David Copperfield - Tome I

Chapter 42

Chapter 423,976 wordsPublic domain

Nous partîmes de bonne heure le lendemain, car il y avait une affaire de sauvetage qui se présentait devant la Cour de l'amirauté et qui exigeait une connaissance assez exacte de toute la science de la navigation; or, comme naturellement nous n'étions pas très-habiles sur cette matière à la Cour, le juge avait prié deux vieux Trinity-Masters d'avoir la charité de venir à son aide. Dora non moins matinale était déjà à table pour nous faire le thé, et j'eus le triste plaisir de lui ôter mon chapeau du haut du phaéton, pendant qu'elle se tenait sur le seuil de la porte avec Jip dans ses bras.

Je ne tenterai point d'inutiles efforts pour dépeindre ce que la Cour de l'amirauté me représenta ce jour-là, ni la confusion de mon esprit à l'endroit de l'affaire qui s'y traitait, je ne raconterai pas comment je lisais le nom de Dora inscrit sur la rame d'argent déposée sur la table comme emblème de notre haute juridiction, ni ce que je sentis quand M. Spenlow retourna chez lui sans moi (j'avais formé l'espoir insensé qu'il m'y ramènerait peut-être): il me semblait que j'étais un matelot abandonné sur une île déserte par son vaisseau. Si cette vieille Cour pouvait se réveiller de son assoupissement et présenter sous une forme visible tous les beaux rêves que je fis sur Dora dans son sein, je m'en rapporterais à elle pour rendre témoignage à la vérité de mes paroles.

Je ne parle pas des rêves de ce jour-là seulement, mais de ceux qui me poursuivirent de jour en jour, de mois en mois. Quand je me rendais à la Cour ce n'était pas le moins du monde pour y étudier les affaires, non, c'était uniquement pour penser à Dora. S'il m'arrivait de donner un moment aux procès qui se plaidaient devant moi, c'était pour me demander, quand il s'agissait d'affaires matrimoniales, comment il se faisait que tous les gens mariés ne fussent pas heureux, car je pensais à Dora: et s'il était question de succession, je considérais quelles démarches j'aurais faites si tout cet argent m'avait été légué, pour obtenir enfin Dora. Pendant la première semaine de ma passion, j'achetai quatre gilets magnifiques, non pour ma propre satisfaction, je n'y mettais pas de vanité, mais à cause de Dora; je pris l'habitude de porter des gants paille dans la rue, et c'est alors que je jetai les premiers fondements de tous les cors aux pieds dont j'aie jamais souffert. Si les bottes que je portais dans ce temps-là pouvaient reparaître pour les comparer avec la taille naturelle de mes pieds, elles prouveraient de la manière la plus touchante quel était alors l'état de mon coeur.

Et cependant, estropié volontaire en l'honneur de Dora, je faisais tous les jours plusieurs lieues à pied dans l'espérance de la voir. Non-seulement je fus bientôt aussi connu que le facteur sur la route de Norwood, mais je ne négligeais pas davantage les rues de Londres. J'errais dans les environs des magasins à la mode, je hantais les bazars comme un revenant, je me promenais en long et en large dans le parc: j'en étais éreinté. Parfois, à de longs intervalles et dans de rares occasions, je l'apercevais. Parfois je lui voyais agiter son gant à la portière d'une voiture, parfois je la rencontrais à pied, je faisais quelques pas avec elle et miss Murdstone, et je lui parlais. Dans ce dernier cas, j'étais toujours très-malheureux ensuite de ne lui avoir rien dit de ce qui m'occupait le plus, de ne pas lui avoir assez fait voir toute l'étendue de mon dévouement, dans la crainte qu'elle ne songeât seulement pas à moi. Je vous laisse à penser si je soupirais après une nouvelle invitation de M. Spenlow. Mais non, j'étais constamment désappointé, car je n'en recevais aucune.

Il fallait que mistress Crupp fût une femme douée d'une grande pénétration, car cet attachement ne datait que de quelques semaines, et je n'avais pas eu le courage, en écrivant à Agnès, de m'expliquer plus nettement qu'en disant que j'avais été chez M. Spenlow, dont toute la famille, ajoutais-je, se réduit à une fille unique; il fallait, dis-je, que mistress Crupp fût une femme douée d'une grande pénétration, car, même dès le début de ma passion, elle avait découvert mon secret. Elle monta, un soir que j'étais plongé dans un grand abattement, me demander si je ne pouvais pas lui donner, pour la soulager dans une attaque de ses _espasmes_, une cuillerée de teinture de cardamome à la rhubarbe, parfumés de cinq gouttes d'essence de clous de girofle, c'était le meilleur remède pour sa maladie: si je n'avais pas cette liqueur sous la main, on pouvait la remplacer par un peu d'eau-de-vie, ce qui ne lui était pas aussi agréable, ajouta-t-elle, mais après la teinture de cardamome, c'était le meilleur pis aller. Comme je n'avais jamais entendu parler du premier remède et que j'avais toujours une bouteille du second dans mon armoire, j'en donnai un verre à mistress Crupp qui commença à le boire en ma présence pour me prouver qu'elle n'était pas femme à en faire un mauvais usage.

«Allons, courage, monsieur! me dit mistress Crupp; je ne puis supporter de vous voir ainsi, monsieur; moi aussi, je suis mère!»

Je ne saisissais pas bien l'application que je pouvais me faire de ce «moi aussi,» ce qui ne m'empêcha pas de sourire à mistress Crupp avec toute la bienveillance dont j'étais capable.

«Allons, monsieur! dit mistress Crupp. Je vous demande pardon excuse; mais je sais ce dont il s'agit, monsieur. Il y a une demoiselle là-dessous.

-- Mistress Crupp! répondis-je en rougissant.

-- Le bon Dieu vous bénisse! ne vous laissez pas abattre, monsieur, dit mistress Crupp avec un signe d'encouragement. Ayez bon courage, monsieur! si celle-là n'est pas aimable pour vous, il n'en manque pas d'autres. Vous êtes un jeune monsieur avec qui on ne demande pas mieux que d'être aimable, monsieur Compère fils; il faut seulement que vous vous estimiez ce que vous valez, monsieur.»

Mistress Crupp ne manquait jamais de m'appeler monsieur Compère fils: d'abord, sans aucun doute, parce que ce n'était pas mon nom, et ensuite peut-être en souvenir de quelque baptême où le parrain l'avait choisie pour sa commère.

«Qu'est-ce qui vous fait supposer qu'il y ait une demoiselle là- dessous, mistress Crupp?

-- Monsieur Compère fils, dit mistress Crupp d'un ton de sensibilité, moi aussi, je suis mère!»

Pendant un moment mistress Crupp ne put faire autre chose que de se tenir la main appuyée sur son sein nankin, et de prendre des forces préventives contre le retour de ses coliques en sirotant sa médecine. Enfin elle me dit:

«Quand votre chère tante loua pour vous cet appartement, monsieur Compère fils, je me dis: «J'ai enfin trouvé quelqu'un à aimer; le ciel en soit loué; j'ai enfin trouvé quelqu'un à aimer!» Voilà mon expression... Vous ne mangez pas assez, monsieur, et vous ne buvez pas non plus.

-- Est-ce là-dessus que vous fondez vos suppositions, mistress Crupp? demandai-je.

-- Monsieur, dit mistress Crupp d'un ton qui approchait de la sévérité, j'ai fait le ménage de beaucoup de jeunes gens. Un jeune homme peut prendre trop de soin de sa personne, ou bien n'en prendre pas assez. Il peut se coiffer avec trop de soin, ou ne pas même faire sa raie de côté. Il peut porter des bottes trop larges ou trop étroites, cela dépend du caractère; mais quelle que soit l'extrémité dans laquelle il se jette, dans l'un ou l'autre cas, monsieur, il y a toujours une demoiselle là-dessous.»

Mistress Crupp secoua la tête d'un air si déterminé que je ne savais plus quelle contenance faire.

«Le monsieur qui est mort ici avant vous, dit mistress Crupp, eh bien! il était devenu amoureux... d'une servante d'auberge, et aussitôt il fit rétrécir tous ses gilets, pour ne pas paraître gonflé comme il était par la boisson.

-- Mistress Crupp, lui dis-je, je vous prierai de ne pas confondre la jeune personne dont il s'agit avec une servante d'auberge ou avec toute autre créature de cette espèce, s'il vous plaît.

-- M. Compère fils, repartit mistress Crupp, moi aussi je suis mère, et ce que vous dites là n'est pas probable. Je vous demande pardon de mon indiscrétion, monsieur. Je n'ai aucun désir de me mêler de ce qui ne me regarde pas. Mais vous êtes jeune, M. Compère fils, et mon avis est que vous preniez courage, que vous ne vous laissiez pas abattre, et que vous vous estimiez à votre valeur. Si vous pouviez vous occuper à quelque chose monsieur, dit mistress Crupp, par exemple à jouer aux quilles, monsieur, c'est une jouissance; cela vous distrairait et vous ferait du bien.»

À ces mots mistress Crupp me fit une révérence majestueuse en guise de remercîment pour ma médecine, et se retira en feignant de prendre grand soin de ne pas renverser l'eau-de-vie, qui avait complètement disparu. En la voyant s'éloigner dans l'obscurité, il me vint bien dans l'idée que mistress Crupp avait pris là une singulière liberté de me donner des conseils; mais, d'un autre côté, je n'en étais pas fâché; c'était une leçon pour moi de mieux garder mon secret à l'avenir.

CHAPITRE XXVII.

Tommy Traddles.

Peut-être fut-ce en conséquence de l'avis de mistress Crupp, et parce que l'idée des quilles me rappelait le souvenir de quelques parties avec Traddles, que je conçus le lendemain la pensée d'aller à la recherche de mon ancien camarade. Le temps qu'il devait passer hors de Londres était écoulé, et il demeurait dans une petite rue près de l'École vétérinaire, à Camden-Town, quartier spécialement habité, me dit l'un de nos clercs qui logeait par là, par de jeunes étudiants de l'école, qui achetaient des ânes en vie pour faire sur ces quadrupèdes des expériences _in anima vili_, dans leurs appartements particuliers. Je me fis donner par le même clerc quelques renseignements sur la situation de cette retraite académique, et je partis dans l'après-midi pour aller voir mon ancien camarade.

La rue en question laissait quelque chose à désirer. J'aurais voulu pour Traddles qu'elle lui donnât plus d'agrément. Je trouvai que les habitants ne se gênaient pas assez pour jeter au beau milieu du chemin ce dont ils ne savaient que faire, de sorte que non-seulement elle était boueuse et nauséabonde, mais encore qu'il y régnait un grand désordre de feuilles de choux. Ce n'était pas tout d'ailleurs, les végétaux ce jour-là s'étaient recrutés d'une vieille savate, d'une casserole défoncée, d'un chapeau de femme de satin noir et d'un parapluie, arrivés à différentes périodes de décomposition, que j'aperçus en cherchant le numéro de Traddles.

L'apparence générale du lieu me rappela vivement le temps où je demeurais chez M. et mistress Micawber. Un certain air indéfinissable d'élégance déchue qui s'attachait encore à la maison que je cherchais et qui la distinguait des autres, quoiqu'elles fussent toutes construites sur le modèle uniforme de ces essais primitifs d'un écolier maladroit qui apprend à dessiner des maisons, me rappela mieux encore le souvenir de mes anciens hôtes. La conversation à laquelle j'assistai, en arrivant à la porte qu'on venait d'ouvrir au laitier, ne fit qu'ajouter à la vivacité de mes réminiscences.

«Voyons, disait le laitier à une très-jeune servante, a-t-on pensé à ma petite note?

-- Oh! monsieur dit qu'il va s'en occuper tout de suite, répondit- elle.

-- Parce que...» reprit le laitier en continuant, comme s'il n'avait point reçu de réponse, et parlant plutôt, à ce qu'il me parut, d'après son ton et les regards furieux qu'il jetait dans l'antichambre, pour l'édification de quelqu'un qui était dans la maison que pour celle de la petite servante, «parce que voilà si longtemps que cette note va son train, que j'ai bien peur qu'elle ne finisse par prendre la clef des champs, et puis après ça cours après! Or, vous comprenez que cela ne peut pas se passer ainsi!» cria le laitier, toujours plus haut et d'un ton plus perçant, du fond du corridor jusque dans la maison.

Rien n'était plus en désaccord avec ses manières que son état de laitier. C'eût été un boucher ou un marchand de rogomme, qu'on lui eût encore trouvé la mine féroce pour son état.

La voix de la petite servante s'affaiblit; mais il me sembla, d'après le mouvement de ses lèvres, qu'elle murmurait de nouveau qu'on allait s'occuper tout de suite de la note.

«Je vais vous dire, reprit le laitier en fixant les yeux sur elle pour la première fois et en la prenant par le menton: aimez-vous le lait?

-- Oui, beaucoup, répliqua-t-elle.

-- Eh bien! continua le laitier, vous n'en aurez pas demain. Vous m'entendez: vous n'aurez pas une goutte de lait demain.»

Elle me sembla par le fait soulagée d'apprendre qu'elle en aurait du moins aujourd'hui. Le laitier, après un signe de tête sinistre, laissa aller son menton, et ouvrant son pot de lait, de la plus mauvaise grâce du monde, remplit celui de la famille, puis s'éloigna en grommelant, et se remit à crier son lait dans la rue d'un ton furieux.

«Est-ce ici que demeure M. Traddles?» demandai-je.

Une voix mystérieuse me répondit: «oui,» du fond du corridor. Sur quoi la petite servante répéta:

«Oui.

-- Est-il chez lui?»

La voix mystérieuse répondit de nouveau affirmativement et la servante fit écho. Là-dessus j'entrai, et d'après les indications de la petite bonne, je montai, suivi, à ce qu'il me sembla, par un oeil mystérieux qui appartenait sans doute à la voix mystérieuse, qui partait elle-même d'une petite pièce située sur le derrière de la maison.

Je trouvai Traddles sur le palier. La maison n'avait qu'un premier étage, et la chambre dans laquelle il m'introduisit avec une grande cordialité était située sur le devant. Elle était très- propre quoique pauvrement meublée. Je vis qu'elle composait tout son appartement, car il y avait un lit-canapé, et les brosses et le cirage étaient cachés au milieu des livres, derrière un dictionnaire, sur la tablette la plus élevée. Sa table était couverte de papiers; il était revêtu d'un vieil habit et travaillait de tout son coeur. Ce n'est pas, je crois, que j'eusse envie de dresser l'inventaire des lieux, mais je vis cela d'un coup d'oeil, avant de m'asseoir, y compris l'église peinte sur son encrier de porcelaine; c'était encore une faculté d'observation que j'avais appris à exercer du temps des Micawber. Divers arrangements ingénieux de son cru, pour dissimuler sa commode et pour loger ses bottes, son miroir à barbe, etc., me rappelaient avec une exactitude toute particulière les habitudes de Traddles, dans le temps où il faisait avec du papier à écolier des modèles de repaires d'éléphants assez grands pour y emprisonner des mouches, et où il se consolait dans ses chagrins par les fameux chefs-d'oeuvre dont j'ai parlé plus d'une fois.

Dans un coin de la chambre j'aperçus quelque chose qui était soigneusement couvert d'un grand drap blanc, sans pouvoir deviner ce que c'était.

«Traddles, lui dis-je en lui donnant une seconde poignée de main, quand je fus assis, je suis enchanté de vous voir.

-- C'est moi qui suis enchanté de vous voir, Copperfield, répliqua-t-il. Oh! oui, je suis bien heureux de vous voir. C'est parce que j'étais vraiment ravi de vous voir quand nous nous sommes rencontrés chez M. Waterbrook, et que j'étais bien sûr que vous en étiez également bien aise, que je vous ai donné mon adresse ici, et non dans mon étude d'avocat.

-- Ah! vous avez une étude d'avocat?

-- C'est-à-dire que j'ai le quart d'une étude et d'un corridor, et aussi le quart d'un clerc, repartit Traddles. Nous nous sommes cotisés à quatre pour louer une étude, afin d'avoir l'air de faire des affaires, et nous payons de même le clerc entre nous. Il me coûte bel et bien deux shillings par semaine.»

Je retrouvai la simplicité de son caractère et sa bonne humeur accoutumée, mais aussi son guignon ordinaire, dans l'expression du sourire qui accompagnait cette explication.

«Ce n'est pas le moins du monde par orgueil, vous comprenez, Copperfield, dit Traddles, que je ne donne pas en général mon adresse ici. C'est uniquement dans l'intérêt des gens qui ont affaire à moi, et à qui cela pourrait bien ne pas plaire. J'ai déjà fort à faire pour percer dans le monde, et je ne dois pas songer à autre chose.

-- Vous vous destinez au barreau, à ce que m'a dit M. Waterbrook? lui dis-je.

-- Oui, oui, dit Traddles en se frottant lentement les mains, j'étudie pour le barreau. Le fait est que j'ai commencé à prendre mes inscriptions, quoique un peu tard. Il y a déjà quelque temps que je suis inscrit, mais les cent livres sterling à payer c'était une grosse affaire, continua-t-il, en faisant la grimace comme s'il venait de se faire arracher une dent.

-- Savez-vous à quoi je ne puis m'empêcher de penser en vous regardant, Traddles? lui demandai-je.

-- Non, dit-il.

-- À ce costume bleu de ciel que vous portiez.

-- Oui, oui, dit Traddles en riant; un peu étroit aux bras et aux jambes, n'est-ce pas? En bien! ma foi! c'était le bon temps! qu'en dites-vous?

-- Je crois que quand notre maître nous aurait rendus un peu plus heureux, cela ne nous aurait pas fait de mal, répondis-je.

-- Ça peut bien être, dit Traddles; mais c'est égal, on s'amusait bien. Vous souvenez-vous de nos soirées dans le dortoir? et des soupers? et des histoires que vous racontiez? Ah! ah! ah! et vous rappelez-vous comme j'ai reçu des coups de canne pour avoir pleuré à propos de M. Mell? Vieux Creakle, va! C'est égal, je voudrais bien le revoir.

-- Mais c'était une vraie brute avec vous, Traddles, lui dis-je avec indignation, car sa bonne humeur me rendait furieux, comme si c'était la veille que je l'eusse vu battre.

-- Vous croyez? repartit Traddles. Vraiment? Peut-être bien; mais il y a si longtemps que tout cela est fini. Vieux Creakle, va!

-- N'était ce pas un oncle qui s'occupait alors de votre éducation?

-- Certainement, dit Traddles, celui auquel je devais toujours écrire et à qui je n'écrivais jamais! Ah! ah! ah! oui, certainement j'avais un oncle; il est mort très-peu de temps après ma sortie de pension.

-- Vraiment!

-- Oui, c'était... c'était... comment appelez-vous ça? un marchand de draps retiré, un ancien drapier, et il m'avait fait son héritier; mais je n'ai plus été du tout de son goût en grandissant.

-- Que voulez-vous dire? demandai-je; car je ne pouvais pas croire qu'il me parlât si tranquillement d'avoir été déshérité.

-- Eh! mon Dieu, oui, Copperfield, c'est comme ça, répliqua Traddles. C'était un malheur, mais je n'étais pas du tout de son goût. Il avait, disait-il, espéré toute autre chose, et de dépit il épousa sa femme de charge.

-- Et qu'avez-vous fait alors?

-- Oh! rien de particulier, répondit Traddles. J'ai demeuré avec eux un bout de temps, en attendant qu'il me poussât un peu dans le monde; mais malheureusement sa goutte lui est remontée un jour dans l'estomac et il est mort; alors elle a épousé un jeune homme, et je me suis trouvé sans position.

-- Mais enfin, est-ce qu'il ne vous a rien laissé, Traddles?

-- Oh! si vraiment, dit Traddles, il m'a laissé cinquante guinées. Comme mon éducation n'avait pas été dirigée vers un but spécial, au commencement je ne savais trop comment me tirer d'affaire. Enfin, je commençai, avec le secours du fils d'un avoué qui avait été à Salem-House, vous savez bien, Yawler... celui qui avait le nez tout de travers. Vous vous rappelez?

-- Non, il n'a pas été à Salem-House avec moi; il n'y avait de mon temps que des nez droits.

-- Au reste, peu importe, dit Traddles; grâce à son aide, je commençai par copier des papiers de procédure. Comme cela ne me rapportait pas grand'chose, je me mis à rédiger et à faire des extraits et autres travaux de ce genre. Je travaille comme un boeuf, vous savez, Copperfield; si bien que j'expédiai lestement la besogne. Eh bien! je me mis alors dans la tête de m'inscrire pour étudier le droit, et voilà le reste de mes cinquante guinées parti. Yawler m'avait pourtant recommandé dans deux ou trois études, celle de M. Waterbrook entre autres, et j'y fis assez bien mes petites affaires. J'eus le bonheur aussi de faire la connaissance d'un éditeur qui travaille à la publication d'une encyclopédie, et il m'a donné de l'ouvrage. Tenez! au fait, je travaille justement pour lui dans ce moment. Je ne suis pas trop mauvais compilateur, dit Traddles en jetant sur sa table le même regard de confiance sereine, mais je n'ai pas la moindre imagination; je n'en ai pas l'ombre. Je ne crois pas qu'on puisse rencontrer un jeune homme plus dépourvu d'originalité que moi.»

Comme je vis que Traddles semblait attendre mon assentiment qu'il regardait comme tout naturel, je fis un signe de tête approbateur, et il continua avec la même bonhomie, car je ne puis trouver d'autre expression:

«Ainsi donc, peu à peu, en vivant modestement, je suis enfin venu à bout de ramasser les cent livres sterling, et grâce à Dieu, c'est payé, quoique le travail ait été... ait certainement été...» Ici Traddles fit une nouvelle grimace comme s'il venait de se faire arracher une seconde dent... «Un peu rude. Je vis donc de tout ça, et j'espère arriver un de ces jours à écrire dans un journal; pour le coup ce serait mon bâton de maréchal. Maintenant que vous voilà, Copperfield, vous êtes si peu changé, et je suis si content de revoir votre bonne figure que je ne puis rien vous cacher. Il faut donc que vous sachiez que je suis fiancé.

-- Fiancé! ô Dora!

-- C'est à la fille d'un pasteur du Devonshire: ils sont dix enfants. Oui! ajouta-t-il en me voyant jeter un regard involontaire sur l'encrier; voilà l'église: on fait le tour par ici, et on sort à gauche par cette grille.» Il suivait avec son doigt sur l'encrier, «et là où je pose cette plume est le presbytère, en face de l'église; vous comprenez bien?»

Je ne compris qu'un peu plus tard tout le plaisir avec lequel il me donnait ces détails; car, dans mon égoïsme, je suivais en ce moment, dans ma tête, un plan figuré de la maison et du jardin de M. Spenlow.

«C'est une si bonne fille! dit Traddles; elle est un peu plus âgée que moi, mais c'est une si bonne fille! Ne vous ai-je pas dit, l'autre fois, que je quittais Londres? C'est que je suis allé la voir. J'ai fait le chemin à pied, aller et venir: quel voyage délicieux! Probablement nous resterons fiancés un peu longtemps, mais nous avons pris pour devise: «Attendre et espérer.» C'est ce que nous disons toujours: «Attendre et espérer!» Et elle m'attendra, mon cher Copperfield, jusqu'à soixante ans, ou mieux encore s'il le faut.»

Traddles se leva et posa la main d'un air triomphant sur le drap blanc que j'avais remarqué.

«Ce n'est pas pourtant, dit-il, que nous n'ayons pas déjà commencé à nous occuper de notre ménage. Non, non, bien au contraire, nous avons commencé. Nous irons petit à petit, mais nous avons commencé. Voyez, dit-il, en tirant le drap avec beaucoup d'orgueil et de soin, voilà déjà deux pièces de ménage: ce pot à fleurs et cette étagère, c'est elle-même qui les a achetés. Vous mettez cela à la fenêtre d'un salon, dit Traddles en se reculant un peu pour mieux admirer, avec une plante dans le pot, et... et voilà! Quant à cette petite table avec un dessus de marbre (elle a deux pieds dix pouces de circonférence), c'est moi qui l'ai achetée. Vous voulez poser un livre, vous savez, ou bien vous avez quelqu'un qui vient vous voir, vous ou votre femme, et qui cherche un endroit pour poser sa tasse de thé, voilà! reprit Traddles. C'est un meuble d'un beau travail et solide comme un roc.»

Je lui fis compliment de ces deux meubles, et Traddles replaça le drap avec le même soin qu'il avait mis à le soulever.

«Ce n'est pas encore grand'chose pour nous mettre dans nos meubles, dit Traddles, mais c'est toujours quelque chose. Les nappes, les taies d'oreiller et tout ça, voilà ce qui me décourage le plus, Copperfield, et la batterie de cuisine, les casseroles et les grils, et tous ces objets indispensables, parce que c'est cher, ça monte haut. Mais «attendre et espérer.» Et puis, si vous saviez, c'est une si bonne fille!

-- J'en suis certain, lui dis-je.