Chapter 39
-- Uriah, répondit-elle après un moment d'hésitation, s'est arrangé pour lui devenir indispensable. Il est fin et vigilant. Il a deviné les faiblesses de mon père, il les a encouragées, il en a profité; enfin, si vous voulez que je vous dise tout ce que je pense, Trotwood, papa a peur de lui.»
Je vis clairement qu'elle eût pu en dire davantage; qu'elle en savait ou qu'elle en devinait plus long. Je ne voulus pas lui donner le chagrin de lui demander ce qu'elle me cachait: je savais qu'elle se taisait pour épargner son père: Je savais que, depuis longtemps, les choses prenaient ce chemin; oui, en y réfléchissant, je ne pouvais me dissimuler qu'il y avait longtemps que cet événement se préparait. Je gardai le silence.
«Son ascendant sur papa est très-grand, dit Agnès. Il professe beaucoup d'humilité et de reconnaissance, c'est peut-être vrai... je l'espère, mais il a vraiment pris une position qui lui donne beaucoup de pouvoir, et je crains qu'il n'en use durement.
-- Lui! ce n'est qu'un chacal; lui dis-je, et ce fut pour moi, sur le moment, un grand soulagement.
-- Au moment dont je parle, celui où papa me fit cette confidence, poursuivit Agnès, Uriah lui avait dit qu'il allait le quitter; qu'il en était bien fâché; que cela lui faisait beaucoup de peine, mais qu'on lui faisait de très-belles propositions. Papa était très-abattu et plus accablé de soucis que nous ne l'avions jamais vu, vous et moi, mais il a semblé soulagé par cet expédient d'association, quoiqu'il parût en même temps en être blessé et humilié.
-- Et comment avez-vous reçu cette nouvelle, Agnès?
-- J'ai fait ce que je devais, je l'espère, Trotwood, répliqua-t- elle. J'étais certaine qu'il était nécessaire pour la tranquillité de papa que ce sacrifice fut accompli; je l'ai donc prié de le faire. Je lui ai dit que ce serait un grand poids de moins pour lui... puissé-je avoir dit vrai!... et que cela me donnerait plus d'occasions encore que par le passé de lui tenir compagnie. Oh! Trotwood, s'écria Agnès en couvrant son visage de ses mains pour cacher ses larmes, il me semble presque que j'ai joué le rôle d'une ennemie de mon père, plutôt que celui d'une fille pleine de tendresse, car je sais que les changements que nous avons remarqués en lui ne viennent que de son dévouement pour moi. Je sais que s'il a rétréci le cercle de ses devoirs et de ses affections, c'était pour les concentrer sur moi tout entiers. Je sais toutes les privations qu'il s'est imposées pour moi, toutes les sollicitudes paternelles qui ont assombri sa vie, énervé ses forces et son énergie, en concentrant toutes ses pensées sur une seule idée. Ah! si je pouvais tout réparer! si je pouvais réussir à le relever, comme j'ai été la cause innocente de son abaissement!»
Je n'avais jamais vu pleurer Agnès. J'avais bien vu des larmes dans ses yeux chaque fois que je rapportais de nouveaux prix de la pension, j'en avais vu encore la dernière fois que nous avions parlé de son père; je l'avais vue détourner son doux visage quand nous nous étions séparés, mais je n'avais jamais été témoin d'un chagrin pareil. J'en étais si triste que je ne pouvais pas lui dire autre chose que des enfantillages comme ces simples paroles: «Je vous en prie, Agnès, je vous en prie, ne pleurez pas, ma chère soeur!»
Mais Agnès m'était trop supérieure par le caractère et la persévérance (je le sais maintenant, que je le comprisse ou non alors), pour avoir longtemps besoin de mes prières. La sérénité angélique de ses manières qui l'a marquée dans mon souvenir d'un sceau si différent de toute autre créature, reparut bientôt, comme lorsqu'un nuage s'efface d'un ciel serein.
«Nous ne serons probablement pas seuls bien longtemps, dit Agnès, et puisque j'en ai l'occasion, permettez-moi de vous demander instamment, Trotwood, de montrer de la bienveillance pour Uriah. Ne le rebutez pas. Ne lui en voulez pas (comme je sais que vous y êtes en général disposé) de ce que vos caractères n'ont pas de sympathie. Ce n'est peut-être que lui rendre justice, car nous ne savons rien de positif contre lui. En tous cas, pensez d'abord à papa et à moi!»
Agnès n'eut pas le temps d'en dire davantage, car la porte s'ouvrit et mistress Waterbrook, une femme étoffée, ou qui portait une robe très-étoffée, je ne sais lequel, car je ne pouvais pas distinguer ce qui appartenait à la robe de ce qui appartenait à la dame, entra toutes voiles dehors. J'avais un vague souvenir de l'avoir vue au spectacle, comme si elle avait passé devant moi dans une lanterne magique mal éclairée; mais elle eut l'air de se rappeler parfaitement ma personne, qu'elle soupçonnait encore d'être en état d'ivresse.
Découvrant pourtant par degrés que j'étais de sens rassis, et, j'espère aussi, que j'étais un jeune homme bien élevé, mistress Waterbrook s'adoucit considérablement à mon égard, et commença par me demander si je me promenais beaucoup dans les parcs, puis, en second lieu, si j'allais souvent dans le monde. Sur ma réponse négative à ces deux questions, il me sembla que je recommençais à perdre beaucoup dans son estime: cependant elle mit beaucoup de bonne grâce à dissimuler la chose, et m'invita à dîner pour le lendemain. J'acceptai l'invitation et je pris congé d'elle, en demandant Uriah dans les bureaux en sortant; il était absent et je laissai ma carte.
Quand j'arrivai pour dîner le lendemain, la porte de la rue, en s'ouvrant, me permit de pénétrer dans un bain de vapeur, parfumé d'une odeur de mouton, qui me fit deviner que je n'étais pas le seul invité; je reconnus à l'instant le commissionnaire revêtu d'une livrée et posté au bas de l'escalier pour aider le domestique à annoncer. Il fit de son mieux pour avoir l'air de ne pas me connaître, quand il me demanda mon nom en confidence, mais moi, je le reconnus bien, et lui aussi, ce qui ne nous mettait pas à notre aise: ce que c'est que la conscience!
Je trouvai dans M. Waterbrook un monsieur entre deux âges, le cou très-court, avec un col de chemise très-vaste; il ne lui manquait que d'avoir le nez noir pour ressembler parfaitement à un roquet, il me dit qu'il était heureux d'avoir l'honneur de faire ma connaissance, et quand j'eus déposé mes hommages aux pieds de mistress Waterbrook, il me présenta avec beaucoup de cérémonie à une dame très-imposante, revêtue d'une robe de velours noir, avec une grande toque de velours noir sur la tête; bref, je la pris pour une proche parente d'Hamlet, sa tante par exemple.
Elle s'appelait mistress Henry Spiker; son mari était là aussi et il avait un air si glacial, que ses cheveux me firent l'effet, non pas d'être gris, mais d'être parsemés de givre ou de frimas. On montrait la plus grande déférence au couple Spiker; Agnès m'apprit que cela venait de ce que M. Henry Spiker était l'avoué de quelqu'un ou de quelque chose, je ne sais lequel, qui tenait de loin à la trésorerie.
Je trouvai Uriah Heep vêtu de noir au milieu de la compagnie. Il était plein d'humilité et me dit, quand je lui donnai une poignée de main, qu'il était fier de ce que je voulais bien faire attention à lui, et qu'il m'était très-obligé de ma condescendance. J'aurais voulu qu'il en fût un peu moins touché, car, dans l'excès de sa reconnaissance, il ne fit que roder toute la soirée autour de moi, et chaque fois que je disais un mot à Agnès, j'étais sûr d'apercevoir dans un coin ses yeux vitreux et son visage cadavéreux, qui nous hantaient comme ceux d'un déterré.
Les autres invités me firent l'effet d'avoir été frappés à la glace comme le champagne. L'un d'eux pourtant attira mon attention avant même d'être introduit; j'avais entendu annoncer M. Traddles; mes pensées se reportèrent à l'instant vers Salem-House; serait-il possible, me disais-je, que ce fut ce Tommy qui dessinait toujours des squelettes!
J'attendais l'entrée de M. Traddles avec un intérêt inaccoutumé. Je vis un jeune homme tranquille, à l'air grave, aux manières modestes, avec des cheveux très-étranges et des yeux un peu trop ouverts; il disparut si vite dans un coin sombre, que j'eus quelque peine à l'examiner. Enfin je parvins à le voir en face, et mes yeux me trompaient bien si ce n'était pas mon pauvre vieux Tommy.
Je m'approchai de M. Waterbrook pour lui dire que je croyais avoir le plaisir de retrouver chez lui un ancien camarade.
«En vérité? dit M. Waterbrook d'un air étonné, vous êtes trop jeune pour avoir été en pension avec M. Henry Spiker?
-- Oh! ce n'est pas de lui que je parle, repartis-je. Je parle d'un monsieur qui s'appelle Traddles.
-- Oh! oui, oui, en vérité? dit mon hôte avec beaucoup moins d'intérêt, c'est possible.
-- Si c'est véritablement mon ancien camarade, dis-je en regardant du côté de Traddles, nous avons été ensemble dans une pension qui s'appelait Salem-House: c'était un excellent garçon.
-- Oh! oui, Traddles est un bon garçon, répliqua mon hôte en hochant la tête d'un air de condescendance; Traddles est un très- bon garçon.
-- C'est vraiment, lui dis-je, une coïncidence assez curieuse.
-- D'autant plus, répondit mon hôte, que c'est par hasard qu'il est ici: il n'a été invité ce matin que parce qu'il s'est trouvé une place vacante à table, par suite de l'indisposition du père de mistress Henry Spiker. C'est un homme très-bien élevé que le père de mistress Henry Spiker, M. Copperfield.»
Je murmurai quelques mots d'assentiment très-chaleureux et véritablement méritoires de la part d'un homme qui n'avait jamais entendu parler de lui; puis je demandai quelle était la profession de M. Traddles.
«Traddles, dit M. Waterbrook, étudie pour le barreau; c'est un très-bon garçon... incapable de faire du mal à personne qu'à lui- même.
-- Quel mal peut-il se faire à lui-même? répliquai-je, contrarié d'apprendre cette mauvaise nouvelle.
-- Voyez-vous, repartit M. Waterbrook en faisant une petite moue et en jouant avec sa chaîne de montre, d'un certain air d'aisance presque impertinente, je ne crois pas qu'il arrive jamais à grand'chose. Je parierais, par exemple, qu'il n'aura jamais vaillant cinq cents livres sterling. Traddles m'a été recommandé par un de mes amis du barreau. Oh! certainement, certainement, il ne manque pas de quelque talent pour étudier une cause et pour exposer clairement une question par écrit, mais voilà tout. J'ai le plaisir de lui jeter de temps en temps quelque affaire qui ne laisse pas que d'être considérable... pour lui s'entend. Oh! certainement, certainement!»
J'étais très-frappé de l'air de satisfaction dégagée dont M. Waterbrook prononçait de temps en temps son petit «Oh! certainement!» L'expression qu'il y mettait était étrange. Cela vous donnait tout de suite l'idée d'un homme qui était né, non pas comme on dit, avec une cuiller d'argent dans la bouche, mais avec une échelle à la main, et qui avait escaladé l'un après l'autre tous les échelons de la vie jusqu'à ce qu'il pût jeter du faîte un regard de patronage philosophique sur les gens qui pataugaient en bas dans le fossé.
Je continuai de réfléchir sur ce sujet, quand on annonça le dîner. M. Waterbrook offrit son bras à la tante d'Hamlet; M. Henry Spiker donna le sien à mistress Waterbrook; Agnès, que j'avais envie de réclamer, fut confiée à un monsieur souriant qui avait les jambes un peu grêles. Uriah, Traddles et moi, en notre qualité de jeunesse, nous descendîmes les derniers, sans cérémonie. Je ne fus pas tout à fait aussi contrarié que je l'aurais été d'avoir manqué le bras d'Agnès, en trouvant l'occasion, sur l'escalier, de renouer connaissance avec Traddles, qui fut ravi de me revoir, tandis qu'Uriah se tortillait près de nous avec une humilité et une satisfaction si indiscrètes, que j'avais grande envie de le jeter par-dessus la rampe.
Nous fûmes séparés à table, Traddles et moi. Nous étions aux deux bouts opposés; il était perdu dans l'éclat éblouissant d'une robe de velours rouge, et moi dans le deuil de la tante d'Hamlet. Le dîner fut très-long, et la conversation roula tout entière sur l'aristocratie de naissance, sur ce qu'on appelle... le sang. Mistress Waterbrook nous répéta plusieurs fois que, si elle avait une faiblesse, c'était pour le sang.
Il me vint plusieurs fois à l'esprit que nous n'en aurions pas été plus mal, si nous n'avions pas été si comme il faut. Nous étions tellement comme il faut, que le cercle de la conversation était extrêmement restreint. Il y avait au nombre des invités un monsieur et une madame Gulpidge, qui avaient quelque rapport (M. Gulpidge, du moins) de seconde main avec les affaires légales de la Banque; et entre la Banque et la Trésorerie, nous étions aussi exclusifs que le journal de la Cour, qui ne sort pas de là. Pour ajouter à l'agrément de la chose, la tante d'Hamlet avait le défaut de la famille et se livrait constamment à des soliloques décousus sur tous les sujets auxquels on faisait allusion. Il est vrai de dire qu'ils étaient peu nombreux, mais comme nous retombions toujours sur le sang, elle avait un champ aussi vaste pour donner carrière à ses spéculations abstraites que son neveu lui-même.
Le sang! le sang! on aurait pu se croire à un dîner d'ogres, tant la conversation prenait un ton sanguinaire.
«J'avoue que je suis de l'avis de mistress Waterbrook, dit M. Waterbrook en élevant son verre à la hauteur de ses yeux. Il y a bien des choses qui ont aussi leur valeur, mais moi je tiens pour le sang!
-- Oh! il n'y a rien d'aussi satisfaisant, observa la tante d'Hamlet, il n'y a rien qui rappelle autant le beau idéal de toutes ces sortes de choses en général. Il y a des esprits vulgaires (il y en a peu, j'espère, mais enfin il y en a) qui aiment mieux se prosterner devant ce que j'appellerais des idoles, positivement des idoles: devant de grands services rendus, des facultés éminentes, et ainsi de suite. Mais tout cela ce sont des êtres d'imagination. Il n'en est pas ainsi du sang. On voit le sang dans un nez, et on le reconnaît; on le rencontre dans un menton, et on dit: «Le voilà, voilà du sang!» C'est quelque chose de positif; on le touche au doigt, cela n'admet pas de doute.»
Le monsieur souriant, doué de jambes grêles, qui avait donné le bras à Agnès, posa la question d'une manière plus nette encore, à ce qu'il me sembla.
«Dame! vous savez, dit ce monsieur, en jetant un regard stupide tout autour de la table; nous ne pouvons pas nous défaire de ça, voyez-vous; nous avons du sang, bon gré mal gré, voyez-vous. Il y a des jeunes gens, voyez-vous, qui peuvent être un peu au-dessous de leur rang comme éducation et comme manières, qui font quelques sottises, voyez-vous, et qui se mettent dans de grands embarras, eux et les autres, _et cætera_. Mais du diable si on n'a pas toujours du plaisir à trouver qu'au fond ils ont du sang, voyez- vous. Pour mon compte, j'aimerais mieux, en tout cas, être jeté à terre par un homme qui aurait du sang, que d'être ramassé par quelqu'un qui n'en aurait pas.»
Cette déclaration, qui résumait admirablement l'essence de la question, eut le plus grand succès, et attira l'attention sur l'orateur jusqu'au moment de la retraite des dames. Je remarquai alors que M. Gulpidge et M. Henry Spiker, qui jusque-là s'étaient tenus à distance réciproque, formèrent une ligne défensive contre nous, gens de rien, comme étant l'ennemi commun, et échangèrent à travers la table un dialogue mystérieux pour notre mystification.
«Cette affaire de la première créance de quatre mille cinq cents livres sterling n'a pas suivi le cours auquel on s'attendait, Gulpidge, dit M. Henry Spiker.
-- Voulez-vous parler du D. de A.? dit M. Spiker.
-- Du C. de B.,» dit M. Gulpidge.
M. Spiker fit un mouvement de sourcils et parut très-ému.
«Quand la question fut présentée à lord ***, je n'ai pas besoin de le nommer... dit M. Gulpidge en s'arrêtant.
-- Je comprends, dit M. Spiker, W***.»
M. Gulpidge fit un signe mystérieux.
«Quand la question lui fut présentée, il répondit: «Point d'argent, point de liberté!»
-- Bonté du ciel! s'écria M. Spiker.
-- Point d'argent point de liberté, répéta M. Gulpidge d'un ton ferme. L'héritier présomptif, vous me comprenez?...
-- K... dit M. Spiker avec un regard de connivence.
-- K... alors a refusé absolument de signer. On l'a suivi jusqu'à New-Market pour le faire rétracter, et il a péremptoirement refusé sa signature.»
L'intérêt de M. Spiker devint si vif qu'il en était pétrifié.
«Voilà où en sont les choses, dit M. Gulpidge en se rejetant dans son fauteuil. Notre ami Waterbrook me pardonnera si j'évite de m'expliquer plus clairement, par égard pour l'importance des intérêts en jeu.»
M. Waterbrook était trop heureux, c'était facile à voir, qu'on voulût bien à sa table traiter, même par allusion, des intérêts si distingués et sous-entendre de tels noms. Il revêtit une expression de grave intelligence, quoique je sois persuadé qu'il ne comprenait pas plus que moi le sujet de la discussion, et exprima sa haute approbation de la discrétion qu'on observait. M. Spiker, après avoir reçu de son ami, M. Gulpidge, une confidence si importante, désira naturellement lui rendre la pareille. Le dialogue précédent fut suivi d'un autre qui fit le pendant; ce fut au tour de M. Gulpidge à témoigner sa surprise; puis il reprit; M. Spiker fut surpris à son tour, et ainsi de suite. Pendant ce temps, nous autres profanes, nous étions accablés par la grandeur des intérêts enveloppés dans cette conversation mystérieuse, et notre hôte nous regardait avec orgueil comme des victimes d'une admiration et d'un respect salutaires.
Jugez si j'eus du plaisir à rejoindre Agnès dans le salon! Après avoir causé avec elle dans un coin, je lui présentai Traddles qui était timide, mais très-aimable et toujours aussi bon enfant qu'autrefois. Il était obligé de nous quitter de bonne heure, attendu qu'il partait le lendemain matin pour un mois, de sorte que je ne pus pas causer avec lui aussi longtemps que je l'aurais voulu; mais nous nous promîmes, en échangeant nos adresses, de nous donner le plaisir de nous revoir quand il serait de retour à Londres. Il apprit avec grand intérêt que j'avais retrouvé Steerforth, et parla de lui avec un tel enthousiasme, que je lui fis répéter devant Agnès ce qu'il en pensait. Mais Agnès se contenta de me regarder et de secouer un peu la tête quand elle fut sûre que j'étais seul à la voir.
Comme elle se trouvait entourée de gens avec lesquels il me semblait qu'elle ne devait pas être à son aise, je fus presque content de lui entendre dire qu'elle devait retourner chez elle au bout de peu de jours, malgré tous mes regrets de la perdre si vite. L'idée de cette séparation prochaine m'engagea à rester jusqu'à la fin de la soirée. Je me rappelais avec tant de plaisir, en causant avec elle et en l'entendant vanter l'heureuse vie que j'avais menée dans la vieille et grave maison qu'elle parait de tant de charmes, que j'aurais volontiers passé ainsi la moitié de la nuit. Mais à la fin, je n'avais plus d'excuses pour rester plus longtemps; toutes les lumières de la soirée de M. Waterbrook étaient éteintes, et je fus bien obligé de partir à mon tour. Je sentis alors plus que jamais qu'elle était mon bon ange, et, en voyant son doux sourire et son visage serein, si je crus que c'étaient ceux d'un ange qui brillaient sur moi d'une sphère éloignée, j'espère qu'on me pardonnera cette illusion innocente.
J'ai dit que toute la société s'était retirée, j'aurais dû en excepter Uriah que je ne comprenais pas dans cette catégorie, et qui n'avait pas cessé de nous poursuivre. Il descendit l'escalier derrière moi. Il sortit de la maison derrière moi, et je le vois encore, faisant glisser sur ses longs doigts de squelette les doigts plus longs encore d'une paire de gants, qui semblaient faits pour la main de Guy Fawkes.
Je n'étais pas d'humeur à me soucier de la compagnie d'Uriah, mais je me souvins de la prière d'Agnès, et je lui demandai s'il voulait venir chez moi prendre une tasse de café.
«Oh! vraiment, M. Trotwood, répliqua-t-il, je devrais dire M. Copperfield, mais l'autre nom me vient tout naturellement à la bouche... je ne voudrais pas vous gêner; ne vous croyez pas obligé, je vous prie, d'inviter un humble personnage comme moi à venir chez vous.
-- Cela ne me gêne pas, répondis-je, voulez-vous venir?
-- J'en serais bien heureux, répliqua Uriah, en se tortillant.
-- Eh bien! alors, venez!»
Je ne pouvais m'empêcher de lui parler un peu sèchement, mais il n'avait pas l'air de s'en apercevoir. Nous prîmes le chemin le plus court, sans entretenir grande conversation en route, et il avait poussé l'humilité jusqu'à ne faire autre chose tout le long du chemin, que de mettre perpétuellement ses abominables gants; il les mettait encore quand nous arrivâmes à ma porte.
L'escalier était sombre, et je le pris par la main pour éviter qu'il se cognât la tête contre les murs, quoiqu'il me semblât que je tenais une grenouille dans la main, tant la sienne était froide et humide; si bien que je fus tenté vingt fois de le lâcher et de m'enfuir. Mais Agnès et l'hospitalité l'emportèrent, et je l'amenai jusqu'au coin de mon feu. Quand j'eus allumé les bougies, il entra dans des transports d'humilité à la vue du salon qui lui était révélé, et quand je fis chauffer le café dans un simple pot d'étain que mistress Crupp affectionnait particulièrement pour cet usage (sans doute parce qu'il n'avait pas été fait pour cela, mais bien plutôt pour contenir l'eau chaude destinée à se faire la barbe, et peut-être aussi parce qu'il y avait une cafetière brevetée, d'un grand prix, qu'elle laissait moisir dans l'office), il manifesta une telle émotion que j'avais la plus grande envie de la lui verser sur la tête pour l'échauder.
«Oh! vraiment, M. Trotwood... pardon, je voulais dire M. Copperfield! je ne me serais jamais attendu à vous voir me servir! mais il m'arrive de tous côtés tant de choses auxquelles je ne pouvais pas non plus m'attendre dans une situation aussi humble que la mienne, qu'il me semble que les bénédictions pleuvent sur ma tête. Vous avez sans doute entendu parler d'un changement dans mon avenir, M. Trotwood... pardon, je voulais dire M. Copperfield?»
En le voyant assis sur mon canapé, ses longues jambes rapprochées pour soutenir sa tasse, son chapeau et ses gants par terre à côté de lui, sa cuiller s'agitant doucement dans sa tasse, avec ses yeux d'un rouge vif, qui semblaient avoir brûlé leurs cils, ses narines qui se dilataient et se resserraient comme toujours chaque fois qu'il respirait, des ondulations de serpent qui couraient tout le long de son corps depuis le menton jusqu'aux bottes, je me dis que décidément il m'était souverainement désagréable. J'éprouvais un malaise véritable à le voir chez moi, car j'étais jeune alors, et je n'avais pas encore l'habitude de cacher ce que je sentais vivement.
«Vous avez, je pense, entendu parler d'un changement dans mon avenir, Trotwood... pardon, je voulais dire M. Copperfield? répéta Uriah.
-- Oui, j'en ai entendu parler.
-- Ah! répondit-il tranquillement, je pensais bien que miss Agnès le savait; je suis bien aise d'apprendre que miss Agnès en est instruite. Oh! merci, M. Trot... M. Copperfield.»
J'avais bonne envie de lui jeter mon tire-bottes, qui était là tout prêt devant le feu, pour le punir de m'avoir ainsi tiré un renseignement qui regardait Agnès, quelque insignifiant qu'il pût être, mais je me contentai de boire mon café.
«Comme vous avez été bon prophète, monsieur Copperfield, poursuivit-il, comme vous avez vu les choses de loin! Vous rappelez-vous que vous m'avez dit un jour que je deviendrais peut- être l'associé de M. Wickfield, et qu'alors l'étude porterait les noms de Wickfield et Heep! Vous ne vous en souvenez peut-être pas; mais une personne humble comme moi, M. Copperfield, n'oublie pas ces choses-là.
-- Je me rappelle vous en avoir parlé, lui dis-je, quoique certainement cela ne me parût pas très-probable alors.