Chapter 33
-- Si deux messieurs, deux messieurs de naissance, ne peuvent m'excuser d'être un peu bouleversé quand ils apprendront l'état des choses, je vous demande pardon. Émilie, ma chère. Elle sait ce que je vais dire, c'est pour cela qu'elle s'est sauvée.» Là-dessus sa joie éclata de nouveau: «Mistress Gummidge, voulez-vous avoir la bonté de voir ce qu'elle est devenue?»
Mistress Gummidge fit un signe de tête et disparut.
«Si ce jour n'est pas le plus beau de ma vie, dit M. Peggotty, en s'asseyant près du feu, je veux bien être un homard, et un homard bouilli, qui plus est. Cette petite Émilie, monsieur, dit-il plus bas à Steerforth, celle que vous avez vue ici tout à l'heure et qui était toute rouge...»
Steerforth ne fit qu'un signe de tête, mais avec une expression d'intérêt si marquée, et une telle sympathie pour les sentiments de M. Peggotty, que celui-ci lui répondit comme s'il avait parlé:
«Sans doute, c'est bien elle, et je vois que vous l'avez bien jugée. Merci, monsieur.»
Ham me fit signe plusieurs fois de suite, comme s'il voulait en dire autant.
«Notre petite Émilie, dit M. Peggotty, a été pour nous tout ce qu'une créature aussi charmante peut être pour une maison; je ne sais pas grand'chose, mais par exemple, je sais bien cela: ce n'est pas mon enfant, je n'en ai jamais eu, mais je ne pourrais pas l'aimer davantage, vous comprenez! cela serait impossible.
-- Je comprends parfaitement, dit Steerforth.
-- Je le sais bien, monsieur, répartit M. Peggotty, et je vous remercie encore. M. David peut se rappeler ce qu'elle était autrefois. Vous pouvez juger vous-même de ce qu'elle est maintenant; mais ni l'un ni l'autre vous ne pouvez savoir ce qu'elle est et ce qu'elle sera pour un coeur qui l'aime comme le mien. Je suis un peu rude, monsieur, dit M. Peggotty, je suis aussi rude qu'un hérisson de mer, mais personne, si ce n'est peut- être une femme, ne pourrait comprendre ce que ma petite Émilie est pour moi. Et entre nous, dit-il en baissant encore la voix, le nom de cette femme qui pourrait me comprendre n'est toujours pas mistress Gummidge, quoiqu'elle ait un tas de qualités.»
M. Peggotty ébouriffa de nouveau ses cheveux avec ses deux mains comme pour se préparer à ce qu'il avait encore à dire, puis il appuya ses mains sur ses genoux et reprit:
«Il y avait quelqu'un qui avait connu notre Émilie, depuis le temps que son père avait été noyé, qui l'avait vue constamment et dans son enfance, et quand elle était jeune fille, et enfin quand elle était devenue femme. Il n'était pas très-beau à voir, dit M. Peggotty, un peu dans mon genre, un peu rude, l'air d'un loup de mer, mais en tout un honnête garçon, et qui avait le coeur bien placé.»
Je me disais que je n'avais jamais vu Ham montrer toutes ses dents en souriant comme il le faisait ce soir-là.
«Et voilà-t-il pas que ce marin-là, dit M. Peggotty, va s'aviser de donner son coeur à notre petite Émilie! Il la suit partout, il devient presque son domestique, il perd l'appétit, et à la fin des fins il me laisse voir ce dont il retourne. Or moi, je pouvais souhaiter, voyez-vous, de savoir ma petite Émilie en bon train de se marier. Je pouvais désirer en tous cas de la voir promise à un honnête homme qui eût le droit de la défendre. Je ne sais pas ce qu'il me reste de temps à vivre, et si je ne dois pas mourir bientôt: mais je sais que si j'étais pris une de ces nuits par un coup de vent sur les bancs de Yarmouth là-bas, et que si je voyais pour la dernière fois les lumières de la ville au-dessus des vagues devenues insurmontables, je me laisserais couler plus tranquillement si je pouvais me dire: «Il y a là sur la terre ferme un homme qui sera fidèle à ma petite Émilie, que Dieu bénisse, et avec lequel elle n'a rien à craindre de personne tant qu'il vivra!»
M. Peggotty, dans le feu de son discours, fit du bras droit le geste de dire adieu aux lumières de la ville du sein des flots; puis, échangeant un signe de tête avec Ham dont il avait rencontré le regard, il reprit son récit.
«Alors je conseille à mon individu de parler à Émilie. Il est bien assez grand, mais il est timide comme un enfant, et il n'ose pas. Alors je m'en suis chargé. «Comment, lui! dit Émilie, lui que j'ai connu depuis tant d'années, et que j'aime tant! Oh! mon oncle, je ne pourrai jamais l'épouser! c'est un si bon garçon!» Alors je l'embrasse, et je ne lui en parle plus que pour lui dire: «Ma chère, vous avez bien fait de répondre franchement, cela vous regarde, vous êtes libre comme un petit oiseau.» Là-dessus, je vais trouver le garçon et je lui dis: «J'aurais bien voulu réussir. Mais cela ne se peut pas. Mais vous pourrez rester ensemble comme par le passé,» et voilà ce que je vous dis: «Soyez toujours avec elle ce que vous étiez autrefois, et n'ayez pas peur. -- Je le ferai,» qu'il me dit en me serrant la main, et il l'a fait honorablement et vaillamment depuis deux ans, toujours le même ici qu'auparavant.»
La physionomie de M. Peggotty, qui avait changé d'expression dans les différentes périodes de son récit, reprit celle d'un joyeux triomphe, et posant une main sur les genoux de Steerforth, et l'autre sur les miens, après les avoir préalablement humectées, pour ajouter à la solennité de l'action oratoire, en les frottant l'une contre l'autre, il continua, en s'adressant alternativement à chacun de nous:
«Tout d'un coup, un soir, comme qui dirait ce soir, la petite Émilie revient de son ouvrage et lui avec elle! Il n'y a rien là de bien extraordinaire, allez-vous me dire, et c'est bien vrai, car il veille sur elle comme un frère, quand il fait nuit, et aussi quand il fait jour, et à toute heure. Mais voilà le matelot qui la prend par la main, et qui me crie d'un air joyeux: «Regardes bien! voilà ma petite femme!» et elle, la voilà qui dit aussi, moitié hardiesse et moitié honte, moitié riant, moitié pleurant: «Oui, mon oncle, si vous voulez bien. -- Si je veux bien! s'écriait M. Peggotty en roulant les yeux en extase à cette idée, mon Dieu, comme si je désirais autre chose! -- Si vous voulez bien; je suis plus raisonnable maintenant; j'y ai réfléchi et je serai une bonne petite femme pour lui si je peux, c'est un si bon garçon!» Là-dessus mistress Gummidge se met à battre des mains comme au spectacle, et vous entrez. Voilà le fait, s'écria M. Peggotty, «et vous entrez!» Cela s'est passé ici, à l'instant même, et voilà l'homme qu'elle épousera aussitôt que son apprentissage va être fini!»
Ham trébucha tant qu'il put sous le coup de poing que M. Peggotty lui lança, dans sa joie, comme une marque de confiance et d'amitié; mais, se sentant obligé, en conscience, de nous dire aussi quelque chose, voici ce qu'il se mit à balbutier avec beaucoup de peine:
«Elle n'était pas plus grande que vous, à votre premier voyage ici, monsieur David, ... que je devinais déjà ce qu'elle deviendrait... Je l'ai vue pousser... comme une fleur, messieurs. Je donnerais ma vie pour elle... de tout coeur, avec bien du plaisir... monsieur David. Elle est pour moi, messieurs... plus que... elle est pour moi tout ce qu'il me faut, et plus que... plus que je ne saurai jamais dire. Je l'aime de tout mon coeur. Il n'y a pas un gentleman sur la terre... ni en mer non plus, qui aime sa femme plus que je ne l'aime, quoiqu'il y ait bien des pauvres diables comme moi qui pourraient... exprimer mieux... ce qu'ils veulent dire.»
J'étais ému de voir ce robuste et vigoureux garçon trembler d'amour pour la petite créature qui lui avait gagné le coeur. J'étais ému de la confiance simple et naturelle que M. Peggotty et lui venaient de nous témoigner. J'étais ému du récit même. Toute cette émotion n'était-elle pas, en grande partie, l'effet des souvenirs de mon enfance, c'est ce que je ne sais pas. Je ne sais pas si je n'étais pas venu avec quelque vague idée d'aimer encore la petite Émilie, je sais seulement que j'étais heureux de tout ce que je voyais, mais qu'au premier moment, c'était un plaisir d'une nature si délicate, qu'un rien eût pu la changer en souffrance.
Par conséquent, si c'eût été à moi de toucher avec quelque adresse la corde qui vibrait dans tous les coeurs, je m'en serais bien mal tiré. Mais heureusement Steerforth était là, et il y réussit avec tant d'habileté, qu'en un instant nous nous trouvâmes tous aussi à notre aise, aussi heureux que nous pouvions l'être.
«Monsieur Peggotty, dit-il, vous êtes un excellent homme et vous méritez bien d'être heureux comme vous l'êtes ce soir! Donnez-moi une poignée de main, Ham, mon garçon, je vous fais mon compliment! Une poignée de main aussi! -- Pâquerette, tisonnez le feu, et faites-le flamber comme il faut! Monsieur Peggotty, si vous ne décidez pas votre jolie nièce à venir reprendre la place au coin du feu que j'abandonne pour elle, je m'en vais. Je ne voudrais pas causer, pour tout l'or des Indes, un vide dans votre cercle ce soir, et ce vide-là surtout!»
M. Peggotty alla donc dans mon ancienne chambre chercher la petite Émilie. Au commencement, elle ne voulait pas venir, et Ham disparut pour s'en mêler. Enfin on l'amena près du feu; elle était très-confuse et très-intimidée, mais elle se remit un peu en remarquant les manières douces et respectueuses de Steerforth envers elle, l'adresse avec laquelle il évitait tout ce qui pouvait l'embarrasser, l'entrain avec lequel il entretenait M. Peggotty de bateaux, de marées, de vaisseaux et de pêche; l'appel qu'il fit à mes souvenirs à propos du temps où il avait vu M. Peggotty chez M. Creakle, le plaisir qu'il avait à voir le bateau et sa cargaison, enfin, la grâce et l'aisance avec lesquelles il nous attira tous, par degré, dans un cercle enchanté, où nous parlions sans embarras et sans gêne.
À vrai dire, Émilie, pourtant, ne parla guère de toute la soirée, mais elle écoutait, elle regardait; son visage était animé, elle était charmante! Steerforth raconta l'histoire d'un terrible naufrage que lui rappelait sa conversation avec M. Peggotty: il le dépeignait avec le même feu que s'il était présent à la scène, et les yeux de la petite Émilie étaient fixés sur lui, comme si elle voyait aussi, dans ses traits, le spectacle qu'il décrivait si bien. Il nous raconta ensuite une aventure comique qui lui était arrivée, pour nous remettre de l'histoire du naufrage, et il y mit autant de gaieté que si c'était un récit nouveau pour lui comme pour nous; aussi la petite Émilie riait de tout son coeur, et quand nous entendîmes le bateau retentir de cette douce musique, nous nous mîmes tous à rire, Steerforth tout le premier, cédant à l'entraînement d'une gaieté si franche et si naïve. Il fit chanter ou plutôt mugir à M. Peggotty le chant du marin:
_Quand le vent souffle, souffle, souffle._
Puis il chanta à son tour une chanson de matelot avec tant de charme et de sentiment, qu'il me semblait presque que, cette fois- ci, le vent qui gémissait autour de la maison, et qu'on entendait murmurer au milieu du silence, n'était venu là que pour l'écouter.
Quant à mistress Gummidge, il arracha cette victime de la mélancolie à la contemplation de ses chagrins avec un succès que personne n'avait obtenu depuis la mort du vieux (je le tiens de M. Peggotty). Il lui laissa si peu le temps de gémir sur ses misères, qu'elle dit le lendemain matin qu'il fallait qu'il l'eût ensorcelée.
N'allez pas croire, pourtant, qu'il gardât le monopole de l'attention générale ou de la conversation. Quand la petite Émilie eut repris courage et qu'elle commença, avec quelque embarras encore, à me parler, à travers l'âtre, de nos promenades sur la grève, et des coquilles et des cailloux que nous y avions ramassés; quand je lui demandai si elle se souvenait combien je lui étais dévoué, et que nous rougîmes tous deux en riant et en pensant au bon temps passé qui semblait déjà si loin de nous, Steerforth écoutait en silence et nous regardait d'un air pensif. Elle était assise alors sur la vieille caisse, dans son petit coin, près du feu; elle y resta toute la soirée; Ham était à côté d'elle, à la place que j'occupais jadis. Je ne pus découvrir si c'était encore un reste de ses taquineries d'autrefois, ou l'effet d'une modestie timide occasionnée par notre présence, mais je remarquai qu'elle resta toute la soirée près du mur, sans s'approcher de lui une seule fois.
Autant que je me rappelle, il était près de minuit quand nous prîmes congé d'eux. On nous avait donné à souper du poisson séché et des biscuits de mer; Steerforth, de son côté, avait sorti de sa poche un flacon de genièvre de Hollande que nous avions bu entre hommes (je puis dire entre hommes maintenant, sans rougir). Nous nous séparâmes gaiement, et pendant qu'ils se pressaient tous à la porte pour nous éclairer le plus longtemps possible, je vis les yeux bleus de la petite Émilie qui nous regardait en se cachant derrière Ham, et j'entendis sa douce voix nous recommander de faire attention en nous en allant.
«Quelle charmante petite personne! dit Steerforth en me prenant le bras. Ma foi, c'est un endroit assez drôle, et de drôles de gens; je ne suis pas fâché de les avoir vus: cela change.
-- Et puis, nous avons eu du bonheur, ajoutai-je, d'arriver juste à temps pour être témoins de leur joie à la perspective de ce mariage. Je n'ai jamais vu des gens si heureux! Quel plaisir de voir et de partager, comme nous l'avons fait, leur joie innocente!
-- Il est un peu lourdaud, n'est-ce pas, pour épouser la petite?» dit Steerforth.
Il avait témoigné tant de sympathie au pauvre Ham et à tous les autres, que je fus un peu blessé de la froideur de cette réponse inattendue. Mais, en me retournant vivement, je vis sourire ses yeux, et je repartis avec un grand soulagement:
«Ah! Steerforth, riez, riez tant que vous voudrez, de ces pauvres gens! taquinez miss Dartle ou essayez de plaisanter pour me cacher vos sympathies véritables: cela m'est égal, je vous connais trop bien. Quand je vois comme vous comprenez les pauvres gens, avec quelle franchise vous pouvez prendre part à la joie d'un rude pêcheur comme M. Peggotty, et vous prêter à la passion de ma vieille bonne pour moi, je sens qu'il n'y a pas parmi les pauvres une joie ou un chagrin, une seule émotion qui puisse vous être indifférente, et mon affection et mon admiration pour vous, Steerforth, en deviennent vingt fois plus fortes.»
Il s'arrêta, me regarda en face, et me dit:
«Pâquerette, je crois que vous parlez sérieusement, comme un honnête garçon que vous êtes. Je voudrais bien que nous fussions tous de même!»
Un moment après, il chantait gaiement la chanson de M. Peggotty, pendant que nous arpentions d'un bon pas la route de Yarmouth.
CHAPITRE XXII.
Nouveaux personnages sur un ancien théâtre.
Steerforth passa plus de quinze jours avec moi à Yarmouth. Il est inutile de dire que la plus grande partie de notre temps s'écoulait de compagnie; pourtant il arrivait parfois que nous nous séparions pendant quelques heures. Il était assez bon marin; moi je ne l'étais guère, et quand il allait pêcher avec M. Peggotty, ce qui était un de ses amusements favoris, je restais en général à terre. J'étais aussi plus retenu que lui par suite de ma résidence chez Peggotty: je savais qu'elle soignait M. Barkis tout le jour, et je n'aimais pas à rentrer tard, tandis que Steerforth qui couchait à l'hôtel était libre de ses actions, et n'avait à consulter que ses fantaisies. Voilà comment je finis par savoir qu'il donnait de petites régalades aux pêcheurs dans le cabaret que fréquentait quelquefois M. Peggotty, à l'enseigne de la _Bonne-volonté_, quand j'étais couché; et qu'il revêtait des habits de matelot pour aller passer la nuit en mer au clair de la lune, et rentrer à la marée du matin. Je savais du reste que sa nature active et son humeur impétueuse trouvaient un grand plaisir dans la fatigue corporelle et le mauvais temps, comme dans tous les autres moyens nouveaux d'excitation qui pouvaient s'offrir à lui; aussi ne fus-je pas étonné d'apprendre ces détails. Il y avait encore une autre raison qui nous séparait quelquefois c'est que je portais naturellement de l'intérêt à Blunderstone et j'aimais à aller revoir les lieux témoins de mon enfance, tandis que Steerforth, après m'y avoir accompagné une fois, ne se soucia plus d'y retourner; si bien qu'à trois ou quatre reprises, dans des occasions que je me rappelle parfaitement, nous nous séparâmes après avoir déjeuné de bonne heure pour nous retrouver le soir assez tard à dîner. Je n'avais aucune idée de la manière dont il passait son temps dans l'intervalle, je savais seulement qu'il était en grande faveur dans la ville, et qu'il trouvait vingt façons de se divertir là où un autre n'aurait pu en découvrir une seule.
Pour moi, durant mes pèlerinages solitaires, je n'étais occupé qu'à rappeler dans ma mémoire chaque pas de la route que j'avais si souvent suivie, et à retrouver les endroits où j'avais vécu jadis, sans jamais me lasser de les revoir. J'errais au milieu de mes souvenirs comme ma mémoire l'avait fait si souvent déjà, et je ralentissais le pas, comme j'y avais tant de fois arrêté mes pensées quand j'étais bien loin de Blunderstone, sous l'arbre où reposaient mes parents. Ce tombeau que j'avais regardé avec un tel sentiment de compassion, quand mon père y dormait seul, près duquel j'avais tant pleuré en y voyant descendre ma mère et son petit enfant, ce tombeau que le coeur fidèle de Peggotty avait depuis entretenu avec tant de soin qu'elle en avait fait un petit jardin, attirait mes pas dans mes promenades, pendant des heures entières. Il était dans un coin du cimetière, à quelques pas du petit sentier, et je pouvais lire les noms sur la pierre en me promenant, et en écoutant sonner l'heure à l'horloge de l'église, qui me rappelait une voix devenue muette. Ces jours-là, mes réflexions s'associaient toujours à la figure que j'étais destiné à faire dans le monde, et aux choses magnifiques que je ne pouvais manquer d'y accomplir. C'était le refrain qui répondait dans mon âme à l'écho de mes pas, et je restais aussi fidèle à ces pensées rêveuses que si j'étais venu retrouver à la maison ma mère vivante encore, pour bâtir auprès d'elle mes châteaux en Espagne.
Notre ancienne demeure avait subi de grands changements. Les vieux nids abandonnés depuis si longtemps par les corbeaux avaient complètement disparu, et les arbres avaient été taillés et rognés de manière que je ne reconnaissais plus leurs formes. Le jardin était en mauvais état, et la moitié des fenêtres de la maison étaient fermées. Elle n'était habitée que par un pauvre fou, et par les gens chargés de le soigner. Il passait sa vie à la fenêtre de ma petite chambre qui donnait sur le cimetière, et je me demandais si ses pensées, dans leur égarement, ne rencontraient pas parfois les mêmes illusions qui avaient occupé mon esprit, quand je me levais de grand matin en été, et que, vêtu seulement de ma chemise de nuit, je regardais par cette petite fenêtre, pour voir les moutons qui paissaient tranquillement aux premiers rayons du soleil.
Nos anciens voisins, M. et mistress Grayper étaient partis pour l'Amérique du sud, et la pluie, en pénétrant par le toit dans leur maison déserte, avait taché d'humidité les murs extérieurs. M. Chillip s'était remarié; sa femme était une grande maigre qui avait le nez aquilin; ils avaient un petit enfant très-délicat, qui ne pouvait pas soutenir sa tête, avec deux yeux ternes et fixes qui semblaient toujours demander pourquoi le pauvre petit était venu au monde.
C'était avec un singulier mélange de plaisir et de tristesse que j'errais dans mon village natal, jusqu'au moment où le soleil d'hiver commençant à baisser, m'avertissait qu'il était temps de reprendre le chemin de la ville. Mais, quand j'étais de retour à l'hôtel et que je me retrouvais à table avec Steerforth près d'un feu ardent, je pensais avec délices à ma course de la journée. J'éprouvais le même sentiment, quoique plus modéré, en rentrant le soir dans ma petite chambre si propre, et je me disais en tournant les pages du livre des Crocodiles toujours placé là sur une table, que j'étais bien heureux d'avoir un ami comme Steerforth, une amie comme Peggotty, et d'avoir trouvé dans la personne de mon excellente et généreuse tante quelqu'un qui remplaçât si bien ceux que j'avais perdus.
Quand je revenais de mes longues promenades, le chemin le plus court pour rentrer à Yarmouth était de prendre le bac. Je débarquais sur la grève qui s'étend entre la ville et la mer, et je traversais un espace vide; ce qui m'épargnait un long détour par la grande route. Je trouvais sur mon chemin la maison de M. Peggotty, et j'y entrais toujours un moment; Steerforth m'y attendait d'ordinaire, et nous nous dirigions ensemble, à travers le brouillard et la bise, vers les lumières de la ville qui scintillaient dans le lointain.
Un soir, il était tard, j'avais fait ma visite d'adieu à Blunderstone, car nous nous préparions à retourner chez nous; je trouvai Steerforth tout seul dans la maison de M. Peggotty; il était assis devant le feu, d'un air pensif, et tellement absorbé dans ses réflexions, qu'il ne m'entendit pas approcher. Il n'avait pas besoin pour cela d'une rêverie bien profonde, car les pas ne faisaient pas de bruit sur le sable, mais mon entrée même ne le tira pas de ses méditations. J'étais près de lui, je le regardais, et il continuait à rêver d'un air sombre.
Il tressaillit si vivement quand je posai ma main sur son épaule qu'il me fit tressaillir aussi.
«Vous venez me saisir comme un revenant saisit sa victime, me dit- il presque en colère.
-- Il fallait bien m'annoncer d'une manière ou d'une autre, lui répondis-je: est-ce que je vous ai fait tomber des nues?
-- Non, non, répliqua-t-il.
-- Ou remonter de je ne sais où? lui dis-je en m'asseyant près de lui.
-- Je regardais les figures qui se formaient dans le feu, répondit-il.
-- Mais vous allez me les gâter, je ne pourrai plus rien y voir, lui dis-je, car il le remuait vivement avec un morceau de bois enflammé, et les étincelles s'envolant par la petite cheminée s'élançaient en pétillant dans les airs.
-- Vous n'auriez rien vu, répliqua-t-il... Voilà le moment de la journée que je déteste le plus: il ne fait ni nuit ni jour. Comme vous revenez tard! où avez-vous donc été?
-- Je suis allé prendre congé de ma promenade accoutumée.
-- Et moi, je vous attendais ici, dit Steerforth, en jetant un coup d'oeil autour de la chambre, en pensant qu'il faut que tous les gens que nous avons vus si heureux ici le jour de notre arrivée soient aujourd'hui, à en juger par l'air désolé de la maison, dispersés, ou morts, ou menacés de je ne sais quel malheur. David! plût à Dieu que j'eusse eu depuis vingt ans, pour me diriger, les conseils judicieux d'un père!
-- Qu'avez-vous donc, mon cher Steerforth?
-- Je voudrais de tout mon coeur avoir été mieux conduit! Je voudrais de tout mon coeur être en état de mieux me conduire moi- même! s'écria-t-il.»
Il y avait dans ses manières un découragement mêlé de colère qui m'étonnait extrêmement. Je ne le reconnaissais plus du tout.
«Mieux vaudrait être ce pauvre Peggotty, ou son lourdaud de neveu, dit-il en se levant et en appuyant sa tête d'un air sombre sur la cheminée, dont il regardait toujours fixement le feu, que d'être ce que je suis, avec ma supériorité de fortune et d'éducation, pour me mettre l'esprit à la torture, comme je viens de le faire depuis une demi-heure dans cette barque du diable!»
J'étais si confondu du changement dont j'étais témoin, que je ne pus faire autre chose, au premier abord, que de le regarder en silence, pendant qu'il contemplait toujours le feu, la tête appuyée sur sa main. Enfin, je lui demandai, avec toute l'anxiété que j'éprouvais, de me dire ce qui avait pu arriver pour le contrarier d'une manière si extraordinaire, et de me permettre de partager sa peine, si je ne pouvais espérer de lui donner d'utiles conseils. Avant la fin de ma phrase il se mit à rire, d'un air forcé d'abord, mais bientôt après avec un retour de franche gaieté.