David Copperfield - Tome I

Chapter 3

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Je ne saurais affirmer si je revis le monsieur inconnu le dimanche d'après, ou s'il se passa plus de temps avant qu'il reparût. Je ne prétends pas me souvenir exactement des dates. Mais il était à l'église et il revint avec nous jusqu'à la maison. Il entra sous prétexte de voir un beau géranium qui s'épanouissait à la fenêtre du salon. Non qu'il me parût y faire grande attention, mais avant de s'en aller, il demanda à ma mère de lui donner une fleur de son géranium. Elle le pria de la choisir lui-même, mais il refusa je ne sais pourquoi, et ma mère cueillit une branche qu'elle lui donna. Il dit que jamais il ne s'en séparerait, et moi, je le trouvais bien bête de ne pas savoir que dans deux jours ce brin de fleur serait tout flétri.

Peu à peu Peggotty resta moins le soir avec nous. Ma mère la traitait toujours avec déférence, peut-être même plus que par le passé, et nous faisions un trio d'amis, mais pourtant ce n'était pas tout à fait comme autrefois, et nous n'étions pas si heureux. Parfois je me figurais que Peggotty était fâchée de voir porter successivement à ma mère toutes les jolies robes qu'elle avait dans ses tiroirs, ou bien qu'elle lui en voulait d'aller si souvent chez la même voisine, mais je ne pouvais pas venir à bout de bien comprendre d'où cela venait.

Je finissais par m'accoutumer au monsieur aux grands favoris noirs. Je ne l'aimais pas plus qu'au commencement, et j'en étais tout aussi jaloux, mais pas par la raison que j'aurais pu donner quelques années plus tard. C'était une aversion d'enfant, purement instinctive, et basée sur une idée générale que Peggotty et moi nous n'avions besoin de personne pour aimer ma mère. Je n'avais pas d'autre arrière-pensée. Je savais faire, à part moi, mes petites réflexions, mais quant à les réunir, pour en faire un tout, c'était au-dessus de mes forces.

J'étais dans le jardin avec ma mère, par une belle matinée d'automne, quand M. Murdstone arriva à cheval (j'avais fini par savoir son nom). Il s'arrêta pour dire bonjour à ma mère, et lui dit qu'il allait à Lowestoft voir des amis qui y faisaient une partie avec leur yacht, puis il ajouta gaiement qu'il était tout prêt à me prendre en croupe si cela m'amusait.

Le temps était si pur et si doux, et le cheval avait l'air si disposé à partir, il caracolait si gaiement devant la grille, que j'avais grande envie d'être de la partie. Ma mère me dit de monter chez Peggotty pour m'habiller, tandis que M. Murdstone allait m'attendre. Il descendit de cheval, passa son bras dans les rênes, et se mit à longer doucement la baie d'aubépine qui le séparait seule de ma mère. Peggotty et moi nous les regardions par la petite fenêtre de ma chambre; ils se penchèrent tous deux pour examiner de plus près l'aubépine, et Peggotty passa tout d'un coup, à cette vue, de l'humeur la plus douce à une étrange brusquerie, si bien qu'elle me brossait les cheveux à rebours, de toute sa force.

Nous partîmes enfin, M. Murdstone et moi, et nous suivîmes le sentier verdoyant, au petit trot. Il avait un bras passé autour de moi, et je ne sais pourquoi, moi qui en général n'étais pas d'une nature inquiète, j'avais sans cesse envie de me retourner pour le voir en face. Il avait de ces yeux noirs ternes et creux (je ne trouve pas d'autre expression pour peindre des yeux qui n'ont pas de profondeur où l'on puisse plonger son regard), de ces yeux qui semblent parfois se perdre dans l'espace et vous regarder en louchant. Souvent quand je l'observais, je rencontrais ce regard avec terreur, et je me demandais à quoi il pouvait penser d'un air si grave. Ses cheveux étaient encore plus noirs et plus épais que je ne me l'étais figuré. Le bas de son visage était parfaitement carré, et son menton tout couvert de petits points noirs après qu'il s'était rasé chaque matin lui donnait une ressemblance frappante avec les figures de cire qu'on avait montrées dans notre voisinage quelques mois auparavant. Tout cela joint à des sourcils très-réguliers, à un beau teint brun (au diable son souvenir et son teint!), me disposait, malgré mes pressentiments, à le trouver un très-bel homme. Je ne doute pas que ma pauvre mère ne fût du même avis.

Nous arrivâmes à un hôtel sur la plage: dans le salon se trouvaient deux messieurs qui fumaient; ils étaient vêtus de jaquettes peu élégantes, et s'étaient étendus tout de leur long sur quatre ou cinq chaises. Dans un coin, il y avait un gros paquet de manteaux et une banderole pour un bateau.

Ils se dressèrent à notre arrivée sur leurs pieds, avec un sans- façon qui me frappa, en s'écriant:

«Allons donc, Murdstone! nous vous croyions mort et enterré.

-- Pas encore! dit M. Murdstone.

-- Et qui est ce jeune homme? dit un des messieurs en s'emparant de moi.

-- C'est Davy, répondit M. Murdstone.

-- Davy qui? demanda le monsieur, David Jones?

-- Davy Copperfield, dit M. Murdstone.

-- Comment! C'est le boulet de la séduisante mistress Copperfield, de la jolie petite veuve?

-- Quinion, dit M. Murdstone, prenez garde à ce que vous dites: on est malin.

-- Et où est cet _on_?» demanda le monsieur en riant.

Je levai vivement la tête; j'avais envie de savoir de qui il était question.

«Rien, c'est Brooks de Sheffield,» dit M. Murdstone.

Je fus charmé d'apprendre que ce n'était que Brooks de Sheffield; j'avais cru d'abord que c'était de moi qu'il s'agissait.

Évidemment c'était un drôle d'individu que ce M. Brooks de Sheffield, car, à ce nom, les deux messieurs se mirent à rire de tout leur coeur, et M. Murdstone en fit autant. Au bout d'un moment, celui qu'il avait appelé Quinion se mit à dire:

«Et que pense Brooks de Sheffield de l'affaire en question?

-- Je ne crois pas qu'il soit encore bien au courant, dit M. Murdstone, mais je doute qu'il approuve.»

Ici de nouveaux éclats de rire; M. Quinion annonça qu'il allait demander une bouteille de sherry pour boire à la santé de Brooks. On apporta le vin demandé, M. Quinion en versa un peu dans mon verre, et m'ayant donné un biscuit, il me fit lever et proposer un toast «À la confusion de Brooks de Sheffield!» Le toast fut reçu avec de grands applaudissements, et de tels rires que je me mis à rire aussi, ce qui fit encore plus rire les autres. Enfin l'amusement fut grand pour tous.

Après nous être promenés sur les falaises, nous allâmes nous asseoir sur l'herbe; on s'amusa à regarder à travers une lunette d'approche: je ne voyais absolument rien quand on l'approchait de mon oeil, tout en disant que je voyais bien, puis on revint à l'hôtel pour dîner. Pendant tout le temps de la promenade, les deux amis de M. Murdstone fumèrent sans interruption. Du reste, à en juger par l'odeur de leurs habits, il est évident qu'ils n'avaient pas fait autre chose depuis que ces habits étaient sortis des mains du tailleur. Il ne faut pas oublier de dire que nous allâmes rendre visite au yacht. Ces trois messieurs descendirent dans la cabine et se mirent à examiner des papiers; je les voyais parfaitement du pont où j'étais. J'avais pour me tenir compagnie un homme charmant, qui avait une masse de cheveux roux, avec un tout petit chapeau verni; sur sa jaquette rayée, il y avait écrit «l'Alouette» en grosses lettres. Je me figurais que c'était son nom, et qu'il le portait inscrit sur sa poitrine, parce que, demeurant à bord d'un vaisseau, il n'avait pas de porte cochère à son hôtel, où il pût le mettre, mais quand je l'appelai M. l'Alouette, il me dit que c'était le nom de son bâtiment.

J'avais remarqué pendant tout le jour que M. Murdstone était plus grave et plus silencieux que ses deux amis, qui paraissaient gais et insouciants et plaisantaient librement ensemble, mais rarement avec lui. Je crus voir qu'il était plus spirituel et plus réservé qu'eux, et qu'il leur inspirait comme à moi une espèce de terreur. Une ou deux fois je m'aperçus que M. Quinion, tout en causant, le regardait du coin de l'oeil, comme pour s'assurer que ce qu'il disait ne lui avait pas déplu; à un autre moment il poussa le pied de M. Passnidge, qui était fort animé, et lui fit signe de jeter un regard sur M. Murdstone, assis dans un coin et gardant le plus profond silence. Je crois me rappeler que M. Murdstone ne rit pas une seule fois ce jour-là, excepté à l'occasion du toast porté à Brooks de Sheffield. Il est vrai que c'était une plaisanterie de son invention.

Nous revînmes de bonne heure à la maison. La soirée était magnifique; ma mère se promena avec M. Murdstone le long de la haie d'épines, pendant que j'allais prendre mon thé. Quand il fut parti, ma mère me fit raconter toute notre journée, et me demanda tout ce qu'on avait dit ou fait. Je lui rapportai ce qu'on avait dit sur son compte; elle se mit à rire, en répétant que ces messieurs étaient des impertinents qui se moquaient d'elle, mais je vis bien que cela lui faisait plaisir. Je le devinais alors aussi bien que je le sais maintenant. Je saisis cette occasion de lui demander si elle connaissait M. Brooks de Sheffield; elle me répondit que non, mais que probablement c'était quelque fabricant de coutellerie.

Est-il possible, au moment où le visage de ma mère paraît devant moi, aussi distinctement que celui d'une personne que je reconnaîtrais dans une rue pleine de monde, que ce visage n'existe plus? Je sais qu'il a changé, je sais qu'il n'est plus; mais en parlant de sa beauté innocente et enfantine, puis-je croire qu'elle a disparu et qu'elle n'est plus, tandis que je sens près de moi sa douce respiration, comme je la sentais ce soir-là? Est- il possible que ma mère ait changé, lorsque mon souvenir me la rappelle toujours ainsi; lorsque mon coeur fidèle aux affections de sa jeunesse, retient encore présent dans sa mémoire ce qu'il chérissait alors.

Pendant que je parle de ma mère, je la vois belle comme elle était le soir où nous eûmes cette conversation, lorsqu'elle vint me dire bonsoir. Elle se mit gaiement à genoux près de mon lit, et me dit, en appuyant son menton sur ses mains:

«Qu'est-ce qu'ils ont donc dit, Davy? répète-le moi, je ne peux pas le croire.

-- La séduisante... commençai-je à dire.»

Ma mère mit sa main sur mes lèvres pour m'arrêter.

«Mais non, ce n'était pas séduisante, dit-elle en riant, ce ne pouvait pas être séduisante, Davy. Je sais bien que non.

-- Mais si! la séduisante Mme Copperfield, répétai-je avec vigueur, et aussi «la jolie.»

-- Non, non, ce n'était pas la jolie, pas la jolie, repartit ma mère en plaçant de nouveau les doigts sur mes lèvres.

-- Oui, oui, la jolie petite veuve.

-- Quels fous! quels impertinents! cria ma mère en riant et en se cachant le visage. Quels hommes absurdes! N'est-ce pas? mon petit Davy?

-- Mais, maman.

-- Ne le dis pas à Peggotty; elle se fâcherait contre eux. Moi, je suis extrêmement fâchée contre eux, mais j'aime mieux que Peggotty ne le sache pas.»

Je promis, bien entendu. Ma mère m'embrassa encore je ne sais combien de fois; et je dormis bientôt profondément.

Il me semble, à la distance qui m'en sépare, que ce fut le lendemain que Peggotty me fit l'étrange et aventureuse proposition que je vais rapporter; mais il est probable que ce fût deux mois après.

Nous étions un soir ensemble comme par le passé (ma mère était sortie selon sa coutume), nous étions ensemble, Peggotty et moi, en compagnie du bas, du petit mètre, du morceau de cire, de la boîte avec saint Paul sur le couvercle, et du livre des crocodiles, quand Peggotty après m'avoir regardé plusieurs fois, et après avoir ouvert la bouche comme si elle allait parler, sans toutefois prononcer un seul mot, ce qui m'aurait fort effrayé, si je n'avais cru qu'elle bâillait tout simplement, me dit enfin d'un ton câlin:

«Monsieur Davy, aimeriez-vous à venir avec moi passer quinze jours chez mon frère, à Portsmouth? Cela ne vous amuserait-il pas?

-- Votre frère est-il agréable, Peggotty? demandai-je par précaution.

-- Ah! je crois bien qu'il est agréable! s'écria Peggotty en levant les bras au ciel. Et puis il y a la mer, et les barques, et les vaisseaux, et les pêcheurs, et la plage, et Am, qui jouera avec vous.»

Peggotty voulait parler de son neveu Ham, que nous avons déjà vu dans le premier chapitre, mais en supprimant l'H de son nom, elle en faisait une conjugaison de la grammaire anglaise[3].

Ce programme de divertissement m'enchanta, et je répondis que cela m'amuserait parfaitement: mais qu'en dirait ma mère?

-- Eh bien! je parierais une guinée, dit Peggotty en me regardant attentivement, qu'elle nous laissera aller. Je le lui demanderai dès qu'elle rentrera, si vous voulez. Qu'en dites-vous?

-- Mais, qu'est-ce qu'elle fera pendant que nous serons partis? dis-je en appuyant mes petits coudes sur la table, comme pour donner plus de force à ma question. Elle ne peut pas rester toute seule.»

Le trou que Peggotty se mit tout d'un coup à chercher dans le talon du bas qu'elle raccommodait devait être si petit, que je crois bien qu'il ne valait pas la peine d'être raccommodé.

«Mais, Peggotty, je vous dis qu'elle ne peut pas rester toute seule.

-- Que le bon Dieu vous bénisse! dit enfin Peggotty en levant les yeux sur moi: ne le savez-vous pas? Elle va passer quinze jours chez mistress Grayper, et mistress Grayper va avoir beaucoup de monde.»

Puisqu'il en était ainsi, j'étais tout prêt à partir. J'attendais avec la plus vive impatience que ma mère revint de chez mistress Grayper (car elle était chez elle ce soir-là) pour voir si on nous permettrait de mettre à exécution ce beau projet. Ma mère fut beaucoup moins surprise que je ne m'y attendais, et donna immédiatement son consentement; tout fut arrangé le soir même, et on convint de ce qu'on payerait pendant ma visite pour mon logement et ma nourriture.

Le jour de notre départ arriva bientôt. On l'avait choisi si rapproché qu'il arriva bientôt, même pour moi qui attendais ce moment avec une impatience fébrile, et qui redoutais presque de voir un tremblement de terre, une éruption de volcan, ou quelque autre grande convulsion de la nature, venir à la traverse de notre excursion. Nous devions faire le voyage dans la carriole d'un voiturier qui partait le matin après déjeuner. J'aurais donné je ne sais quoi pour qu'on me permît de m'habiller la veille au soir et de me coucher tout botté.

Je ne songe pas sans une profonde émotion, bien que j'en parle d'un ton léger, à la joie que j'éprouvais en quittant la maison où j'avais été si heureux: je ne soupçonnais guère tout ce que j'allais quitter pour toujours.

J'aime à me rappeler que lorsque la carriole était devant la porte, et que ma mère m'embrassait, je me mis à pleurer en songeant, avec une tendresse reconnaissante, à elle et à ce lieu que je n'avais encore jamais quitté. J'aime à me rappeler que ma mère pleurait aussi, et que je sentais son coeur battre contre le mien.

J'aime à me rappeler qu'au moment où le voiturier se mettait en marche, ma mère courut à la grille et lui cria de s'arrêter, parce qu'elle voulait m'embrasser encore une fois. J'aime à songer à la profonde tendresse avec laquelle elle me serra de nouveau dans ses bras.

Elle restait debout, seule sur la route, M. Murdstone s'approcha d'elle, et il me sembla qu'il lui reprochait d'être trop émue. Je le regardais à travers les barreaux de la carriole, tout en me demandant de quoi il se mêlait. Peggotty qui se retournait aussi de l'autre côté, avait l'air fort peu satisfait, ce que je vis bien quand elle regarda de mon côté.

Pour moi, je restai longtemps occupé à contempler Peggotty, tout en rêvant à une supposition que je venais de faire: si Peggotty avait l'intention de me perdre comme le petit Poucet dans les contes de fées, ne pourrais-je pas toujours retrouver mon chemin à l'aide des boutons et des agrafes qu'elle laisserait tomber en route?

CHAPITRE III.

Un changement.

Le cheval du voiturier était bien la plus paresseuse bête qu'on puisse imaginer (du moins je l'espère); il cheminait lentement, la tête pendante, comme s'il se plaisait à faire attendre les pratiques pour lesquelles il transportait des paquets. Je m'imaginais même parfois qu'il éclatait de rire à cette pensée, mais le voiturier m'assura que c'était un accès de toux, parce qu'il était enrhumé.

Le voiturier avait, lui aussi, l'habitude de se tenir la tête pendante, le corps penché en avant tandis qu'il conduisait, en dormant à moitié, les bras étendus sur ses genoux. Je dis tandis qu'il conduisait, mais je crois que la carriole aurait aussi bien pu aller à Yarmouth sans lui, car le cheval se conduisait tout seul; et quant à la conversation, l'homme n'en avait pas d'autre que de siffler.

Peggotty avait sur ses genoux un panier de provisions, qui aurait bien pu durer jusqu'à Londres, si nous y avions été par le même moyen de transport. Nous mangions et nous dormions alternativement. Peggotty s'endormait régulièrement le menton appuyé sur l'anse de son panier, et jamais, si je ne l'avais pas entendu de mes deux oreilles, on ne m'aurait fait croire qu'une faible femme pût ronfler avec tant d'énergie.

Nous fîmes tant de détours par une foule de petits chemins, et nous passâmes tant de temps à une auberge où il fallait déposer un bois de lit, et dans bien d'autres endroits encore, que j'étais très-fatigué et bien content d'arriver enfin à Yarmouth, que je trouvai bien spongieux et bien imbibé en jetant les yeux sur la grande étendue d'eau qu'on voyait le long de la rivière; je ne pouvais pas non plus m'empêcher d'être surpris qu'il y eût une partie du monde si plate, quand mon livre de géographie disait que la terre était ronde. Mais je réfléchis que Yarmouth était probablement situé à un des pôles, ce qui expliquait tout.

À mesure que nous approchions, je voyais l'horizon s'étendre comme une ligne droite sous le ciel: je dis à Peggotty qu'une petite colline par-ci par-là ferait beaucoup mieux, et que, si la terre était un peu plus séparée de la mer, et que la ville ne fût pas ainsi trempée dans la marée montante, comme une rôtie dans de l'eau panée, ce serait bien plus joli. Mais Peggotty me répondit, avec plus d'autorité qu'à l'ordinaire, qu'il fallait prendre les choses comme elles sont, et que, pour sa part, elle était fière d'appartenir à ce qu'on appelle les _Harengs de Yarmouth_.

Quand nous fûmes au milieu de la rue (qui me parut fort étrange) et que je sentis l'odeur du poisson, de la poix, de l'étoupe et du goudron; quand je vis les matelots qui se promenaient, et les charrettes qui dansaient sur les pavés, je compris que j'avais été injuste envers une ville si commerçante; je l'avouai à Peggotty qui écoutait avec une grande complaisance mes expressions de ravissement et qui me dit qu'il était bien reconnu (je suppose que c'était une chose reconnue par ceux qui ont la bonne fortune d'être des harengs de naissance) qu'à tout prendre, Yarmouth était la plus belle ville de l'univers.

«Voilà mon Am, s'écria Peggotty; comme il est grandi! c'est à ne pas le reconnaître.»

En effet, il nous attendait à la porte de l'auberge; il me demanda comment je me portais, comme à une vieille connaissance. Au premier abord; il me semblait que je ne le connaissais pas aussi bien qu'il paraissait me connaître, attendu qu'il n'était jamais venu à la maison depuis la nuit de ma naissance, ce qui naturellement lui donnait de l'avantage sur moi. Mais notre intimité fit de rapides progrès quand il me prit sur son dos pour m'emporter chez lui. C'était un grand garçon de six pieds de haut, fort et gros en proportion, aux épaules rondes et robustes; mais son visage avait une expression enfantine, et ses cheveux blonds tout frisés lui donnaient l'air d'un mouton. Il avait une jaquette de toile à voiles, et un pantalon si roide qu'il se serait tenu tout aussi droit quand même il n'y aurait pas eu de jambes dedans. Quant à sa coiffure, on ne peut pas dire qu'il portât un chapeau, c'était plutôt un toit de goudron sur un vieux bâtiment.

Ham me portait sur son dos et tenait sous son bras une petite caisse à nous: Peggotty en portait une autre. Nous traversions des sentiers couverts de tas de copeaux et de petites montagnes de sable; nous passions à côté de fabriques de gaz, de corderies, de chantiers de construction, de chantiers de démolition, de chantiers de calfatage, d'ateliers de gréement, de forges en mouvement, et d'une foule d'établissements pareils; enfin nous arrivâmes en face de la grande étendue grise que j'avais déjà vue de loin; Ham me dit:

«Voilà notre maison, monsieur Davy.»

Je regardai de tous côtés, aussi loin que mes yeux pouvaient voir dans ce désert, sur la mer, sur la rivière, mais sans découvrir la moindre maison. Il y avait une barque noire, ou quelque autre espèce de vieux bateau près de là, échoué sur le sable; un tuyau de tôle, qui remplaçait la cheminée, fumait tout tranquillement, mais je n'apercevais rien autre chose qui eût l'air d'une habitation.

«Ce n'est pas ça? dis-je, cette chose qui ressemble à un bateau?

-- C'est ça, monsieur Davy,» répliqua Ham.

Si c'eût été le palais d'Aladin, l'oeuf de roc et tout ça, je crois que je n'aurais pas été plus charmé de l'idée romanesque d'y demeurer. Il y avait dans le flanc du bateau une charmante petite porte; il y avait un plafond et des petites fenêtres; mais ce qui en faisait le mérite, c'est que c'était un vrai bateau qui avait certainement vogué sur la mer des centaines de fois; un bateau qui n'avait jamais été destiné à servir de maison sur la terre ferme. C'est là ce qui en faisait le charme à mes yeux. S'il avait jamais été destiné à servir de maison, je l'aurais peut-être trouvé petit pour une maison, ou incommode, ou trop isolé; mais du moment que cela n'avait pas été construit dans ce but, c'était une ravissante demeure.

À l'intérieur elle était parfaitement propre, et aussi bien arrangée que possible. Il y avait une table, une horloge de Hollande, une commode, et sur la commode il y avait un plateau où l'on voyait une dame armée d'un parasol, se promenant avec un enfant à l'air martial qui jouait au cerceau. Une Bible retenait le plateau et l'empêchait de glisser: s'il était tombé, le plateau aurait écrasé dans sa chute une quantité de tasses, de soucoupes et une théière qui étaient rangées autour du livre. Sur les murs, il y avait quelques gravures coloriées, encadrées et sous verre, qui représentaient des sujets de l'Écriture. Toutes les fois qu'il m'est arrivé depuis d'en voir de semblables entre les mains de marchands ambulants, j'ai revu immédiatement apparaître devant moi tout l'intérieur de la maison du frère de Peggotty. Les plus remarquables de ces tableaux, c'étaient Abraham en rouge qui allait sacrifier Isaac en bleu, et Daniel en jaune, au milieu d'une fosse remplie de lions verts. Sur le manteau de la cheminée on voyait une peinture du lougre _la Sarah-Jane_, construit à Sunderland, avec une vraie petite poupe en bois qui y était adaptée; c'était une oeuvre d'art, un chef-d'oeuvre de menuiserie que je considérais comme l'un des biens les plus précieux que ce monde pût offrir. Aux poutres du plafond, il y avait de grands crochets dont je ne comprenais pas bien encore l'usage, des coffres et autres ustensiles aussi commodes pour servir de chaises.