Chapter 20
Cette aventure m'effraya tellement, que depuis lors, dès que j'apercevais de loin quelques rôdeurs de cette espèce, je retournais sur mes pas pour chercher une cachette, et j'y restais jusqu'à ce qu'ils fussent hors de vue; cela se répéta assez souvent pour que mon voyage en fût sérieusement ralenti. Mais, dans cette difficulté comme dans toutes les autres difficultés de mon entreprise, je me sentais soutenu et entraîné par le portrait que je m'étais tracé de ma mère dans sa jeunesse avant mon arrivée dans ce monde. C'était ma société au milieu du champ de houblon, quand je m'étendis pour dormir; je la retrouvai à mon réveil et elle marcha devant moi tout le jour; elle s'associe encore depuis ce temps dans mon esprit avec le souvenir de la grande rue de Cantorbéry, qui semblait sommeiller sous les rayons du soleil, et avec le spectacle des vieilles maisons, de la vieille cathédrale et des corbeaux qui volaient sur les tours. Quand j'arrivai enfin sur les sables arides qui entourent Douvres, cette image chérie me rendit l'espérance au milieu de ma solitude, et elle ne m'abandonna que lorsque j'eus atteint le premier but de mon voyage et que j'eus mis le pied dans la ville, le sixième jour depuis mon évasion. Mais alors, chose étrange à dire! quand je me trouvai, mes souliers déchirés, mes habits en désordre, les cheveux poudreux et le teint brûlé par le soleil, dans le lieu vers lequel tendaient tous mes désirs, la vision s'évanouit tout à coup, et je restai seul, découragé et abattu.
Je demandai d'abord aux bateliers si quelqu'un d'entre eux ne connaissait pas ma tante, et je reçus plusieurs réponses contradictoires. L'un me disait qu'elle demeurait près du grand phare, et qu'elle y avait roussi ses moustaches; un autre qu'elle était attachée à la grande bouée hors du port, et qu'on ne pouvait aller la voir qu'à la marée basse; un troisième qu'elle était en prison à Maidstone pour avoir volé des enfants; un quatrième enfin, que, dans le dernier coup de vent, on l'avait vue monter sur un balai et prendre la route de Calais. Les cochers de fiacre auxquels je m'adressai ensuite ne furent pas moins plaisants ni plus respectueux; quant aux marchands, peu satisfaits de ma tournure, ils me répondaient généralement, sans écouter ce que je disais, qu'ils n'avaient rien à me donner. Je me sentais plus misérable et plus abandonné que pendant tout mon voyage. Je n'avais plus d'argent, ni rien à vendre; j'avais faim et soif; j'étais épuisé, et je me croyais aussi loin de mon but que si j'étais encore à Londres.
La matinée s'était écoulée pendant mes recherches, et j'étais assis sur les marches d'une boutique à louer au coin d'une rue, près de la place du Marché, réfléchissant sur la question de savoir si je prendrais le chemin des petites villes des environs, dont Peggotty m'avait parlé, quand un cocher de place qui passait par là avec sa voiture laissa tomber une couverture de cheval. Je la ramassai, et la bonne figure du propriétaire m'encouragea à lui demander, en la rendant, s'il savait l'adresse de miss Trotwood, quoique j'eusse fait déjà cette question si souvent sans succès qu'elle expirait presque sur mes lèvres.
«Trotwood? dit-il, voyons donc. Je connais ce nom là. Une vieille dame?
-- Oui, un peu, répondis-je.
-- Un peu roide d'encolure, dit-il en se redressant.
-- Oui, dis-je, cela me parait très-probable.
-- Qui porte un sac, dit-il, un sac où il y a beaucoup de place...; un peu brusque, et mal commode avec le monde?»
Le coeur me manquait en reconnaissant l'exactitude évidente du signalement.
«Eh bien! je vous dirai que si vous montez par là, et il montrait avec son fouet les falaises, et que vous marchiez tout droit devant vous jusqu'à ce que vous arriviez à des maisons qui donnent sur la mer, je crois que vous aurez de ses nouvelles. Mon avis est qu'elle ne vous donnera pas grand'chose; tenez, voilà toujours un penny pour vous.»
J'acceptai le don avec reconnaissance, et j'en achetai un morceau de pain que je mangeai en prenant le chemin indiqué par mon nouvel ami. Je marchai assez longtemps avant d'arriver aux maisons qu'il m'avait désignées, mais enfin je les aperçus, et j'entrai dans une petite boutique où l'on vendait toutes sortes de choses, pour demander si on ne pourrait pas avoir la bonté de me dire où demeurait miss Trotwood. Je m'adressai à un homme debout derrière le comptoir, qui pesait du riz pour une jeune personne; ce fut elle qui répondit à ma question en se retournant vivement: «Ma maîtresse, dit-elle, que lui voulez-vous?
-- J'ai besoin de lui parler, s'il vous plaît, répondis-je.
-- Vous voulez dire de lui demander l'aumône, répliqua-t'elle.
-- Non certes, dis-je. Puis, me rappelant tout d'un coup qu'en réalité je n'avais pas d'autre but, je rougis jusqu'aux oreilles et gardai le silence.»
La servante de ma tante (du moins je supposais que telle était sa situation d'après ce qu'elle venait de dire) mit son riz dans un petit panier et sortit de la boutique en me disant que je pouvais la suivre, si je voulais voir où demeurait miss Trotwood. Je ne me le fis pas répéter, quoique je fusse arrivé à un tel degré de terreur et de consternation que mes jambes se dérobaient sous moi. Je suivis la jeune fille, et nous arrivâmes bientôt à une jolie petite maison ornée d'un balcon, avec un petit parterre, rempli de fleurs très-bien soignées, qui exhalaient un parfum délicieux.
«Voici la maison de miss Trotwood, me dit la servante. Maintenant que vous le savez, c'est tout ce que j'ai à vous dire.» À ces paroles elle rentra précipitamment dans la maison comme pour renier toute responsabilité de ma visite, et elle me laissa debout près de la grille du jardin, regardant tristement par-dessus, du côté de la fenêtre du salon; on n'apercevait qu'un rideau de mousseline entr'ouvert, un grand écran vert fixé à la croisée, une petite table et un vaste fauteuil qui me suggéra l'idée que ma tante y trônait peut-être, en ce moment même, dans toute sa majesté.
Mes souliers étaient arrivés à un état lamentable. La semelle était partie par petits morceaux, et l'empeigne crevée et trouée sur toute la ligne n'avait plus figure humaine. Mon chapeau (qui, par parenthèse, m'avait servi de bonnet de nuit) était si bosselé et si aplati qu'une vieille marmite sans anses jetée sur un tas de fumier ne se serait pas trouvée flattée de la comparaison. Ma chemise et mon pantalon maculés par la sueur, la rosée, l'herbe et la terre qui m'avait servi de lit, étaient déchirés en lambeaux, et pouvaient servir d'épouvantail aux oiseaux, pendant que j'étais là debout à la porte du jardin de ma tante. Mes cheveux n'avaient pas renouvelé connaissance avec un peigne depuis mon départ de Londres. Mon visage, mon cou et mes mains, peu habitués à l'air, étaient absolument brûlés par le soleil. J'étais couvert de poussière de la tête aux pieds, et presque aussi blanc que si je sortais d'un four à chaux. C'était dans cet état et dans le trouble que j'en ressentais que j'attendais pour me présenter à ma terrible tante et pour faire sur elle ma première impression.
Rien ne bougeait à la fenêtre du salon; j'en conclus au bout d'un moment qu'elle n'y était pas, je levai les yeux pour regarder la croisée au-dessus, et je vis un monsieur d'une figure agréable, au teint fleuri, aux cheveux gris, qui fermait un oeil d'un air grotesque en me faisant de la tête, à deux ou trois reprises différentes, des signes contradictoires, disant oui, disant non, et qui finalement se mit à rire et s'en alla.
J'étais déjà bien assez embarrassé, mais cette conduite inattendue acheva de me déconcerter, et j'étais sur le point de m'évader sans rien dire pour réfléchir à ce que j'avais à faire, quand une dame sortit de la maison, un mouchoir noué par-dessus son bonnet; elle portait des gants de jardinage, un tablier avec une grande poche et un grand couteau. Je la reconnus à l'instant même pour miss Betsy, car elle sortit de la maison d'un pas majestueux, comme ma pauvre mère m'avait souvent raconté qu'elle l'avait vue marcher dans notre jardin à Blunderstone.
«Allez, dit miss Betsy en secouant la tête et en gesticulant de loin avec son couteau. Allez-vous-en! Point de garçons ici!»
Je la regardais en tremblant, le coeur sur les lèvres, pendant qu'elle s'en allait au pas militaire vers un coin de son jardin, où elle se baissa pour déraciner une petite plante. Alors sans ombre d'espérance, mais avec le courage du désespoir, j'allai tout doucement auprès d'elle et la touchai du bout du doigt:
«Madame, s'il vous plaît, commençai-je.»
Elle tressaillit et releva les yeux.
«Ma tante, s'il vous plaît...
-- Hein? dit miss Betsy, d'un ton d'étonnement tel que je n'ai jamais rien vu de pareil.
-- Ma tante, s'il vous plaît, je suis votre neveu.
-- Oh! mon Dieu! dit ma tante, et elle s'assit par terre dans l'allée.
-- Je suis David Copperfield, de Blunderstone, dans le comté de Suffolk, où vous êtes venue la nuit de ma naissance voir ma chère maman. J'ai été bien malheureux depuis sa mort. On m'a négligé, on ne m'a rien fait apprendre, on m'a abandonné à moi-même et on m'a donné une besogne pour laquelle je ne suis pas fait. Je me suis sauvé pour venir vous trouver; on m'a volé au moment de mon évasion, et j'ai marché tout le long du chemin sans avoir couché dans un lit depuis mon départ.» Ici mon courage m'abandonna tout à coup, et levant les mains pour lui montrer mes haillons et tout ce que j'avais souffert, je versai, je crois, tout ce que j'avais de larmes sur le coeur depuis huit jours.
Jusque-là, la physionomie de ma tante n'avait exprimé que l'étonnement; assise sur le sable, elle me regardait en face, mais quand je me mis à pleurer, elle se leva précipitamment, me prit par le collet et m'emmena dans le salon. Son premier soin fut d'ouvrir une grande armoire, d'y prendre plusieurs bouteilles et de verser une partie de leur contenu dans ma bouche. Je suppose qu'elle les avait prises au hasard et sans choix, car je suis bien sûr d'avoir goûté d'enfilade de l'anisette, de la sauce d'anchois et une préparation pour la salade. Quand elle m'eut administré ces remèdes, comme j'étais dans un état nerveux qui ne me permettait pas d'étouffer mes sanglots, elle m'étendit sur le sofa, avec un châle sous ma tête, et le mouchoir qui ornait la sienne sous mes pieds, de peur que je ne salisse la housse, puis s'asseyant derrière l'écran vert dont j'ai déjà parlé et qui m'empêchait de voir son visage, elle déchargeait par intervalles l'exclamation de: «Miséricorde!» comme des coups de canon de détresse.
Au bout d'un moment elle sonna. «Jeannette!» dit ma tante. Quand la servante fut entrée, «montez faire mes compliments à M. Dick, et dites-lui que je voudrais lui parler.»
Jeannette eut l'air un peu étonnée de me voir étendu comme une statue sur le canapé (je n'osais pas bouger de peur de déplaire à ma tante), mais elle alla exécuter la commission. Ma tante se promena de long en large dans la chambre, ses mains derrière le dos, jusqu'à ce que le monsieur qui m'avait fait des grimaces de la fenêtre du premier étage entrât en riant.
«Monsieur Dick, lui dit ma tante, surtout pas de bêtises, parce que personne ne peut être plus sensé que vous quand cela vous convient. Nous le savons tous; ainsi, pas de bêtises, je vous prie.»
Il prit à l'instant un air grave et me regarda d'un air que j'interprétai comme une prière de ne pas parler de l'incident de la fenêtre.
«Monsieur Dick, reprit ma tante, vous m'avez entendue parler de David Copperfield? N'allez pas faire semblant de manquer de mémoire, parce que je sais aussi bien que vous ce qu'il en est.
-- David Copperfield? dit M. Dick, qui me faisait l'effet de n'avoir pas des souvenirs très-nets sur la question. David Copperfield? oh! oui! sans doute. David, c'est vrai!
-- Eh bien! dit ma tante; voilà son fils: il ressemblerait parfaitement à son père s'il ne ressemblait pas tant aussi à sa mère.
-- Son fils? dit M. Dick, le fils de David? est-il possible?
-- Oui, dit ma tante, et il a fait un joli coup! il s'est enfui. Ah! ce n'est pas sa soeur, Betsy Trotwood, qui se serait sauvée, elle!» Ma tante secoua la tête d'un air positif, pleine de confiance dans le caractère et la conduite discrète de cette fille accomplie, à laquelle il ne manquait que d'avoir jamais vu le jour.
«Oh! vous croyez qu'elle ne se serait pas sauvée? dit M. Dick.
-- Est-il Dieu possible! dit ma tante. À quoi pensez-vous? Je ne sais peut-être pas ce que je dis? Elle aurait demeuré chez sa marraine, et nous aurions vécu très-heureuses ensemble. Où donc voulez-vous, je vous le demande, que sa soeur Betsy Trotwood se fût sauvée, et pourquoi!
-- Je n'en sais rien, dit M. Dick.
-- Eh bien! reprit ma tante, adoucie par la réponse, pourquoi faites-vous le niais, Dick, quand vous êtes fin comme l'ambre? Maintenant, vous voyez le petit David Copperfield, et la question que je voulais vous adresser, la voici: que faut-il que j'en fasse?
-- Ce qu'il faut que vous en fassiez? dit M. Dick d'une voix éteinte et en se grattant le front; que faut-il en faire?
-- Oui, dit ma tante, en le regardant sérieusement et en levant le doigt. Attention! il me faut un avis solide.
-- Eh bien! si j'étais à votre place... dit M. Dick, en réfléchissant et en jetant sur moi un vague regard, je... ce coup d'oeil me sembla lui fournir une inspiration soudaine, et il ajouta vivement: je le ferais laver!
-- Jeannette, dit ma tante en se retournant avec un sourire de triomphe que je ne comprenais pas encore; M. Dick a toujours raison; faites chauffer un bain!»
Quelque intérêt que je prisse à la conversation, je ne pus m'empêcher, pendant ce temps-là, d'examiner ma tante, M. Dick et Jeannette, et d'achever cet examen par la chambre où je me trouvais.
Ma tante était grande; ses traits étaient prononcés sans être désagréables, son visage, sa voix, sa tournure, sa démarche, tout indiquait une inflexibilité de caractère qui suffisait amplement pour expliquer l'effet qu'elle avait produit sur une créature aussi douce que ma mère, mais elle avait dû être assez belle dans sa jeunesse, malgré une expression de raideur et d'austérité. Je remarquai bientôt que ses yeux étaient vifs et brillants; ses cheveux gris formaient deux bandeaux contenus par une espèce de bonnet simple, plus communément porté dans ce temps-là qu'à présent, avec des pattes qui se nouaient sous la menton; sa robe était gris-lavande et très-propre, mais son peu d'ampleur indiquait que ma tante n'aimait pas à être gênée dans ses mouvements. Je me rappelle que cette robe me faisait l'effet d'une amazone dont on aurait écourté la jupe; elle portait une montre d'homme, à en juger par la forme et le volume, avec une chaîne et des cachets à l'avenant; le linge qu'elle portait autour du cou et des poignets ressemblait beaucoup aux cols et aux manchettes des chemises d'hommes.
J'ai déjà dit que M. Dick avait les cheveux gris et le teint frais; sa tête était de plus singulièrement courbée, et ce n'était pas par l'âge; sa vue me rappelait l'attitude des élèves de M. Creakle, quand il venait de les battre. Les grands yeux gris de M. Dick étaient à fleur de tête, et brillaient d'un éclat humide et étrange, ce qui, joint à ses manières distraites, à sa soumission envers ma tante, et à sa joie d'enfant quand elle lui faisait un compliment, me donna l'idée qu'il était un peu timbré, quoique j'eusse peine à m'expliquer comment, dans ce cas, il habitait chez ma tante. Il était vêtu comme tout le monde, en paletot gris et en pantalon blanc; une montre au gousset et de l'argent dans ses poches; il le faisait même sonner volontiers, comme s'il en était fier.
Jeannette était une jolie fille de dix-neuf à vingt ans, parfaitement propre et bien tenue. Quoique mes observations ne s'étendissent pas plus loin alors, je puis dire tout de suite ce que je ne découvris que par la suite, c'est qu'elle faisait partie d'une série de protégées que ma tante avait prises à son service tout exprès pour les élever dans l'horreur du mariage, ce qui faisait que généralement elles finissaient par épouser le garçon boulanger.
La chambre était aussi bien tenue que ma tante et Jeannette. En posant ma plume, il y a un moment, pour y réfléchir, j'ai senti de nouveau l'air de la mer mêlé au parfum des fleurs. J'ai revu les vieux meubles si soigneusement entretenus, la chaise, la table et l'écran vert qui appartenaient exclusivement à ma tante, la toile qui couvrait le tapis, le chat, les deux serins, la vieille porcelaine, la grande jatte pleine de feuilles de roses sèches, l'armoire remplie de bouteilles, et enfin, ce qui ne s'accordait guère avec le reste, je me suis revu couvert de poussière, étendu sur le canapé et observant curieusement tout ce qui m'entourait.
Jeannette nous avait quittés pour préparer le bain, quand ma tante, à ma grande terreur, changea tout à coup de visage et se mit à crier d'un air indigné et d'une voix étouffée:
«Jeannette, des ânes!»
Sur quoi Jeannette remonta l'escalier de la cuisine, comme si le feu était à la maison, se précipita sur une petite pelouse en dehors du jardin, et détourna deux ânes qui avaient eu l'audace d'y poser le pied, avec des dames sur leur dos, tandis que ma tante sortant aussi en toute hâte, saisissait la bride d'un troisième animal que montait un enfant, l'éloignait de ce lieu respectable et donnait une paire de soufflets à l'infortuné gamin chargé de conduire les ânes, qui avait osé profaner cet endroit consacré.
Je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si ma tante avait des droits bien positifs sur cette petite pelouse, mais elle avait décidé dans son esprit qu'elle lui appartenait, et cela lui suffisait. On ne pouvait pas lui faire de plus sensible outrage que de faire passer un âne sur ce gazon immaculé. Quelque occupation qui pût l'absorber, quelque intéressante que fût la conversation à laquelle elle prenait part, un âne suffisait à l'instant pour détourner le cours de ses idées; elle se précipitait sur lui incontinent. Des seaux d'eau et des arrosoirs étaient toujours prêts dans un coin pour qu'elle pût déverser leur contenu sur les assaillants; il y avait des bâtons en embuscade derrière la porte pour faire des sorties d'heure en heure; c'était un état de guerre permanent. Je soupçonne même que c'était aussi une distraction agréable pour les âniers, ou peut-être encore que les baudets les plus intelligents, sachant ce qui en était, prenaient plaisir, par l'entêtement qui fait le fond de leur caractère, à passer toujours par ce chemin. Je sais seulement qu'il y eut trois assauts pendant qu'on préparait le bain, et que dans le dernier, le plus terrible de tous, je vis ma tante engager la lutte avec un âne roux, âgé d'une quinzaine d'années, et qu'elle lui cogna la tête deux ou trois fois contre la barrière du jardin, avant qu'il eût eu le temps de comprendre de quoi il s'agissait. Ces interruptions me paraissaient d'autant plus absurdes, qu'elle était justement occupée à me donner du bouillon avec une cuiller, convaincue que je mourais véritablement de faim, et que je ne pouvais recevoir de nourriture qu'à très-petites doses. C'est alors que, de temps en temps, au moment où j'avais la bouche ouverte, elle remettait la cuiller dans l'assiette en criant: «Jeannette, des ânes!» et repartait pour résister à l'assaut.
Le bain me fit grand bien. J'avais commencé à sentir des douleurs aiguës dans tous les membres, à la suite des nuits que j'avais passées à la belle étoile, et j'étais si fatigué, si abattu, que j'avais bien de la peine à rester éveillé cinq minutes de suite. Après le bain, ma tante et Jeannette me revêtirent d'une chemise, d'un pantalon appartenant à M. Dick, et m'enveloppèrent dans deux ou trois grands châles. Je devais avoir l'air d'un drôle de paquet, mais, dans tous les cas, c'était un paquet terriblement chaud. Je me sentais très-faible et très-assoupi, et je m'étendis de nouveau sur le canapé, où je m'endormis bientôt.
C'était peut-être un rêve, suite naturelle de l'image qui avait occupé si longtemps mon esprit, mais je me réveillai avec l'impression que ma tante s'était penchée vers moi, qu'elle avait écarté mes cheveux et arrangé l'oreiller qui soutenait ma tête, puis qu'elle m'avait regardé longtemps. Les mots: «Pauvre enfant!» semblaient aussi retentir à mes oreilles, mais je n'oserais assurer que ma tante les eût prononcés, car à mon réveil elle était assise près de la fenêtre, à regarder la mer, cachée derrière son écran mécanique qui tournait à volonté sur son pivot.
Le dîner arriva tout de suite après mon réveil: il se composait d'un pudding et d'un poulet rôti; j'étais assis à table, les jambes un peu retroussées sous moi-même, comme un pigeon à la crapaudine et ne les remuant qu'avec la plus grande difficulté. Mais, comme c'était ma tante qui m'avait ainsi emballé de ses propres mains, je n'osais pas me plaindre. Cependant j'étais extrêmement préoccupé de savoir ce qu'elle allait faire de moi, mais elle mangeait dans le plus profond silence, se bornant à me regarder fixement de temps en temps, et à dire «Miséricorde!» ce qui ne contribuait pas à calmer mes inquiétudes.
La nappe enlevée, on apporta du vin de Xérès, et ma tante m'en donna un verre, puis elle envoya chercher M. Dick, qui arriva aussitôt et prit son air le plus grave quand elle le pria de faire attention à mon histoire, qu'elle me fit raconter graduellement en réponse à une série de questions. Durant mon récit, elle tint les yeux fixés sur M. Dick, qui sans cela se serait endormi, je crois, et quand il essayait de sourire, ma tante le rappelait à l'ordre en fronçant les sourcils.
«Je ne puis concevoir de quelle fantaisie cette pauvre enfant a été prise d'aller se remarier, dit ma tante quand j'eus fini.
-- Peut-être avait-elle de l'amour pour son second mari, suggéra M. Dick.
-- De l'amour! répéta ma tante. Que voulez-vous dire? qu'est-ce qu'elle avait besoin de çà?
-- Peut-être, dit M. Dick d'un air malin, après un moment de réflexion, peut-être que ça lui faisait plaisir.
-- Plaisir, en vérité! répliqua ma tante; un beau plaisir, vraiment, pour cette pauvre enfant, d'aller donner son petit coeur au premier mauvais sujet venu qui ne pouvait manquer de la maltraiter d'une façon ou d'une autre. Que voulait-elle de plus, je vous le demande? Elle avait eu un mari. Elle avait trouvé David Copperfield, qui avait eu la rage des poupées de cire depuis son berceau. Elle avait un enfant (oh! à eux deux ils faisaient bien la paire) quand elle mit au monde celui que voici, ce fameux vendredi soir! Et que voulait-elle de plus, je vous le demande?»
M. Dick secoua la tête mystérieusement comme s'il pensait qu'il n'y avait rien à répondre à ça.
«Elle n'a même pas pu avoir un enfant comme tout le monde, continua ma tante. Qu'a-t-elle fait de la soeur de ce garçon, Betsy Trotwood? il n'en a seulement pas été question! Tenez, ne m'en parlez pas!
M. Dick avait l'air très-effrayé.
«Le petit médecin avec la tête de côté, dit ma tante, Chillip, je crois, un nom comme ça, qu'est-ce qu'il faisait là? il ne savait dire avec sa voix de rouge-gorge que son éternel: «C'est un garçon!» Un garçon! Ah! quels imbéciles que tous ces gens-là!»
La vivacité de l'expression troubla extrêmement M. Dick et moi aussi, à dire le vrai.
«Et puis, comme si cela ne suffisait pas, comme si elle n'avait pas fait assez de tort à la soeur de cet enfant, Betsy Trotwood, reprit ma tante, elle se remarie, elle épouse un meurtrier[4] ou quelque nom comme ça, pour faire tort à son fils. Il fallait qu'elle fût bien enfant de ne pas prévoir ce qui est arrivé, et que son garçon irait un jour errer par le monde comme un vagabond, comme un petit Caïn en herbe; qui sait?»
M. Dick me regarda fixement comme pour reconnaître si je répondais à ce signalement.