David Copperfield - Tome I

Chapter 32

Chapter 323,998 wordsPublic domain

Les rues me paraissaient un peu étroites. C'est toujours comme cela quand on revoit plus tard celles qu'on a connues dans son enfance. Mais je n'avais rien oublié, rien n'était changé, jusqu'au moment où j'arrivai près de la boutique de M. Omer. Les mots «Omer et Joram» avaient remplacé le nom unique d'Omer. Mais l'inscription, «Magasin de deuil, tailleur, et entrepreneur de funérailles,» était toujours à sa place.

Mes pas se dirigèrent si naturellement vers la porte de la boutique, après avoir lu l'enseigne de l'autre côté de la rue, que je traversai la chaussée pour regarder par la fenêtre. Je vis dans le fond une jolie personne qui faisait sauter un petit enfant dans ses bras: un autre marmot la tenait par son tablier. Je reconnus sans peine Minnie et ses enfants. La porte vitrée de la boutique n'était pas ouverte, mais j'entendais faiblement dans l'atelier, au fond de la cour, retentir le vieux toc toc du marteau, qui semblait n'avoir jamais cessé depuis mon départ.

«Monsieur Omer est-il chez lui? dis-je en entrant. Je serais bien aise de le voir un moment.

-- Oh! oui, monsieur, il est à la maison, dit Minnie. Son asthme ne lui permet pas de sortir par ce temps-là. Joseph, appelez votre grand père!»

Le petit garçon qui tenait son tablier poussa un cri d'appel si énergique qu'il en fut effrayé lui-même, et qu'il cacha sa tête dans les jupons de sa mère, à la grande admiration de celle-ci. J'entendis approcher quelqu'un qui soufflait à grand bruit, et je vis bientôt apparaître M. Omer, l'haleine plus courte encore que par le passé, mais du reste, très-peu vieilli.

«Votre serviteur, monsieur, dit M. Omer. Que puis-je faire pour vous?

-- Me donner une poignée de main, si vous voulez bien, monsieur Omer, dis-je en lui tendant la mienne, vous avez montré beaucoup de bonté pour moi un jour où je crains de ne pas vous en avoir assez témoigné ma reconnaissance.

-- Ah! vraiment? répondit le vieillard. Je suis enchanté de ce que vous me dites là, mais je ne m'en souviens pas. Vous êtes bien sûr que c'est moi?

-- Parfaitement sûr.

-- Il faut que j'aie la mémoire aussi courte que la respiration, dit M. Omer en secouant la tête et en me regardant, car je ne me rappelle pas votre figure.

-- Vous ne vous souvenez pas d'être venu me chercher à la diligence, de m'avoir donné à déjeuner, et de m'avoir conduit ensuite à Blunderstone avec mistress Joram et M. Joram qui n'était pas son mari dans ce temps-là?

-- Comment, vraiment? Dieu me pardonne! dit M. Omer, jeté par sa surprise dans une quinte de toux, c'est vous, monsieur! Minnie, ma chère, vous vous souvenez bien! Il s'agissait d'une dame, n'est-ce pas?

-- Ma mère, lui dis-je.

-- Cer... taine... ment, dit M. Omer en touchant mon gilet du bout de son doigt, et il y avait aussi un petit enfant. Deux personnes à la fois: la plus petite dans le même cercueil que la grande. À Blunderstone, c'est vrai. Et comment vous êtes-vous porté depuis lors?

-- Très-bien, lui dis-je, je vous remercie, et vous, j'espère que vous vous portez bien aussi.

-- Oh! je n'ai pas à me plaindre, dit M. Omer; j'ai la respiration plus courte, mais c'est toujours comme cela en vieillissant. Je la prends comme elle vient, et je me tire d'affaire de mon mieux. C'est le meilleur parti, n'est-ce pas?»

M. Omer se mit de nouveau à tousser, à la suite d'un éclat de rire, et sa fille, qui faisait danser son dernier-né sur le comptoir à côté de nous, vint à son secours.

«Oui, oui, certainement! dit M. Omer, je me rappelle, il y en avait deux. Eh bien! le croiriez-vous, monsieur? c'est pendant cette course que le jour du mariage de Minnie avec Joram a été fixé. «Fixez le jour, monsieur,» me disait Joram. «Oui, oui, mon père, disait Minnie.» Et maintenant il est devenu mon associé, et voyez, voilà le plus jeune!»

Minnie riait et passait sa main sur ses bandeaux, pendant que son père donnait à tenir un de ses gros doigts au petit enfant qu'elle faisait sauter sur le comptoir.

«Deux personnes! c'est bien ça, reprit M. Omer, secouant la tête et pensant au passé. Justement! Et tenez! Joram travaille dans ce moment à un petit cercueil gris, avec des clous d'argent, et il s'en faut bien de deux pouces qu'il soit aussi long que celui-ci, et il montrait l'enfant qui dansait sur le comptoir. Voulez-vous prendre quelque chose?»

Je refusai en le remerciant.

«Voyons donc, dit M. Omer. La femme du conducteur Barkis, la soeur de Peggotty le pêcheur, elle avait quelque chose à faire avec votre famille, n'est-ce pas? elle a servi chez vous, il me semble?»

Ma réponse affirmative lui causa une grande satisfaction.

«Je m'attends à avoir la respiration plus longue un de ces jours, voilà déjà que je retrouve la mémoire, dit M. Omer. Eh bien! monsieur, nous avons ici en apprentissage une jeune parente à elle qui a un goût pour faire les robes!... je ne crois pas qu'il y ait en Angleterre une duchesse qui pût lui en remontrer!

-- Ce n'est pas la petite Émilie? dis-je involontairement.

-- C'est bien Émilie qu'elle s'appelle, dit M. Omer, et elle est petite, comme vous dites; mais, voyez-vous, elle a un visage qui fait enrager la moitié des femmes de la ville!

-- Allons donc, mon père! cria Minnie.

-- Je ne parle pas de vous, ma chère, dit M. Omer en me faisant un signe du coin de l'oeil, mais je dis qu'à Yarmouth et à deux lieues à la ronde, plus de la moitié des femmes sont furieuses contre cette pauvre petite.

-- Alors elle aurait mieux fait de ne pas sortir de sa classe, mon père, dit Minnie: comme cela elle n'aurait pas fait parler d'elle, et on aurait bien été obligé de se taire.

-- Obligé, ma chère! repartit M. Omer, obligé! C'est ainsi que vous connaissez la vie? Croyez-vous qu'il y ait au monde quelque chose qui puisse obliger une femme à se taire, surtout quand il s'agit de critiquer une autre femme?»

Je crus réellement que c'en était fait de M. Omer quand il eut hasardé cette plaisanterie malicieuse. Il toussait si fort, et son haleine se refusait si obstinément à se laisser reprendre, que je m'attendais à voir sa tête disparaître derrière le comptoir, et ses petites jambes, revêtues comme par le passé d'une culotte noire, avec des bouffettes de ruban déteint, aux genoux, s'agiter dans les convulsions de l'agonie. Enfin il se remit, quoiqu'il fût encore si essoufflé et si haletant, qu'il fut obligé de s'asseoir sur un tabouret, derrière le comptoir.

«Voyez-vous, dit-il en s'essuyant le front et en respirant avec peine, elle n'a pas formé beaucoup de relations ici, elle n'a pas couru après les connaissances ni les amies, encore moins les amoureux. Alors on a fait circuler des médisances, on a dit qu'Émilie voulait devenir une dame. Mon opinion là-dessus est que ces bruits sont venus surtout de ce qu'elle avait dit quelquefois à l'école que, si elle était une dame, elle ferait ceci et cela pour son oncle, voyez-vous, et qu'elle lui achèterait telle et telle jolie chose.

-- Je vous assure, monsieur Omer, lui dis-je vivement, qu'en effet, elle m'a répété cela bien des fois quand nous étions enfants tous les deux.»

M. Omer fit un signe de tête, et se caressa le menton.

«Précisément. Et puis, avec le moindre chiffon, elle s'habillait mieux que les autres avec beaucoup d'argent, et ça ne fait pas plaisir, vous comprenez. Enfin elle était un peu comme qui dirait capricieuse, oui, j'irai jusqu'à dire qu'elle était positivement capricieuse, continua M. Omer, elle ne savait pas ce qu'elle voulait; elle n'était jamais contente, elle était un peu gâtée enfin. C'est tout ce qu'on a jamais dit contre elle, n'est-ce pas, Minnie?

-- Oui, mon père, dit mistress Joram. C'est bien tout, je crois.

-- Ainsi donc, elle commença par entrer en place, dit M. Omer, pour tenir compagnie à une vieille dame difficile à vivre; elles ne purent s'accorder, et la petite n'y resta pas longtemps. Après cela, elle est entrée en apprentissage ici, avec un engagement de trois ans: en voilà bientôt deux de passés, et c'est bien la meilleure fille qu'on puisse voir. Elle fait autant d'ouvrage à elle seule que six ouvrières ensemble, n'est-ce pas, Minnie?

-- Oui, mon père, répliqua Minnie. On ne dira pas que je ne lui rends pas justice.

-- Bien, dit M. Omer, c'est comme ça que ça doit être. Maintenant, monsieur, comme je n'ai pas envie que vous disiez que je fais des histoires bien longues pour un homme qui a l'haleine si courte, je crois qu'en voilà assez là-dessus.»

Ils avaient baissé la voix en parlant d'Émilie, d'où je conclus qu'elle n'était pas loin. Sur la question que j'en fis, M. Omer, d'un signe de tête, m'indiqua la porte de l'arrière-boutique. Je demandai précipitamment si je pouvais regarder, et en ayant reçu pleine permission, je m'approchai du carreau et je vis par la vitre Émilie à l'ouvrage. Elle était charmante, petite, avec les grands yeux bleus qui avaient jadis pénétré mon coeur, et elle riait en regardant un autre enfant de Minnie qui jouait auprès d'elle. Elle avait un petit air décidé qui rendait probable ce que je venais d'entendre dire de son caractère, et je retrouvai dans son regard des restes de son humeur capricieuse du temps passé, mais rien dans son joli visage ne faisait prévoir pour elle un autre avenir que le bonheur et la vertu... Pourtant l'ancien air, cet air qui ne cesse jamais, hélas! le toc toc fatal retentissait toujours au fond de la cour.

«Vous plairait-il d'entrer pour lui parler, monsieur? dit M. Omer. Entrez! Faites comme chez vous!»

J'étais trop timide pour accepter alors sa proposition; j'avais peur de la troubler et de me troubler aussi, je demandai seulement à quelle heure elle rentrait chez elle le soir, pour choisir en conséquence le moment de notre visite; et prenant congé de M. Omer, de sa jolie fille et de ses petits enfants, je me rendis chez ma bonne vieille Peggotty. Elle était là, dans sa cuisine, elle faisait le dîner! Elle m'ouvrit dès que j'eus frappé à la porte, et me demanda ce que je désirais. Je la regardai en souriant, mais elle, elle ne souriait pas du tout. Je n'avais jamais cessé de lui écrire, mais il y avait au moins sept ans qu'elle ne m'avait vu.

«M. Barkis est-il chez lui, madame? dis-je en prenant une grosse voix de basse-taille.

-- Il est à la maison, monsieur, dit Peggotty, mais il est au lit, malade de rhumatismes.

-- Est-ce qu'il va encore à Blunderstone, maintenant? demandai-je.

-- Oui, monsieur, quand il est bien portant, répondit-elle.

-- Et vous, mistress Barkis, y allez-vous quelquefois?»

Elle me regarda plus attentivement, et je remarquai un mouvement convulsif dans ses mains.

«Parce que j'avais quelques renseignements à prendre sur une maison située par là, qu'on appelle..., voyons donc... Blunderstone la Rookery, dis-je.»

Elle recula d'un pas en avançant les mains avec un mouvement d'effroi, comme pour me repousser.

«Peggotty! m'écriai-je.

-- Mon cher enfant!» s'écria-t-elle, et nous fondîmes tous deux en larmes en nous embrassant.

Je n'ai pas le coeur de dire toutes les extravagances auxquelles elle se livra, les larmes et les éclats de rire qui se succédèrent, l'orgueil et la joie qu'elle me témoignait, le chagrin qu'elle éprouvait en pensant que celle dont j'aurais dû être l'orgueil et la joie n'était pas là pour me serrer dans ses bras. Je n'eus pas seulement l'idée que je me montrais bien enfant en répondant à toute cette émotion par la mienne. Je crois que je n'avais jamais ri ni pleuré de ma vie, même avec elle, plus franchement que ce matin-là.

«Barkis sera si content! dit Peggotty en essuyant ses yeux avec son tablier, cela lui fera plus de bien que tous ses cataplasmes et ses frictions. Puis-je aller lui dire que vous êtes ici? Vous monterez le voir, n'est-ce pas, David?»

Cela allait sans dire, mais Peggotty ne pouvait venir à bout de sortir de sa chambre, car toutes les fois qu'elle se trouvait près de la porte, elle se retournait pour me regarder, et alors elle revenait rire et pleurer sur mon épaule. Enfin, pour faciliter les choses, je montai avec elle, et après avoir attendu un moment, à la porte, qu'elle eût préparé M. Barkis à ma visite, je me présentai devant le malade.

Il me reçut avec un véritable enthousiasme. Ses rhumatismes ne lui permettant pas de me tendre la main, il me demanda en grâce de secouer la mèche de son bonnet de coton, ce que je fis de tout mon coeur. Quand je fus enfin assis auprès de son lit, il me dit qu'il croyait encore me conduire sur la route de Blunderstone, et que cela lui faisait un bien infini. Couché comme il l'était, dans son lit, avec des couvertures jusqu'au cou, il avait l'air de n'être autre chose qu'un visage, comme les chérubins dans les tableaux, ce qui faisait l'effet le plus étrange.

«Quel nom avais-je donc écrit dans la carriole, monsieur? dit M. Barkis avec un petit sourire de rhumatisant.

-- Ah! monsieur Barkis, nous avons eu de bien graves conversations sur ce sujet, qu'en dites-vous?

-- Il y avait longtemps que je voulais bien, n'est-ce pas, monsieur? dit M. Barkis.

-- Très-longtemps, répondis-je.

-- Et je ne le regrette pas, dit M. Barkis. Vous rappelez-vous cette fois que vous m'avez dit qu'elle faisait les tartes aux pommes et toute la cuisine chez vous?

-- Oui, très-bien, répondis-je.

-- C'était vrai, dit M. Barkis, comme deux et deux font quatre, aussi exact, dit M. Barkis, en agitant son bonnet de nuit (ce qui était la seule manière en son pouvoir de donner du poids à ses paroles), aussi exact que le percepteur à faire payer l'impôt, et il n'y a rien de plus exact.»

M. Barkis tourna les yeux vers moi comme s'il attendait mon adhésion à ce résultat des réflexions qu'il avait élaborées dans son lit; je donnai donc mon assentiment.

«Il n'y a rien de plus exact, répéta M. Barkis, un pauvre homme comme moi s'en aperçoit bien quand il est malade, car je suis très-pauvre, monsieur.

-- Je suis bien fâché de cela, monsieur Barkis.

-- Très, très-pauvre, dit M. Barkis.»

Ici, il sortit à grand'peine sa main droite de son lit, et parvint, après quelques efforts inutiles, à saisir un bâton qui était accroché au chevet de son lit. Après avoir donné quelques coups de cet instrument, son visage commençait à se décomposer, quand il frappa enfin une caisse dont je voyais l'un des bouts depuis longtemps; alors il se remit un peu.

«Des vieux habits, dit M. Barkis.

-- Oh! dis-je.

-- Je voudrais bien que ce fût de l'argent, monsieur, dit M. Barkis.

-- Je le voudrais aussi pour vous.

-- Mais ce n'en est pas,» dit M. Barkis en ouvrant les yeux tout grands.

Je déclarai que j'en étais bien convaincu, et M. Barkis tourna un regard plus doux vers sa femme en me disant:

«C'est bien la meilleure et la plus utile des femmes, que C. P. Barkis! C. P. Barkis mérite et au delà tous les éloges qu'on peut faire d'elle. Ma chère, vous allez préparer un dîner soigné pour aujourd'hui; quelque chose de bon à manger et à boire, n'est-ce pas? pour la compagnie.

J'allais protester contre l'honneur qu'il voulait me faire, mais je remarquai que Peggotty, qui était assise de l'autre côté du lit, désirait extrêmement me voir accepter cette offre. Je gardai donc le silence.

«J'ai quelques pence par là, ma chère, dit M. Barkis, mais je suis las maintenant; si vous voulez emmener M. David pendant que je vais faire un petit somme, je tâcherai de trouver ce qu'il vous faut quand je me réveillerai.»

Nous quittâmes la chambre, sur cette requête. Quand nous pûmes sortir, Peggotty m'apprit que M. Barkis, étant devenu un peu plus serré que par le passé, avait toujours recours à ce stratagème, chaque fois qu'il s'agissait de tirer une pièce de monnaie de son coffre, et qu'il endurait des tortures inconcevables à se traîner tout seul hors de son lit pour chercher son argent dans cette malheureuse caisse. En effet, nous l'entendîmes bientôt pousser des gémissements étouffés, attendu que ce procédé de pie voleuse faisait craquer toutes ses jointures endolories: mais Peggotty, malgré des regards qui exprimaient toute sa compassion pour son mari, m'assura que ce mouvement de générosité lui ferait du bien, et qu'il valait mieux le laisser faire. Elle le laissa donc gémir tout seul, jusqu'à ce qu'il eût regagné son lit, en souffrant le martyre, j'en suis sûr. Alors il nous appela, et faisant semblant d'ouvrir les yeux après un bon somme, il tira une guinée qu'il avait mise sous son oreiller. La satisfaction de nous avoir trompés et de garder un secret impénétrable sur le contenu de son coffre, semblait être à ses yeux une compensation suffisante pour toutes ses tortures.

Je préparai Peggotty à l'arrivée de Steerforth, et il parut bientôt. Je suis persuadée qu'elle ne faisait aucune différence entre les bontés qu'il avait eues pour moi et des services qu'il aurait pu lui rendre à elle-même, et qu'elle était disposée d'avance à le recevoir avec reconnaissance et dévouement dans tous les cas; mais ses manières gaies et franches, sa bonne humeur, sa belle figure, le don naturel qu'il possédait de se mettre à la portée de ceux avec qui il se trouvait et de toucher juste, quand il voulait s'en donner la peine, la corde sensible de chacun, tout cela fit la conquête de Peggotty en cinq minutes. D'ailleurs ses façons avec moi auraient suffi pour la subjuguer. Mais, grâce à toutes ces raisons combinées, je crois, en vérité, qu'elle éprouvait une sorte d'adoration pour lui, quand il sortit de chez elle ce soir-là.

Il resta à dîner chez Peggotty. Si je disais qu'il y consentit volontiers, je n'exprimerais qu'à demi la bonne grâce et la gaieté qu'il mit à accepter. Quand il entra dans la chambre de M. Barkis, on aurait dit qu'il y apportait le bon air et la lumière; sa présence était comme un baume rafraîchissant. Sans effort, sans bruit, sans apprêt, il apportait à tout ce qu'il faisait un air d'aisance qu'on ne peut décrire, il semblait qu'il ne pût faire autrement, ni faire mieux, et la grâce, le naturel, le charme de ses manières me séduisent encore aujourd'hui quand j'y pense.

Nous rîmes à coeur joie dans la petite salle à manger, où je retrouvai sur le pupitre le livre des Martyrs, auquel on n'avait pas touché depuis mon départ, et je feuilletai de nouveau ses vieilles images si terribles qui m'avaient tant fait peur, et qui ne me faisaient plus rien du tout. Quand Peggotty parla de ma chambre, me disant qu'elle était prête et qu'elle espérait bien que je viendrais y coucher, avant que j'eusse pu jeter un regard d'hésitation sur Steerforth, il avait compris ce dont il s'agissait.

«Cela va sans dire, s'écria-t-il, vous coucherez ici pendant notre séjour, et moi je resterai à l'hôtel.

-- Mais vous emmener si loin pour vous abandonner, cela ne me semble pas d'un bon camarade, Steerforth! répondis-je.

-- Mais, au nom du ciel, n'appartenez-vous pas naturellement à M. Barkis? dit-il. Et qu'importe ce qu'il vous semble, en comparaison de cela!» Tout fut donc convenu sur l'heure.

Il soutint son rôle de la manière la plus brillante jusqu'au dernier moment, et à huit heures nous prîmes le chemin du bateau de M. Peggotty. Le charme des manières de Steerforth semblait augmenter à mesure que les heures s'écoulaient, et je pensais même alors, comme j'en suis convaincu maintenant, que le besoin de plaire, aidé par le succès, lui inspirait une délicatesse plus raffinée, un tact exquis qui ajoutait à la finesse de ses instincts naturels. Si on m'avait dit alors que c'était pour lui un simple jeu, auquel il avait recours, dans l'excitation du moment, pour occuper son esprit: un désir irréfléchi de prouver sa supériorité, dans le but de conquérir pour un moment une chose pour lui sans valeur, qu'il laisserait là au bout d'un moment; si quelqu'un m'avait dit un pareil mensonge, ce soir-là, je ne sais à quoi il se serait exposé de ma part: il est sûr qu'il aurait eu tout à craindre de mon indignation.

Probablement, cette accusation n'aurait fait que redoubler chez moi, si c'eût été possible, les sentiments de dévouement et d'affection romanesques qui remplissaient mon coeur, pendant que je marchais côte à côte avec lui sur la plage déserte, dans la direction du vieux bateau, le vent gémissant autour de nous d'une manière plus lugubre qu'il ne l'avait jamais fait, même le jour où j'apparus pour la première fois sur le seuil de M. Peggotty.

«C'est un endroit un peu sauvage, n'est-ce pas, Steerforth?

-- Un peu triste dans l'obscurité, dit-il, et la mer rugit comme si elle voulait nous dévorer. Voilà une lumière là-bas, est-ce là le bateau?

-- Oui, c'est le bateau, répondis-je. C'est bien celui que j'avais vu ce matin, dit-il, j'y étais venu d'instinct, apparemment!»

Nous cessâmes de parler en approchant de la lumière; je cherchai la porte, je mis la main sur le loquet, et, faisant signe à Steerforth de rester tout près de moi, j'entrai.

De l'extérieur nous avions distingué des voix: au moment de notre entrée j'entendis frapper des mains, et j'aperçus avec étonnement que cette manifestation venait de la lamentable mistress Gummidge; mais mistress Gummidge n'était pas la seule personne qui parût dans cet état d'excitation peu ordinaire. M. Peggotty, riant de toutes ses forces et le visage illuminé par une joie inaccoutumée, ouvrait ses grands bras pour y recevoir la petite Émilie; Ham, avec une expression d'admiration et de ravissement mêlée d'une certaine timidité gauche qui ne lui seyait pas mal, tenait la petite Émilie par la main, comme s'il la présentait à M. Peggotty; la petite Émilie elle-même, rouge et embarrassée, mais évidemment ravie de la joie de M. Peggotty, allait échapper à Ham pour se réfugier dans les bras de M. Peggotty, mais elle nous vit la première et s'arrêta en nous voyant. Tel était le groupe que nous aperçûmes en passant de l'air froid et humide de la nuit à la chaude atmosphère de la chambre, et mon premier regard tomba sur mistress Gummidge qui était sur le second plan à battre des mains comme une folle.

Ce petit tableau disparut comme un éclair au moment de notre entrée. J'étais déjà au milieu de la famille étonnée, face à face avec M. Peggotty, lorsque Ham s'écria:

«C'est M. David, c'est M. David!»

En un instant, il se fit un échange inouï de poignées de mains: tout le monde parlait à la fois: on se demandait des nouvelles les uns des autres: on se disait la joie qu'on avait à se revoir. M. Peggotty était si fier et si heureux pour sa part qu'il ne savait que dire, et qu'il se bornait à me tendre la main, pour reprendre ensuite celle de Steerforth, puis la mienne, et à secouer ses cheveux crépus, en riant avec une telle expression de joie et de triomphe qu'il y avait plaisir à le regarder.

«Jamais on n'a vu, je crois, chose pareille, dit M. Peggotty; ces deux messieurs, de véritables messieurs sous mon toit ce soir, sérieusement, ce soir! Émilie, ma chérie, venez ici! venez ici, petite sorcière! voilà l'ami de M. David, ma chère! Voilà le monsieur dont vous avez entendu parler, Émilie. Il vient avec M. David pour vous voir; c'est le plus beau jour de la vie de votre oncle, quoi qu'il puisse lui arriver par la suite! Hourrah!»

Après avoir prononcé ce discours d'un seul trait, et avec une animation et une joie sans bornes, M. Peggotty prit dans ses grandes mains la figure de sa nièce, et après l'avoir embrassée de tout son coeur une dizaine de fois, appuya cette petite tête contre sa large poitrine, en caressant les cheveux d'Émilie aussi doucement qu'eût pu le faire la main d'une dame. Puis il la laissa aller: elle s'enfuit dans la petite chambre où je couchais autrefois, et M. Peggotty, hors d'haleine, grâce à la satisfaction inaccoutumée qu'il éprouvait, se retourna vers nous...

«Messieurs, dit-il, si deux messieurs comme vous, des messieurs de naissance...

-- C'est vrai, c'est vrai! criait Ham. Bien dit! c'est la vérité, M. David! Des messieurs de naissance! c'est la vérité!