Chapter 27
Nous entrâmes tout droit dans une chambre basse décorée à la vieille mode, et nous y trouvâmes mistress Heep, le vrai portrait d'Uriah, si ce n'est qu'elle était plus petite. Elle me reçut avec la plus grande humilité et me demanda pardon d'avoir embrassé son fils: «Mais, voyez-vous, monsieur, dit-elle, quelque pauvres que nous soyons, nous avons l'un pour l'autre une affection naturelle qui ne fait tort à personne, j'espère.» La chambre n'était pas tout à fait un petit salon, pas tout à fait une cuisine, mais elle avait l'air parfaitement décent; seulement on sentait qu'il y manquait quelque chose pour la rendre agréable. Il y avait une commode avec un pupitre placé dessus; Uriah lisait ou écrivait là le soir. Il y avait le sac bleu d'Uriah tout rempli de papiers. Il y avait une série de livres appartenant à Uriah, en tête desquels je reconnus M. Tidd. Il y avait un buffet dans un coin de la chambre, avec les meubles indispensables. Je ne me souviens pas que les objets pris individuellement eussent l'aspect misérable ni qu'ils sentissent la gêne et l'économie, mais je sais que la pièce tout entière laissait cette impression.
Le deuil perpétuel de veuve de mistress Heep faisait sans doute partie de son humilité. Malgré le temps qui s'était écoulé depuis la mort de M. Heep, elle portait toujours son deuil de veuve. Je crois bien qu'il y avait quelque modification dans le bonnet, mais, quant au reste, le deuil était aussi austère qu'au premier jour de son veuvage.
«C'est un jour mémorable pour nous, mon cher Uriah, dit mistress Heep en faisant le thé, que celui où M. Copperfield nous fait une visite. Si j'avais pu désirer que votre père restât ici-bas plus longtemps, je l'aurais souhaité pour qu'il pût recevoir avec nous M. Copperfield cette après-midi.
-- J'étais sûr que vous ne manqueriez pas de dire cela, ma mère.»
J'étais un peu embarrassé de ces compliments, mais au fond j'étais flatté de voir qu'on me traitât comme un hôte honoré, et je trouvai mistress Heep très-aimable.
«Mon Uriah espère ce bonheur depuis longtemps, monsieur, dit mistress Heep. Il craignait que notre humble situation n'y mît obstacle, et je le craignais comme lui, car nous sommes, nous avons été et nous resterons toujours dans une situation très- humble.
-- Je ne vois pas de raison pour cela, madame, à moins que cela ne vous plaise.
-- Merci, monsieur, repartit mistress Heep. Nous connaissons notre position et nous ne vous en sommes que plus reconnaissants.»
Bientôt je vis mistress Heep s'approcher de moi peu à peu, pendant qu'Uriah s'asseyait en face de moi, et on commença à m'offrir avec un grand respect les morceaux les plus délicats qui se trouvaient sur la table; il est vrai de dire qu'il n'y avait rien de très- délicat, mais je pris l'intention pour le fait, et je me sentis touché de leurs attentions. La conversation étant tombée sur les tantes, je leur parlai naturellement de la mienne; puis ce fut le tour des papas et des mamans, et je parlai de mes parents; puis mistress Heep se mit à raconter des histoires de beaux-pères, et je commençai à dire quelques mots du mien, mais je m'arrêtai parce que ma tante m'avait conseillé de garder le silence sur ce sujet. Bref, un pauvre petit bouchon en bas âge n'aurait pas eu plus de chances de résister à deux tire-bouchons, ou une pauvre petite dent de lait de lutter contre deux dentistes, ou un petit volant contre deux raquettes que moi d'échapper aux assauts combinés d'Uriah et de mistress Heep. Ils faisaient de moi ce qu'ils voulaient, ils me faisaient dire des choses dont je n'avais pas la moindre intention de parler, et je rougis de dire qu'ils y réussissaient avec d'autant plus de certitude que, dans mon ingénuité enfantine, je me trouvais honoré de ces entretiens confidentiels, et que je me regardais comme le patron de mes deux hôtes respectueux.
Ils s'aimaient beaucoup, c'est un fait sûr et certain, et il y avait là un trait de nature qui ne manquait pas d'agir sur moi; mais la nature était bien aidée par l'art. Il fallait voir avec quelle habileté le fils ou la mère reprenait le fil du sujet que l'autre avait mis sur le tapis, et comme ils avaient bon marché de mon innocence. Quand ils virent qu'il n'y avait plus rien à tirer de moi sur mon propre compte (car je restai muet sur ma vie chez Murdstone et Grinby, aussi bien que sur mon voyage), on dirigea la conversation sur M. Wickfield et Agnès. Uriah jetait la balle à mistress Heep: mistress Heep l'attrapait, puis la rejetait à Uriah; Uriah la gardait un petit moment, puis la renvoyait à mistress Heep, et ce manège me troubla bientôt si complètement que je ne savais plus où j'en étais. D'ailleurs la balle aussi changeait de nature. Tantôt il s'agissait de M. Wickfield, tantôt il était question d'Agnès. On faisait allusion aux vertus de M. Wickfield, puis à mon admiration pour Agnès. On parlait un moment de l'étendue des affaires ou de la fortune de M. Wickfield, et l'instant d'après, de la vie que nous menions après dîner. Puis il s'agissait du vin que M. Wickfield buvait, de la raison qui le portait à boire; ah! que c'était grand dommage! enfin tantôt d'une chose, tantôt d'une autre, ou de tout à la fois, et pendant ce temps, sans avoir l'air d'en parler beaucoup, ni de faire autre chose que de les encourager parfois un peu pour éviter qu'ils fussent accablés par le sentiment de leur humilité et par l'honneur de ma société, je m'apercevais à chaque instant que je laissais échapper quelque détail que je n'avais pas besoin de leur confier, et j'en voyais l'effet sur les minces narines d'Uriah, qui se ridaient au coin du nez avec délices.
Je commençais à me sentir assez mal à mon aise, et je désirais mettre un terme à cette visite, quand une personne qui descendait la rue passa près de la porte, qui était ouverte pour donner de l'air à la chambre (il y faisait chaud, et le temps était lourd pour la saison), puis revint sur ses pas, regarda, et entra en s'écriant: «Copperfield, est-ce possible!»
C'était M. Micawber! M. Micawber avec son lorgnon, sa canne, son col de chemise, son air élégant et son ton de condescendance, rien n'y manquait!
«Mon cher Copperfield, dit M. Micawber en me tendant la main, voilà bien, par exemple, une rencontre faite pour imprimer à l'esprit un sentiment profond de l'instabilité et de l'incertitude des choses humaines..., en un mot, c'est une rencontre très- extraordinaire; je me promenais dans la rue en réfléchissant à la possibilité de trouver une bonne chance, car c'est un point sur lequel j'ai quelques espérances pour le moment, et voilà justement que je me trouve nez à nez avec un jeune ami qui m'est si cher, et dont le souvenir se rattache à celui de l'époque la plus importante de ma vie, de celle qui a décidé de mon existence, je puis dire. Copperfield, mon cher ami, comment vous portez-vous?»
Je ne puis pas dire, non, je ne puis réellement pas dire, en conscience, que je fusse très-satisfait que M. Micawber me vît en pareil lieu, mais, après tout, j'étais bien aise de le voir, et je lui donnai une poignée de main de bon coeur en lui demandant des nouvelles de mistress Micawber.
«Mais, dit M. Micawber en faisant un geste de la main comme par le passé, et en ajustant son menton dans son col de chemise, elle est à peu près remise. Les jumeaux ne tirent plus leur subsistance des fontaines de la nature; en un mot, dit M. Micawber avec un de ses élans de confiance, ils sont sevrés, et mistress Micawber m'accompagne pour le moment dans mes voyages. Elle sera enchantée, Copperfield, de renouveler connaissance avec un jeune homme qui s'est montré, sous tous les rapports, un digne ministre de l'autel sacré de l'amitié.»
Je lui dis de mon côté que je serais très-heureux de la voir.
«Vous êtes bien bon, dit M. Micawber.» M. Micawber se mit à sourire, rassura de nouveau son menton dans sa cravate, et jeta les yeux autour de lui.
«Puisque j'ai retrouvé mon ami Copperfield, dit-il, sans s'adresser à personne en particulier, non dans la solitude, mais occupé à prendre part à un repas avec une dame veuve et un jeune homme qui semble être son rejeton... en un mot, son fils (ceci fut dit avec un nouvel élan de confiance), je regarderai comme un honneur de leur être présenté.»
Je ne pouvais faire autrement, dans cette circonstance, que de présenter M. Micawber à Uriah Heep et à sa mère, et je m'acquittai de ce devoir. En conséquence de l'humilité de leurs manières, M. Micawber s'assit et fit un geste de la main de l'air le plus courtois.
«Tout ami de mon ami Copperfield, dit M. Micawber, a par cela même des droits sur moi.
-- Nous n'avons pas l'audace, monsieur, dit mistress Heep, d'oser prétendre être les amis de M. Copperfield. Seulement il a été assez bon pour prendre le thé avec nous, et nous lui sommes très- reconnaissants de l'honneur de sa compagnie, comme nous vous remercions aussi, monsieur, de ce que vous voulez bien faire attention à nous.
-- Vous êtes trop bonne, madame, dit M. Micawber en la saluant. Et que faites-vous, Copperfield? êtes-vous toujours dans le commerce des vins?»
J'étais très-pressé d'emmener M. Micawber, et je répondis en tenant mon chapeau, et en rougissant beaucoup, j'en suis sûr, que j'étais élève du docteur Strong.
«Élève! dit M. Micawber relevant ses sourcils. Je suis enchanté de ce que vous me dites là. Quoiqu'un esprit comme celui de mon ami Copperfield ne demande pas toute la culture qui lui serait nécessaire s'il ne possédait pas, comme il fait, toute la connaissance des hommes et des choses, continua-t-il en s'adressant à Uriah et à mistress Heep, ce n'en est pas moins un sol bien riche à cultiver, et d'une fertilité cachée; en un mot, dit M. Micawber en souriant dans un nouvel accès de confiance, c'est une intelligence capable d'acquérir une instruction classique du plus haut degré.»
Uriah, frottant lentement ses longues mains, fit un mouvement du buste pour exprimer qu'il partageait cette opinion.
«Voulez-vous que nous allions voir mistress Micawber? dis-je, dans l'espérance d'entraîner M. Micawber.
-- Si vous voulez bien lui faire ce plaisir, Copperfield, répliqua-t-il en se levant. Je n'ai point de scrupule à dire, devant nos amis ici présents, que j'ai lutté depuis plusieurs années contre des embarras pécuniaires (j'étais sûr qu'il dirait quelque chose de ce genre, il ne manquait jamais de se vanter de ce qu'il appelait ses embarras); tantôt j'ai pu triompher de mes embarras, tantôt mes embarras m'ont... en un mot, m'ont mis à bas. Il y a eu des moments où je leur ai résisté en face, il y en a eu d'autres où j'ai cédé à leur nombre, et où j'ai dit à mistress Micawber dans le langage de Caton: «Platon, tu raisonnes à merveille, tout est fini, je ne lutterai plus;» mais à aucune époque de ma vie, dit M. Micawber, je n'ai joui d'un plus haut degré de satisfaction que lorsque j'ai pu verser mes chagrins, si je puis appeler ainsi des embarras provenant de saisies mobilières, de billets et de protêts, dans le sein de mon ami Copperfield.»
Quand M. Micawber eut achevé de me rendre ce glorieux témoignage, «Bonsoir, monsieur Heep, ajouta-t-il; je suis votre serviteur, mistress Heep;» et il sortit avec moi de l'air le plus élégant, en faisant retentir les pavés sous les talons de ses bottes et en fredonnant un air le long du chemin.
L'auberge dans laquelle demeurait M. Micawber était petite, et la chambre qu'il occupait n'était pas grande non plus; elle était séparée par une cloison de la salle commune et sentait une forte odeur de tabac. Je crois qu'elle devait être située au-dessus de la cuisine, parce qu'il y montait en même temps à travers les fentes du plancher un fumet de graillon qui suintait sur les murs puants. Elle devait être aussi voisine du comptoir, car elle avait un goût de rogomme, et l'on y entendait distinctement le cliquetis des verres. Là, étendue sur un petit canapé au-dessous d'une gravure représentant un cheval de course, la tête près du feu et les pieds contre le moutardier placé sur une servante à l'autre bout de la chambre, était mistress Micawber, à laquelle son mari s'adressa en entrant le premier:
«Ma chère, permettez-moi de vous présenter un élève du docteur Strong.»
Je remarquai en passant que, quelque confusion qui existât toujours dans l'esprit de M. Micawber sur mon âge et ma situation, il n'oubliait jamais que j'étais élève du docteur Strong: c'était comme un hommage indirect qu'il rendait à la distinction de mon rang dans le monde.
Mistress Micawber fut étonnée, mais enchantée de me voir. J'étais bien aise aussi de la revoir moi-même, et, après un échange de compliments affectueux, je m'assis sur le canapé à côté d'elle.
«Ma chère, dit M. Micawber, si vous voulez raconter à Copperfield la situation actuelle, qu'il sera bien aise de connaître, je n'en doute pas, je vais aller jeter un coup d'oeil sur le journal pendant ce temps-là, pour voir si je trouverai quelque chose dans les annonces.
-- Je vous croyais à Plymouth, madame, dis-je à mistress Micawber, quand il fut sorti.
-- Mon cher monsieur Copperfield, répliqua-t-elle, nous y avons été en effet.
-- Pour y prendre un emploi? repris-je.
-- Précisément, dit mistress Micawber, pour y prendre un emploi; mais le fait est qu'on n'a pas besoin à la douane d'un homme doué de grandes facultés. L'influence locale de ma famille ne pouvait nous être non plus d'aucune ressource pour procurer à un homme doué des facultés de M. Micawber un emploi dans le département. On y préfère des gens plus ordinaires. Il aurait trop fait remarquer la nullité des autres. En outre, je ne vous cacherai pas, mon cher monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, que la branche de ma famille établie à Plymouth, en apprenant que j'accompagnais M. Micawber avec le petit Wilkins, sa soeur et les jumeaux, ne l'a pas reçu avec toute la cordialité qu'il aurait pu attendre au moment où il venait de sortir de captivité. Le fait est, dit mistress Micawber en baissant la voix, et ceci est entre nous, que notre réception a été un peu froide.
-- Vraiment? lui dis-je.
-- Oui, dit mistress Micawber! Il est pénible de considérer l'humanité sous cet aspect, monsieur Copperfield, mais la réception qu'on nous a faite était décidément un peu froide. Il n'y a pas à en douter. Le fait est que la branche de ma famille établie à Plymouth est devenue tout à fait incivile avec M. Micawber avant que notre séjour eût duré seulement une semaine, et je ne leur ai pas caché ce que j'en pensais: je leur ai dit qu'ils devaient être honteux d'une telle conduite. Voilà pourtant ce qui s'est passé, continua mistress Micawber. Dans de telles circonstances, que pouvait faire un homme aussi fier que M. Micawber? Il n'y avait qu'un parti à prendre: emprunter de cette branche de ma famille l'argent nécessaire pour retourner à Londres, et y retourner au prix de n'importe quel sacrifice.
-- Alors, vous êtes tous revenus, madame?
-- Nous sommes tous revenus, répondit mistress Micawber. Depuis lors, j'ai consulté d'autres branches de ma famille sur le parti qu'il y avait à prendre pour M. Micawber, car je soutiens qu'il faut prendre un parti, monsieur Copperfield, me dit mistress Micawber, comme si je lui disais le contraire. Il est clair qu'une famille composée de six personnes, sans compter la servante, ne peut pas vivre de l'air du temps.
-- Cela va sans dire, madame, répondis-je.
-- L'opinion des diverses branches de ma famille, continua mistress Micawber, est que M. Micawber ferait bien de tourner immédiatement son attention du côté du charbon.
-- Du côté de quoi? madame.
-- Du charbon, le commerce du charbon, dit mistress Micawber. M. Micawber a été amené à penser, d'après ses informations, qu'il pourrait y avoir des chances de succès, pour un homme capable, dans le commerce de charbon de la Medway. Là-dessus M. Micawber a naturellement trouvé que la première démarche à faire était d'aller voir la Medway. Nous sommes venus dans ce but. Je dis «nous,» monsieur Copperfield, car je n'abandonnerai jamais M. Micawber, ajouta-t-elle avec vivacité.»
Je murmurai quelques mots d'admiration et d'approbation.
«Nous sommes venus, répéta mistress Micawber, et nous avons vu la Medway. Mon opinion sur le commerce du charbon par cette rivière est qu'il y faut peut-être de la capacité, mais qu'il y faut certainement des capitaux. M. Micawber a de la capacité, mais il n'a pas de capitaux. Nous avons visité, je crois, la plus grande partie du cours de la Medway, et c'est la conclusion à laquelle je suis arrivée, d'après mon opinion personnelle. Pendant que nous en étions si près, M. Micawber a trouvé que ce serait une folie de ne pas faire un pas de plus pour voir la cathédrale, d'abord, parce que nous ne l'avions jamais vue et qu'elle en vaut la peine, et ensuite, parce qu'il y avait beaucoup de probabilités de rencontrer une bonne chance dans une ville qui possède une cathédrale. Nous sommes ici depuis trois jours, continua mistress Micawber, et il ne s'est pas encore présenté de bonne chance. Vous serez moins étonné que le serait un étranger, mon cher monsieur Copperfield, en apprenant que nous attendons pour le moment de l'argent venant de Londres pour solder nos dépenses dans cet hôtel. Jusqu'à l'arrivée de cette somme, dit mistress Micawber avec beaucoup d'émotion, je suis privée de retourner chez moi (je veux dire dans mon garni de Pentonville) et d'aller revoir mon fils, ma fille et mes jumeaux.»
J'éprouvais la plus vive sympathie pour M. et mistress Micawber dans ces circonstances difficiles, et je le dis à M. Micawber qui venait de rentrer, en ajoutant que je regrettais seulement de ne pas avoir assez d'argent pour leur prêter la somme qui leur était nécessaire. La réponse de M. Micawber indiquait l'agitation de son esprit. Il me dit en me donnant une poignée de mains: «Copperfield, vous êtes un véritable ami, mais en mettant toutes choses au pis, un homme qui possède un rasoir n'est jamais dépourvu d'un ami.» À cette terrible idée, mistress Micawber jeta ses bras autour du cou de M. Micawber en le conjurant de se calmer. Il pleura, mais il ne fut pas long à se remettre, car, l'instant d'après, il sonna pour commander au garçon des rognons à la brochette et des crevettes pour le déjeuner du lendemain matin.
Quand je pris congé d'eux, ils me pressèrent tous les deux si vivement de venir dîner avec eux avant leur départ qu'il me fut impossible de refuser. Mais comme je savais que je ne pourrais pas venir le lendemain, et que j'aurais beaucoup de devoirs à préparer le soir, il fut convenu que M. Micawber passerait dans la soirée chez le docteur Strong (il était convaincu que les fonds qu'il attendait de Londres devaient lui arriver ce jour-là), et qu'il me proposerait de venir le lendemain, si cela me convenait mieux. En conséquence, on vint m'appeler en classe l'après-midi suivante, et je trouvai M. Micawber dans le salon, où il me dit qu'il m'attendait à dîner, comme cela était convenu. Quand je lui demandai si l'argent était arrivé, il me serra la main et disparut.
En regardant ce soir-là par la fenêtre, je fus un peu surpris et un peu inquiet de voir passer M. Micawber donnant le bras à Uriah Heep, qui paraissait sentir avec une profonde humilité l'honneur qu'il recevait, tandis que M. Micawber prenait plaisir à étendre sur lui une main protectrice. Mais je fus encore plus surpris quand je me rendis au petit hôtel, à quatre heures, c'était l'heure indiquée, d'apprendre que M. Micawber était allé chez Uriah, et qu'il avait bu un grog à l'eau-de-vie chez mistress Heep.
«Et je vous dirai une chose, mon cher Copperfield, me dit M. Micawber, votre ami Heep est un jeune homme qui ferait un bon avocat général. Si je l'avais connu à l'époque où mes embarras ont fini par une crise, tout ce que je puis dire, c'est que je crois que mes affaires avec mes créanciers auraient été beaucoup mieux conduites qu'elles ne l'ont été.»
Je ne comprenais pas bien comment cela eût été possible, attendu que M. Micawber n'avait rien payé du tout, mais je ne voulais pas faire de questions. Je n'osais pas non plus lui dire que j'espérais qu'il n'avait pas été trop communicatif avec Uriah, ni lui demander s'ils avaient beaucoup parlé de moi. Je craignais de blesser M. Micawber ou plutôt mistress Micawber qui était très- susceptible. Mais cette idée m'inquiétait, et j'y ai souvent pensé depuis.
Le dîner était superbe: un beau plat de poisson, un morceau de veau rôti avec le rognon, des saucisses, une perdrix et un pudding; il y avait du vin et de l'ale, et après le dîner, mistress Micawber fit elle-même un bol de punch.
M. Micawber était extrêmement gai. Je l'avais rarement vu d'aussi bonne humeur. Il but tant de punch que son visage reluisait comme si on l'avait verni. Il prit un ton gaiement sentimental et proposa de boire à la prospérité de la ville de Canterbury, déclarant qu'il s'y était trouvé très-heureux ainsi que mistress Micawber, et qu'il n'oublierait jamais les agréables heures qu'il y avait passées. Il porta ensuite ma santé; puis mistress Micawber, lui et moi, nous fîmes un retour sur nos anciennes relations, entre autres sur la vente de tout ce qu'ils possédaient. Alors je proposai de boire à la santé de mistress Micawber; du moins je dis modestement: «Si vous voulez bien me le permettre, mistress Micawber, j'aurai maintenant le plaisir de boire à votre santé, madame.» Sur quoi M. Micawber se lança dans un éloge pompeux de mistress Micawber, déclarant qu'elle avait été pour lui un guide, un philosophe et une amie, et qu'il me conseillait, quand je serais en âge de me marier, d'épouser une femme comme elle, s'il y en avait encore.
À mesure que le punch diminuait, M. Micawber devenait de plus en plus gai; mistress Micawber cédant à la même influence, on se mit à chanter. En un mot, je n'ai jamais vu personne de plus joyeux que M. Micawber ce soir-là, jusqu'au dernier moment de ma visite. Je pris congé très-affectueusement de lui et de son aimable femme. Je n'étais par conséquent pas préparé à recevoir, le lendemain à sept heures du matin, la lettre suivante datée de la veille à neuf heures et demie, un quart d'heure après notre séparation.
«Mon cher et jeune ami,
«Le sort en est jeté, tout est fini. Cachant sous le masque d'une gaieté maladive les ravages causés par les soucis, je ne vous ai pas appris ce soir qu'il n'y a plus d'espérance de recevoir de l'argent de Londres. Dans ces circonstances également humiliantes à éprouver, à contempler et à décrire, j'ai acquitté mes dettes envers cet établissement par un billet payable à quinze jours de date à ma résidence de Pentonville, Londres. Quand on le présentera, il ne sera pas payé. Ma ruine est au bout. La foudre va éclater, l'arbre va être couché par terre.
«Que le malheureux qui vous écrit, mon cher Copperfield, vous serve d'avertissement toute votre vie. En vous adressant cette lettre il n'a pas d'autre intention, d'autre espérance. S'il pouvait se flatter au moins de vous rendre ainsi service, une lueur de joie pourrait peut-être pénétrer dans le sombre donjon de l'existence qu'il lui reste à soutenir encore, quoique la prolongation de sa vie (je vous le dis en confidence) soit pour le moins très-problématique.
«Ceci est la dernière communication que vous recevrez jamais, mon cher Copperfield,
«Du malheureux abandonné, «Wilkins Micawber.»