Chapter 38
J'étais un peu embarrassé d'abord, et je me trouvais trop jeune pour présider au repas; je fis donc asseoir Steerforth à la place du maître de la maison, quand on annonça le dîner, et je m'assis en face de lui. Tout était excellent, nous n'épargnions pas le vin, et Steerforth fit tant de frais pour que la soirée se passât gaiement, qu'en effet ce fut une véritable fête d'un bout à l'autre. Pendant le dîner, je me reprochais de ne pas être aussi gracieux pour mes hôtes que je l'aurais voulu mais ma chaise était en face de la porte, et mon attention était troublée par la vue du jeune homme très-adroit qui sortait à chaque instant du salon, et dont j'apercevais la silhouette se dessiner le moment d'après sur le mur de l'antichambre, une bouteille à la bouche. La jeune personne me donnait également quelques inquiétudes, non pas pour la propreté des assiettes, mais dans l'intérêt de ma vaisselle dont je l'entendais faire un carnage affreux. La petite était curieuse, et, au lieu de se renfermer tacitement dans l'office, comme le portaient ses instructions, elle s'approchait constamment de la porte pour nous regarder, puis, quand elle croyait être aperçue, elle se retirait précipitamment sur les assiettes dont elle avait tapissé soigneusement le plancher dans l'office, et vous jugez des conséquences désastreuses de cette retraite précipitée.
Ce n'étaient pourtant, après tout, que de petites misères, et je les eus bientôt oubliées quand on eut enlevé la nappe, et que le dessert fut placé sur la table; on découvrit alors que le jeune homme très-adroit avait perdu la parole; je lui donnai en secret le conseil utile d'aller retrouver mistress Crupp et d'emmener aussi la jeune personne dans les régions inférieures de la maison, après quoi je m'abandonnai tout entier au plaisir.
Je commençai par une gaieté et un entrain singuliers; une foule de sujets à demi oubliés se pressèrent à la fois dans mon esprit, et je parlai avec une abondance inaccoutumée. Je riais de tout mon coeur de mes plaisanteries et de celles des autres; je rappelai Steerforth à l'ordre parce qu'il ne faisait pas circuler le vin; je pris l'engagement d'aller à Oxford; j'annonçai mon intention de donner toutes les semaines un dîner exactement pareil à celui que nous venions d'achever, en attendant mieux, et je pris du tabac dans la tabatière de Grainger avec une telle frénésie que je fus obligé de me retirer dans l'office pour y éternuer à mon aise, dix minutes de suite sans désemparer. Je continuai en faisant circuler le vin toujours plus rapidement, et en me précipitant pour déboucher de nouvelles bouteilles, longtemps avant que ce fut nécessaire. Je proposai la santé de Steerforth, «à mon meilleur ami, au protecteur de mon enfance, au compagnon de ma jeunesse.» Je déclarai que j'avais envers lui des obligations que je ne pourrais jamais reconnaître, et que j'éprouvais pour lui une admiration que je ne pourrais jamais exprimer. Je finis en disant:
«À la santé de Steerforth! que Dieu le protège! Hurrah!»
Nous bûmes trois fois trois verres de vin en son honneur, puis encore un petit coup, puis un bon coup pour en finir. Je cassai mon verre en faisant le tour de la table pour aller lui donner une poignée de main, et je lui dis: (en deux mots) «Steerforthvousêtesl'étoilepolairedemonexist...ence.»
Ce n'était pas fini: voilà que je m'aperçois tout à coup que quelqu'un en était au milieu d'une chanson, c'était Markham qui chantait:
_Quand les soucis nous accablent..._
En finissant, il nous proposa de boire à la santé de «la femme!» Je fis des objections et je ne voulus pas admettre le toast. Je n'en trouvais pas la forme assez respectueuse. Jamais je ne permettrais qu'on portât chez moi pareil toast autrement qu'en ces termes: «les dames!» Ce qui fit que je pris un air très-arrogant avec lui, ce fut surtout parce que je voyais que Steerforth et Grainger se moquaient de moi... ou de lui... peut-être de tous les deux. Il me répondit qu'on ne se laissait pas faire la loi. Je lui dis qu'on serait bien obligé de se la laisser faire. Il répliqua qu'on ne devait pas se laisser insulter. Je lui dis qu'il avait raison, et qu'on n'avait pas cela à craindre sous mon toit où les dieux lares étaient sacrés et l'hospitalité toute-puissante. Il dit qu'on ne manquait pas à sa dignité en reconnaissant que j'étais un excellent garçon. Je proposai sur-le-champ de boire à sa santé.
Quelqu'un se mit à fumer. Nous fumâmes tous, moi aussi malgré le frisson qui me gagnait. Steerforth avait fait un discours en mon honneur, pendant lequel j'avais été ému presque jusqu'aux larmes. Je lui répondis en exprimant le voeu que la compagnie présente voulût bien dîner chez moi le lendemain et le jour suivant, et tous les jours à cinq heures, afin que nous pussions jouir du plaisir de la société et de la conversation tout le long de la soirée. Je me crus obligé de porter une santé nominative. Je proposai donc de boire à la santé de ma tante, «miss Betsy Trotwood, l'honneur de son sexe!»
Il y avait quelqu'un qui se penchait à la fenêtre de ma chambre à coucher, en appuyant son front brûlant contre les pierres de la balustrade, et en recevant le vent sur son visage. C'était moi. Je me parlais à moi-même sous le nom de Copperfield. Je me disais: «Pourquoi avez-vous essayé un cigare? Vous saviez bien que vous ne pouvez pas fumer!» Il y avait après cela quelqu'un qui n'était pas bien solide sur ses jambes et qui se regardait dans la glace. C'était encore moi. Je me trouvais l'air pâlot, les yeux vagues, et les cheveux, seulement les cheveux, rien de plus... ivres.
Quelqu'un me dit: «Allons au spectacle, Copperfield!» Je ne vis plus la chambre à coucher, je ne vis que la table branlante, couverte de verres retentissants, avec la lampe dessus; Grainger était à ma droite, Markham à ma gauche, Steerforth en face, tous assis dans le brouillard et loin de moi.
«Au spectacle? sans doute! c'est cela! allons! excusez-moi seulement si je sors le dernier pour éteindre la lampe, de peur du feu.»
Grâce à quelque confusion dans l'obscurité, sans doute, il fallait que la porte fût partie: je ne la trouvais plus. Je la cherchais dans les rideaux de la fenêtre, quand Steerforth me prit par le bras en riant, et me fit sortir. Nous descendîmes l'escalier, les uns après les autres. Au moment d'arriver en bas, quelqu'un tomba et roula jusqu'au palier. Je ne sais quel autre dit que c'était Copperfield. J'étais indigné de ce faux rapport jusqu'au moment où, me trouvant sur le dos dans le corridor, je commençai à croire qu'il y avait peut-être quelque fondement à cette supposition.
Il faisait cette nuit-là un brouillard épais avec des halos de lumière autour des réverbères dans la rue. On disait vaguement qu'il pleuvait. Moi, je trouvais qu'il gelait. Steerforth m'épousseta sous un réverbère, retapa mon chapeau que quelqu'un avait ramassé quelque part, je ne sais comment, car je ne l'avais pas auparavant. Steerforth me dit alors: «Comment vous trouvez- vous, Copperfield?» Et je lui répondis: «Mieux q'jamais.»
Un homme, niché dans un petit coin, m'apparut à travers le brouillard, et reçut l'argent de quelqu'un, en demandant si on avait payé pour moi; il eut l'air d'hésiter (autant que je me rappelle cet instant, rapide comme un éclair) s'il me laisserait entrer ou non. Le moment d'après, nous étions placés très-haut dans un théâtre étouffant; nous plongions de là dans un parterre qui m'avait l'air de fumer, tant les gens qui y étaient entassés se confondaient à mes yeux. Il y avait aussi une grande scène qui paraissait très-propre et très-unie, quand on venait de la rue; et puis il y avait des gens qui s'y promenaient, et qui parlaient de quelque chose, mais d'une manière très-confuse. Il y avait beaucoup de lumière, de la musique, des dames dans les loges, et je ne sais quoi encore. Il me semblait que tout l'édifice prenait une leçon de natation, à voir les oscillations étranges avec lesquelles il m'échappait quand j'essayais de le fixer des yeux.
Sur la proposition de quelqu'un, nous résolûmes de descendre aux premières loges, où étaient les dames. J'aperçus un monsieur en grande toilette, couché tout de son long sur un canapé, une lorgnette à la main, et je vis aussi ma personne en pied dans une glace. On m'introduisit dans une loge où je m'aperçus que je parlais en m'asseyant, et qu'on criait autour de moi silence à quelqu'un; je vis que les dames me jetaient des regards d'indignation et... quoi?... oui!... Agnès, assise devant moi, dans la même loge, à côté d'un monsieur et d'une dame que je ne connaissais pas. Je vois son visage, maintenant bien mieux, probablement, que je ne le vis alors, se tourner vers moi avec une expression ineffaçable d'étonnement et de regret.
«Agnès, dis-je d'une voix tremblante, bonté du ciel, Agnès!
-- Chut! je vous en prie! répondit-elle sans que je pusse comprendre pourquoi. Vous dérangez vos voisins. Regardez le théâtre.»
J'essayai, sur son ordre, de voir et d'entendre quelque chose de ce qui se passait, mais ce fut inutile. Je la regardai de nouveau, et je la vis se cacher dans son coin et appuyer son front sur sa main gantée.
«Agnès, lui dis-je, j'aipeurquevousn'soyezsouffrante.
-- Non, non, ne faites pas attention à moi, Trotwood, repliqua-t- elle. Écoutez-moi. Partez-vous bientôt?
-- Sij'm'envaisbientôt? répétai-je.
-- Oui.»
N'avais-je pas la sotte idée de lui répondre que j'attendrais pour lui donner le bras en descendant! Je suppose que j'en exprimai quelque chose, car, après m'avoir regardé attentivement un moment, elle parut comprendre, et répliqua à voix basse:
«Je sais que vous allez faire ce que je vous demande, quand je vous dirai que j'y tiens beaucoup. Allez-vous-en tout de suite, Trotwood, pour l'amour de moi, et priez vos amis de vous ramener chez vous.»
Sa présence avait déjà produit assez d'effet sur moi, pour que je me sentisse tout honteux malgré ma colère, et avec un bref «booir» (qui voulait dire «bonsoir»), je me levai et je sortis. Steerforth me suivit, et je ne fis qu'un pas de la porte de ma loge à celle de ma chambre à coucher où je me trouvai seul avec lui; il m'aidait à me déshabiller, pendant que je lui disais alternativement qu'Agnès était ma soeur, et que je le conjurais de m'apporter le tire-bouchon pour déboucher une autre bouteille de vin.
Il y eut quelqu'un qui passa la nuit dans mon lit à rabâcher sans cesse les mêmes choses, à bâtons rompus, dans un rêve fiévreux, battu par une mer agitée qui ne voulait pas se calmer. Puis quand ce quelqu'un retrouva peu à peu son identité, alors ma gorge commença à se dessécher, il me sembla que ma peau était sèche comme une planche, que ma langue était le fond d'une vieille bouilloire vide qui se calcinait peu à peu sur un petit feu, et que les paumes de mes mains étaient des plaques de métal brûlant que la glace même ne pourrait rafraîchir!
Quelle angoisse d'esprit, quels remords, quelle honte je ressentis quand je revins à moi-même le lendemain! Quelle horreur j'éprouvai en pensant aux mille sottises que j'avais faites sans le savoir et sans pouvoir les réparer jamais! Le souvenir de cet ineffaçable regard d'Agnès; l'impossibilité où je me trouvais d'avoir aucune explication avec elle, puisque je ne savais pas seulement, animal que j'étais, ni pourquoi elle était venue à Londres, ni chez qui elle était descendue; le dégoût que me causait la vue seule de la chambre où avait eu lieu le festin, l'odeur du tabac, la vue des verres, le mal de tête que j'éprouvais sans pouvoir sortir, ni même me lever! Quelle journée que celle-là!
Et quelle soirée, quand, assis près du feu, je dégustai lentement une tasse de bouillon de mouton couvert de graisse, et que je me dis que je prenais le même chemin que mon prédécesseur, et que je succéderais à son triste sort comme à son appartement! J'avais bien envie d'aller tout de suite à Douvres, faire une confession générale. Quelle soirée, quand mistress Crupp vint chercher la tasse de bouillon, et qu'elle m'apporta, dans un plat à fromage, un rognon, un seul rognon, comme l'unique reste, disait-elle, du festin de la veille! Je fus sur le point de tomber sur son sein de nankin, et de m'écrier dans un repentir véritable: «Oh! mistress Crupp, mistress Crupp, ne me parlez pas de restes! allez! Je suis bien malheureux!» Seulement, ce qui m'arrêta dans cet élan du coeur, c'est que je n'étais pas bien sûr que mistress Crupp fût précisément le genre de femme à qui on dût donner sa confiance!
CHAPITRE XXV.
Le bon et le mauvais ange.
J'allais sortir le matin qui suivit cette déplorable journée de maux de tête, de maux de coeur et de repentance, sans bien savoir la date du dîner que j'avais donné, comme si un escadron de géants avait pris un énorme levier pour refouler l'avant-veille dans un passé de plusieurs mois, quand je vis un commissionnaire qui montait une lettre à la main. Il ne se pressait point pour exécuter sa commission, mais quand il me vit au haut de l'escalier, le regarder par-dessus la rampe, il prit le petit trot et arriva près de moi, aussi essoufflé que s'il venait de courir de manière à se mettre en nage.
«T. Copperfield Esquire?» dit le commissionnaire en touchant son chapeau.
J'étais si troublé par la conviction que cette lettre devait être d'Agnès, que j'étais à peine en état de répondre que c'était moi. Je finis pourtant par lui dire que j'étais le T. Copperfield Esquire en question, et il ne fit aucune difficulté de me croire. «Voici la lettre, me dit-il, il y a réponse.» Je le laissai sur le palier pour attendre, et je fermai sur lui la porte en rentrant chez moi; j'étais si ému que je fus obligé de poser la lettre sur la table, à côté de mon déjeuner, pour me familiariser un peu avec la suscription, avant de me résoudre à rompre le cachet.
Je vis en l'ouvrant que le billet était très-affectueux, et ne faisait aucune allusion à l'état dans lequel je m'étais trouvé la veille au spectacle. Il disait seulement: «Mon cher Trotwood, je suis chez l'homme d'affaires de mon père, M. Waterbrook, Elyplace, Holborn. Pouvez-vous venir me voir aujourd'hui? J'y serai à l'heure que vous voudrez m'indiquer. Tout à vous, très- affectueusement. «Agnès.»
Je mis si longtemps à écrire une réponse qui me satisfit un peu, que je ne sais pas ce que le commissionnaire dut croire, à moins qu'il n'ait imaginé que je prenais une leçon d'écriture. Je suis sûr que je fis au moins une demi-douzaine de brouillons. L'un commençait par: «Comment puis-je espérer, ma chère Agnès, effacer jamais de votre souvenir l'impression de dégoût...» Là, je ne fus pas satisfait, et je le déchirai. Je commençai une autre lettre: «Shakespeare a fait déjà la remarque, ma chère Agnès, qu'il était bien étrange qu'on mit dans sa bouche son ennemi...» Ce _on_ me rappela Markham et je n'allai pas plus loin. J'essayai même de la poésie; je commentai un billet en vers de huit pieds:
_Chère Agnès, laissez-moi vous dire._
Mais, je ne sais pourquoi, la tantirelire lire me revint à l'esprit, et cette rime absurde me fit renoncer à tout. Après bien des essais, voici ce que je lui écrivis:
«Ma chère Agnès, votre lettre vous ressemble; que puis-je dire de plus en sa faveur? Je serai chez vous à quatre heures. Croyez à mon affection et à mon repentir. T. C., etc.»
Le commissionnaire partit enfin avec cette missive que je fus vingt fois sur le point de rappeler dès qu'elle fut sortie de mes mains.
Si la journée fut à moitié aussi pénible pour qui que ce soit des légistes employés à Doctors'-Commons qu'elle le fut pour moi, je crois en vérité qu'il expia cruellement la part qui lui était échue de ce vieux fromage ecclésiastique persillé. Je quittai mon bureau à trois heures et demie; quelques minutes après j'errais dans les environs de la maison de M. Waterbrook, et pourtant le moment fixé pour mon rendez-vous était déjà passé depuis un quart- d'heure au moins, d'après l'horloge de Saint-André, Holborn, avant que j'eusse rassemblé assez de courage pour tirer la sonnette particulière à gauche de la porte de M. Waterbrook.
Les affaires courantes de M. Waterbrook se faisaient au rez-de- chaussée, et celles d'un ordre plus relevé, fort nombreuses dans sa clientèle, se traitaient au premier étage. On me fit entrer dans un joli salon, un peu étouffé, où je trouvai Agnès tricotant une bourse.
Elle avait l'air si paisible et si pur, et me rappela si vivement les jours de fraîche et douce innocence que j'avais passés à Canterbury, en contraste avec le misérable spectacle d'ivrognerie et de débauche que je lui avais présenté l'avant-veille, que, me laissant aller à mon repentir et à ma honte, je me conduisis comme un enfant. Oui, il faut que je l'avoue, je me mis à fondre en larmes, et je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si ce n'est pas, au bout du compte, ce que j'avais de mieux à faire, ou si je ne me couvris pas de ridicule.
«Si c'était tout autre que vous qui m'eût vu dans est état, Agnès, lui dis-je en détournant la tête, je n'en serais pas la moitié aussi affligé. Mais que ce fût vous, précisément vous! Ah! je sens que j'aurais mieux aimé mourir!»
Elle posa un instant sur mon bras sa main caressante, et je me sentis consolé et encouragé; je ne pus m'empêcher de porter cette main à mes lèvres et de la baiser avec reconnaissance.
«Asseyez-vous, dit Agnès d'un ton affectueux. Ne vous désolez pas, Trotwood. Si vous ne pouvez pas avoir en moi pleine confiance, à qui donc vous confierez-vous?
-- Ah! Agnès, repartis-je, vous êtes mon bon ange!» Elle sourit un peu tristement à ce qu'il me sembla, et secoua la tête.
«Oui, Agnès, mon bon ange! toujours mon bon ange!
-- Si cela était véritablement, Trotwood, répliqua-t-elle, il y a une chose qui me tiendrait bien au coeur.»
Je la regardai d'un air interrogateur; mais je devinais déjà ce qu'elle voulait dire.
«Je voudrais vous mettre en garde, dit Agnès en me regardant en face, contre votre mauvais ange.
-- Ma chère Agnès, lui dis-je, si vous voulez parler de Steerforth...
-- Oui, Trotwood, répondit-elle.
-- Alors, Agnès, vous lui faites grand tort. Lui, mon mauvais ange, ou celui de qui que ce soit! Lui, qui n'est pour moi qu'un guide, un appui, un ami! Ma chère Agnès! ce serait une injustice indigne de votre caractère bienveillant de le juger d'après l'état dans lequel vous m'avez vu l'autre soir.
-- Je ne le juge pas d'après l'état dans lequel je vous ai vu l'autre soir, répliqua-t-elle tranquillement.
-- D'après quoi, alors?
-- D'après beaucoup de choses, qui sont des bagatelles en elles- mêmes, mais qui prennent plus d'importance dans leur ensemble. Je le juge, Trotwood, en partie d'après ce que vous m'avez dit de lui vous-même, d'après votre caractère, et l'influence qu'il a sur vous.»
Sa voix douce et modeste semblait faire résonner en moi une corde qui ne vibrait qu'à ce son. Cette voix était toujours pénétrante, mais lorsqu'elle était émue comme elle l'était alors, elle avait un accent qui allait au fond de mon coeur. Je restais là sur ma chaise à l'écouter encore, tandis qu'elle baissait les yeux sur son ouvrage; et l'image de Steerforth, en dépit de mon attachement pour lui, s'obscurcissait à sa voix.
«Je suis bien hardie, dit Agnès, en relevant les yeux, moi qui ai toujours vécu dans la retraite, et qui connais si peu le monde, de vous donner mon avis avec tant d'assurance, peut-être même d'avoir un avis si décidé. Mais je sais d'où vient ma sollicitude, Trotwood; je sais qu'elle remonte au souvenir fidèle de notre enfance commune, et à l'intérêt sincère que je prends à tout ce qui vous regarde. Voilà ce qui m'enhardit. Je suis sûre de ne pas me tromper dans ce que je vous dis. J'en suis certaine. Il me semble que c'est un autre et non pas moi qui vous parle, quand je vous garantis que vous avez là un ami dangereux.»
Je la regardais toujours, je l'écoutais toujours après qu'elle avait parlé, et l'image de Steerforth, quoique gravée encore dans mon coeur, se couvrit de nouveau d'un nuage sombre.
«Je ne suis pas assez déraisonnable pour espérer, dit Agnès, en prenant son ton ordinaire au bout d'un moment, que vous puissiez changer tout d'un coup de sentiments et de conviction, surtout quand il s'agit d'un sentiment qui a sa source dans votre nature confiante. D'ailleurs ce n'est pas une chose que vous deviez faire à la légère. Je vous demande seulement, Trotwood, si vous pensez jamais à moi... je veux dire, continua-t-elle avec un doux sourire, car j'allais l'interrompre et elle savait bien pourquoi... je veux dire, toutes les fois que vous penserez à moi, de vous rappeler le conseil que je vous donne. Me pardonnerez-vous tout ce que je vous dis là?
-- Je vous pardonnerai, Agnès, répliquai-je, quand vous aurez fini par rendre justice à Steerforth et à l'aimer comme je l'aime.
-- Pas avant?» dit Agnès.
Je vis passer une ombre sur sa figure, quand je prononçai le nom de Steerforth; mais elle me rendit bientôt mon sourire, et nous reprîmes toute notre confiance d'autrefois.
«Et vous, Agnès, quand est-ce que vous me pardonnerez cette soirée?
-- Quand je vous en reparlerai, dit Agnès. Elle voulait ainsi écarter ce souvenir, mais moi j'en étais trop préoccupé pour y consentir, et j'insistai pour lui raconter comment j'en étais venu à m'abaisser jusque-là, et je lui déroulai la chaîne de circonstances dont le théâtre n'avait été, pour ainsi dire, que le dernier anneau. Ce fut pour moi un grand soulagement, et je me donnai en même temps le plaisir de m'étendre sur les obligations que j'avais à Steerforth, et sur les soins qu'il avait pris de moi dans un temps où je n'étais pas en état de prendre, soin de moi- même.
-- N'oubliez pas, dit Agnès, en changeant tranquillement la conversation dès que j'eus fini, que vous vous êtes engagé à me raconter non-seulement vos peines, mais aussi vos passions. Qui est-ce qui a succédé à miss Larkins, Trotwood?
-- Personne, Agnès.
-- Quelqu'un, Trotwood, dit Agnès en riant et en me menaçant du doigt.
-- Non, Agnès, sur ma parole. Il y a certainement chez mistress Steerforth une dame qui a beaucoup d'esprit, et avec laquelle j'aime à causer, miss Dartle... Mais je ne l'adore pas.»
Agnès se mit à rire de sa pénétration, et me dit que, si je lui conservais ma confiance, elle avait l'intention de tenir un petit registre de mes attachements violents avec la date de leur naissance et de leur fin, comme la table des règnes de chaque roi et de chaque reine dans l'histoire d'Angleterre. Après quoi elle me demanda si j'avais vu Uriah.
«Uriah Heep? dis-je. Non, est-ce qu'il est à Londres?
-- Il vient tous les jours ici dans les bureaux du rez-de- chaussée, répliqua Agnès. Il était à Londres huit jours avant moi. Je crains que ce ne soit pour quelque affaire désagréable, Trotwood.
-- Quelque affaire qui vous inquiète, je le vois, Agnès. Qu'est-ce donc?»
Agnès posa son ouvrage, et me répondit en croisant les mains et en me regardant d'un air pensif avec ses beaux yeux si doux:
«Je crois qu'il va devenir l'associé de mon père!
-- Qui? Uriah! le misérable aurait-il réussi par ses bassesses insinuantes à se glisser dans un si beau poste! m'écriai-je avec indignation. N'avez-vous pas essayé quelque remontrance, Agnès? Songez aux relations qui vont s'ensuivre. Il faut parler; il ne faut pas laisser votre père faire une démarche si imprudente: il faut l'empêcher, Agnès, pendant qu'il en est encore temps!»
Agnès, me regardant toujours, secouait sa tête en souriant faiblement de la chaleur que j'y mettais, puis elle me répondit:
«Vous vous rappelez notre dernière conversation à propos de papa? Ce fut peu de temps après... deux ou trois jours peut-être, qu'il me laissa entrevoir pour la première fois ce que je vous apprends aujourd'hui. C'était bien triste de le voir lutter contre son désir de me faire accroire que c'était une affaire de son libre choix, et la peine qu'il avait à me cacher qu'il y était obligé. J'en ai eu bien du chagrin.
-- Obligé! Agnès! qu'est-ce qui l'y oblige?