monsieur!

-- Êtes-vous resté longtemps à Yarmouth cette fois?

-- Pas très-longtemps, monsieur.

-- Vous avez vu achever le bateau?

-- Oui, monsieur, j'étais resté pour voir achever le bateau.

-- Je le sais. (Il leva les yeux sur moi d'un air de respect.) M. Steerforth ne l'a pas encore vu, je pense?

-- Je ne puis pas vous dire, monsieur. Je pense... mais je ne puis réellement pas dire... je souhaite le bonsoir à monsieur.»