Chapter 19
Le jeune homme avait un air insolent qui me déplaisait; je n'aimais pas non plus la manière dont il mâchait un brin de paille tout en parlant, mais le marché était fait; je le fis donc monter dans la chambre que je quittais, il prit la malle, la descendit et la mit dans sa charrette. Je ne me souciais pas de mettre encore l'adresse, de peur que quelque membre de la famille de mon propriétaire ne devinât mes desseins; je priai donc le jeune homme de s'arrêter quand il serait arrivé devant le grand mur de la prison du Banc-du-Roi. À peine avais-je prononcé ces paroles qu'il partit comme si lui, ma malle, la charrette et l'âne étaient tous également piqués de la tarentule, et j'étais hors d'haleine à force de courir et de l'appeler quand je le rejoignis à l'endroit indiqué.
J'étais rouge et agité, et je fis tomber ma demi-guinée de ma poche en prenant la carte: je la mis dans ma bouche pour plus de sûreté, et, en dépit de mes mains tremblantes, j'avais réussi à attacher la carte, à ma satisfaction, quand je reçus un coup sous le menton, du jeune homme aux longues jambes, et je vis ma demi- guinée passer de ma bouche dans sa main.
«Allons! dit le jeune homme en me saisissant par le collet de ma veste, avec une affreuse grimace, affaire de police n'est-ce pas? vous allez vous sauver, n'est-ce pas? Venez à la police, petit misérable, venez à la police.
-- Rendez-moi mon argent, dis-je très-effrayé, et laissez-moi tranquille.
-- Venez à la police, répéta le jeune homme, vous prouverez à la police que c'est à vous.
-- Rendez-moi ma malle et mon argent! m'écriai-je en fondant en larmes.»
Le jeune homme répétait toujours: «Venez à la police,» et il me traînait avec violence près de l'âne comme s'il y avait eu quelque rapport entre cet animal et un magistrat, puis il changea tout à coup d'avis, sauta dans sa charrette, s'assit sur ma malle, et déclarant qu'il allait droit à la police, partit plus vite que jamais.
Je courais après lui de toutes mes forces, mais j'étais hors d'haleine, et je n'aurais pas osé l'appeler quand même je ne l'aurais pas perdu de vue. Je fus vingt fois sur le point d'être écrasé en un quart d'heure. Tantôt j'apercevais mon voleur, tantôt il disparaissait à mes yeux; puis je le revoyais, puis je recevais un coup de fouet de quelque charretier, puis on m'injuriait, je tombais dans la boue, je me relevais pour courir me heurter contre un passant ou pour me précipiter contre un poteau. Enfin, troublé par la chaleur et l'effroi, craignant de voir Londres tout entier se mettre bientôt à ma poursuite, je laissai le jeune homme emporter ma malle et mon argent où il voudrait, et tout essoufflé et pleurant encore, je pris sans m'arrêter le chemin de Greenwich, qui était sur la route de Douvres, à ce que j'avais entendu dire, emportant chez ma tante, miss Betsy, une portion des biens de ce monde presque aussi petite que celle que j'avais apportée, dix ans auparavant, la nuit où ma naissance l'avait si fort courroucée.
CHAPITRE XIII.
J'exécute ma résolution.
Je crois que j'avais quelque vague idée de courir tout le long du chemin jusqu'à Douvres, quand je renonçai à la poursuite du jeune homme, de la charrette et de l'âne pour prendre le chemin de Greenwich. En tous cas, mes illusions s'évanouirent bientôt, et je fus obligé de m'arrêter sur la route de Kent, près d'une terrasse qui était ornée d'une pièce d'eau avec une grande statue assise au milieu et soufflant dans une conque desséchée. Là, je m'assis sur le pas d'une porte, tout épuisé par les efforts que je venais de faire, et si essoufflé que j'avais à peine la force de pleurer ma malle et ma demi-guinée.
Il faisait nuit; pendant que j'étais là à me reposer, j'entendis les horloges sonner dix heures. Mais on était en été et il faisait chaud. Quand j'eus repris haleine, et que je fus débarrassé de la suffocation que j'éprouvais un moment auparavant, je me levai et je repris le chemin de Greenwich. Je n'eus pas un moment l'idée de retourner sur mes pas. Je ne sais si la pensée m'en serait venue, quand il y aurait eu une avalanche au milieu de la route.
Mais l'exiguïté de mes ressources (j'avais trois sous dans ma poche, et je me demande comment ils s'y trouvaient un samedi soir), ne laissait pas que de me préoccuper en dépit de ma persévérance. Je commençais à me figurer un petit article de journal qui annoncerait qu'on m'avait trouvé mort sous une haie, et je marchais tristement, quoique de toute la vitesse de mes jambes, quand je passai près d'une échoppe qui portait un écriteau pour annoncer qu'on achetait les habits d'hommes et de femmes, et qu'on donnait un bon prix des os et des vieux chiffons. La maître de cette boutique était assis sur le seuil de sa porte en manches de chemise, la pipe à la bouche; il y avait une quantité d'habits et de pantalons suspendus au plafond, tout cela n'était éclairé que par deux chandelles, en sorte qu'il avait l'air d'un homme altéré de vengeance, qui avait pendu là ses ennemis, et se repaissait de la vue de leurs cadavres.
L'expérience que j'avais acquise chez mistress Micawber me suggéra à cette vue un moyen d'éloigner un peu le coup fatal. J'entrai dans une petite ruelle, j'ôtai mon gilet, puis le roulant soigneusement sous mon bras, je me présentai à la porte de la boutique:
«Monsieur, lui dis-je, j'ai à vendre au plus juste prix ce gilet; vous conviendrait-il?»
M. Dolloby (au moins, c'était bien le nom inscrit sur son bazar), prit le gilet, posa sa pipe contre le montant de la porte, et entra dans la boutique où je le suivis; là, il moucha les deux chandelles avec ses doigts, puis étendit le gilet sur le comptoir et l'examina, ensuite il l'approcha de la lumière pour l'examiner encore et finit par me dire:
«Quel prix comptez-vous vendre ce petit gilet?
-- Oh! vous savez cela mieux que moi, monsieur, répliquai-je modestement.
-- Je ne peux pas vendre et acheter, dit M. Dolloby, mettez votre prix à ce petit gilet.
-- Quarante sous, serait-ce...?» dis-je timidement après quelque hésitation.
M. Dolloby roula l'objet en question et me le rendit:
«Ce serait faire tort à ma famille, dit-il, que d'en offrir vingt sous.»
Cette manière d'envisager la question m'était désagréable; quel droit avais-je de demander à M. Dolloby de faire tort à sa famille en faveur d'un étranger? Mes besoins étaient si pressants pourtant que je dis que j'accepterais vingt sous si cela lui convenait. M. Dolloby y consentit en grommelant. Je lui souhaitai le bonsoir, et je sortis de la boutique avec vingt sous de plus et mon gilet de moins. Mais, bah! en boutonnant ma veste, cela ne se voyait pas.
À la vérité, je prévoyais bien que la veste devrait suivre le gilet, et que je serais bien heureux d'aller jusqu'à Douvres avec mon pantalon et ma chemise. Mais je n'étais pas aussi préoccupé de cette perspective qu'on aurait pu le croire. Sauf une impression générale que la route était longue et que le propriétaire de l'âne avait eu des torts envers moi, je crois que je n'avais pas un sentiment bien vif de la difficulté de mon entreprise quand je me fus une fois remis en route avec mes vingt sous en poche.
J'avais formé un projet pour passer la nuit, et j'allai le mettre à exécution. Mon plan était de me coucher près du mur de mon ancienne pension, dans un coin où il y avait jadis une meule de foin. Je me figurais que le voisinage de mes anciens camarades me ferait une sorte de société, et qu'il y aurait quelque plaisir à me sentir si près du dortoir où je racontais autrefois des histoires, lors même que les écoliers ne pouvaient pas savoir que j'étais là, et que le dortoir ne me prêterait pas son abri.
La journée avait été rude, et j'étais bien fatigué quand j'arrivai enfin à la hauteur de Blackheath. J'eus un peu de peine à retrouver la maison, mais je découvris bientôt la meule de foin et je me couchai à côté après avoir fait le tour des murs, après avoir regardé à toutes les fenêtres et m'être assuré que l'obscurité et le silence régnaient partout. Je n'oublierai jamais le sentiment d'isolement que j'éprouvai en m'étendant par terre, sans un toit au-dessus de ma tête.
Le sommeil m'atteignit, descendit sur mes yeux, comme il descendit ce soir-là sur tant d'autres créatures abandonnées comme moi, sur tous ceux à qui les portes des maisons étaient fermées et que les chiens poursuivaient de leurs aboiements; je rêvai que j'étais couché dans mon lit à la pension, et que je causais avec mes camarades; puis je me réveillai, et me trouvai assis, le nom de Steerforth sur les lèvres, et regardant avec égarement les étoiles qui brillaient au-dessus de ma tête. Quand je me souvins où j'étais à cette heure indue, je me sentis effrayé sans savoir pourquoi, je me levai et je me mis à marcher. Mais les étoiles pâlissaient déjà, et une faible lueur dans le ciel annonçait la venue du jour; je repris courage, et comme j'étais très-fatigué, je me couchai et je m'endormis de nouveau, tout en sentant pendant mon sommeil un froid perçant; enfin les rayons du soleil et la cloche matinale de la pension qui appelait les écoliers à leurs études ordinaires me réveillèrent. Si j'avais espéré que Steerforth fût encore là, j'aurais erré dans les environs jusqu'à ce qu'il fût sorti tout seul, mais je savais qu'il avait quitté la pension depuis longtemps. Traddles pouvait bien y être encore, mais je n'en étais pas sûr, et je n'avais pas assez de confiance dans sa discrétion ou son adresse pour lui faire part de ma situation, quelque bonne opinion que j'eusse de son coeur. Je m'éloignai donc pendant que mes anciens camarades se levaient, je pris la longue route poudreuse que l'on m'avait indiquée comme la route de Douvres, du temps que je faisais partie des élèves de M. Creakle, quoi que je ne pusse guère deviner alors qu'on pourrait me voir un jour voyager ainsi par ce chemin.
Comme cette matinée du dimanche différait de celles que j'avais passées jadis à Yarmouth! L'heure venue, j'entendis en marchant sonner les cloches des églises, je rencontrai les gens qui s'y rendaient, puis je passai devant la porte de quelques églises pendant le culte; les chants retentissaient sous ce beau soleil, et le bedeau qui se tenait à l'ombre du porche, ou qui était assis sous les funèbres, s'essuyant le front, me regardait de travers en me voyant passer, sans m'arrêter. La paix et le repos des dimanches du temps passé régnaient partout, excepté dans mon coeur. Je me sentais accuser et dénoncer aux fidèles observateurs de la loi du dimanche par la poussière qui me couvrait, et par mes cheveux en désordre. Sans le tableau toujours présent à mes yeux de ma mère dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, assise auprès du feu et pleurant, et de ma tante s'attendrissant un moment sur elle, je ne sais si j'aurais eu le courage de marcher jusqu'au lendemain. Mais cette création de mon imagination marchait devant moi et je la suivais.
J'avais franchi ce jour-là un espace de neuf lieues sur la grande route, et j'étais épuisé, n'ayant pas l'habitude de ce genre de fatigue. Je me vois encore, à la tombée de la nuit, traversant le pont de Rochester et mangeant le pain que j'avais réservé pour mon souper. Une ou deux petites maisons ayant pour enseigne: «On loge à pied et à cheval,» m'offraient de grandes tentations, mais je n'osais pas dépenser les quelques sous qui me restaient encore, et d'ailleurs j'avais peur des figures suspectes des gens errants que j'avais rencontrés et dépassés. Je ne demandai donc d'abri qu'au ciel, comme la nuit précédente, et j'arrivai à grand'peine à Chatham, qui, la nuit, présente une fantasmagorie de chaux, de ponts-levis et de vaisseaux démâtés à l'ancre dans une rivière boueuse; je me glissai le long d'un rempart couvert de gazon qui donnait sur une ruelle, et je me couchai près d'un canon. La sentinelle qui était de garde marchait de long en large, et, rassuré par sa présence, quoiqu'elle ne se doutât pas plus de mon existence que mes camarades ne la soupçonnaient la veille au soir, je dormis profondément jusqu'au matin.
En me réveillant, mes membres étaient si raides et mes pieds si endoloris, j'étais tellement étourdi par le roulement des tambours et le bruit des pas des soldats qui semblaient m'entourer de toutes parts, que je sentis que je ne pourrais pas aller loin ce jour-là, si je voulais avoir la force d'arriver au bout de mon voyage. En conséquence, je descendis une longue rue étroite, décidé à faire de la vente de ma veste la grande affaire de ma journée. Je l'ôtai pour apprendre à m'en passer, et la mettant sous mon bras, je commençai ma tournée d'inspection de toutes les boutiques de revendeurs.
L'endroit était bien choisi pour vendre une veste: les marchands de vieux habits étaient nombreux et se tenaient presque tous sur le seuil de leur porte pour attendre les pratiques. Mais la plupart d'entre eux avaient dans leurs étalages un ou deux habits d'officier avec les épaulettes, et intimidé par la splendeur de leurs marchandises, je me promenai longtemps avant d'offrir ma veste à personne.
Cette modestie reporta mon attention sur les boutiques de hardes à l'usage des matelots, et sur les magasins du genre de celui de M. Dolloby; il y aurait eu trop d'ambition à m'adresser aux négociants d'un ordre plus relevé. Enfin je découvris une petite boutique dont l'aspect me parut favorable, au coin d'une petite ruelle qui se terminait par un champ d'orties entouré d'une barrière chargée d'habits de matelots que la boutique ne pouvait contenir, le tout entremêlé de vieux fusils, de berceaux d'enfants, de chapeaux de toile cirée et de paniers remplis d'une telle quantité de clefs rouillées, qu'il semblait que la collection en fut assez riche pour ouvrir toutes les portes du monde.
Je descendis quelques marches avec un peu d'émotion pour entrer dans cette boutique qui était petite et basse, et à peine éclairée par une fenêtre étroite qu'obscurcissaient des habits suspendus tout le long. Le coeur me battait, et mon trouble augmenta quand un vieillard affreux, avec une barbe grise, sortit précipitamment de son antre, derrière la boutique, et me saisit par les cheveux. Il était horrible à voir, et vêtu d'un gilet de flanelle très- sale, qui sentait terriblement le rhum. Son lit, couvert d'un lambeau d'étoffe déchirée, était placé dans le trou qu'il venait de quitter, et qu'éclairait une autre petite fenêtre par laquelle on apercevait encore un champ d'orties où broutait un âne boiteux.
«Qu'est-ce que vous voulez? cria le vieillard d'un ton féroce Oh! mes yeux, mes membres! qu'est-ce que vous voulez? Oh! mes poumons, mon estomac! qu'est-ce que vous voulez? Oh! Gocoo! Gocoo!»
Je fus si épouvanté par ces paroles, et surtout par cette dernière manifestation de son émotion, qui ressemblait à une sorte de râle inconnu, que je ne pus rien répondre, sur quoi le vieillard, qui me tenait toujours par les cheveux, reprit:
«Oh! qu'est-ce que vous voulez? Oh! mes yeux, mes membres! qu'est- ce que vous voulez? Oh! mes poumons, mon estomac! que voulez-vous? Oh! Gocoo,» et il poussa ce dernier cri avec une telle énergie que les yeux lui sortaient de la tête.
-- C'était pour savoir, dis-je en tremblant, si vous ne voudriez pas acheter une veste.
-- Oh! voyons la veste, cria le vieillard. Oh! j'ai le coeur en feu! voyons la veste. Oh! mes yeux, mes membres! montrez-moi cette veste.»
Là dessus il lâcha mes cheveux, et de ses mains tremblantes, qui ressemblaient aux serres d'un oiseau monstre, il ajusta sur son nez une paire de lunettes qui faisaient paraître ses yeux plus rouges encore.
«Oh! combien demandez-vous de cette veste? cria le vieillard après l'avoir examinée. Oh! Gocoo! combien en demandez-vous?
-- Trois shillings, répondis-je en me remettant un peu.
-- Oh! mes poumons, mon estomac! non, cria le vieillard. Oh! mes yeux; non! Oh! mes membres; non! deux shillings Gocoo!»
Toutes les fois qu'il poussait cette exclamation, les yeux semblaient prêts à lui sortir de la tête, et il prononçait toutes ses phrases sur une espèce d'air toujours le même, assez semblable à un coup de vent qui commence doucement, grossit, grossit, et finit par s'apaiser en grondant.
«Eh bien! dis-je, enchanté d'avoir fini le marché, j'accepte deux shillings.
-- Oh! mon estomac! cria le vieillard en jetant la veste sur une planche. Allez-vous-en. Oh! mes poumons! sortez de la boutique. Oh! mes yeux, mes membres! Gocoo! Ne demandez pas d'argent; faisons plutôt un troc.»
Je n'ai jamais été si effrayé de ma vie; mais je lui dis humblement que j'avais besoin d'argent, et que tout autre objet me serait inutile; seulement que je l'attendrais à la porte puisqu'il le désirait, et que je n'avais aucune envie de le presser. Je sortis donc de la boutique, et je m'assis à l'ombre dans un coin. Le temps s'écoula, le soleil m'atteignit dans ma retraite, puis disparut de nouveau, et j'attendais toujours mon argent.
J'espère, pour l'honneur de la corporation, qu'il n'y a jamais eu de fou, ni d'ivrogne pareil dans le négoce des vieux habits. Il était connu dans les environs comme jouissant de la réputation d'avoir vendu son âme au diable, à ce que j'appris bientôt par les visites qu'il recevait de tous les petits garçons du voisinage, qui faisaient à chaque instant irruption dans sa boutique, en lui criant, au nom de Satan, d'apporter son or.
«Tu n'es pas pauvre, Charlot, tu le sais bien; tu as beau dire. Montre-nous ton or. Montre-nous l'or que le diable t'a donné en échange de ton âme. Allons! va chercher dans ta paillasse, Charlot. Tu n'as qu'à la découdre, et nous donner ton or.»
Ces cris, accompagnés de l'offre d'un couteau pour accomplir l'opération, l'exaspéraient à un tel degré qu'il passait toute sa journée à se précipiter sur les petits garçons, qui se débattaient contre lui, puis s'échappaient de ses mains. Parfois, dans sa rage, il me prenait pour l'un d'entre eux, et se jetait sur moi en me faisant des grimaces comme s'il allait me mettre en pièces; puis, me reconnaissant à temps, il rentrait dans la boutique et s'étendait sur son lit, à ce qu'il me semblait d'après la direction de la voix; là il hurlait sur son ton ordinaire la _Mort de Nelson_, en plaçant un oh! avant chaque vers de la complainte, et en parsemant le tout d'innombrables Gocoos. Pour mettre le comble à mes malheurs, les petits garçons des environs, me croyant attaché à l'établissement, vu la persévérance avec laquelle je restais, à moitié vêtu, assis devant la porte, me jetaient des pierres en me disant des injures tout le long du jour.
Il fit encore plusieurs efforts pour me persuader de consentir à un échange; une fois il apparut avec une ligne à pécher, une autre fois avec un violon; un chapeau à trois cornes et une flûte me furent successivement offerts. Mais je résistai à toutes ces ouvertures, et je restai devant sa porte, désespéré, le conjurant, les larmes aux yeux, de me donner mon argent ou ma veste. Enfin il commença à me payer sou par sou, et il se passa deux heures avant que nous fussions arrivés à un shilling.
«Oh! mes yeux, mes membres! se mit-il alors à crier en avançant son hideux visage hors de la boutique. Voulez-vous vous arranger de deux pence de plus?
-- Je ne peux pas, répondis-je, je mourrais de faim.
-- Oh! mes poumons, mon estomac; trois pence.
-- Je ne marchanderais pas plus longtemps pour quelques sous, si je pouvais, lui dis-je; mais j'ai besoin de cet argent.
-- Oh! Go...coo! (Il est impossible de rendre l'expression qu'il mit à cette exclamation, caché comme il était derrière le montant de la porte, et ne laissant voir que son rusé visage); voulez-vous partir pour quatre pence?»
J'étais si épuisé et si fatigué que j'acceptai de guerre lasse, et prenant l'argent dans ses serres en tremblant un peu, je m'éloignai un moment avant le coucher du soleil, ayant plus grand faim et plus grand soif que jamais. Mais je me remis bientôt complètement, grâce à une dépense de six sous; et reprenant courageusement mon voyage, je fis trois lieues dans la soirée.
Je trouvai un abri pour la nuit sous une nouvelle meule de foin, et j'y dormis profondément, après avoir lavé mes pieds endoloris dans un ruisseau voisin, et les avoir enveloppés de feuilles fraîches. Quand je me remis en route le lendemain matin, je vis se déployer de toutes parts des vergers et des champs de houblon, la saison était assez avancée pour que les arbres fussent déjà couverts de pommes mûres, et la récolte du houblon commençait dans quelques endroits. La beauté des champs me séduisit infiniment, et je décidai dans mon esprit que je coucherais ce soir-là au milieu des houblons, m'imaginant sans doute que je trouverais une agréable compagnie dans cette longue perspective d'échalas entourée de gracieuses guirlandes de feuilles.
Je fis ce jour-là plusieurs rencontres qui m'inspirèrent une terreur dont le souvenir est encore vivant dans mon esprit. Parmi les gens errant par les chemins, je vis plusieurs misérables qui me regardèrent d'un air féroce, et me rappelèrent quand je les eus dépassés, en me disant de venir leur parler et quand je commençai à courir pour me sauver, ils me jetèrent des pierres. Je me souviens surtout d'un jeune homme, chaudronnier ambulant, je suppose, d'après son soufflet et son réchaud; une femme l'accompagnait, et il me regarda d'un air si farouche, et me cria d'une voix si terrible de revenir sur mes pas que je m'arrêtai et me retournai.
«Venez ici, quand on vous appelle, dit le chaudronnier, ou je vous tue sur place.»
Je pris le parti de m'approcher. En les examinant de plus près, et en regardant le chaudronnier pour essayer de l'attendrir, je m'aperçus que la femme avait un coup à la tête.
«Où allez-vous? dit le chaudronnier en empoignant le devant de ma chemise de sa main noircie.
-- Je vais à Douvres, dis-je.
-- D'où venez-vous? me dit-il, en donnant un tour de main dans ma chemise, pour être plus sûr de ne pas me laisser échapper.
-- Je viens de Londres.
-- Pourquoi faire? dit le chaudronnier? N'êtes vous pas un petit filou?
-- Non.
-- Ah! vous ne voulez pas en convenir. Encore un non et je vous casse la tête!»
Il fit avec la main qui était libre le geste de me frapper, puis il me regarda des pieds à la tête.
«Avez-vous sur vous le prix d'un pot de bière, dit le chaudronnier; en ce cas, donnez-le vite, avant que je vous le prenne.»
J'aurais certainement cédé, si je n'avais pas rencontré le regard de la femme, qui me fit un signe de tête imperceptible, et je vis ses lèvres s'agiter comme pour me dire:
«Non.»
«Je suis très-pauvre, lui dis-je en essayant de sourire: je n'ai point d'argent.
-- Allons! qu'est-ce que cela signifie? dit le chaudronnier en me regardant d'un air si farouche que je crus un moment qu'il voyait mon argent à travers ma poche.
-- Monsieur... balbutiai-je.
-- Qu'est-ce que cela veut dire? reprit le chaudronnier, vous portez la cravate de soie de mon père. Ôtez cela, un peu vite,» et il m'enleva la mienne en un tour de main, puis la jeta à la femme.
Elle se mit à rire, comme si elle prenait cela pour une plaisanterie, et me rejetant la cravate, elle me fit un nouveau petit signe de tête, et ses lèvres formèrent le mot: «Allez!» Avant que je pusse obéir, le chaudronnier arracha la cravate de mes mains avec tant de brutalité qu'il me repoussa en arrière comme une feuille, la noua autour de son cou, puis se retournant en jurant vers la femme, la renversa par terre. Je n'oublierai jamais ce que j'éprouvai en la voyant tomber sur le pavé de la route, où elle resta étendue. Son bonnet était tombé de la violence du choc, et ses cheveux étaient souillés de poussière. Quand je fus un peu plus loin je me retournai encore, et je la vis assise sur le bord du chemin, essuyant avec un coin de son châle le sang qui coulait de son visage, pendant qu'il la précédait sur la route.