Chapter 31
Voilà comme miss Dartle insinuait, en toute circonstance, ses opinions sur chaque question, et corrigeait dans la conversation tout ce qui ne rentrait pas dans ses idées. Je dois dire qu'elle y avait parfois beaucoup de succès, même lorsqu'elle était en contradiction avec Steerforth. J'en eus un exemple avant la fin du dîner. Mistress Steerforth parlait du voyage que j'avais l'intention de faire en Suffolk; je dis à tout hasard que je serais bien content si Steerforth voulait m'accompagner, et je lui expliquai que j'allais voir ma vieille bonne et la famille de M. Peggotty, ce marin qu'il avait vu quand nous étions en pension.
«Oh! ce brave homme, dit Steerforth, qui avait un fils avec lui, n'est-ce pas?
-- Non, c'est seulement son neveu, répliquai-je, mais il l'a adopté. Il a chez lui une très-jolie petite nièce qu'il a adoptée aussi. En un mot, sa maison (ou plutôt son bateau, car il habite en terre ferme un bateau) est remplie de gens qui sont l'objet de sa bonté et de sa générosité. Vous seriez ravi de voir cet intérieur.
-- Vraiment! dit Steerforth; eh bien! j'en ai grande envie. Je verrai si cela peut s'arranger, car sans parler du plaisir de vous accompagner, Pâquerette, on ferait volontiers le voyage pour voir des gens de cette espèce réunis ensemble et vivre un peu au milieu d'eux.»
Le coeur me battait à l'espérance de ce nouveau plaisir. Mais miss Dartle, qui nous surveillait de ses yeux perçants, se mêla ici à la conversation à propos du ton dont il avait dit: «Des gens de cette espèce.»
«Ah! vraiment! Dites-moi, sont-ils réellement...?
-- Sont-ils... quoi? et que voulez-vous dire? demanda Steerforth.
-- Des gens de cette espèce! Est-ce que c'est réellement des animaux, des brutes, des êtres d'une autre nature? C'est tout ce que je voulais savoir.
-- Il y a certainement une grande différence entre eux et nous, dit Steerforth d'un air indifférent; on ne peut s'attendre à ce qu'ils soient aussi sensibles que nous. Leur délicatesse n'est pas très-susceptible, et ne se blesse pas aisément. Ce sont des gens d'une vertu merveilleuse, du moins on le dit, et je n'ai aucune envie de dire le contraire; mais ce ne sont pas des natures très- délicates, et ils doivent se trouver heureux que leurs sentiments ne soient pas plus aisés à entamer que leur peau rude et grossière.
-- Vraiment? dit miss Dartle. Eh bien! vous ne pouviez pas me faire plus de plaisir que de m'apprendre cela: c'est très- consolant! je trouve délicieux de savoir qu'ils ne sentent pas leurs souffrances. Je me suis prise parfois à plaindre cette espèce de gens, mais maintenant je n'y penserai plus du tout. On apprend tous les jours quelque chose... j'avais des doutes, j'en conviens, mais ils sont dissipés maintenant; je ne savais pas ce que je sais à présent. Voilà l'avantage des questions, n'est-ce pas?»
Je pensais que Steerforth avait voulu plaisanter pour faire causer miss Dartle, et je m'attendais à le lui entendre avouer après le départ de mistress Steerforth et de sa compagne. Nous étions seuls, assis près du feu; mais il se borna à me demander ce que je pensais d'elle.
«Elle a de l'esprit, n'est-ce pas?
-- De l'esprit! Elle passe sa vie à épiloguer; elle aiguise tout sur sa meule comme elle y a aiguisé, depuis des années, sa figure pointue et sa taille effilée; elle a si bien fait qu'elle s'est usée à ce métier-là: il ne reste plus d'elle qu'une lame de couteau.
-- Quelle cicatrice remarquable elle a sur la lèvre! lui dis-je.»
Steerforth pâlit un peu et garda le silence un moment.
«Le fait est, dit-il enfin, que c'est ma faute.
-- Par accident?
-- Non. J'étais enfant encore, elle m'impatienta, et je lui jetai un marteau à la tête. Vous voyez que je devais être un petit ange qui promettait déjà beaucoup!»
J'étais désolé d'avoir fait allusion à un sujet aussi pénible, mais il était trop tard.
«Elle a gardé cette marque depuis lors, comme vous voyez, dit Steerforth, et elle l'emportera dans son tombeau, si tant est qu'elle puisse jamais se reposer dans un tombeau, car je doute qu'elle prenne jamais de repos nulle part. Elle était fille d'un cousin éloigné de mon père; elle avait perdu sa mère quand son père mourut aussi; ma mère, qui était déjà veuve, la prit chez elle pour lui tenir compagnie. Elle a une couple de mille livres sterling à elle, dont elle économise tous les ans le revenu pour l'ajouter au capital. Vous voilà au courant de l'histoire de miss Rosa Dartle.
-- Et naturellement elle vous regarde comme un frère?
-- Oh! dit Steerforth en contemplant le feu, il y a des frères qui ne sont pas l'objet d'une affection bien vive, il y en a d'autres qui s'aiment... Mais servez-vous donc, Copperfield; nous allons boire à la santé des marguerites des champs en votre honneur, et à celle des lis de la vallée qui ne travaillent ni ne filent, en souvenir de moi... car je ne peux pas dire en mon honneur.»
Un sourire moqueur qui errait sur ses lèvres depuis un moment disparut quand il prononça ces paroles, et il reprit toute sa grâce et sa franchise accoutumées.
Je ne pus m'empêcher de regarder la cicatrice avec un pénible intérêt, en entrant dans le salon pour prendre le thé. J'aperçus bientôt que c'était la partie la plus sensible de son visage, et que lorsqu'elle pâlissait, cette cicatrice changeait aussi de couleur et devenait une raie grise et plombée, qu'on distinguait alors dans toute son étendue comme une ligne d'encre sympathique, quand on l'expose à la chaleur du feu. En jouant au trictrac avec Steerforth, il s'éleva entre eux une petite discussion qui excita chez elle un instant de violente colère, et je vis la cicatrice se dessiner tout à coup comme les paroles mystérieuses écrites sur la muraille au festin de Balthazar.
Je ne fus pas étonné de voir mistress Steerforth absorbée par son affection pour son fils. Elle semblait ne pouvoir ni s'occuper ni parler d'autre chose; elle me montra un médaillon contenant sa miniature avec une boucle des cheveux de sa première enfance, puis un autre portrait de lui à l'âge où je l'avais vu d'abord; elle portait sur son sein un troisième portrait tout récent. Elle conservait, dans un bureau placé près de son fauteuil, toutes les lettres qu'il lui avait écrites; elle m'en aurait volontiers lu quelques-unes, et j'aurais été ravi de les écouter, mais Steerforth intervint et lui demanda en grâce de n'en rien faire.
«C'est chez M. Creakle que vous avez fait la connaissance de mon fils, à ce qu'il paraît, me dit mistress Steerforth, en causant avec moi pendant la partie de trictrac de Steerforth et de miss Dartle. Je me souviens bien qu'il m'avait parlé, dans ce temps-là, d'un élève plus jeune que lui qui lui avait plu, mais votre nom s'était naturellement effacé de ma mémoire.
-- Il a été plein de bonté et de générosité pour moi dans ce temps-là, madame, et je vous assure que j'avais grand besoin d'un ami pareil: j'aurais été bien opprimé sans lui.
-- Il a toujours été bon et généreux,» dit-elle avec fierté.
Personne ne reconnaissait mieux que moi la vérité de cet éloge, Dieu le sait. Elle le savait aussi, et la hauteur de ses manières s'humanisait déjà pour moi, excepté pourtant lorsqu'elle louait son fils, car alors elle reprenait toujours son air de fierté.
«Ce n'était pas une pension convenable pour mon fils, dit-elle: loin de là; mais il y avait alors à considérer des circonstances particulières plus importantes encore que le choix des maîtres. L'esprit indépendant de mon fils rendait indispensable qu'il fût placé chez un homme qui sentit sa supériorité et qui consentit à s'incliner devant lui: nous avons trouvé chez M. Creakle ce qu'il nous fallait.»
Elle ne m'apprenait rien: je connaissais l'homme, mais je n'en méprisais pas plus M. Creakle pour cela; il me semblait assez excusable de n'avoir pas su résister au charme irrésistible de Steerforth.
«Mon fils a été poussé, dans cette maison, à appliquer ses grandes facultés, par un sentiment d'émulation volontaire et d'orgueil naturel, continua-t-elle; il se serait révolté contre toute contrainte, mais là il se sentait souverain maître et seigneur, et il prit le parti d'être digne en tout de sa situation; je n'attendais pas moins de lui.»
Je répondis avec elle, de toute mon âme, que je le reconnaissais bien là.
«Mon fils prit donc alors, de sa propre volonté et sans aucune contrainte, la tête de l'institution, comme il fera toujours chaque fois qu'il se mettra dans l'esprit de dépasser ses concurrents, continua-t-elle; mon fils m'a dit, monsieur Copperfield, que vous lui étiez dévoué, et qu'hier, en le rencontrant, vous vous êtes rappelé à son souvenir avec des larmes de joie. Ce serait de l'affectation de ma part que de peindre quelque surprise de voir mon fils inspirer de si vives émotions, mais je ne puis être indifférente pour quelqu'un qui sent si profondément ce que vaut mon Steerforth: je suis donc enchantée de vous voir ici, et je puis vous assurer de plus qu'il a pour vous une amitié toute particulière; vous pouvez compter sur sa protection.»
Miss Dartle jouait au trictrac avec l'ardeur qu'elle mettait à toutes choses. Si la première fois que je l'avais vue, elle eût été devant cette table, j'aurais pu m'imaginer que sa maigreur et ses yeux effarés étaient l'effet tout naturel de sa passion pour le jeu. Mais avec tout cela je me trompe fort, ou elle ne perdait pas un mot de la conversation et ne laissait pas passer inaperçu un seul des regards de plaisir avec lesquels je reçus les assurances de mistress Steerforth, honoré à mes yeux par sa confiance, et sentant dans mon amour-propre que j'étais bien plus âgé, depuis mon départ de Canterbury.
Sur la fin de la soirée, quand on eut apporté un plateau chargé de verres et de carafes, Steerforth, assis au coin du feu, me promit de penser sérieusement à m'accompagner dans mon voyage. «Nous avons le temps d'y songer, disait-il, nous avons bien huit jours devant nous,» et sa mère m'en dit autant avec beaucoup de bonté. En causant, il m'appela plusieurs fois Pâquerette, ce qui attira sur nous les questions de miss Dartle.
«Voyons, réellement, monsieur Copperfield, est-ce un sobriquet? demanda-t-elle; et pourquoi vous le donne-t-il? Est-ce... peut- être est-ce parce qu'il vous regarde comme un jeune innocent? Je suis si maladroite à deviner ces choses-là.»
Je répondis en rougissant que je croyais qu'elle ne s'était pas trompée dans ses conjectures.
«Oh! dit miss Dartle, je suis enchantée de savoir cela! Je ne demande qu'à apprendre, et je suis enchantée de ce que vous me dites. Il vous regarde comme un jeune innocent, et c'est pour cela qu'il fait de vous son ami. Voilà qui est vraiment charmant!»
Elle alla se coucher par là-dessus, et mistress Steerforth se retira aussi. Steerforth et moi, après avoir passé une demi-heure près du feu à parler de Traddles et de tous nos anciens camarades, nous montâmes l'escalier ensemble. La chambre de Steerforth était à côté de la mienne; j'entrai pour y donner un coup d'oeil. C'était la une chambre soignée et commode! fauteuils, coussins, tabourets brodés par sa mère, rien n'y manquait de tout ce qui pouvait contribuer à la rendre agréable, et, pour couronner le tout, le beau visage de mistress Steerforth reproduit dans un tableau accroché à la muraille, suivait des yeux son fils, ses chères délices, comme si elle eût voulu veiller, au moins en portrait, jusque sur son sommeil.
Je trouvai un feu clair allumé dans ma chambre. Les rideaux du lit et des fenêtres étaient baissés, et je m'installai commodément dans un grand fauteuil près du feu, pour réfléchir à mon bonheur; J'étais plongé dans mes rêveries depuis un moment quand j'aperçus un portrait de miss Dartle placé au-dessus de la cheminée, d'où ses yeux ardents semblaient fixés sur moi.
La ressemblance était saisissante, et par conséquent aussi l'expression. Le peintre avait oublié sa cicatrice, mais moi, je ne l'oubliais pas, avec ses changements de nuance et ses mouvements variés, tantôt n'apparaissant que sur la lèvre supérieure comme pendant le dîner, tantôt marquant tout d'un coup l'étendue de la blessure faite par le marteau, comme je l'avais remarqué quand elle était en colère.
Je me demandai avec impatience pourquoi on ne l'avait pas logée ailleurs, au lieu de me condamner à sa société. Je me déshabillai promptement pour me débarrasser d'elle, j'éteignis ma bougie et je me couchai; mais, en m'endormant, je ne pouvais oublier qu'elle me regardait toujours avec l'air de dire: «Ah! réellement, c'est comme cela, je voudrais bien savoir...» et quand je me réveillai dans la nuit, je m'aperçus que, dans mes rêves, je me fatiguais à demander à tous les gens que je rencontrais, si réellement c'était comme cela, ou non, sans savoir le moins du monde ce que je voulais dire.
CHAPITRE XXI.
La petite Émilie.
Il y avait dans la maison un domestique qui, à ce que j'appris, accompagnait généralement Steerforth, et qui était entré à son service à l'Université. C'était en apparence un modèle de convenance. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un homme qui eût un air plus respectable, pour sa position. Il était silencieux, tranquille, respectueux, attentif, ne faisait point de bruit, était toujours là quand on avait besoin de lui, et ne gênait jamais quand on n'en avait que faire; mais son grand titre à la considération, c'était la convenance de ses manières. Il n'avait pas l'air d'un chien couchant, il avait plutôt le ton un peu roide; ses cheveux étaient courts, sa tête arrondie; il parlait doucement, et il avait une manière particulière de faire siffler les S qui faisait croire qu'il en consommait plus que le commun des mortels; mais les plus petites particularités de ses manières contribuaient à lui donner l'air respectable, et il aurait eu le nez en trompette, que je suis sûr qu'il aurait trouvé moyen d'y puiser un élément de plus pour ajouter à cet air respectable. Il s'entourait d'une atmosphère de convenance, au sein de laquelle il marchait d'un pas sûr et tranquille. Il eût été presque impossible de le soupçonner d'une mauvaise action, tant il était respectable. Il ne serait venu à l'idée de personne de lui faire porter une livrée, il était trop respectable pour cela. On n'aurait pas osé lui imposer un travail servile; c'eût été faire une insulte gratuite aux sentiments d'un homme profondément respectable, et je remarquai que les femmes de la maison le sentaient si bien, qu'elles faisaient toujours elles-mêmes tout l'ouvrage pendant qu'il lisait le journal près du feu, dans l'office.
Je n'ai jamais vu un homme plus réservé. Mais cette qualité, comme toutes celles qu'il possédait, ne faisait qu'ajouter à son air respectable. Personne ne savait son nom de baptême et c'était encore un mystère qui ne nuisait pas à sa considération. On ne pouvait avoir aucune objection au nom de Littimer, sous lequel il était connu. Pierre pouvait être le nom d'un pendu, et Thomas, celui d'un déporté; mais Littimer, voilà un nom parfaitement respectable!
Je ne sais pas si c'est à cause de cet ensemble respectable qu'il avait, mais je me sentais toujours très-jeune en présence de cet homme. Je n'avais pu deviner quel âge il avait lui-même, et c'était encore un mérite de discrétion à ajouter à tous ceux que je lui connaissais. Dans le calme de sa physionomie respectable, on pouvait aussi bien lui donner cinquante ans que trente.
Littimer entra dans ma chambre, le lendemain avant que je fusse levé, et m'apporta de l'eau pour ma barbe (cruel souvenir!), et se mit à sortir mes habits. Quand j'ouvris les rideaux du lit pour le regarder, je le vis toujours à la même température de convenance (car le vent d'est du mois de janvier ne le faisait pas descendre d'un degré: il n'en avait pas même l'haleine refroidie pour cela), plaçant mes bottes à droite et à gauche, dans la première position de la danse, et soufflant délicatement sur ma redingote pour faire disparaître quelques grains de poussière, puis la recouchant sur le sopha avec le même soin que si ce fût un enfant endormi.
Je lui souhaitai le bonjour, en demandant quelle heure il était. Il tira de sa poche la montre de chasse la plus convenable, que j'eusse jamais vue, l'ouvrit à demi, en maintenant le ressort de la boîte avec son pouce, la regarda comme s'il consultait une huître prophétique, la referma et m'apprit qu'il était huit heures et demie.
«M. Steerforth sera bien aise de savoir si vous avez bien dormi, monsieur!
-- Merci, lui dis-je, j'ai très-bien dormi. M. Steerforth va bien?
-- Merci, monsieur, M. Steerforth va assez bien.»
Un autre trait caractéristique de Littimer consistait dans le soin avec lequel il évitait tous les superlatifs, gardant toujours un juste milieu, froid et calme.
«Y a-t-il encore quelque chose que je puisse avoir l'honneur de faire pour monsieur? La première cloche sonne à neuf heures, la famille déjeune à neuf heures et demie.
-- Non, rien, merci.
-- C'est moi qui remercie, monsieur, s'il veut bien le permettre;» et, sur ces mots, il passa près de mon lit avec une légère inclination de tête, comme s'il me demandait pardon d'avoir corrigé mes paroles, et il sortit en fermant la porte aussi doucement que si je venais de tomber dans un léger sommeil dont ma vie dépendait.
Tous les matins cette conversation se répétait entre nous, ni plus, ni moins, et cependant, quelques progrès que j'eusse pu faire dans ma propre estime la veille au soir, quelque espérance d'une maturité prochaine qu'eussent pu me faire concevoir l'intimité de Steerforth, la confiance de mistress Steerforth ou la conversation de miss Dartle, sitôt que je me trouvais en présence de cet homme respectable, je redevenais à l'instant même un petit garçon.
Il nous procura des chevaux, et Steerforth, qui savait tout, me donna des leçons d'équitation. Il nous procura des fleurets, et Steerforth commença à m'apprendre à faire des armes; il nous pourvut de gants, et je fis quelques progrès dans l'art de boxer. Peu m'importait que Steerforth me trouvât novice dans toutes ces sciences, mais je ne pouvais souffrir de manquer d'adresse devant le respectable Littimer. Je n'avais aucune raison de croire que Littimer fût versé dans la pratique des arts en question: rien ne pouvait, dans sa personne, me le faire supposer le moins du monde, pas même un mouvement imperceptible des paupières; mais toutes les fois qu'il se trouvait là pendant la leçon, je me sentais le plus neuf, le plus gauche, le plus innocent des hommes, un vrai blanc- bec.
Si je suis entré dans tous ces détails sur son compte, c'est qu'il produisit sur moi, tout d'abord, un effet assez étrange, et c'est surtout pour préparer ce qui arriva plus tard.
La semaine s'écoula d'une manière charmante. Elle passa vite pour moi, comme on peut le croire: c'était comme un rêve, et pourtant j'avais tant d'occasions d'apprendre à mieux connaître Steerforth, et de l'admirer tous les jours davantage, qu'il me semblait, à la fin de mon séjour, que je ne l'avais jamais quitté. Il me traitait un peu comme un joujou, mais d'une façon si amusante, qu'il ne pouvait rien faire qui me fût plus agréable. Cela me rappelait, d'ailleurs, nos anciens rapports, dont nos nouvelles relations me semblaient une suite toute naturelle. Je voyais qu'il n'était pas changé, j'étais délivré de tout l'embarras que j'aurais pu éprouver en comparant mes mérites avec les siens, et en calculant mes droits à son amitié sur un pied d'égalité; enfin il n'avait qu'avec moi ces manières gaies, familières, affectueuses. Comme il m'avait traité, en pension, tout autrement que le reste de nos camarades, je voyais aussi, avec plaisir, qu'il ne me traitât pas maintenant, dans le monde, de la même manière que le reste de ses amis. Je me croyais plus près de son coeur qu'aucun autre, comme je sentais le mien échauffé pour lui d'une amitié sans pareille.
Il se décida à venir avec moi à la campagne, et le jour de notre départ arriva bientôt. Il avait songé un moment à emmener Littimer, mais il avait fini par le laisser à la maison. Cet homme respectable, satisfait de tout, arrangea nos porte-manteaux sur la voiture qui devrait nous conduire à Londres de manière à braver les coups et les contre-coups d'un voyage éternel, et reçut, de l'air le plus calme, la gratification modeste que je lui offris.
Nous fîmes nos adieux à mistress Steerforth et à miss Dartle: mes remercîments furent reçus avec beaucoup de bonté par la mère de mon ami. La dernière chose qui me frappa, fut le visage imperturbable de Littimer, qui exprimait, à ce que je crus voir, la conviction que j'étais bien jeune, bien jeune.
Je n'essayerai pas de décrire ce que j'éprouvai en retournant, sous de si favorables auspices, dans les lieux témoins de mon enfance. J'étais si préoccupé de l'effet que produirait Yarmouth sur Steerforth, que je fus ravi de lui entendre dire, en traversant les rues sombres qui conduisaient à l'hôtel de la Poste, qu'autant qu'il pouvait en juger, c'était un bon petit trou, assez drôle, quoique un peu isolé. Nous allâmes nous coucher en arrivant (je remarquai une paire de guêtres et des souliers crottés à la porte de mon vieil ami le Dauphin), et nous déjeunâmes tard le lendemain. Steerforth, qui était fort en train, s'était promené sur la plage avant mon réveil, et avait fait la connaissance de la moitié des pêcheurs du lieu, disait-il. Bien mieux, il croyait avoir vu dans le lointain la maison de M. Peggotty, avec de la fumée qui sortait par la cheminée, et il avait été sur le point, me dit-il, d'entrer résolument et de se faire passer pour moi, en disant qu'il avait tellement grandi qu'il n'était plus reconnaissable.
«Quand comptez-vous me présenter, Pâquerette? dit-il. Je suis à votre disposition, cela ne dépend plus que de vous.
-- Eh bien! je me disais que nous pourrions y aller ce soir, Steerforth, au moment où ils sont tous assis en rond autour du feu. Je voudrais vous faire voir ça dans son beau, c'est quelque chose de si curieux!
-- Va donc pour ce soir! dit Steerforth.
-- Je ne les préviendrai pas de notre arrivée, vous savez, dis-je tout enchanté. Il faut les prendre par surprise.
-- Oh! cela va sans dire, répondit Steerforth, il n'y aurait plus de plaisir si on ne les prenait pas sur le fait. Il faut voir les indigènes dans leur état naturel.
-- Pourtant, ce ne sont que des gens de l'espèce dont vous parliez l'autre jour, lui dis-je.
-- Ah! vous vous souvenez de mes escarmouches avec Rosa? s'écria- t-il vivement. Cette fille m'est insupportable, j'ai presque peur d'elle. Elle me fait l'effet d'un vampire. Mais n'y pensons plus. Qu'allez-vous faire maintenant? Je suppose que vous allez voir votre vieille bonne?
-- Oui, certes, dis-je, il faut que je commence par voir Peggotty.
-- Voyons! répliqua Steerforlh en tirant sa montre, je vous donne deux heures pour pleurnicher tout votre soûl, est-ce assez?»
Je répondis que je pensais qu'il ne nous en fallait pas davantage, mais qu'il devrait venir aussi, et qu'il verrait que son renom l'avait précédé et qu'on le regardait comme un personnage presque aussi important que moi.
«Je viendrai où vous voudrez, et je ferai ce que vous voudrez, dit Steerforth; dites-moi seulement où je dois me rendre, et je ne vous demande que deux heures pour me préparer à mon rôle, sentimental ou comique, à votre choix.»
Je lui donnai les renseignements les plus détaillés pour trouver la demeure de M. Barkis, et ceci convenu, je sortis seul. L'air était vif, le pavé était sec, la mer était transparente, le soleil versait des flots de lumière, sinon de chaleur, et tout le monde semblait gai et en train. Je me sentais si joyeux que, dans ma satisfaction de me retrouver à Yarmouth, j'aurais volontiers arrêté chaque passant pour lui donner une poignée de main.