Chapter 37
C'était un petit homme blond, avec des bottes irréprochables, une cravate blanche et un col de chemise tout roide d'empois; son habit était boutonné jusqu'en haut, bien serré à la taille, et ses favoris devaient lui avoir pris beaucoup de temps pour leur donner une frisure si élégante; la chaîne qu'il portait à sa montre était tellement massive, que je ne pus m'empêcher de dire qu'il fallait qu'il eût, pour la sortir de sa poche, un bras d'or aussi robuste que ceux qu'on voit pour enseignes à la porte des batteurs d'or. Il était tellement tiré à quatre épingles, et si roide par conséquent, qu'il pouvait à peine se courber, et qu'il était obligé, quand il était assis et qu'il voulait regarder des papiers sur son bureau, de remuer son corps tout d'une pièce, depuis la naissance de l'épine dorsale, comme Polichinelle.
Ma tante m'avait présenté à M. Spenlow, qui m'avait reçu très- poliment. Il reprit ensuite:
«Ainsi, M. Copperfield, vous avez quelque idée d'embrasser notre profession. J'ai dit par hasard à miss Trotwood, quand j'ai eu le plaisir de la voir l'autre jour... (nouveau salut de Polichinelle), qu'il y avait chez moi une place vacante; miss Trotwood a eu la bonté de m'apprendre qu'elle avait un neveu qu'elle avait adopté, et qu'elle cherchait à lui assurer une bonne situation. C'est ce neveu, je crois, que j'ai maintenant le plaisir de...» (Encore Polichinelle.)
Je fis un salut de remercîment, et je lui dis que ma tante m'avait parlé de cette vacance, et que cette idée me plaisait beaucoup. J'ajoutai que j'étais très-porté à croire que la carrière me conviendrait, et que j'avais accédé tout de suite à la proposition; que je ne pouvais pourtant pas m'engager positivement avant de mieux connaître la question; que, quoique ce ne fut, à la vérité, qu'une affaire de forme, je ne serais pas fâché d'avoir l'occasion d'essayer si la profession me convenait, avant de me lier d'une manière irrévocable.
«Oh! sans doute, sans doute! dit M. Spenlow; nous proposons toujours chez nous un mois d'essai. Je ne demanderais pas mieux pour mon compte que d'en donner deux... même trois... un temps indéfini, en un mot; mais j'ai un associé, M. Jorkins.
-- Et la prime est de mille livres sterling, monsieur? repris-je.
«Et la prime, enregistrement compris, est de mille livres sterling, répondit M. Spenlow, comme je l'ai dit à miss Trotwood. Je ne suis point dirigé par des considérations pécuniaires: il y a peu d'hommes qui y soient moins sensibles que moi, je crois; mais M. Jorkins a son avis sur ce sujet, et je suis obligé de respecter l'avis de M. Jorkins; en un mot, Jorkins trouve que mille livres sterling, ce n'est pas grand'chose.
-- Je suppose, monsieur, lui dis-je, toujours pour épargner l'argent de ma tante, que lorsqu'un clerc se rend très-utile, et qu'il est parfaitement au courant de sa profession... (je ne pus m'empêcher de rougir, j'avais l'air de faire d'avance mon propre éloge), je suppose que ce n'est pas l'habitude, dans les dernières années de son engagement, de lui accorder un...»
M. Spenlow, avec un grand effort, réussit à sortir assez sa tête de sa cravate pour pouvoir la secouer, et répondit, sans attendre, le mot «traitement.»
«Non; je ne sais pas quelle opinion je pourrais avoir sur ce sujet, monsieur Copperfield, si j'étais seul, mais M. Jorkins est inébranlable.»
J'étais très-effrayé de l'idée de ce terrible Jorkins; mais je découvris plus tard que c'était un homme doux, un peu lourd, et dont la position dans l'association consistait à se tenir toujours au second plan, et à prêter son nom pour qu'on le représentât comme le plus endurci et le plus cruel des hommes. Si l'un des employés demandait une augmentation de salaire, M. Jorkins ne voulait pas entendre parler de cette proposition; si quelque client mettait du temps à régler son compte, M. Jorkins était décidé à se faire payer, et quelque pénible que des choses pareilles pussent être et fussent réellement pour les sentiments de M. Spenlow, M. Jorkins faisait mettre en prison les retardataires. Le coeur et la main du bon ange Spenlow auraient toujours été ouverts sans ce démon de Jorkins, qui le retenait toujours. En vieillissant, je crois avoir rencontré d'autres maisons dont le commerce était réglé d'après le système Spenlow et Jorkins.
Il fut convenu que je commencerais le mois d'essai quand cela me conviendrait, sans que ma tante eût besoin de rester à Londres ou d'y revenir au terme de cette épreuve; il serait facile de lui envoyer à signer le traité dont je devais être l'objet. Quand nous en fûmes là, M. Spenlow offrit de me faire entrer un moment à la Cour, pour voir les lieux. Comme je ne demandais pas mieux, nous sortîmes ensemble, laissant là ma tante, qui n'avait pas envie, disait-elle, de s'aventurer par là, car elle prenait, si je ne me trompe, toutes les cours judiciaires pour autant de poudrières, toujours prêtes à sauter.
M. Spenlow me conduisit par une cour pavée, entourée de graves maisons de brique, portant inscrits sur leurs portes les noms des docteurs; c'étaient apparemment la demeure officielle des avocats dont m'avait parlé Steerforth. De là nous entrâmes, à gauche, dans une grande salle assez triste, qui ressemblait, selon moi, à une chapelle. Le fond de cette pièce était défendu par une balustrade, et là, des deux côtés d'une estrade en fer à cheval, je vis installés sur des chaises de salle à manger, commodes et de forme ancienne, de nombreux personnages, revêtus de robes rouges et de perruques grises: c'étaient les docteurs en question. Au centre du fer à cheval était un vieillard qui s'appuyait sur un petit pupitre assez semblable à un lutrin. Si j'avais rencontré ce vieux monsieur dans une volière, je l'aurais certainement pris pour un hibou; mais non, informations prises, c'était le juge président. Dans l'espace vide de l'intérieur du fer à cheval, au niveau du plancher, on voyait de nombreux personnages du même rang que M. Spenlow, vêtus comme lui de robes noires garnies de fourrures blanches; ils étaient assis autour d'une grande table verte. Leurs cravates étaient, en général, très-roides, leur mine me semblait de même; mais je ne tardai pas à reconnaître que je leur avais fait tort sous ce rapport, car deux ou trois d'entre eux ayant dû se lever, pour répondre aux questions du dignitaire qui les présidait, j'ai rarement vu rien de plus humble que leurs manières. Le public, représenté par un petit garçon paré d'un cache-nez, et par un homme d'une élégance un peu râpée, qui grignotait, à la sourdine, des miettes de pain qu'il tirait de ses poches, se chauffait près du poêle placé au centre de la Cour. Le calme languissant de ce lieu n'était interrompu que par le pétillement du feu, et par la voix de l'un des docteurs, qui errait à pas lents à travers toute une bibliothèque de témoignages, et s'arrêtait de temps en temps au milieu de son voyage, dans de petites hôtelleries de discussions incidentes qui se trouvaient sur son chemin. Bref, je ne me suis jamais trouvé dans une petite réunion de famille aussi pacifique, aussi somnolente, aussi rococo, aussi surannée, aussi endormante, et je sentis que l'effet qu'elle devait produire à tous ceux qui en faisaient partie, excepté peut-être au plaideur qui demandait justice, devait être celui d'un narcotique puissant.
Satisfait du calme profond de cette retraite, je déclarai à M. Spenlow que j'en avais assez vu pour cette fois, et nous rejoignîmes ma tante, avec laquelle je quittai bientôt les régions des _Doctors'-Commons_; ah! comme je me sentis jeune en sortant de chez MM. Spenlow et Jorkins, quand je vis les signes que les clercs se faisaient les uns aux autres en me montrant du bout de leur plume.
Nous arrivâmes à Lincoln's-Inn Fields sans nouvelles aventures, à l'exception d'une rencontre avec un âne attelé à la charrette d'un marchand des quatre saisons, qui rappela à ma tante de douloureux souvenirs. Une fois en sûreté chez nous, nous eûmes encore une longue conversation sur mes projets d'avenir, et comme je savais qu'elle était pressée de retourner chez elle, et qu'entre le feu, les comestibles et les voleurs, elle ne passait pas agréablement une demi-heure à Londres, je lui demandai de ne pas s'inquiéter de moi, et de me laisser me tirer d'affaire tout seul.
«Ne croyez pas que je sois à Londres depuis huit jours, mon cher enfant, sans y avoir songé, répliqua-t-elle; il y a un petit appartement meublé à louer dans Adelphi, qui doit vous convenir à merveille.»
Après cette courte préface, elle tira de sa poche une annonce soigneusement découpée dans un journal, et qui déclarait qu'il y avait à louer dans Buckingham-Street, Adelphi, un joli petit appartement de garçon meublé, avec vue sur la rivière, fraîchement décoré, particulièrement propre à servir de résidence pour un jeune gentleman, membre de l'une des corporations légales, ou autre, pour entrer immédiatement en jouissance. Prix modéré; on pouvait le louer au mois.
«Mais, c'est justement ce qu'il me faut, ma tante, dis-je en rougissant de plaisir à la seule idée d'avoir un appartement à moi.
-- Alors, venez, dit ma tante en remettant à l'instant le chapeau qu'elle venait d'ôter. Allons voir.»
Nous partîmes. L'écriteau annonçait qu'il fallait s'adresser à mistress Crupp, et nous tirâmes la sonnette de la porte de service que nous supposions communiquer au logis de cette dame. Ce ne fut qu'après avoir sonné deux ou trois fois que nous pûmes réussir à persuader à mistress Crupp de communiquer avec nous. Enfin, pourtant, elle arriva sous la forme d'une grosse commère, bourrée d'un jupon de flanelle qui passait sous une robe de nankin.
«Nous voudrions voir l'appartement, s'il vous plaît, madame, dit ma tante.
-- Pour monsieur? dit mistress Crupp en cherchant ses clefs dans sa poche.
-- Oui, pour mon neveu, dit ma tante.
-- C'est juste son affaire, dit mistress Crupp.»
Et nous montâmes l'escalier.
L'appartement était situé au haut de la maison, grand avantage aux yeux de ma tante, puisqu'il était facile d'arriver sur le toit en cas d'incendie; il se composait d'une antichambre avec imposte vitrée, où l'on ne voyait pas bien clair, d'un office tout à fait noir où l'on ne voyait pas du tout, d'un petit salon et d'une chambre à coucher. Les meubles étaient un peu fanés, mais je n'étais pas difficile, et la rivière passait sous les fenêtres.
J'étais enchanté, ma tante et mistress Crupp se retirèrent dans l'office pour discuter les conditions, pendant que je restais assis sur le canapé du salon, osant à peine croire possible que je fusse destiné à habiter une résidence si cossue. Après un combat singulier qui dura quelque temps, les deux champions reparurent, et je lus avec joie dans la physionomie de mistress Crupp comme dans celle de ma tante que l'affaire était conclue.
«Est-ce le mobilier du dernier locataire? demanda ma tante.
-- Oui, madame, dit mistress Crupp.
-- Qu'est-il devenu?» demanda ma tante.
Mistress Crupp fut saisie d'une quinte de toux terrible au milieu de laquelle elle articula avec une grande difficulté:
«Il est tombé malade ici, madame, et... Heu! Heu!... Heu!... ah!... il est mort.
-- Ah! Et de quoi est-il mort? demanda ma tante.
-- Ma foi! madame, il est mort de boisson, dit mistress Crupp en confidence, et de fumée.
-- De fumée? vous ne voulez pas dire que les cheminées fument?
-- Non, madame, repartit mistress Crupp; je parle de pipes et de cigares.
-- C'est un mal qui n'est pas contagieux au moins, Trot, dit ma tante en se tournant vers moi.
-- Non, certes,» répondis-je.
En un mot, ma tante, voyant combien j'étais enchanté de l'appartement, l'arrêta pour un mois, avec le droit de le garder un an, après le premier mois d'essai. Mistress Crupp devait fournir le linge et faire la cuisine, toutes les autres nécessités de la vie se trouvaient déjà dans l'appartement, et cette dame s'engagea expressément à ressentir pour moi toute la tendresse d'une mère. Je devais entrer en jouissance dès le surlendemain, et mistress Crupp rendit grâce au ciel d'avoir enfin trouvé quelqu'un à qui prodiguer ses soins.
En rentrant à l'hôtel, ma tante me dit qu'elle comptait sur la vie que j'allais mener, pour me donner de la fermeté et de la confiance en moi-même, la seule chose qui me manquât encore. Elle me répéta le même avis plusieurs fois le lendemain, pendant que nous prenions nos arrangements pour faire venir mes habits et mes livres qui étaient chez M. Wickfield. J'écrivis à ce sujet une longue lettre à Agnès, dans laquelle je lui racontais en même temps mes dernières vacances; ma tante, qui devait partir le jour suivant, se chargea de mon épître. Pour ne pas prolonger ces détails, j'ajouterai seulement qu'elle pourvut libéralement à tous les besoins que je pouvais avoir à satisfaire pendant le mois d'essai; que Steerforth, à notre grand désappointement, n'apparut pas avant son départ; que je ne la quittai qu'après l'avoir vue installée en sûreté dans la diligence de Douvres, avec Jeannette à côté d'elle, et triomphant d'avance des victoires qu'elle allait remporter sur les ânes errants; qu'enfin, après le départ de la diligence, je repris le chemin d'Adelphi, en songeant au temps où je rôdais dans ses arcades souterraines, et aux heureux changements qui m'avaient ramené sur l'eau.
CHAPITRE XXIV.
Mes premiers excès.
N'était-ce pas une bien belle chose que d'être chez moi, dans ce bel appartement, et d'éprouver, quand j'avais fermé la porte d'entrée, le même sentiment de fière indépendance que Robinson Crusoé quand il avait escaladé ses fortifications et retiré son échelle derrière lui? N'était-ce pas une belle chose que de me promener dans la ville avec la clef de ma maison dans ma poche, et de savoir que je pouvais inviter qui je voudrais à venir chez moi, sans avoir à craindre de gêner personne, quand cela ne me dérangerait pas moi-même? N'était-ce pas une belle chose que de pouvoir entrer et sortir, aller et venir sans rendre de compte à personne, et, d'un coup de sonnette, de faire monter mistress Crupp tout essoufflée des profondeurs de la terre, quand j'avais besoin d'elle... et quand il lui convenait de venir? Certainement oui, c'était une bien belle chose, mais je dois dire aussi qu'il y avait des moments où c'était bien triste.
C'était charmant le matin, surtout quand il faisait beau. C'était une vie très-agréable et très-libre en plein jour, surtout quand il y avait du soleil; mais quand le jour baissait, le charme de l'existence baissait aussi d'un cran. Je ne sais pas comment cela se faisait, mais elle perdait beaucoup de ses avantages à la chandelle. À cette heure-là, j'avais besoin d'avoir quelqu'un à qui parler. Agnès me manquait. Je trouvais un bien grand vide à la place de l'aimable sourire de ma confidente. Mistress Crupp me faisait l'effet d'être à cent lieues. Je pensais à mon prédécesseur qui était mort à force de boire et de fumer, et j'en étais presque à souhaiter qu'il eût eu plutôt la bonté de vivre au lieu de mourir exprès pour m'emb... pour m'ennuyer.
Après deux jours et deux nuits, il me semblait qu'il y avait un an que je demeurais dans cet appartement, et pourtant je n'avais pas vieilli d'une heure, et j'étais aussi tourmenté que par le passé de mon extrême jeunesse.
Steerforth n'apparaissant pas, ce qui faisait craindre qu'il ne fût malade, je quittai la cour de bonne heure le troisième jour pour prendre le chemin de Highgate. Mistress Steerforth me reçut avec beaucoup de bonté, et me dit que son fils était allé avec un de ses amis d'Oxford voir un de leurs amis communs qui demeurait près de Saint-Albans, mais qu'elle l'attendait le lendemain. Je l'aimais tant que je me sentis jaloux de ses amis d'Oxford.
Elle me pressa de rester à dîner, j'acceptai, et je crois que nous ne parlâmes pas d'autre chose que de lui tout le jour. Je lui racontai les succès qu'il avait eus à Yarmouth, en me félicitant de l'aimable compagnon que j'avais eu là. Miss Dartle n'épargnait ni les insinuations, ni les questions mystérieuses, mais elle prenait le plus grand intérêt à nos faits et gestes, et répéta si souvent: «En vérité?... est-il possible!» qu'elle me fit dire tout ce qu'elle voulait savoir. Elle n'avait point changé du tout depuis le jour où je l'avais vue pour la première fois, mais la société des deux dames me parut si agréable, et j'y trouvai tant de bienveillance, que je vis le moment où j'allais devenir un peu amoureux de miss Dartle. Je ne pus m'empêcher de penser plusieurs fois pendant le soirée, et surtout en retournant chez moi le soir, qu'elle ferait une charmante compagne pour mes soirées de Buckingham-Street.
J'étais en train de déjeuner avec du café et un petit pain, le lendemain matin, avant de me rendre à la Cour (à propos, je crois que c'est le moment de m'étonner, en passant, de la prodigieuse quantité de café que mistress Crupp achetait à mon compte, pour le faire si faible et si insipide), quand Steerforth lui-même entra, à ma grande joie.
«Mon cher Steerforth, m'écriai-je, je commençais à croire que je ne vous reverrais plus jamais.
-- J'ai été enlevé à force de bras, dit Steerforth, le lendemain de mon arrivée à la maison... Mais, Pâquerette, dites-moi donc, savez-vous que vous voilà installé comme un bon vieux célibataire.»
Je lui montrai tout mon établissement, sans oublier l'office, avec un certain orgueil, et il ne fut pas avare de ses louanges.
«Tenez! mon vieux, je vais vous dire, reprit-il, je ferai ma maison de ville de votre appartement, à moins que vous ne me donniez congé.»
Quelle agréable promesse! Je lui dis que, s'il attendait son congé, il pourrait bien attendre jusqu'au jugement dernier.
«Mais vous allez prendre quelque chose, lui dis-je en étendant la main vers la sonnette; mistress Crupp va vous faire du café: et moi, je vais vous faire griller quelques tranches de lard sur un petit fourneau que j'ai là.
-- Non! non! dit Steerforth, ne sonnez pas! je vais déjeuner avec un de ces jeunes gens qui logent à Piazza-hôtel, près de Covent- Garden!
-- Au moins, vous reviendrez pour dîner? dis-je.
-- Je ne pense pas, sur ma parole; j'en ai bien du regret, mais il faut que je reste avec mes deux compagnons. Nous partons tous les trois demain matin.
-- Alors, amenez-les dîner ici, répliquai-je, si vous croyez qu'ils puissent accepter.
-- Oh! ils viendraient bien volontiers, dit Steerforth; mais nous vous gênerions. Vous feriez mieux de venir dîner avec nous, quelque part.»
Je ne voulus pas consentir à cet arrangement, car je m'étais mis dans la tête qu'il fallait absolument que je donnasse une petite fête pour mon installation, et que je ne pouvais rencontrer une meilleure occasion de pendre la crémaillère. J'étais plus fier que jamais de mon appartement, depuis que Steerforth l'avait honoré de son approbation, et je brûlais du désir de lui en développer toutes les ressources. Je lui fis promettre positivement de venir avec ses deux amis, et nous fixâmes le dîner à six heures.
Quand il fut parti, je sonnai mistress Crupp, et je lui annonçai mon hardi projet. Mistress Crupp me dit d'abord que naturellement on ne pouvait pas s'attendre à la voir servir à table, mais qu'elle connaissait un jeune homme très-adroit, qui consentirait peut-être à servir, moyennant cinq schellings, avec une petite gratification en sus. Je lui répondis que certainement il fallait avoir ce jeune homme. Ensuite mistress Crupp ajouta qu'il était bien clair qu'elle ne pouvait pas être en deux endroits à la fois (ce qui me parut raisonnable), et qu'une petite fille installée dans l'office avec un bougeoir, pour laver sans relâche les assiettes, serait indispensable. Je demandai quel pourrait être le prix des services de cette jeune personne; mistress Crupp supposait que dix-huit pence ne me ruineraient pas. Je ne le supposais pas non plus, et ce fut encore un point convenu. Alors, mistress Crupp me dit: «Maintenant, passons au menu du dîner.»
Le fumiste qui avait construit la cheminée de la cuisine de mistress Crupp avait fait preuve d'une rare imprévoyance, en la faisant de manière qu'on n'y pouvait cuire que des côtelettes et des pommes de terre. Quant à une poissonnière, mistress Crupp dit que je n'avais qu'à aller regarder la batterie de cuisine: elle ne pouvait pas m'en dire davantage; je n'avais qu'à venir voir. Comme je n'aurais pas été beaucoup plus avancé d'aller voir, je refusai en disant: «On peut se passer de poisson.» Mais ce n'était pas le compte de mistress Crupp.
«Pourquoi cela? dit-elle. C'est la saison des huîtres, vous ne pouvez pas vous dispenser d'en prendre?
-- Va donc pour les huîtres!»
Mistress Crupp me dit alors que son avis serait de composer le dîner comme il suit: Une paire de poulets rôtis... qu'on ferait venir de chez le traiteur; un plat de boeuf à la mode, avec des carottes... de chez le traiteur; deux petites entrées comme une tourte chaude et des rognons sautés... de chez le traiteur; une tarte, et si cela me convenait, une gelée... de chez le traiteur, «Ce qui me permettrait, dit mistress Crupp, de concentrer mon attention sur les pommes de terre, et de servir à point le fromage et le céleri à la poivrade.»
Je me conformai à l'avis de mistress Crupp, et j'allai moi-même faire mes commandes chez le traiteur. En descendant le Strand un peu plus tard, j'aperçus à la fenêtre d'un charcutier un bloc d'une substance veinée qui ressemblait à du marbre, et qui portait cette étiquette: «Fausse tortue.» J'entrai et j'en achetai une tranche suffisante, à ce que j'ai vu depuis, pour quinze personnes. Mistress Crupp consentit avec quelque difficulté à réchauffer cette préparation qui diminua si fort en se liquéfiant, que nous la trouvâmes, comme disait Steerforth, un peu juste pour nous quatre.
Ces préparatifs heureusement terminés, j'achetai un petit dessert au marché de Covent-Garden, et je fis une commande assez considérable chez un marchand de vins en détail du voisinage. Quand je rentrai chez moi, dans l'après-midi, et que je vis les bouteilles rangées en bataille dans l'office, elles me semblèrent si nombreuses (quoiqu'il y en eût deux qu'on ne pût pas retrouver, au grand mécontentement de mistress Crupp), que j'en fus littéralement effrayé.
L'un des amis de Steerforth s'appelait Grainger, et l'autre Markham. Ils étaient tous les deux gais et spirituels; Grainger était un peu plus âgé que Steerforth, Markham avait l'air plus jeune, je ne lui aurais pas donné plus de vingt ans. Je remarquai que ce dernier parlait toujours de lui-même d'une manière indéfinie en se servant de la particule on pour remplacer la première personne du singulier qu'il n'employait presque jamais.
«On pourrait très-bien vivre ici, monsieur Copperfield, dit Markham, voulant parler de lui-même.
-- La situation est assez agréable, répondis-je, et l'appartement est vraiment commode.
-- J'espère que vous avez fait provision d'appétit, dit Steerforth à ses amis.
-- Sur mon honneur, dit Markham, je crois que c'est Londres qui vous donne comme cela de l'appétit. On a faim toute la journée. On ne fait que manger.»