Chapter 21
«Et puis voilà cette femme avec un nom sauvage, dit ma tante, cette Peggotty qui se marie à son tour, comme si elle n'avait pas assez vu les inconvénients du mariage; il faut qu'elle se marie aussi, à ce que raconte cet enfant. J'espère bien, au moins, dit ma tante en branlant la tête, que son mari est de l'espèce qu'on voit si souvent figurer dans les journaux, et qu'il la battra en conscience.»
Je ne pouvais supporter d'entendre ainsi attaquer ma chère bonne, ni qu'on fit des voeux de cette nature sur son compte. Je dis à ma tante qu'elle se trompait, que Peggotty était la meilleure amie du monde, la servante la plus fidèle, la plus dévouée, la plus constante qu'on pût rencontrer; qu'elle m'avait toujours aimé tendrement et ma mère aussi, quelle avait soutenu la tête de ma mère à ses derniers moments, et qu'elle avait reçu son dernier baiser. Le souvenir des deux personnes qui m'avaient le plus aimé au monde me coupait la voix; je fondis en larmes en essayant de dire que la maison de Peggotty m'était ouverte, que tout ce qu'elle avait était à ma disposition; et que j'aurais été chercher un refuge chez elle, si je n'avais craint de lui attirer des difficultés insurmontables dans sa situation. Je ne pus aller plus loin et je cachai mon visage dans mes mains.
«Bien, bien! dit ma tante, cet enfant a raison de défendre ceux qui l'ont protégé. Jeannette, des ânes!»
Je crois que, sans ces malheureux ânes, nous en serions venus alors à nous comprendre: ma tante avait posé la main sur mon épaule, et, me sentant encouragé par cette marque d'approbation, j'étais sur le point de l'embrasser et d'implorer sa protection. Mais l'interruption et le désordre que jeta dans son esprit la lutte subséquente, mit un terme pour le moment à toute pensée plus douce; ma tante déclara avec indignation à M. Dick que son parti était pris et qu'elle était décidée à en appeler aux lois de son pays et à amener devant les tribunaux les propriétaires de tous les ânes de Douvres; cet accès d'ânophobie lui dura jusqu'à l'heure du thé.
Après le repas, nous restâmes près de la fenêtre dans le but, je suppose, d'après l'expression résolue du visage de ma tante, d'apercevoir de loin de nouveaux délinquants. Quand il fit nuit, Jeannette apporta des bougies, ferma les rideaux et plaça un damier sur la table.
«Maintenant, M. Dick, dit ma tante en le regardant sérieusement et en levant le doigt comme l'autre fois, j'ai encore une question à vous faire. Regardez cet enfant.
-- Le fils de David? dit M. Dick d'un air d'attention et d'embarras.
-- Précisément, dit ma tante. Qu'en feriez-vous, maintenant?
-- Ce que je ferais du fils de David? dit M. Dick.
-- Oui, répliqua ma tante, du fils de David.
-- Oh! dit M. Dick, oui, j'en ferais... je le mettrais au lit!
-- Jeannette, s'écria ma tante avec l'expression de satisfaction triomphante que j'avais déjà remarquée. M. Dick a toujours raison. Si le lit est prêt, nous allons le coucher.»
Jeannette déclara que le lit était prêt, et on me fit monter comme un prisonnier entre quatre gendarmes, ma tante en tête et Jeannette à l'arrière-garde. La seule circonstance qui me donnât encore de l'espoir, c'est que, sur la question de ma tante à propos d'une odeur de roussi qui régnait dans l'escalier, Jeannette répliqua qu'elle venait de brûler ma vieille chemise dans la cheminée de la cuisine. Mais il n'y avait pas d'autres vêtements dans ma chambre que le triste trousseau que j'avais sur le corps, et quand ma tante m'eut laissé là en me prévenant que ma bougie ne devait pas rester allumée plus de cinq minutes, je l'entendis fermer la porte à clef en dehors. En y réfléchissant, je me dis que peut-être ma tante, ne me connaissant pas, pouvait croire que j'avais l'habitude de m'enfuir, et qu'elle prenait ses précautions en conséquence.
Ma chambre était jolie, située au haut de la maison et donnait sur la mer, que la lune éclairait alors. Après avoir fait ma prière, mon bout de bougie s'étant éteint, je me rappelle que je restai près de la fenêtre à regarder les rayons de la lune sur l'eau, comme si c'était un livre magique où je pusse espérer de lire ma destinée, ou bien encore comme si j'allais voir descendre du ciel, le long de ses rayons lumineux, ma mère avec son petit enfant pour me regarder comme le dernier jour où j'avais vu son doux visage. Je me rappelle encore que le sentiment solennel qui remplissait mon coeur, quand je détournai enfin les yeux de ce spectacle, céda bientôt à la sensation de reconnaissance et de repos que m'inspirait la vue de ce lit entouré de rideaux blancs; je me souviens encore du plaisir avec lequel je m'étendis entre ces draps blancs comme la neige. Je pensais à tous les lieux solitaires où j'avais couché à la belle étoile et je demandai à Dieu de me faire la grâce de ne plus me trouver sans asile et de ne jamais oublier ceux qui n'avaient pas un toit où reposer leur tête. Je me souviens qu'ensuite je crus, petit à petit, descendre dans le monde des rêves par ce sentier de lumière qui jetait sur la mer un éclat mélancolique.
CHAPITRE XIV.
Ce que ma tante fait de moi.
En descendant le matin, je trouvai ma tante plongée dans de si profondes méditations devant la table du déjeuner, que l'eau contenue dans la bouilloire débordait de la théière et menaçait d'inonder la nappe, quand mon entrée la fit sortir de sa rêverie. J'étais sûr d'avoir été le sujet de ses réflexions; et je désirais plus ardemment que jamais de savoir ses intentions à mon égard; cependant je n'osais pas exprimer mon inquiétude, de peur de l'offenser.
Mes yeux, pourtant, n'étant pas gardés aussi soigneusement que ma langue, se dirigeaient sans cesse vers ma tante pendant le déjeuner. Je ne pouvais la regarder un moment sans que ses regards vinssent aussi rencontrer les miens; elle me contemplait d'un air pensif, et comme si j'étais à une très-grande distance, au lieu d'être, comme je l'étais, assis en face d'elle, devant un petit guéridon. Quand elle eut fini de manger, elle s'appuya d'un air décidé sur le dossier de sa chaise, fronça les sourcils, croisa les bras, et me contempla tout à son aise, avec une fixité et une attention qui m'embarrassaient extrêmement. Je n'avais pas encore fini de déjeuner, et j'essayais de cacher ma confusion en continuant mon repas, mais mon couteau se prenait dans les dents de ma fourchette, qui à son tour se heurtait contre le couteau; je coupais mon jambon d'une manière si énergique, qu'il volait en l'air au lieu de prendre le chemin de mon gosier, je m'étranglais en buvant mon thé qui s'entêtait à passer de travers; enfin j'y renonçai tout de bon, et je me sentis rougir sous l'examen scrutateur de ma tante.
«Or çà! dit-elle après un long silence.» Je levai les yeux et je soutins avec respect ses regards vifs et pénétrants.
«Je lui ai écrit, dit ma tante.
-- À...?
-- À votre beau-père, dit ma tante; je lui ai envoyé une lettre à laquelle il sera bien obligé de faire attention, sans quoi nous aurons maille à partir ensemble; je l'en préviens.
-- Sait-il où je suis, ma tante? demandai-je avec effroi.
-- Je le lui ai dit, fit ma tante avec un signe de tête.
-- Est-ce que vous... vous me remettriez entre ses mains? demandai-je en balbutiant.
-- Je ne sais pas, dit ma tante: nous verrons.
-- Oh! mon Dieu! qu'est-ce que je vais devenir, m'écriai je, s'il faut que je retourne chez M. Murdstone!
-- Je n'en sais rien, dit ma tante, en secouant la tête, je n'en sais rien du tout; nous verrons.»
J'étais profondément abattu, mon coeur était bien gros et mon courage m'abandonnait. Ma tante, sans prendre garde à moi, tira de l'armoire un grand tablier à bavette, s'en revêtit, lava elle-même les tasses, puis, quand tout fut en ordre, et remis sur le plateau, elle plia la nappe, qu'elle posa sur les tasses, et sonna Jeannette pour emporter le tout: elle mit ensuite des gants pour enlever les miettes, avec un petit balai, jusqu'à ce qu'on n'aperçût plus sur le tapis un grain de poussière, après quoi elle épousseta et rangea la chambre, qui me paraissait déjà dans un ordre parfait. Quand tous ces devoirs furent accomplis à sa satisfaction, elle ôta ses gants et son tablier, les plia, les enferma dans le coin de l'armoire d'où elle les avait tirés, puis vint s'établir avec sa boîte à ouvrage près de la table, à côté de la fenêtre ouverte, et se mit à travailler derrière l'écran vert en face du jour.
«Voulez-vous monter, me dit ma tante, en enfilant son aiguille, vous ferez mes compliments à M. Dick, et vous lui direz que je serais bien aise de savoir si son mémoire avance.»
Je me levai vivement pour m'acquitter de cette commission.
«Je suppose, dit ma tante en me regardant aussi attentivement que l'aiguille qu'elle venait d'enfiler, je suppose que vous trouvez le nom de M. Dick un peu court.
-- C'est ce que je me disais hier, je le trouvais... un peu court, répondis-je.
-- N'allez pas croire qu'il n'en a pas d'autre qu'il pût porter si cela lui convenait, dit ma tante d'un air de dignité. Babley, M. Richard Babley, voilà son véritable nom.»
J'allais dire, par un sentiment modeste de ma jeunesse et de la familiarité dont je m'étais déjà rendu coupable, qu'il vaudrait peut-être mieux que je lui donnasse son nom tout entier, mais ma tante reprit:
«Mais ne l'appelez jamais ainsi dans aucun cas. Il ne peut souffrir son nom, c'est une petite manie. Je ne sais pas, si on peut appeler cela une manie, car il a assez souffert de gens qui portent le même nom pour qu'il en ait conçu un dégoût mortel, Dieu le sait! M. Dick est son nom ici, et partout ailleurs maintenant; c'est-à-dire s'il allait jamais ailleurs, ce qu'il ne fait pas. Ainsi ayez bien soin, mon enfant, de ne jamais l'appeler autrement que M. Dick.»
Je promis d'obéir et je montai pour m'acquitter de mon message, en pensant en chemin que, si M. Dick travaillait depuis longtemps à son mémoire avec l'assiduité qu'il y mettait quand je l'avais aperçu par la porte ouverte en descendant déjeuner, le mémoire devait toucher à sa fin. Je le trouvai toujours absorbé dans la même occupation, une longue plume à la main et sa tête presque collée contre le papier. Il était si occupé que j'eus tout le temps de remarquer un grand cerf-volant dans un coin, de nombreux paquets de manuscrits en désordre, des plumes innombrables, et par-dessus tout une énorme provision d'encre (il y avait une douzaine, au moins, de bouteilles d'un litre rangées en bataille), avant qu'il s'aperçût de ma présence.
«Ah! Phébus! dit M. Dick en posant sa plume, je ne sais comment le monde va! Mais je vous dirai une chose, ajouta-t-il en baissant la voix, je ne voudrais pas que cela fût répété, mais...» Ici il me fit signe de m'approcher et, me parlant à l'oreille: «le monde est fou, fou à lier, mon garçon,» dit M. Dick en prenant du tabac dans une boîte ronde placée sur la table et en riant de tout son coeur.
Je m'acquittai de mon message sans m'aventurer à donner mon avis sur cette grave question.
«Eh bien! dit M. Dick en réponse, faites-lui mes compliments et dites que je... je crois être en bon train. Je crois vraiment être en bon train, dit M. Dick en passant la main dans ses cheveux gris et en jetant un regard un peu inquiet sur son manuscrit. Vous avez été en pension?
-- Oui, monsieur, répondis-je, pendant quelque temps.
-- Vous rappelez-vous la date, dit M. Dick en me regardant attentivement et en prenant sa plume, de la mort du roi Charles Ier?»
Je dis que je croyais que c'était en 1649.
«Eh bien! dit M. Dick en se grattant l'oreille avec sa plume et en me regardant d'un air de doute, c'est ce que disent les livres, mais je ne comprends pas comment cela s'est fait. S'il y a si longtemps, comment les gens qui l'entouraient ont-ils pu avoir la maladresse de faire passer dans ma tête un peu de la confusion qui était dans la sienne quand ils l'eurent coupée?»
Je fus très-étonné de la question, mais je ne pus lui donner aucun renseignement sur ce sujet.
«C'est très-étrange, dit M. Dick en jetant un regard découragé sur ses papiers et en passant de nouveau la main dans ses cheveux, mais je ne puis pas venir à bout de débrouiller cette question. Je n'ai pas l'esprit parfaitement net là-dessus. Mais peu importe, peu importe, dit-il gaiement et d'un air plus animé, nous avons le temps. Faites mes compliments à miss Trotwood, je suis en très-bon chemin!»
Je m'en allais, lorsqu'il attira mon attention sur le cerf-volant.
«Que pensez-vous de ce cerf-volant?» me dit-il.
Je répondis que je le trouvais très-beau. Il devait avoir au moins six pieds de haut.
«C'est moi qui l'ai fait. Nous le ferons partir un de ces jours, vous et moi, dit M. Dick. Voyez-vous?»
Il me montrait qu'il était fait de papier couvert d'une écriture fine et serrée, mais si nette, qu'en jetant mes regards sur les lignes, il me sembla voir deux ou trois allusions à la tête du roi Charles Ier.
«Il y a beaucoup de ficelle, dit M. Dick, et quand il monte bien haut, il porte naturellement les faits plus loin: c'est ma manière de les répandre. Je ne sais pas où il peut aller tomber, cela dépend des circonstances du vent et ainsi de suite, mais au petit bonheur!»
Il avait l'air si bon, si doux et si respectable, malgré son apparence de force et de vivacité, que je n'étais pas bien sûr que ce ne fût pas de sa part une plaisanterie pour m'égayer. Je me mis donc à rire, il en fit autant, et nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde.
«Eh bien! petit, dit ma tante quand je fus redescendu, comment va M. Dick ce matin?»
Je répondis qu'il lui faisait ses compliments, et qu'il était en très-bon chemin.
«Que pensez-vous de M. Dick?» demanda ma tante.
J'avais quelque envie d'essayer de détourner la question en répliquant que je le trouvais très-aimable, mais ma tante ne se laissait pas ainsi dérouter, elle posa son ouvrage sur ses genoux et me dit en croisant ses mains.
«Allons! votre soeur Betsy Trotwood m'aurait dit à l'instant ce qu'elle pensait de n'importe qui. Faites comme votre soeur tant que vous pourrez, et parlez!
-- N'est-il pas... M. Dick n'est-il pas... Je vous fais cette question, parce que je ne sais pas, ma tante, s'il n'a pas la... la tête un peu dérangée, balbutiai-je, car je sentais bien que je marchais sur un terrain dangereux.
-- Pas un brin, dit ma tante.
-- Oh! vraiment! repris-je d'une voix faible.
-- S'il y a quelqu'un au monde qui n'ait pas la tête dérangée, c'est M. Dick!» dit ma tante avec beaucoup de décision et d'énergie.
Je n'avais rien de mieux à faire que de répéter timidement:
«Oh! vraiment!
-- On a dit qu'il était fou, reprit ma tante; j'ai un plaisir égoïste à rappeler qu'on a dit qu'il était fou, car sans cela je n'aurais jamais eu le bonheur de jouir de sa société et de ses conseils depuis dix ans et plus, à vrai dire depuis que votre soeur Betsy Trotwood m'a fait faux bond.
-- Il y a si longtemps?
-- Et c'étaient des gens bien sensés encore qui avaient l'audace de dire qu'il était fou, continua ma tante. M. Dick est un peu mon allié, n'importe comment, il n'est pas nécessaire que je vous explique cela. Sans moi, son propre frère l'aurait enfermé sa vie durant. Voilà tout!
Je me reproche ici un peu d'hypocrisie, lorsqu'en voyant l'indignation de ma tante sur ce point, je tâchai de prendre un air indigné comme elle.
«Un imbécile orgueilleux!» dit ma tante, parce que son frère était un peu original, quoiqu'il ne le soit pas à moitié autant que beaucoup de gens; il n'aimait pas qu'on le vit chez lui, et il allait l'envoyer dans une maison de santé, quoiqu'il eût été confié à ses soins par feu leur père, qui le regardait presque comme un idiot. Encore une belle autorité! C'était plutôt lui qui était fou, sans doute!»
Ma tante avait l'air si convaincu, que je fis de nouveaux efforts pour avoir l'air d'être convaincu comme elle.
«Là-dessus, je m'en mêlai, dit ma tante, et je lui fis une proposition. Je lui dis: «Votre frère a toute sa raison, il est infiniment plus sensé que vous ne l'êtes et ne le serez jamais, je l'espère, du moins. Faites-lui une petite pension, et qu'il vienne vivre chez moi. Je n'ai pas peur de lui; je ne suis pas vaniteuse, moi, je suis prête à le soigner et je ne le maltraiterai pas comme d'autres pourraient le faire, surtout dans un hospice.» Après de nombreuses difficultés, dit ma tante, j'ai eu le dessus, et il est ici depuis ce temps-là. C'est bien l'homme le plus aimable et le plus facile à vivre qu'il y ait au monde; et quant aux conseils!... Mais personne ne sait, ne connaît et n'apprécie l'esprit de cet homme-là, excepté moi.»
Ma tante secoua sa robe et branla la tête comme si par ces deux mouvements elle portait un défi au monde entier.
«Il avait une soeur qu'il aimait beaucoup, c'était une bonne personne qui le soignait bien; mais elle fit comme toutes les femmes, elle prit un mari. Et le mari fit ce qu'ils font tous, il la rendit malheureuse. L'effet de son malheur fut tel sur M. Dick (ce n'est pas de la folie, j'espère!) que ce chagrin combiné avec la crainte que lui inspirait son frère et le sentiment qu'il avait de la dureté dont on usait à son égard, lui donnèrent une fièvre cérébrale. Ce fut avant le temps de son installation chez moi, mais ce souvenir lui est pénible encore. «Vous a-t-il parlé du roi Charles Ier, petit?
-- Oui, ma tante.
-- Ah! dit-elle en se frottant le nez d'un air un peu contrarié, c'est une allégorie à son usage pour parler de sa maladie. Il la rattache dans son esprit avec une grande agitation et beaucoup de trouble, ce qui est assez naturel, et c'est une figure dont il use, une comparaison, enfin tout ce que vous voudrez. Et pourquoi pas, si cela lui convient?
-- Certainement, ma tante.
-- Ce n'est pas comme cela qu'on s'exprime d'habitude, et ce n'est pas le langage qu'on emploie en affaires: je le sais bien, et c'est pour cela que j'insiste pour qu'il n'en soit pas question dans son mémoire.»
-- Est-ce que c'est un mémoire sur sa propre histoire qu'il écrit, ma tante?
-- Oui, petit, répondit-elle en se frottant de nouveau le nez. Il fait un mémoire sur ses affaires, adressé au lord chancelier, ou à lord Quelquechose, enfin à un de ces gens qui sont payés pour recevoir des mémoires. Je suppose qu'il l'enverra un de ces jours. Il n'a pas encore pu le rédiger sans y introduire cette allégorie, mais peu importe, cela l'occupe.»
Le fait est que je découvris plus tard que M. Dick essayait depuis plus de dix ans d'empêcher le roi Charles Ier d'apparaître dans son mémoire, mais sans pouvoir jamais l'empêcher de revenir sur l'eau.
«Je répète, dit ma tante, que personne que moi ne connaît l'esprit de cet homme-là, le plus aimable des hommes et le plus facile à vivre. S'il aime à enlever un cerf-volant de temps en temps, qu'est-ce que cela dit? Franklin enlevait des cerfs-volants. Il était quaker ou quelque chose de cette espèce, si je ne me trompe. Et un quaker enlevant un cerf-volant est beaucoup plus ridicule qu'un homme ordinaire.»
Si j'avais pu supposer que ma tante m'avait raconté ces détails pour mon édification personnelle, ou pour me donner une preuve de confiance, j'aurais été très-flatté, et j'aurais tiré des pronostics favorables d'une telle marque de faveur. Mais je ne pouvais pas me faire d'illusion à cet égard: il était évident pour moi que, si elle se lançait dans ces explications, c'est que la question se soulevait malgré elle dans son esprit: c'est à elle qu'elle répondait et non à moi, quoique ce fût à moi qu'elle adressât son discours en l'absence de tout autre auditeur.
En même temps je dois dire que la générosité avec laquelle elle défendait le pauvre M. Dick ne m'inspira pas seulement quelques espérances égoïstes pour mon compte, mais éveilla aussi dans mon coeur une certaine affection pour elle. Je crois que je commençais à m'apercevoir que, malgré toutes les excentricités et les étranges fantaisies de ma tante, c'était une personne qui méritait respect et confiance. Quoiqu'elle fût aussi animée que la veille contre les ânes, et qu'elle se précipitât aussi souvent hors au jardin pour défendre la pelouse; quelque violente indignation qu'elle éprouvât en voyant un jeune homme en passant faire les yeux doux à Jeannette assise à la fenêtre, ce qui était une des offenses les plus graves qu'on pût porter à la dignité de ma tante, cependant il m'était impossible de ne pas me sentir plus de respect pour elle et peut-être moins de frayeur.
J'attendais avec une extrême anxiété la réponse de M. Murdstone, mais je faisais de grands efforts pour le dissimuler, et pour me rendre aussi agréable que possible à ma tante et à M. Dick. Je devais sortir avec ce dernier pour enlever le grand cerf-volant, mais je n'avais pas d'autres habits que les vêtements un peu extraordinaires dont on m'avait affublé le premier jour, ce qui me retenait à la maison, à l'exception d'une promenade hygiénique d'une heure que ma tante me faisait faire sur la falaise devant la maison, à la tombée de la nuit, avant de me coucher. Enfin la réponse de M. Murdstone arriva, et ma tante m'informa, à mon grand effroi, qu'il viendrait lui parler le lendemain. Le lendemain donc, toujours revêtu de mon étrange costume, je comptais les heures, tremblant d'avance de terreur à l'idée de ce sombre visage, m'étonnant sans cesse de ne pas le voir arriver, et agité à tout moment par la lutte de mes espérances que je sentais faiblir, et de mes craintes qui reprenaient le dessus.
Ma tante était un peu plus impérieuse et plus sévère qu'à l'ordinaire; je n'aperçus pas, à d'autres traces, qu'elle se préparât à recevoir ce visiteur qui m'inspirait tant de terreur. Elle travaillait près de la fenêtre, et moi, assis auprès d'elle, je réfléchissais à tous les résultats possibles et impossibles de la visite de M. Murdstone. L'après-midi s'avançait, le dîner avait été retardé indéfiniment, mais ma tante impatientée venait de dire qu'on servit, quand elle jeta un cri d'alarme à la vue d'un âne; quelle fut ma consternation quand j'aperçus alors miss Murdstone montée sur le baudet, traverser d'un pas délibéré la pelouse sacrée, et s'arrêter en face de la maison, regardant tout autour d'elle, pendant que ma tante criait en secouant la tête, et en lui montrant le poing par la fenêtre:
«Passez votre chemin! vous n'avez rien à faire ici! vous êtes en contravention! allez-vous-en! A-t-on jamais vu pareille impudence!»
Ma tante était tellement courroucée par le sang-froid de miss Murdstone, qu'en vérité je crois qu'elle en perdit le mouvement et devint à l'instant incapable de se précipiter à l'attaque comme de coutume. Je saisis cette occasion pour lui dire que c'était miss Murdstone, et que le monsieur qui venait de la rejoindre (car le sentier étant très-roide, il était resté quelques pas en arrière) était M. Murdstone lui-même.