Chapter 14
Je vis à peine Peggotty pendant les jours qui précédèrent l'enterrement; seulement, en montant et en descendant l'escalier, je la trouvais toujours tout près de la chambre où reposaient ma mère et son enfant, et le soir elle venait dans la mienne, où elle restait auprès de mon lit jusqu'à ce que je fusse endormi. Un jour ou deux avant les funérailles, à ce que je peux croire, car je sens que je dois confondre les temps dans cette triste époque où rien ne rompait la monotonie de mon chagrin, Peggotty me mena dans la chambre de ma mère. Je me souviens seulement que, sous un linceul blanc dont le lit était couvert avec une grande propreté et une grande fraîcheur tout autour, je crus voir reposer en personne le silence solennel qui régnait dans la maison, et quand elle voulut relever doucement le drap, je criai: «Oh! non! oh! non!» et je retins sa main.
L'enterrement aurait eu lieu hier qu'il ne serait pas plus présent à mon esprit. L'apparence du salon, au moment de mon entrée, l'éclat du feu, le vin qui brillait dans les carafes, la forme des verres et des assiettes, le parfum des gâteaux, l'odeur de la robe de miss Murdstone, et nos vêtements de deuil, rien n'y manque. M. Chillip est là et vient me parler.
«Et comment va monsieur David?» me dit-il avec bonté.
Je ne pouvais pas lui répondre: «très-bien.» Je lui donne la main, et il la retient dans les siennes.
«Allons! dit M. Chillip avec un doux sourire et les larmes aux yeux, voilà nos petits amis qui vont grandir autour de nous. Nous ne les reconnaîtrons bientôt plus. De grands progrès, il me semble, mademoiselle,» continue-t-il en s'adressant à miss Murdstone.
Miss Murdstone ne répond que par un froid salut, elle fronce les sourcils; M. Chillip, un peu décontenancé, va s'asseoir dans un coin sans mot dire et m'emmène avec lui.
Je remarque ce fait, parce que je remarque tout, mais sans prendre le moindre intérêt à ce qui m'arrive, depuis que je suis de retour à la maison. Les cloches commencent à sonner, et M. Omer vient avec un autre homme faire les derniers apprêts. Peggotty m'avait raconté autrefois que les invités pour le convoi de mon père s'étaient réunis jadis dans la même chambre pour le conduire au même tombeau.
Il y a M. Murdstone, notre voisin M. Gayper, M. Chillip et moi. Quand nous sortons de la maison, les porteurs sont dans le jardin avec leur fardeau, et ils marchent devant nous le long du sentier, sous les ormes; ils passent par la grille et entrent dans le cimetière où j'ai si souvent entendu chanter les oiseaux pendant l'été.
Nous entourons le tombeau. Le jour me paraît différent des jours ordinaires, il me semble que le ciel n'a plus la même teinte, il est plus sombre. Il y a un silence solennel que nous avons apporté de la maison avec ce qu'il y a dans la bière, et pendant que nous sommes debout, la tête nue, j'entends résonner la voix du pasteur qui dit distinctement: «Je suis la résurrection et la vie, a dit le Seigneur.» Puis j'entends des sanglots et je vois un peu à part, dans la foule des curieux, cette bonne et fidèle servante, qui est ce que j'aime le mieux sur la terre, et à qui je suis convaincu, dans ma joie d'enfant, que le Seigneur dira un jour: «Je suis content.»
Il y a beaucoup de visages de ma connaissance, des visages que je reconnais pour les avoir vus à l'église pendant que je regardais de tous les côtés, des visages de gens qui avaient connu ma mère quand elle était arrivée au village dans tout l'éclat de sa jeunesse. Je ne fais pas attention à eux, je ne pense qu'à mon chagrin, et pourtant je vois et je reconnais tout le monde, même Marie qui est dans le fond, occupée à lancer des oeillades à son fiancé qui est tout près de moi.
C'est fini, la terre est rejetée dans la fosse, et nous reprenons le chemin de la maison qui se dresse devant nous; elle est toujours jolie, elle n'a pas changé, mais elle est tellement unie dans mon esprit aux souvenirs de mon enfance, de tout ce qui n'est plus, que mon chagrin de tout à l'heure n'est plus rien en comparaison de celui que j'éprouve à sa vue. On m'emmène pourtant toujours; M. Chillip me parle, et quand nous arrivons à la maison, il me fait boire un verre d'eau, puis je lui demande la permission de monter dans ma chambre, et il me dit adieu avec une douceur de femme.
Je répète que tout cela est pour moi un événement d'hier. Des faits plus récents m'ont échappé pour flotter vers ce rivage où s'accumule, pour reparaître un jour, tout ce qui a été oublié, mais ce jour de ma vie est devant moi comme un grand rocher debout dans l'Océan.
Je savais bien que Peggotty viendrait me rejoindre dans ma chambre. Le repos de ce jour ressemblait à celui du dimanche, c'est ce qu'il nous fallait à tous. Elle s'assit à côté de moi sur mon petit lit, en tenant ma main dans les siennes: tantôt elle la baisait tendrement, tantôt elle me caressait comme elle aurait pu consoler mon petit frère, et elle me raconta à sa manière tout ce qu'elle avait à me dire sur ce qui venait de se passer.
«Il y avait longtemps qu'elle n'était pas bien, dit Peggotty. Son esprit était tourmenté, elle n'était pas heureuse. Quand son enfant fut né, je pensais d'abord qu'elle allait se remettre, mais elle devenait au contraire plus délicate tous les jours. Avant la naissance de son enfant, elle aimait à rester seule, et alors elle pleurait; quand elle eut son enfant, elle lui chantait si doucement qu'il me semblait une fois, en l'écoutant, que c'était une voix dans les airs, qui montait toujours vers le ciel.
«Elle était devenue plus timide et s'effrayait aisément; une parole dure lui donnait un coup terrible, mais je dois dire qu'elle a toujours été la même avec moi. Ma pauvre chérie, elle n'a jamais changé pour sa vieille Peggotty!»
Ici Peggotty s'arrêta et caressa doucement ma main pendant un petit moment.
«La dernière fois que je l'ai vue comme dans l'ancien temps, c'est le soir de votre arrivée, mon cher enfant. Le jour de votre départ elle me dit: «Je ne reverrai plus mon pauvre petit, je sens là quelque chose qui me le dit, et je sais que c'est la vérité.»
«Elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour se soutenir, et bien des fois, quand ils lui reprochaient son étourderie et son caractère insouciant, elle faisait semblant de croire que c'était vrai, mais il y avait longtemps que tout cela était passé. Elle n'avait jamais dit à son mari ce qu'elle m'avait dit, elle avait peur d'en parler à personne; un soir pourtant, un peu plus de huit jours avant sa mort, elle lui dit: «Mon ami, je crois que je vais mourir. J'ai l'esprit en repos, maintenant, Peggotty, me dit-elle ce soir-là pendant que je la couchais. Il se fera tout doucement, pendant quelques jours, à cette idée-là, le pauvre homme, et puis, ce sera bientôt passé. Je suis bien fatiguée. Si c'est du sommeil, restez près de moi pendant que je vais dormir, ne me quittez pas! Dieu bénisse mes deux enfants! Dieu protège et garde mon pauvre garçon sans père!»
«Je ne l'ai pas quittée depuis, dit Peggotty. Elle parlait souvent à ces gens d'en bas, le frère et la soeur, car elle les aimait, elle ne pouvait vivre sans aimer ceux qui l'entouraient, mais quand ils la quittaient, elle se retournait de mon côté comme si elle ne trouvait le repos qu'auprès de Peggotty, et ne s'endormait jamais autrement.
«La dernière nuit, dans la soirée, elle m'embrassa et me dit: «Si mon petit enfant meurt aussi, Peggotty, je vous prie de le mettre dans mes bras, et qu'on nous enterre ensemble (c'est ce qu'on a fait, car le pauvre enfant n'a vécu qu'un jour de plus qu'elle). Que mon David nous accompagne à notre lieu de repos, dit-elle, et répétez lui que sa mère, à son lit de mort, l'a béni mille fois.»
Un autre silence suivit ces paroles, Peggotty me caressait toujours.
«La nuit était assez avancée, dit Peggotty, quand elle me demanda à boire, et, après avoir bu, elle me sourit d'un sourire si doux, ma pauvre chérie!
«Le jour commençait et le soleil se levait; elle me dit alors que M. Copperfield avait toujours été bon et indulgent pour elle, qu'il était doux et patient, et qu'il lui avait dit souvent, quand elle doutait d'elle-même, qu'un coeur aimant valait mieux que toute la sagesse du monde, et qu'elle le rendait bien heureux! «Peggotty, ma chère, ajouta-t-elle, approchez-moi de vous (elle était très-faible), mettez votre bras sous mon cou, dit-elle, et tournez-moi de votre côté: votre visage s'éloigne de moi, et je veux le voir.» Je fis ce qu'elle me demandait, et le temps était venu, David, où ce que je vous avais dit une fois est arrivé: elle a posé sa pauvre tête sur le bras de sa vieille et triste Peggotty, et elle est morte comme un enfant qui s'endort.»
Ainsi finit le récit de Peggotty. Depuis le moment où j'avais appris la mort de ma mère, le souvenir de ce qu'elle avait été récemment avait disparu de mon esprit. Je me la rappelai depuis ce moment comme la jeune mère de ma petite enfance, qui roulait ses belles boucles autour de ses doigts et qui dansait avec moi le soir dans le salon. Le récit de Peggotty, au lieu de me rappeler les derniers temps de sa vie, confirma dans mon esprit la première image. C'est peut-être étrange, mais c'est vrai. Dans sa mort elle avait, à mes yeux, repris son vol vers sa paisible jeunesse; tout le reste s'était effacé.
La mère qui dormait dans son tombeau était la mère de mon enfance; la petite créature qui reposait dans ses bras pour toujours, c'était moi qu'elle avait jadis pressé ainsi contre son sein.
CHAPITRE X.
On me néglige d'abord, et puis me voilà pourvu.
Le premier acte d'autorité par lequel débuta miss Murdstone, quand le jour solennel fut passé et que la lumière eut recouvré son libre accès au travers des fenêtres, fut de prévenir Peggotty qu'elle eût à quitter la maison dans un mois. Quelque répugnance que Peggotty eût pu sentir à servir M. Murdstone, je crois qu'elle l'aurait fait par amour pour moi, plutôt que d'entrer dans la meilleure maison qu'il y eût au monde. Mais enfin, se voyant remerciée, elle me dit qu'il fallait nous quitter et pourquoi, et nous nous lamentâmes de concert, en toute sincérité.
Quant à moi et à l'avenir qui m'était réservé, je n'en entendais pas dire un mot, je ne voyais pas faire une seule démarche. Ils auraient bien voulu, je pense, pouvoir se débarrasser de moi comme de Peggotty avec un mois de gages. Je rassemblai un soir tout mon courage pour demander à miss Murdstone quand je devais partir pour la pension, mais elle me dit sèchement qu'elle croyait que je n'y retournerais pas. Ce fut tout. J'étais très-inquiet de savoir ce qu'on allait faire de moi; Peggotty s'en préoccupait aussi, mais ni elle ni moi ne pouvions obtenir aucun renseignement sur ce sujet.
Il s'était opéré dans ma situation un changement qui, tout en me délivrant de grands ennuis pour le moment présent, aurait pu, si j'avais su y réfléchir sérieusement, me donner fort à penser sur l'avenir. Voici le fait: La contrainte qu'on m'imposait avait complètement disparu. On tenait si peu à me voir rester à mon triste poste dans le salon, que plusieurs fois miss Murdstone me fit signe, en fronçant les sourcils, de m'éloigner au moment où je venais de m'asseoir; on me défendait si peu de rechercher la société de Peggotty, que, pourvu que je ne fusse pas en la présence de M. Murdstone, on ne s'occupait pas de me chercher ni de demander jamais où je pouvais être. J'étais d'abord effrayé de l'idée qu'il allait se charger de continuer mon éducation, peut- être même que ce serait miss Murdstone qui se dévouerait à cette tâche ingrate, mais j'en vins bientôt à penser que mes craintes étaient sans fondement et que j'en serais quitte pour être abandonné.
Je ne vois pas que cette découverte m'ait causé beaucoup de chagrin alors: j'étais encore étourdi du coup que m'avait porté la mort de ma mère, et par suite indifférent pour les choses de ce monde. Je me rappelle bien avoir réfléchi de temps en temps qu'il était possible que je n'apprisse plus rien, que je ne reçusse plus de soins de personne; que je devinsse un triste sire, destiné à passer son inutile vie à flâner dans le village; je me souviens aussi de m'être demandé si ce ne serait pas une chose faisable d'éviter les malheurs que je prévoyais en m'en allant, comme un héros de roman, chercher fortune ailleurs, mais ce n'étaient que des visions passagères des rêves que je faisais tout éveillé, des ombres chinoises qui dessinaient un moment leur forme légère sur les murs de ma chambre pour s'évanouir bientôt et ne plus laisser que la nudité de la muraille.
«Peggotty, dis-je un soir d'un ton pensif, en me chauffant les mains devant le feu de la cuisine, M. Murdstone m'aime encore moins qu'autrefois. Il ne m'aimait déjà pas beaucoup, Peggotty, mais maintenant, il voudrait bien ne plus me voir jamais, s'il pouvait.
-- Peut-être cela vient-il de son chagrin, dit Peggotty, en passant la main sur mes cheveux.
-- J'ai pourtant aussi du chagrin, Peggotty. Si je croyais que cela vînt de son chagrin, je n'y penserais pas. Mais non, ce n'est pas cela, ce n'est pas cela.
-- Comment le savez-vous? reprit Peggotty après un moment de silence.
-- Oh! son chagrin n'est pas du tout comme le mien; il est triste dans ce moment-ci, assis auprès du feu avec miss Murdstone, mais si j'entrais, Peggotty, il serait...
-- Quoi donc? dit Peggotty.
-- En colère, répondis-je, et j'imitai involontairement le froncement de ses sourcils. S'il n'était que triste, il ne me regarderait pas comme il fait. Moi, je suis triste aussi, mais il me semble que ma tristesse me dispose plutôt à la bienveillance.»
Peggotty garda le silence un moment, et je me chauffai les mains sans rien dire non plus.
«David! dit-elle enfin.
-- Eh bien! Peggotty?
-- J'ai essayé, mon cher enfant, j'ai essayé de toutes les manières, de tous les moyens connus et inconnus, pour trouver du service ici, à Blunderstone, mais il n'y a rien du tout qui puisse me convenir, mon chéri!
-- Et que comptez-vous faire, Peggotty? dis-je tristement; où comptez-vous aller chercher fortune?
-- Je crois que je serai obligée d'aller vivre à Yarmouth, dit Peggotty.
-- Encore un peu plus loin, dis-je en m'égayant un peu, et vous auriez été tout à fait perdue, mais là je pourrai vous voir encore quelquefois, ma bonne vieille Peggotty. Ce n'est pas tout à fait à l'autre bout du monde, n'est-ce pas?
-- Au contraire; s'il plaît à Dieu, s'écria Peggotty avec une grande animation, tant que vous serez ici, mon chéri, je viendrai vous voir toutes les semaines: une fois par semaine tant que je vivrai.»
Cette promesse m'ôta une grande inquiétude; mais ce n'était pas tout, Peggotty continua:
«Je vais d'abord chez mon frère, voyez-vous, David, passer une quinzaine de jours, à me reconnaître et à me remettre un peu. Maintenant je pensais que peut-être, comme on n'a pas grand besoin de vous ici pour le moment, on pourrait aussi vous laisser venir avec moi.»
Si quelque chose pouvait me faire éprouver un sentiment de plaisir dans ce moment où j'avais si peu à me louer de tous ceux qui m'entouraient, à l'exception de Peggotty, c'était bien ce projet. L'idée de revoir tous ces honnêtes visages éclairés par un sourire de bienvenue, de retrouver le calme de la matinée du dimanche, le son des cloches, le bruit des pierres tombant dans l'eau, de voir les vaisseaux se dessiner à demi dans la brouillard, d'errer sur la plage avec la petite Émilie, en lui racontant mes chagrins, et de me consoler en cherchant avec elle des cailloux et des coquillages sur le rivage, tout cela ramenait le calme dans mon coeur. Mon repos fut troublé un instant après par un doute sur la question de savoir si miss Murdstone donnerait son consentement. Mais cette inquiétude même fut bientôt dissipée; car au moment où elle apparut pour faire sa tournée du soir à tâtons dans l'office, pendant que nous causions encore, Peggotty entama la question avec une hardiesse qui m'étonna.
«Il perdra son temps là-bas, dit miss Murdstone en regardant dans un bocal de cornichons, et l'oisiveté est la mère de tous les vices; mais il n'en ferait pas davantage ici ni ailleurs, c'est mon avis.»
Peggotty était sur le point de répondre vivement, mais elle se contint par affection pour moi et garda le silence.
«Hem! fit miss Murdstone en regardant toujours les cornichons, il y a une chose plus importante que tout le reste, de la plus haute importance, c'est que mon frère ne soit ni dérangé ni contrarié. Ainsi je suppose que je ferai aussi bien de dire oui.»
Je la remerciai, mais sans laisser percer ma joie, de peur qu'elle ne retirât son consentement. Je ne pus m'empêcher de penser que j'avais agi prudemment, quand je rencontrai le regard qu'elle me lança par-dessus le bocal aux cornichons; il semblait que toute leur aigreur eût passé dans ses yeux noirs. Pourtant la permission était accordée et ne fut pas retirée, et à la fin du mois accordé à Peggotty, nous étions tous deux prêts à partir.
M. Barkis entra dans la maison pour chercher les malles de Peggotty. Je ne lui avais jamais vu auparavant franchir la grille du jardin, mais cette fois il entra dans la maison; et en chargeant sur son épaule la plus grande caisse pour l'emporter, il me jeta un regard qui voulait dire quelque chose, si tant est que le visage de M. Barkis voulût jamais rien dire.
Naturellement Peggotty était un peu triste de quitter une maison qu'elle habitait depuis tant d'années, et où elle s'était attachée aux deux êtres qu'elle aimait le plus au monde, ma mère et moi. De grand matin elle était allée faire un tour au cimetière, et elle monta dans la carriole en tenant son mouchoir sur ses yeux.
Tant qu'elle conserva cette position, M. Barkis ne donna pas le plus léger signe de vie. Il restait à sa place ordinaire, dans son attitude accoutumée, comme un grand mannequin. Mais lorsqu'elle commença à regarder autour d'elle et à me parler, il hocha la tête et se mit à rire plusieurs fois de suite, je ne sais ni de quoi ni pourquoi.
«Belle journée, monsieur Barkis! dis-je alors par politesse.
-- Pas trop mauvais temps, dit M. Barkis, qui était généralement très-réservé dans ses expressions et qui n'aimait pas à se compromettre.
-- Peggotty est tout à fait remise maintenant, monsieur Barkis, remarquai-je pour lui faire plaisir.
-- Vraiment?» dit M. Barkis.
Après avoir réfléchi, il lui jeta un regard astucieux et lui dit:
«Êtes-vous tout à fait bien?»
Peggotty se mit à rire et répondit affirmativement.
«Mais tout à fait bien, vous êtes sûre? grommela M. Barkis en s'approchant d'elle peu à peu et en lui donnant un léger coup de coude. Vous êtes sûre? vraiment tout à fait bien? Vous en êtes bien sûre?» Et à chacune de ces questions que M. Barkis accompagnait d'un nouveau coup de coude, il se rapprochait d'elle, si bien qu'à la fin nous étions tous entassés dans le coin gauche de la carriole et que je fus bientôt serré à ne pouvoir presque plus respirer.
Peggotty appela l'attention de M. Barkis sur mes souffrances, et il me rendit un peu de place tout de suite et s'éloigna encore peu à peu. Mais je ne pus m'empêcher de remarquer que ces rapprochements incommodes étaient à ses yeux un merveilleux moyen d'exprimer sa bonne volonté d'une manière claire, agréable et facile, sans être obligé de se mettre en frais de conversation. Il en fut tout réjoui longtemps encore après. Au bout d'un moment, il se tourna de nouveau vers Peggotty, et, renouvelant sa question: «Êtes-vous bien, mais tout à fait bien?» il se serra de nouveau contre nous, au point de m'étouffer à demi. Il réitéra peu après sa demande et ses manoeuvres. Je pris donc le parti de me lever dès que je le voyais approcher et de me tenir debout sur le devant, sous prétexte de regarder le paysage; ce procédé me réussit.
Il eut la politesse de s'arrêter devant une auberge, dans le but exprès de nous régaler de bière et de mouton à la casserole. Pendant que Peggotty buvait, il fut pris de nouveau d'un de ses accès de galanterie; je vis le moment où elle allait étouffer de rire. Mais, en approchant de la fin du voyage, il était trop occupé pour penser à nous, et une fois sur le pavé de Yarmouth, nous étions tous trop cahotés, je crois, pour avoir le loisir de songer à autre chose.
M. Peggotty et Ham nous attendaient. Ils reçurent Peggotty et moi de la manière la plus affectueuse, et donnèrent une poignée de main à M. Barkis, qui avait son chapeau sur le derrière de la tête, souriant d'un air embarrassé qui semblait presque se communiquer à ses jambes, un peu tremblantes à ce qu'il me sembla. M. Peggotty prit une des malles de sa soeur, Ham s'était chargé de l'autre, et j'allais les suivre, quand M. Barkis me fit mystérieusement signe de venir lui parler.
«Tout va bien,» grommela M. Barkis.
Je le regardai en face en disant: «Ah!» d'un air que je voulais rendre très-profond.
«Tout n'en est pas resté là, dit M. Barkis avec un hochement de tête confidentiel; tout va bien.»
Je répondis de nouveau:
«Ah!
-- Vous savez qui est-ce qui voulait bien? dit mon ami. C'était Barkis, Barkis, tout seul.»
Je fis un signe d'assentiment.
«Eh bien! tout va bien maintenant, grâce à vous; je suis votre ami; tout va bien,» et M. Barkis me donna une poignée de main.
Dans ses efforts pour s'expliquer avec une grande lucidité, M. Barkis était devenu si extraordinairement mystérieux, que j'aurais pu rester à le regarder pendant une heure, sans recueillir plus de renseignements sur son visage que sur le cadran d'une pendule arrêtée, quand Peggotty m'appela. Chemin faisant elle me demanda ce qu'il m'avait dit. Je répondis qu'il m'avait dit que tout allait bien.
«Il est bien assez hardi pour cela, dit Peggotty, mais peu m'importe. David, mon cher enfant, que diriez-vous si je pensais à me marier?
-- Mais... je suppose que vous m'aimeriez autant qu'à présent, Peggotty,» répondis-je après un moment de réflexion.
Au grand étonnement des passants et de son frère qui marchait devant nous, la brave femme ne put s'empêcher de s'arrêter pour m'embrasser à l'instant même, en protestant de son inaltérable attachement pour moi.
«Eh bien! qu'est-ce que vous diriez de ça, mon chéri? reprit-elle, cet épisode achevé, après que nous nous étions déjà remis en route.
-- Si vous aviez l'idée de vous marier... à M. Barkis, Peggotty?
-- Oui, dit Peggotty.
-- Il me semble que ce serait une très-bonne chose, parce que, voyez-vous, Peggotty, vous auriez la carriole et le cheval pour venir me voir, et vous pourriez venir à coup sûr, et encore pour rien!
-- A-t-il de l'esprit cet enfant! s'écria Peggotty. C'est précisément là ce que je me disais depuis un mois. Oui, mon chéri, et je pense que je serais plus indépendante, et que je travaillerais de meilleur coeur chez moi que je ne pourrais le faire chez les autres maintenant. Je ne sais pas si je pourrais me remettre à servir chez des étrangers. Et puis, je resterais près du tombeau de ma pauvre chérie, dit Peggotty à demi-voix, et je pourrais aller le voir quand je voudrais; et, quand je mourrais, on pourrait m'enterrer pas trop loin d'elle.
Nous gardâmes tous deux le silence un peu de temps après ces paroles. Elle reprit gaiement:
«Mais je n'y penserais plus, si cela faisait de la peine à mon petit David, quand les bans auraient été publiés vingt fois, et que j'aurais ma bague d'alliance dans ma poche!
-- Regardez-moi, Peggotty, répondis-je, et vous verrez comme je suis content. Et en effet, je désirais de tout mon coeur le mariage de Peggotty.
-- Eh bien! mon chéri, dit Peggotty en me serrant un peu dans ses bras, j'y ai pensé nuit et jour de toutes les manières, et j'espère ne pas m'en repentir. Mais j'y réfléchirai encore; je veux en parler à mon frère, et en attendant nous le garderons pour nous, David. Barkis est un brave homme, tout rond, dit Peggotty, et si j'essaye de remplir mes devoirs envers lui, je crois que ce sera ma faute si je ne suis pas... si je ne suis pas _tout à fait bien_,» dit Peggotty en riant de tout son coeur.