David Copperfield - Tome I

Chapter 15

Chapter 154,037 wordsPublic domain

Cette citation, empruntée à la question même de M. Barkis, était si bien placée et nous amusa tant que nos éclats de rire durèrent jusqu'au moment où nous nous trouvâmes en vue de la maison de M. Peggotty.

Elle n'avait pas changé, sauf que je la trouvai peut-être un peu plus petite: et mistress Gummidge était debout à la porte, comme si elle n'avait pas bougé de là depuis ma dernière visite. L'intérieur n'avait pas subi plus de changements que l'extérieur. Le petit vase bleu de ma chambre était toujours rempli de plantes marines. Je fis un tour sous le hangar, et j'y retrouvai dans leur coin accoutumé les homards, les crabes, les langoustes, formant, comme par le passé, une masse compacte, et toujours possédés du même désir de pincer les doigts à tout l'univers. Mais je n'apercevais pas Émilie, je demandai à M. Peggotty où je pourrais la trouver.

«Elle est à l'école, monsieur, dit M. Peggotty en s'essuyant le front, après avoir déposé la malle de sa soeur; elle va revenir, ajouta-t-il en regardant la vieille horloge, d'ici à vingt minutes, une demi-heure au plus; nous nous apercevons tous de son absence, je vous en réponds.»

Mistress Gummidge soupira.

«Allons, allons, mère Gummidge! cria M. Peggotty.

-- Je le sens plus que tout autre, dit mistress Gummidge; je suis une pauvre femme perdue, sans ressource, et c'était la seule personne avec laquelle je n'eusse pas de contrariété.»

Mistress Gummidge, toujours gémissant et secouant la tête, se mit à souffler le feu. M. Peggotty se tourna de notre côté, pendant qu'elle était ainsi occupée, et me dit à voix basse en mettant sa main devant sa bouche: «C'est le vieux!» Ce qui me fit supposer avec raison que l'humeur de mistress Gummidge n'avait fait aucun progrès depuis ma dernière visite.

La maison était, ou du moins elle devait être aussi charmante que par le passé, et pourtant elle ne me produisait pas la même impression. J'étais un peu désappointé. Peut-être cela venait-il de ce que la petite Émilie n'y était pas. Je savais le chemin qu'elle devait prendre, et je me trouvai bientôt en route pour aller au devant d'elle.

Au bout d'un moment, j'aperçus de loin quelqu'un que je reconnus bientôt, c'était Émilie. Elle avait grandi, mais elle était petite encore. Quand elle approcha, et que je vis ses yeux plus bleus que jamais, son visage plus radieux que par le passé, et toute sa personne plus jolie et plus attrayante, j'éprouvai une étrange sensation, qui me donna l'idée de faire semblant de ne pas la reconnaître, et de passer tout droit comme si je regardais quelque chose dans le lointain. J'en ai fait autant plus d'une fois depuis dans ma vie, si je ne me trompe. La petite Émilie ne s'en inquiétait guère. Elle me voyait bien, mais au lieu de se retourner et de m'appeler, elle se mit à courir en riant. Cela m'obligea de courir après elle; mais elle allait si vite, que nous étions tout près de la chaumière quand je vins à bout de la rattraper.

«Ah! c'est vous? dit-elle.

-- Mais vous le saviez bien que c'était moi, Émilie.

-- Et vous, vous ne saviez peut-être pas qui j'étais?» dit Émilie.

J'allais l'embrasser, mais elle mit ses mains sur ses lèvres, en me disant qu'elle n'était plus un petit enfant, et elle s'enfuit dans la maison en riant plus fort que jamais.

Elle semblait s'amuser à me taquiner, et ce changement dans ses manières m'étonnait beaucoup. La table était mise, la vieille petite caisse était à sa place accoutumée, mais au lieu de venir s'asseoir à côté de moi, elle alla se placer auprès de mistress Gummidge qui gémissait toujours, et quand M. Peggotty lui demanda pourquoi, elle secoua ses cheveux sur sa figure, et ne répondit qu'en riant.

«C'est un petit chat, dit M. Peggotty en la caressant doucement.

-- Oui, c'est un petit chat! s'écria Ham, oui M. David, oui!» et il la regardait en éclatant de rire avec un mélange d'admiration et de ravissement, qui lui rendait la figure rouge comme une fraise.

Le fait est que tout le monde gâtait la petite Émilie, et M. Peggotty plus que personne; elle lui faisait faire tout ce qu'elle voulait, rien qu'en approchant sa joue de ses gros favoris. Du moins c'était mon opinion quand je la voyais le caresser, et je trouvais que M. Peggotty avait bien raison; elle était si affectueuse et si douce, elle avait des regards à la fois si fins et si timides, qu'elle me gagna le coeur plus que jamais.

Elle était aussi très-compatissante, et quand M. Peggotty, tout en fumant sa pipe le soir auprès du feu, fit une allusion à la perte que je venais de faire, les yeux d'Émilie se remplirent de larmes, et elle me regarda avec tant de bonté de l'autre côté de la table, que j'en fus très-reconnaissant.

«Ah! dit M. Peggotty en prenant dans sa main les boucles de sa petite Émilie et en les laissant retomber une à une; voilà une orpheline, voyez-vous, monsieur! et voilà un orphelin! continua M. Peggotty en donnant à Ham du revers de son poing un coup vigoureux dans la poitrine, quoiqu'il n'en ait guère l'air.

-- Si je vous avais pour tuteur, monsieur Peggotty, dis-je en secouant la tête, je crois que je ne me sentirais guère orphelin non plus.

-- Bien dit, monsieur David! s'écria Ham avec enthousiasme. Hourra! Bien dit! Vous avez bien raison!» et il rendit à M. Peggotty son coup de poing, pendant que la petite Émilie se leva pour embrasser M. Peggotty.

«Et comment va votre ami, monsieur? me demanda M. Peggotty.

-- M. Steerforth? dis-je.

-- Ah! voilà le nom, cria M. Peggotty se tournant vers Ham; je savais bien que c'était quelque chose comme ça.

-- Mais vous disiez que c'était Rudderford, s'écria Ham en riant.

-- Eh bien! riposta M. Peggotty, je n'en étais déjà pas si loin. S'il n'y a pas du _rude_, il y a du _fort_ tout de même. Comment va-t-il?

-- Il était en très-bon état quand je l'ai quitté, monsieur Peggotty.

-- Voilà un ami! dit M. Peggotty en secouant sa pipe. Parlez-moi d'un ami comme celui-là! Ma foi, ça fait plaisir à voir.

-- Il a une belle figure, n'est-ce pas? car mon coeur s'échauffait en entendant faire son éloge.

-- Une belle figure? dit M. Peggotty, je crois bien; il se tient là, devant vous, comme... je ne sais pas quoi. Il a l'air si décidé!

-- Oui, c'est précisément son caractère, repris-je à mon tour; brave comme un lion, et la franchise même, monsieur Peggotty.

-- Et je suppose, continua M. Peggotty, en me regardant à travers la fumée de sa pipe, que lorsqu'il s'agit d'apprendre dans les livres, il passe devant tout le monde?

-- Oui! dis-je avec ravissement, il sait tout; on ne se figure pas combien il a d'esprit.

-- Voilà un ami! murmurait M. Peggotty en branlant gravement la tête.

-- Rien ne lui donne de peine, continuai-je. Il n'a qu'à regarder une leçon pour la savoir; il joue aux barres mieux que personne; il vous rendra autant de pions que vous voudrez aux dames, et encore il vous battra aisément.»

M. Peggotty secoua de nouveau la tête, comme pour dire: «Certainement qu'il vous battra.»

-- Et il parle si bien! il n'a pas son pareil. Je voudrais seulement que vous pussiez l'entendre chanter, monsieur Peggotty.»

M. Peggotty fit un nouveau mouvement de tête, comme pour dire: «Je n'en doute pas.»

-- Et puis, il est si généreux, si bon, continuai-je, entraîné par mon sujet favori, qu'on ne peut pas dire de lui tout le bien qu'il mérite. Pour moi, je ne pourrai jamais être assez reconnaissant de la protection qu'il m'a accordée, quand j'étais si loin de lui par mon âge et par mes études.»

Je parlais ainsi très-vivement quand mon regard tomba sur la petite Émilie qui se penchait en avant sur la table pour m'écouter avec la plus profonde attention, sans respirer, ses yeux bleus brillant comme des étoiles, et ses joues couvertes de rougeur. Elle était si jolie et elle avait l'air si étonnamment sérieuse, que je m'arrêtai tout étonné, ce qui fit que tout le monde la regarda en même temps, et se mit à rire.

«Émilie est comme moi, dit Peggotty, elle voudrait le voir.»

Émilie se troubla quand elle vit qu'on la regardait; elle baissa la tête et rougit très-fort. Puis jetant un coup d'oeil à travers ses boucles éparpillées, elle s'aperçut que nos yeux étaient encore attachés sur elle (pour mon compte, je l'aurais volontiers regardée pendant une heure); elle s'enfuit et ne revint que lorsqu'il fut temps de se coucher.

J'occupais mon ancien petit lit à la poupe du bateau, où le vent sifflait comme autrefois. Mais je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il gémissait sur ceux qui n'étaient plus, et au lieu de m'imaginer, comme par le passé, que la mer monterait pendant la nuit et mettrait le bateau à flot, je me disais que la mer était venue depuis le temps où j'avais entendu le bruit du vent sur les vagues, et qu'elle avait emporté le bonheur de ma vie. Je me rappelle que lorsque le vent et la mer se calmèrent un peu, je demandai à Dieu dans ma prière de me faire la grâce de grandir pour épouser la petite Émilie; sur quoi je m'endormis tranquillement.

Les jours s'écoulaient à peu près comme par le passé; seulement, et c'était une grande différence, la petite Émilie se promenait rarement avec moi sur la plage. Elle avait des leçons à apprendre, de l'ouvrage à faire, et elle était absente la plus grande partie de la journée. Mais je sentais que, même sans ces obstacles, nous n'aurions pu jouir de la promenade comme autrefois. Émilie avait beau être capricieuse et pleine de fantaisies comme un enfant, ce n'était plus une petite fille, c'était plutôt une petite femme. Il me semblait que cette seule année avait établi une grande différence entre nous. Elle avait de l'amitié pour moi, mais elle me plaisantait et me faisait endêver; quand j'allais au-devant d'elle, elle prenait un autre chemin et je la trouvais sur le seuil de la porte, riant de toutes ses forces, au moment où j'arrivais très-désappointé. Le meilleur moment de la journée était celui où elle travaillait à l'aiguille; je m'asseyais à ses pieds et je lui faisais la lecture. Il me semble encore que je n'ai jamais vu le soleil aussi brillant que pendant ces beaux jours d'avril, que je n'ai jamais rencontré une petite créature aussi ravissante que celle qui travaillait assise sur le seuil de la porte du vieux bateau, et que je n'ai jamais trouvé depuis le ciel aussi pur, la mer aussi bleue, ni les vaisseaux voguant au loin aussi dorés par le soleil.

Le premier soir après notre arrivée, M. Barkis apparut, l'air très-gauche et très-embarrassé; il portait un mouchoir noué par les coins et rempli d'oranges. Comme il n'avait fait aucune allusion à cette partie de sa propriété, on supposa, après son départ, qu'il avait oublié son paquet, et Ham courut après lui pour le lui rendre, mais il revint avec une déclaration que les oranges étaient pour Peggotty. Depuis lors, il apparut régulièrement tous les soirs, exactement à la même heure, toujours avec un petit paquet dont il ne parlait jamais et qu'il déposait derrière la porte en l'ouvrant. Les offrandes étaient de l'espèce la plus variée et la plus extraordinaire. Je me souviens, entre autres, d'une énorme pelote, d'un boisseau de pommes, d'une paire de boucles d'oreilles en jais, d'une provision d'oignons d'Espagne, d'une boîte de dominos, enfin d'un serin avec sa cage, et d'un jambon mariné.

M. Barkis faisait sa cour, il me semble, d'une manière très- particulière. Il parlait à peine, et restait assis près du feu dans la même attitude que dans sa carriole, en regardant fixement Peggotty qui travaillait en face de lui. Un soir, inspiré, je suppose, par l'amour, il s'empara d'un bout de bougie qu'elle employait à cirer son fil, et le mit précieusement dans la poche de son gilet. Depuis lors, sa grande joie consistait à produire le morceau de cire quand Peggotty en avait besoin, et quoiqu'à moitié fondu et généralement collé au fond de sa poche, il en reprenait soigneusement possession dès que Peggotty avait fini son opération. Il avait l'air très-heureux, et ne se croyait évidemment pas obligé de parler. Même quand il allait se promener avec Peggotty sur la plage, il ne se donnait pas beaucoup de mal pour entretenir la conversation; il se contentait de lui demander de temps en temps si elle était tout à fait bien; je me rappelle que parfois, après son départ, Peggotty jetait son tablier sur sa tête et riait pendant une demi-heure. Le fait est que nous nous en amusions tous plus ou moins, à l'exception de cette malheureuse mistress Gummidge, à qui son mari avait probablement fait la cour dans le temps exactement de la même façon, car les manières de M. Barkis rappelaient constamment «le vieux» à son souvenir.

La fin de ma visite approchait quand nous fûmes prévenus que Peggotty et M. Barkis allaient prendre ensemble un jour de congé, et que je devais les accompagner avec Émilie. Je dormis à peine la nuit précédente, dans l'attente d'une journée entière à passer avec elle. Nous étions tous sur pied de bonne heure, et nous n'avions pas fini de déjeuner quand M. Barkis apparut au loin, conduisant sa carriole pour emmener l'objet de ses affections.

Peggotty était vêtue de deuil comme à l'ordinaire, mais M. Barkis était resplendissant; il portait un habit bleu tout battant neuf; le tailleur lui avait fait si bonne mesure que les parements des manches rendaient des gants inutiles, même par un temps très- froid; quant au collet, il était si haut qu'il relevait ses cheveux par derrière et les faisait tenir tout droits. Ses boutons de métal étaient de la plus grande dimension. Un pantalon gris et un gilet jaune complétaient la toilette de M. Barkis, que je regardais comme un modèle d'élégance.

Quand nous fûmes hors de la maison, j'aperçus M. Peggotty tenant à la main un vieux soulier qu'il voulait faire lancer après nous pour nous porter bonheur, et il l'offrait dans ce but à mistress Gummidge.

«Non, il vaut mieux que ce soit une autre personne, Daniel, dit mistress Gummidge. Je suis une pauvre créature perdue sans ressource, et tout ce qui me rappelle qu'il y a des créatures qui ne sont pas perdues sans ressource et seules au monde comme moi, me contrarie trop.

-- Allons, ma vieille dit M. Peggotty, prenez le soulier et jetez- le.

-- Non, Daniel, répondit mistress Gummidge en gémissant et en secouant la tête; si je sentais les choses moins vivement, à la bonne heure! Vous n'êtes pas comme moi, Daniel; rien ne vous contrarie et vous ne contrariez personne, il vaut mieux que ce soit vous.»

Ici Peggotty, qui avait embrassé tout le monde d'un air un peu troublé, cria de la carriole où nous étions tous (Émilie et moi sur deux petites chaises), que c'était à mistress Gummidge de jeter le soulier. Elle s'y décida enfin, mais je suis fâché de dire qu'elle gâta légèrement l'air de fête de notre départ en fondant immédiatement en larmes, après quoi elle se laissa tomber dans les bras de Ham en déclarant qu'elle savait bien qu'elle était un grand embarras, et qu'il vaudrait mieux la porter tout de suite à l'hôpital. Je trouvais ça très-raisonnable et j'aurais approuvé Ham de lui rendre ce petit service. Mais nous voilà en route pour notre partie de plaisir. M. Barkis s'arrêta bientôt à la porte d'une église, il attacha le cheval aux barreaux de la grille, puis entra avec Peggotty, me laissant seul avec Émilie dans la carriole. Je saisis cette occasion pour passer mon bras autour de sa taille, et pour lui proposer, puisque je devais sitôt la quitter, de prendre le parti d'être très-tendres l'un pour l'autre et très-heureux tout le jour. Elle y consentit, et me permit même de l'embrasser; à la suite de cette faveur, je m'enhardis jusqu'à lui dire (je m'en souviens encore) que je n'aimerais jamais une autre femme, et que j'étais décidé à verser le sang de quiconque prétendrait à son affection.

C'est pour le coup que la petite Émilie s'amusa à mes dépens. Il fallait voir ses prétentions d'être infiniment plus âgée et plus raisonnable que moi, ce qui faisait dire à la charmante petite fée que j'étais «un petit nigaud!» Puis elle se mit à rire si gaiement que j'oubliai le chagrin de m'entendre donner un nom si méprisant, tout entier au plaisir de la voir.

M. Barkis et Peggotty restèrent bien longtemps dans l'église, mais ils revinrent enfin, et on prit le chemin de la campagne. En route, M. Barkis se retourna vers moi, et me dit avec un regard malin dont je ne l'aurais pas cru capable:

«Quel nom avais-je donc écrit dans la carriole?

-- Clara Peggotty, répondis-je.

-- Et quel nom faudrait-il écrire maintenant, si j'avais un canif?

-- Est-ce toujours Clara Peggotty?

-- Clara Peggotty Barkis!» et il partit d'un éclat de rire qui ébranlait les parois de la carriole.

En un mot, ils étaient mariés; voilà pourquoi ils étaient entrés dans l'église. Peggotty était décidée à ce que tout se passât sans bruit, et le bedeau avait été le seul témoin de la cérémonie. Elle fut un peu confuse d'entendre M. Barkis annoncer si brusquement leur union, et elle ne pouvait se lasser de m'embrasser pour me prouver que son affection pour moi n'avait rien perdu. Mais elle se remit bientôt et me dit qu'elle était enchantée que ce fût une affaire finie.

Nous nous arrêtâmes à une petite auberge sur une route de traverse; on nous y attendait; le dîner fut très-gai et la journée se passa de la manière la plus satisfaisante. Peggotty se serait mariée tous les jours depuis dix ans qu'elle n'aurait pu avoir l'air plus à son aise, elle était tout à fait comme à l'ordinaire; elle sortit avec Émilie et moi pour se promener avant le thé, tandis que M. Barkis fumait philosophiquement, heureux et content, je suppose, du plaisir de contempler son bonheur en perspective. En tous cas, ses réflexions contribuèrent à réveiller son appétit, car je me rappelle que, bien qu'il eût mangé beaucoup de porc frais et de légumes, qu'il eût dépêché un poulet ou deux à dîner, il fut obligé de demander une tranche de lard avec son thé, et qu'il en fit disparaître un bon morceau sans aucune émotion.

J'ai souvent pensé depuis que c'était un jour de noces bien innocent et peu conforme aux habitudes reçues. Nous reprîmes nos places dans la carriole, quand il fit nuit, et pendant la route nous regardions les étoiles; c'était moi qui étais le démonstrateur en titre et qui ouvrais à M. Barkis des horizons inconnus. Je lui dis tout ce que je savais; il aurait cru volontiers tout ce qui aurait pu me passer par la tête, tant il était convaincu de l'étendue de mon intelligence: il alla même jusqu'à déclarer à sa femme, moi présent, que j'étais un petit Roschius; je compris qu'il voulait dire par là que j'étais un petit prodige.

Le sujet des étoiles épuisé, on plutôt les facultés de compréhension de M. Barkis arrivées à leur terme, la petite Émilie s'enveloppa avec moi dans un vieux manteau qui nous abrita pendant le reste du voyage. Ah! je l'aimais bien! Quel bonheur me disais- je, si nous étions mariés, et si nous allions vivre dans les champs, au milieu des arbres, sans jamais vieillir, sans jamais en savoir davantage, toujours enfants, toujours vaguant, en nous donnant la main, dans les prairies pleines de fleurs, par un beau soleil, posant notre tête la nuit tout près l'un de l'autre sur un lit de mousse, pour dormir d'un sommeil pur et paisible, en attendant que nous fussions enterrés par les petits oiseaux après notre mort! Ce tableau fantastique, bien éloigné du monde réel, brillant de l'éclat de notre innocence, et aussi vague que les étoiles au-dessus de nos têtes, me trotta dans la tête tout le long du chemin. Je suis bien aise de penser que Peggotty avait pour compagnons le jour de son mariage deux coeurs aussi candides que celui de la petite Émilie et le mien. Les Amours et les Grâces, cortège indispensable et classique du dieu d'Hymen, n'auraient pas mieux fait.

Nous arrivâmes donc heureusement à la porte du vieux bateau; là M. et mistress Barkis nous dirent adieu, pour prendre le chemin de leur demeure. Je sentis alors pour la première fois que j'avais perdu Peggotty. J'aurais eu le coeur bien gros ce soir-là si j'avais reposé ma tête sous un autre toit que celui qui abritait la petite Émilie.

M. Peggotty et Ham savaient aussi bien que moi ce que j'éprouvais, et m'attendaient à souper avec leurs visages honnêtes et affectueux pour chasser mes tristes pensées. La petite Émilie, de son côté, vint s'asseoir sur la caisse qui nous servait de siège. Ce fut la seule fois pendant tout mon séjour, et ce fut aussi la charmante clôture de cette charmante journée.

Ce soir-là, c'était marée montante, et peu de temps après notre coucher, M. Peggotty et Ham sortirent pour pêcher. Je me sentais tout fier de rester dans cette maison solitaire pour protéger mistress Gummidge et la petite Émilie; je ne demandais qu'à voir un lion ou un serpent, ou tout autre animal farouche venir nous attaquer, pour avoir l'honneur de le détruire et me couvrir ainsi de gloire. Mais les monstres n'ayant pas choisi ce soir-là la plage de Yarmouth pour lieu de leur promenade, j'y suppléai de mon mieux en rêvant dragons toute la nuit.

Le matin vint et Peggotty aussi: elle m'appela par la fenêtre comme de coutume, comme si M. Barkis le conducteur, n'était lui- même qu'un rêve tout du long. Après le déjeuner, elle m'emmena chez elle; c'était une belle petite habitation. Parmi toutes les propriétés mobilières qu'elle contenait, je suppose que ce qui me fit le plus d'impression fut un vieux bureau de bois foncé dans la salle à manger (la cuisine tenait ordinairement lieu de salon), avec un couvercle ingénieux, qui en se rabattant devenait un pupitre surmonté d'un gros volume in-quarto, le livre des _Martyrs_ de Fox. Je découvris immédiatement ce précieux bouquin, et je m'en emparai; je ne me rappelle pas un mot de ce qu'il contenait, je sais seulement que je ne venais jamais dans la maison sans m'agenouiller sur une chaise pour ouvrir la cassette qui contenait ce trésor, puis je m'appuyais sur le pupitre et je recommençais ma lecture. J'étais surtout édifié, j'en ai peur, par les nombreuses gravures qui représentaient toutes sortes d'atroces tortures, mais l'histoire des _Martyrs_ et la maison de Peggotty étaient et sont encore inséparables dans mon esprit.

Je dis adieu ce jour-là à M. Peggotty, à Ham, à mistress Gummidge et à la petite Émilie, et je couchai chez Peggotty dans une petite chambre en mansarde, qui était pour moi, disait Peggotty, et qui me serait toujours gardée dans le même état; bien entendu que le livre sur les crocodiles n'y manquait pas: il était posé sur une planche à côté du lit.

«Jeune ou vieille, tant que je vivrai, et que ce toit-ci sera sur ma tête, mon cher David, dit Peggotty, je vous garderai votre chambre comme si vous deviez arriver à l'instant même. J'en prendrai soin tous les jours, mon chéri, comme je faisais autrefois, et vous iriez en Chine, que vous pourriez être sûr que votre chambre resterait dans le même état, tout le temps de votre absence.»

Je ressentais profondément la fidèle tendresse de ma chère bonne, et je la remerciai du mieux que je pus, ce qui ne me fut pas très- facile, car le temps me manquait. C'était le matin qu'elle me parlait ainsi, en me tenant le cou serré dans ses bras, et je devais retourner à la maison le matin même dans la carriole avec elle et M. Barkis. Ils me déposèrent à la grille du jardin avec beaucoup de peine, et je ne vis pas sans regret la carriole s'éloigner emmenant Peggotty, me laissant là tout seul sous les vieux ormes, en face de cette maison où il n'y avait plus personne pour m'aimer.

Je tombai alors dans un état d'abandon auquel je ne puis penser sans compassion. Je vivais à part, tout seul, sans que personne fît attention à moi, éloigné de la société des enfants de mon âge, et n'ayant pour toute compagnie que mes tristes pensées, qui semblent jeter encore leur ombre sur ce papier pendant que j'écris.